
La crise environnementale de l'agriculture
De l'émergence du concept d'agriculture
durable
L'agriculture durable : un concept et ses
définitions
De l'évaluation de l'agriculture
durable
De l'intégration d'aspects sociaux
Quelques exemples problématiques du
Québec
Quel avenir pour l'agriculture durable
?
Repères France-Amérique du Nord (Québec)
(encadré)
Références bibliographiques
L'agriculture durable est devenue le leitmotiv des politiques agricoles de la plupart des pays. Ce concept exige notamment de concevoir de nouvelles pratiques agricoles respectueuses de l'environnement et d'aborder l'étude des systèmes agricoles avec une approche systémique qui intègre les dimensions agronomiques, environnementales, économiques et sociales. Si les techniques d'agriculture durable (par exemple, les techniques de conservation des sols) bénéficient d'une plus longue tradition et sont de plus en plus connues, les préoccupations envers les dimensions sociales que l'on cherche également à intégrer au concept d'agriculture durable demeurent quant à elles beaucoup plus récentes. De ce fait, elles méritent d'être discutées, d'être débattues. Dans cette perspective, et dans la foulée de l'article d'Étienne Landais paru dans Le Courrier de l'Environnement (avril, 1998), le présent texte propose un retour sur les enjeux sociaux de l'agriculture durable. Du coup, il cherche à alimenter le débat mais ce, en prenant davantage appui sur le contexte nord-américain. Les particularités de ce contexte paraissent tenir principalement au fait que les enjeux sociaux de l'agriculture durable semblent créer un clivage entre, d'une part, ceux qui cherchent à intégrer la dimension environnementale à l'agriculture dans une économie socio-libérale et, d'autre part, ceux qui situent ces enjeux sociaux en rupture avec un tel modèle économique.
L'acceptation politique, au sens large, du concept d'agriculture durable
demeure récente. Ce concept laisse donc place à de nombreuses
définitions, souvent contextuelles et, parfois, contradictoires. Dans
ces circonstances, il importe d'approfondir le concept d'autant plus que
les politiques agricoles s'y réfèrent de plus en plus
fréquemment. Après avoir brièvement décrit le
contexte dans lequel le concept d'agriculture durable a émergé
en Amérique du Nord, nous discuterons des conceptions qui mettent
davantage d'emphase sur l'aspect économique et de celles qui
intègrent de façon plus critique les aspects sociaux. Nous
serons ainsi amenés à mieux dégager les principaux enjeux
sociaux que soulève le concept d'agriculture durable.
[R] La crise environnementale de l'agriculture
La fin des années soixante a été marquée par
une remise en question " politique " de la société de consommation
sous ses divers aspects : mode de production productiviste, pensée
capitaliste, structures politiques et institutionnelles, etc. Dans les
années soixante-dix, le débat s'est élargi aux
problèmes de la dégradation de l'environnement et de cette
nouvelle conscience environnementale est née, particulièrement
en Europe, l'écologie politique. Ces crises successives n'ont pas,
bien sûr, épargné le monde rural et l'agriculture en
particulier. Par ailleurs sensiblement à la même période,
se développaient les productions animales " hors-sol " (notamment
de porc et de volaille), par lesquelles on rompait le lien historique entre
la terre nourricière et l'élevage, tout intrant au système
étant dorénavant acheté. La mauvaise gestion des fumiers
ou des lisiers de ce type de productions a généré des
pollutions à la fois nouvelles et dramatiques, notamment en Bretagne,
en Hollande et, bien sûr, au Québec qui se trouve depuis un
certain temps confronté à des surplus de lisier dans les
régions où la production porcine est intensive (Beauce,
Lanaudière, Québec, Ste-Hyacinthe), soit, en fait dans les
régions limitrophes des villes de Québec et Montréal.
Une caractéristique importante de l'agriculture des pays
développés est ainsi d'avoir substitué des
procédés industriels d'origine physique ou chimique à
des processus biologiques. L'utilisation de nitrates y a remplacé
la fixation d'azote d'origine bactérienne alors que les herbicides
et les pesticides y ont été substitués aux antagonistes
naturels (régulation biologique à travers les rotations) des
mauvaises herbes et des insectes ravageurs (Spedding, 1975). L'accroissement
appréciable des rendements qui en a résulté n'a pas
été obtenu sans effets négatifs sur l'environnement
(Roelants du Vivier, 1987).

Ferme dans la zone de contact Basses Terres du St Laurent/Plateau laurentien
La contestation du modèle productiviste ou industriel de l'agriculture
a débuté bien avant les années soixante. Ainsi, et à
titre d'exemple, des mouvements alors marginaux comme celui de l'agriculture
biologique (" organic agriculture ") d'inspiration anglaise et comme
l'agriculture bio-dynamique, originaire du mouvement anthroposophique
inspiré des travaux du philosophe autrichien Rudolf Steiner, ont en
quelque sorte agi comme précurseurs de cette contestation. Ces
différentes manières de concevoir et de pratiquer l'agriculture
(en substituant des processus biologiques à des intrants chimiques)
étaient effectivement en rupture avec le modèle dominant qui,
déjà, utilisait des intrants industriels, notamment des pesticides
d'origine minérale parfois très toxiques (cuivre pour les
fongicides, mercure, arsenic, etc. ), le DDT n'étant apparu qu'en
1939. Il existait donc déjà, dès le début des
années soixante, un mouvement marginal en agriculture qui présentait
des modes de pensée et des modes de production qui contestaient
l'agriculture conventionnelle et devenaient des sortes de " modèles
agricoles alternatifs " pour l'écologie politique.
Le passage de la marginalité à la reconnaissance, par le milieu
agricole et les autorités gouvernementales, des principes de l'agriculture
biologique ou écologique a constitué un long parcours qu'ont
soutenu à la fois, au plan socio-politique, l'incessante contribution
" revendicative " des mouvements écologistes et, au plan scientifique,
la contribution de l'écologie et des nouvelles sciences de
l'environnement.
Si ces différents systèmes de production " alternatifs " ont
surtout été associés à des mouvements ayant une
assez longue tradition - l'agriculture biologique et l'agriculture biodynamique
-, les vingt dernières années ont été marquées
par l'apparition d'autres termes, de longévité variable :
agriculture appropriée, radicale, autosuffisante, " low-input ",
" resource efficient ", " regenerative ", etc. Ainsi, encore
à la fin des années quatre-vingts et au début des
années quatre-vingt-dix, certains services du ministère de
l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Agro-alimentaire du Québec
(MAPAQ) utilisaient le terme éco-agriculture pour désigner
l'alternative à l'agriculture conventionnelle et ce, pour se
différencier de l'agriculture biologique. Cette dernière, à
cause d'une certaine tradition, mais surtout de la certification commerciale
qui lui est associée par des cahiers des charges précis, ne
présentait effectivement pas un modèle facile à diffuser
dans le milieu agricole. C'est donc au début des années
quatre-vingt-dix que le terme agriculture durable a été
intégré au langage officiel et qu'il en est venu à
chapeauter graduellement les politiques et les programmes agricoles
gouvernementaux.
[R] De l'émergence du concept d'agriculture durable
Ce qu'il importe donc de retenir est que la crise des années soixante
a entraîné une réflexion critique sur notre agriculture
et permis l'émergence du concept de l'agriculture durable, qui est
apparu " officiellement " vers la fin des années quatre-vingts. Avant
cette percée institutionnelle, les pratiques alternatives respectueuses
de l'environnement étaient désignées sous le terme
d'agriculture écologique. Implicitement durable, cette dernière
visait à conserver les ressources sur lesquelles se fonde l'agriculture
(sol, eau...), à utiliser le moins possible d'intrants extérieurs
au système, à stimuler les processus biologiques qui sont à
la base de sa stabilité (maîtrise des insectes nuisibles et
des adventices...) et à retrouver assez rapidement un équilibre
rompu par des actions perturbatrices (travail du sol...) (Gliessman, 1989).
Une telle démarche requiert, il va sans dire, une grande connaissance
des processus écologiques qui régissent les
agroécosystèmes et exige par conséquent une gestion
plus rigoureuse.
Bien que le terme de durabilité (sustainability en anglais)
ait été popularisé par la diffusion du concept de
développement durable qui était central dans le rapport Brundtland
(1987), le concept d'agriculture durable ou même de société
durable était déjà discuté depuis quelques
années sur le continent nord-américain, du moins dans les milieux
académiques.
L'ouvrage populaire Limits to growth (Meadows et al,. 1972)
avait lancé le débat sur les conséquences dramatiques
aux niveaux social et environnemental de la croissance économique
productiviste et ce à une période marquée par une importante
crise de l'énergie. Cet ouvrage, rappelons-le, en appelait à
des changements profonds dans la notion même de développement
et ouvrait par conséquent le débat sur un nouveau projet social.
Déjà en 1976, Stivers (1976) parlait de société
durable. Soit : une société qui repose sur une
économie durable en équilibre avec l'écosystème
qui en est le support, qui minimise la consommation des ressources
non-renouvelables, qui se concentre sur des activités non polluantes
et non dommageables pour l'environnement et qui est dirigée vers deux
buts, le bien-être humain et l'équilibre avec l'environnement.
Le vocable durable est donc alors quelque synonyme
d'écologique et le concept d'agriculture durable
émerge progressivement à travers tous ces débats
de société suscités par les préoccupations
environnementales.
[R] L'agriculture durable : un concept et ses définitions
Agriculture durable est un terme dont l'utilisation se généralise
au niveau international et qui peut se définir succinctement comme
étant une agriculture qui soit viable à la fois aux plans
économique et environnemental.
Dans le contexte nord-américain, différents auteurs ont
cherché à préciser la définition. Toutefois,
la réduction des intrants extérieurs au système est
toujours considérée comme un facteur-clé des deux
composantes de la définition, c'est-à-dire, non seulement pour
minimiser les dommages environnementaux, mais aussi pour permettre de produire
avec profit à long terme (Francis, 1988). Dans cette perspective,
le National Research Council états-unien (1989) précise la
nécessité d'utiliser des stratégies écologiques
de production afin de réduire les intrants agricoles. Pour sa part,
Harwood (1990) signale qu'il est vital de maximiser l'utilisation des ressources
mais ce, en tenant compte de toutes les interrelations entre l'entreprise
agricole et son environnement - qu'il soit naturel, socio-économique
ou même culturel.
Si, donc, la plupart des définitions de l'agriculture durable mettent
l'accent sur l'importance de la réduction des intrants et des pratiques
agricoles qui génèrent des problèmes environnementaux
tout en conservant au mieux les ressources sur lesquelles l'agriculture repose
(sol, eau...), elles évoquent rarement la remise en question de pratiques
telles l'utilisation de produits toxiques, la spécialisation des
exploitations, leur concentration, etc. De même, si on veut assurer
une viabilité à long terme, le terme de référence
n'est jamais véritablement précisé ! Or, lorsque l'on
sait que quelques décennies de production porcine intensive dans la
région de Lanaudière et de la Beauce (Québec) ont suffi
pour atteindre des taux de phosphore critiques pour l'environnement, la notion
de durabilité nécessite des précisions quant à
l'échelle de temps appropriée pour évaluer des processus,
qu'ils soient biologiques, physiques ou sociaux. Ainsi, l'agriculture durable
reste un concept flou (Crews et al. 1991) qui intègre des
éléments qui peuvent être antagonistes, comme en
témoignent certaines définitions d'origine québécoise
dont la particularité est de parler de développement durable
de l'agriculture.
Ainsi, le MAPAQ, suite à un forum sur le développement durable
qui aura permis à une quarantaine d'organisations (Union des producteurs
agricoles, groupes environnementaux, représentants municipaux et
gouvernementaux, intervenants des milieux universitaires, de la santé
et de la consommation) d'établir des consensus sur des mesures d'action
en matière de développement durable de l'agriculture en
est arrivé à établir une politique dont les grands traits
sont de : " Produire des aliments sains et nutritifs; soutenir la
compétitivité du secteur bioalimentaire, sauvegarder
l'environnement et les ressources naturelles, travailler à une
cohabitation harmonieuse des personnes et des activités " (MAPAQ)
(1994).
Pour sa part, l'Ordre des agronomes du Québec (OAQ) (1991) a
également été amené à proposer une
définition : " Le développement durable de l'agriculture s'effectue
à partir d'une agriculture respectueuse de l'environnement, qui produit,
de façon sécuritaire, des aliments sains et nutritifs tout
en maintenant le secteur économiquement viable, concurrentiel et en
harmonie avec les industries et les secteurs connexes " (Michaud, 1996).
Dans toutes ces définitions, la viabilité économique
(compétitivité, conquête des marchés dans le cadre
de la mondialisation des marchés) est donc définie par le
système économique existant, en fonction des seules lois du
marché. Cette condition acceptée, on doit alors consentir en
quelque sorte à un éventuel impact environnemental qu'il faut
au mieux minimiser. À travers ces différentes définitions,
force est de constater que le concept d'agriculture durable se donne une
vocation intégrative de thèmes très spéculatifs,
qui, en laissant place à diverses interprétations, pourraient
faire croire à un véritable consensus social. Sur le terrain,
toutefois, le fait de réduire les intrants chimiques par des pratiques
agricoles plus respectueuses de l'environnement ne peut se faire sans
compromettre les marchés des fabricants d'engrais minéraux
- dans l'éventualité du moins où ces pratiques se
généraliseraient à travers la promotion de
l'agriculture durable.
[R] De l'évaluation de l'agriculture durable
Si les définitions de l'agriculture durable indiquent une direction possible pour l'agriculture, peu d'auteurs se sont véritablement penchés sur son évaluation, que ce soit en termes de durabilité ou de barrières à franchir pour rendre opérationnel le concept.

Harrington en hiver
Parmi les pistes intéressantes, MacRae et al. (1989) ont
recensé, dans le contexte canadien, les barrières institutionnelles
au développement d'une agriculture durable et ont proposé des
stratégies, parfois radicales, pour les surmonter. Pour ce faire,
les auteurs ont conçu un cadre d'analyse nommé ESR
(Efficiency-Substitution-Redesign ou efficacité, substitution
et " reconceptualisation ") ; ces termes font référence aux
différentes étapes (qui peuvent se chevaucher) de la transition
vers des pratiques d'agriculture durable. Ce cadre permet ainsi d'évaluer
les pratiques agricoles, les thèmes de recherche, les programmes
d'enseignement agricole, les programmes de soutien à l'agriculture,
les changements dans les organisations actives dans le domaine agro-alimentaire,
etc. Par exemple, pour les pratiques agricoles, l'étape de
l'efficacité dans le domaine de la fertilisation peut consister à
mieux valoriser les engrais de ferme de manière agronomique et
environnementale et à ainsi minimiser l'utilisation d'engrais
minéraux. La phase de la substitution peut quant à elle se
caractériser par l'utilisation d'intrants moins dommageables pour
l'environnement (comme , par exemple, l'utilisation de biopesticides à
la place de pesticides de synthèse dans la protection des cultures).
La " reconceptualisation " est quant à elle cruciale en ce qu'elle
représente l'étape qui confronte véritablement les causes
des systèmes agricoles non durables. Telle que définie par
MacRae et al. (1989), cette reconceptualisation fait non seulement appel
à l'écologie des systèmes naturels appliquée
à l'agriculture, l'agroécologie, mais aussi à la dimension
sociale et aux facteurs structurels, des aspects souvent négligés
par l'accent mis sur les aspects techniques (Allen et al., 1991).
Toutefois, en termes d'évaluation à proprement parler, il est
clair que, si les effets agronomiques de l'agriculture durable sont assez
bien connus au niveau de la ferme, on manque d'indicateurs pour décrire
et mesurer les impacts de cette agriculture à l'échelle
régionale et nationale et ce, tout à la fois pour les dimensions
économiques, environnementales et sociales (Institute for Alternative
Agriculture, 1991). Il y a, de fait, une difficulté réelle
à représenter la nature et la complexité des systèmes
d'Agriculture durable. Alors que l'agriculture conventionnelle, par sa
simplicité relative (par exemple : :monoculture ou double culture,
rapports intrants/rendements), s'évaluait essentiellement en termes
monétaires, il faudrait désormais en arriver à
intégrer des considérations environnementales, de santé
et de sécurité, souvent difficilement quantifiables, dans la
notion de " profitabilité ", ce qui ne peut évidemment être
fait sans une complexification considérable du modèle
d'évaluation. Ainsi, Stockle et al., (1994), parmi d'autres,
relèvent que la différence entre la durabilité et la
non-durabilité pose un problème d'évaluation et insistent
sur le fait qu'il faudrait par conséquent en arriver à
développer un système de décision quantitatif et pratique
pour évaluer la durabilité réelle des systèmes
agricoles. Ce genre de problème n'est évidemment pas facile
à résoudre puisque, d'une part, il n'existe aucun indicateur
particulier qui en permettrait la mesure et, d'autre part, les facteurs à
considérer sont nombreux. De plus, le choix de ces indicateurs dits
prioritaires renvoie nécessairement au système de valeurs de
l'équipe qui évalue. Les auteurs proposent toutefois un cadre
d'analyse pour évaluer la durabilité, qui inclut à la
fois une liste d'attributs de la durabilité et une liste de contraintes
associées à chaque attribut. Ainsi, un système agricole
donné pourrait être évalué en conférant
un poids (une valeur) à chaque attribut et en calculant le score des
attributs du système en regard de contraintes spécifiques.
La combinaison des poids et des scores donne une note d'évaluation
ou figure de mérite et permettrait du coup de comparer la durabilité
relative entre différents systèmes. Mais le poids accordé
à chaque attribut qui contribue à définir la
durabilité demeure problématique, les auteurs suggérant
que certains devront être fixés par la société.
Le concept d'agriculture durable ne peut donc échapper à des
considérations sociales qui, à la fois, dépassent son
domaine d'activité, mais aussi l'influencent.
[R] De l'intégration d'aspects sociaux
Pour l'Institute for Alternative Agriculture (1991), si l'on entend
par agriculture durable une agriculture qui continuera d'être productive
et profitable, conservera les ressources et protégera l'environnement
et ce, tout en rehaussant la santé et la sécurité des
citoyens, il faut inévitablement soulever deux questions. D'une part,
quels seront les bénéfices et les coûts de la
généralisation des pratiques de l'agriculture durable ? D'autre
part, qui en bénéficiera et qui devra en payer les coûts
?
D'après Crews et al. (1991), la " profitabilité " des
systèmes d'agriculture durable dépend des structures
socio-économiques mais la durabilité n'est, quant à
elle, soumise qu'aux conditions écologiques de l'agriculture. La
viabilité économique ne devrait donc pas être un
critère utile pour définir l'agriculture durable et ce, pour
les raisons suivantes:
- le marché est instable ; la fluctuation des prix fait que nous ne
pouvons être certains de leur évolution à long terme
dans une économie de marché et cela, d'autant plus que nous
sommes maintenant dans un processus de mondialisation ;
- la société actuelle est, de toute évidence
elle-même, non durable. Dans de telles circonstances, si une pratique
écologique susceptible de favoriser la durabilité n'est pas
profitable, nous devrions analyser notre structure sociale et chercher à
comprendre pourquoi il en est ainsi plutôt que de nous en remettre
simplement à un critère économique de courte
visée.
Si les contraintes écologiques peuvent agir avec la structure sociale
de l'agriculture pour déterminer ce qui est profitable, la "
profitabilité " ne pourra jamais, selon Crews et al.,
déterminer ce qui est écologiquement durable. Ce qui importe
donc est de travailler à structurer la société pour
que les pratiques de l'Agriculture durable deviennent profitables (en adaptant
par exemple les programmes de soutien pour encourager les productions durables)
plutôt que d'inclure simplement la " profitabilité " dans la
définition de l'agriculture durable.
D'autres auteurs, davantage préoccupés par l'écologie
et la justice sociale, critiquent ces définitions qui mettent trop
l'accent sur les problèmes techniques ou économiques et pas
suffisamment sur les problèmes structurels de l'agriculture
conventionnelle. Pour Altieri (1988), par exemple, ces définitions
semblent impliquer qu'en changeant des pratiques, en minimisant l'impact
sur l'environnement, le portrait de l'agriculture va changer, que l'ensemble
de la société va en bénéficier et qu'ainsi on
en arrivera à une société à la fois durable et
plus juste. Or, pour l'auteur, aboutir à un véritable changement
au plan social nécessite de remettre en question les facteurs qui
ont façonné le système agricole conventionnel et qui
se rapportent notamment aux programmes d'aide, à la politique fiscale,
au commerce international et aux préférences des
consommateurs.
Adoptant une perspective semblable, MacRae (1991) défend l'idée
que l'agriculture durable est à la fois une philosophie et un
système d'agriculture qui prend racine dans un ensemble de valeurs
qui reflètent un état de conscience des réalités
écologiques et sociales. Ainsi, l'agriculture durable implique de
concevoir des agroécosystèmes qui optimisent les processus
naturels (les cycles des nutriments, les flux énergétiques)
pour conserver les ressources et minimiser les pertes tout en favorisant
la " profitabilité " de la ferme. Pour cet auteur, en capitalisant
sur les cycles et les flux naturels, non seulement les impacts sur
l'environnement peuvent être minimisés mais la qualité
des produits devient partie intégrante d'une véritable politique
préventive de la santé. Cette perspective de l'agriculture
durable reflète donc à la fois des préoccupations
écologiques (travailler en accord avec la nature, stimuler les processus
biologiques) et sociales (la santé par la production de produits nutritifs
et par la réduction des contaminants dans l'environnement).
Une telle intégration de dimensions sociales dans le concept d'agriculture
durable permet de rendre compte des impacts sociaux de l'agriculture
conventionnelle (dont l'agrobusiness est un élément
déterminant dans l'agriculture américaine) et de mettre en
lumières les causes profondes de la non-durabilité du système
agricole dominant. Mais, se demandent Allen et al. (1991) comment
implanter un système d'agriculture durable alors qu'il n'est
pas véritablement encore conceptualisé de manière claire
? N'est-il pas nécessaire, si on veut éviter de voir
apparaître de nouveaux problèmes alors que l'on tente de
résoudre ceux d'une agriculture intensive, d'en arriver d'abord à
un certain consensus en regard des buts à atteindre ; de clarifier
les hypothèses que sous-tend le concept ; de développer une
analyse systémique des systèmes agricoles afin d'évaluer
l'impact à long terme de pratiques ou de l'usage d'intrants ? Autrement,
il y a risque de maintenir l'adhésion à une certaine notion
de " profitabilité " et de mettre en place un modèle d'agriculture
durable qui aille à l'encontre des objectifs environnementaux et sociaux.
Pour Allen et ses collaborateurs, l'agriculture conventionnelle s'est
caractérisée par une course aux rendements et au gain financier
au détriment des besoins humains. Les coûts sociaux de cette
agriculture ont donc été largement occultés (problèmes
de malnutrition chronique dans certaines couches de la population, de santé
des producteurs, de déclin socio-économique de certaines
régions rurales...) et il est bien possible que cette subordination
des objectifs sociaux aux impératifs économiques se perpétue
à travers les priorités " économiques " inhérentes
à certaines définitions du concept de l'agriculture. Pour
éviter d'en arriver là, les auteurs suggèrent
d'élargir le concept en proposant une définition
opérationnelle qui non seulement inclut la finalité sociale
comme priorité égale aux impératifs économiques,
mais reconnaît également le besoin de compromis entre des
composantes parfois divergentes. Ainsi, " une agriculture durable en serait
une qui balance de manière équitable les préoccupations
relatives à l'équilibre environnemental, à la
viabilité économique et à la justice sociale à
travers tous les secteurs de la société ". Une telle conception
soulève donc des questions éthiques, tant en termes
intragénérationnels qu'intergénérationnels. Elle
fait également en sorte que l'agriculture durable assure l'existence
d'un processus de prise en compte de la question de l'équité
qui tienne compte non seulement des coûts et des bénéfices
engendrés par les pratiques agricoles, mais aussi de leur distribution
à travers les différents secteurs de la société
(Allen et al,. loc. cit.).
Intégrer les notions d'équité et d'éthique dans
le concept d'agriculture durable, c'est transposer dans celui-ci des dimensions
qui se rapportent à la société entière. C'est,
en quelque sorte, concevoir, à partir de l'agriculture, un nouveau
projet sociétal. Comme le soulignait Buttel (1978), le concept de
durabilité invite l'agriculture à jouer de nouveaux rôles
; entre autres :
- contribuer à la diminution de l'utilisation de l'énergie
(non renouvelable) dans la production, la transformation et le transport
des produits agricoles ;
- participer à la production d'énergie (biocarburants) ;
- mettre en place d'un mécanisme de recyclage des nutriments et des
produits organiques (résidus) ;
- absorber de la main d'uvre (rurale et urbaine) en surplus, notamment
par la réduction de la superficie des fermes, par une certaine diminution
de la mécanisation, etc. ;
- maintenir un niveau de vie adéquat pour la population des régions
rurales, particulièrement les agriculteurs.
L'atteinte de ces objectifs, associée au développement d'une
société durable, nécessite donc des changements dans
les institutions politiques et économiques, ainsi que dans les
mécanismes de distribution des revenus qui prévalent actuellement.
L'avènement d'une société durable n'est, en ce
sens, pas vue comme une adaptation " naturelle " à une société
de rareté, mais plutôt comme une lutte politico-sociale. À
cette fin, il est nécessaire de dégager les forces sociales
porteuses de l'idée d'agriculture durable et donc de société
durable et, comme le suggèrent Buttel et Larsons (1980), les mouvements
environnementalistes (ou écologiques) peuvent sur ce plan, être
une force majeure de changement social bien qu'ils préconisent des
objectifs et des stratégies différentes.
[R] Quelques exemples problématiques du Québec
Sur cette toile de fond, qu'en est-il des démarches amorcées
au Québec ?
Un des éléments les plus intéressants réside
sans doute dans la création, à travers la nouvelle politique
de développement durable de l'agriculture, d'un partenariat entre
les gouvernements (fédéral et provincial) et les agriculteurs.
Ainsi des clubs-conseils agroenvironnementaux constitués par
des associations de producteurs visent à amorcer une transition vers
des pratiques agricoles durables. Financés au tiers par chacun des
partenaires (producteurs, gouvernement fédéral, gouvernement
provincial) et soutenus par un agronome (en général, un pour
30 fermes), ces clubs-conseils sont actuellement au nombre d'une soixantaine,
l'objectif étant d'en créer cent d'ici l'an 2000. Service-conseil
individuel, activités de formation, essais à la ferme,
activités d'échange entre producteurs sont intégrés
aux activités et visent à faciliter le transfert technologique
en agriculture durable. Cette stratégie a déjà eu certaines
retombées dans le milieu : réduction de la fertilisation
minérale (valorisation des déjections animales par les engrais
verts, utilisation du lisier de porc en post-levée dans le maïs,
application de l'engrais en bande, réduction des doses d'engrais
minéral en fonction de la richesse du sol, etc.), réduction
de l'usage des herbicides (dépistage des mauvaises herbes, réduction
des doses d'herbicides avec de l'huile de soja, ou réduction du pH
à 5,0 avec de l'acide citrique), lutte mécanique ; changement
de rotation ; diversification des cultures ; cultures intercalaires (trèfle
dans céréales), cultures mixtes, " pluricultures ", etc.
Dans une optique de transition vers l'agriculture durable, cette approche,
pour reprendre le modèle ESR (efficacité, substitution,
reconceptualisation) de MacRae (1991), vise donc principalement les étapes
d'efficacité et de substitution. La mise en uvre d'une
véritable reconceptualisation relève quant à
elle de facteurs institutionnels et structurels qui débordent le cadre
des activités du mandat de ces clubs. Cela dit, l'agronome peut, dans
son travail de terrain, être confronté à des situations
qui en appellent de cette dimension de reconceptualisation. C'est notamment
le cas de la problématique des plantes transgéniques dans le
maïs et le soja, principales cultures annuelles dans la région
de Montréal. Ainsi, les agrofournisseurs, privés ou
coopératives, utilisent ces innovations pour entrer en force dans
le champ de l'agriculture durable, faisant valoir que cette contribution
technologique permettra de minimiser l'utilisation des pesticides.
Et tout indique que leur discours fonctionne ! Ainsi le maïs intégrant
un gène de Bacillus thuringiensis (Bt) contre la Pyrale du
maïs prend de l'essor, alors même que la controverse scientifique
persiste quant aux effets négatifs de l'introduction d'espèces
transgéniques dans l'environnement ; introduction qui fait en sorte
que le producteur peut éviter des pratiques de rotation susceptibles,
on le sait, de minimiser ce problème de phytoprotection. Le réseau
des clubs-conseils en agroenvironnement pourrait être une tribune
importante pour débattre de ces questions et éventuellement
se positionner sur de tels dossiers. Toutefois, l'inclusion de
préoccupations à finalité socio-environnementale est
difficile à établir compte tenu du fait que le développement
technologique continue à être perçu comme porteur de
solution automatique dans un contexte de forte compétitivité
et de faibles marges de manuvre de certaines productions, dont les
cultures commerciales. Les préoccupations demeurent donc centrées
sur des aspects techniques ou économiques, dictées avant tout
par la situation du moment et ce, sans véritables perspectives de
long terme comme l'exigerait le concept d'agriculture durable. Ainsi, au
Québec, le débat sur le génie génétique
en agriculture demeure marginal, même si les institutions de recherche
participent activement à son développement avec un financement
considérable.
La gestion des déjections animales constitue un autre exemple de
problématique fortement influencée par des considérations
économiques ; considérations elles-mêmes
déterminées par un programme gouvernemental de subvention qui
favorise des structures d'entreposage " tout-béton " et ce tant pour
le lisier que pour le fumier solide. Aussi, en raison de l'orientation même
du programme de subvention, les devis de construction et le prix du béton
sont à la hausse. Plus encore, des changements récents en
matière de responsabilité civile des ingénieurs ont
eu pour effet d'augmenter les coefficients de risque et par conséquent,
d'entraîner des normes de construction plus sévères.
Davantage de béton et de coûts donc, soit des effets pervers
de politiques à courte vue. Ce type de situation peut aussi
fréquemment résulter, comme le montrent les relations entre
le ministère de l'Agriculture et celui de l'Environnement, de
problèmes de communication ou d'un manque d'intégration des
décisions des différents ministères ou agences parapubliques
concernés par une même problématique. Ainsi, le
ministère de l'Environnement étant ,au Québec,
éminemment politique, il tend à réagir aux pressions
diverses des citoyens par voie de réglementation, notamment sur les
pratiques agricoles ; réglementation dont il n'a pourtant pas
véritablement les moyens de vérifier l'application. Sans nier
l'importance de la réglementation pour changer des pratiques
non-environnementales, la rigidité de celle-ci risque de n'être
qu'un paravent pour cacher d'autres problèmes futurs. La situation
suivante en fournit une illustration.
Dernièrement, le Québec s'est doté d'une
réglementation très sévère en matière
de réduction de la pollution diffuse d'origine agricole. Selon leur
situation relative à la densité du cheptel (nombre d'unités
animales à l'ha), les fermes devront non seulement se conformer à
la réglementation quant aux structures d'entreposage des déjections
animales, mais aussi détenir un plan agro-environnemental de
fertilisation (PAEF), signé par un agronome, au plus tard en l'an
2003. Dans ce PAEF, toutes les parcelles cultivées doivent être
échantillonnées, les types de déjections animales
notées et les épandeurs à fumier et à lisier
calibrés de manière à suivre un plan de fertilisation
raisonné. La fertilisation des cultures à partir des
déjections animales sera limitée en fonction des besoins en
azote des cultures - selon la grille du Conseil des productions
végétales du Québec (CPVQ) - dans les sols dont la teneur
en phosphore est faible ou moyenne. Dans les sols riches et excessivement
riches, l'épandage des déjections animales sera limité
par les exportations et des mesures de réduction devront être
établies au cours de la rotation des cultures. Bien sûr,
l'utilisation des engrais minéraux est assujettie aux même
contraintes. Cette réglementation comporte aussi des limites
d'épandage sur le bord des lacs, étangs, rivières, puits,
etc.

Paysage agricole, vallée de Harrington
Cette réglementation résulte d'une situation désastreuse de surplus de déjections animales (surtout de lisier de porc) dans des régions à grands bassins de population, où l'industrie agricole hors sol s'est installée et s'est développée durant les trois dernières décennies avec le soutien des politiques agricoles gouvernementales d'alors (l'époque de la course aux rendements, productivisme !). La norme phosphore incluse dans cette réglementation est bien sûr reliée à la dégradation de la qualité de l'eau, à laquelle a contribué l'agriculture par des pratiques qui ont été longtemps encouragées par les politiques agricoles elles-mêmes. Par ailleurs, l'ensemble des agriculteurs est pointé du doigt par la population et ce, à cause essentiellement des producteurs hors-sol, et plus particulièrement des " intégrateurs " qui, faute de terre et contraints par une réglementation exigeant d'avoir les superficies adéquates pour l'épandage des déjections, recherchent des fermes-partenaires dans les régions périphériques du Québec pour continuer leur expansion. Peut-être plus significatif encore, alors que les municipalités participent à ce combat pour la réduction de la pollution d'origine agricole, bon nombre d'entre elles ne sont pas encore conformes en matière d'épuration des eaux, contribuant ainsi à cette pollution et ce malgré un soutien financier gouvernemental. Les politiques qui visent à maintenir ou à rétablir une certaine qualité de l'environnement demeurent, on le constate, encore très fragmentaires. Si le concept d'agriculture durable requiert une approche globale, les mécanismes participatifs de la population sont encore défaillants. Ces mécanismes sont d'autant plus cruciaux que l'agriculture durable intègre des enjeux sociaux. Se pourrait-il alors que la notion de reconceptualisation des systèmes agricoles, étape la plus avancée de la transition vers une agriculture durable, questionne en fait les limites actuelles de notre type de démocratie socio-économique et politique ?
[R] Quel avenir pour l'agriculture durable ?
Par les différentes définitions auxquelles il donne lieu, le
concept d'agriculture durable peut-être perçu soit comme un
effort d'intégrer la dimension environnementale dans l'activité
que constitue l'agriculture dans l'économie nationale, soit comme
une remise en question des structures du complexe agroalimentaire marqué
par une économie de marché dont les externalités qu'elle
génère participent à la crise de l'agriculture en
particulier, à la crise sociale en général.
Dans cette dernière perspective, l'écologie n'offre pas de
solutions magiques à des problèmes difficiles. Une agriculture
davantage basée sur des principes écologiques pourrait augmenter
l'efficacité de la production et décroître la pression
sur l'environnement, mais l'utilisation des ressources posera toujours des
limites à la production durable. Les choix difficiles au sujet du
contrôle démographique, de la conservation de l'énergie,
de l'utilisation des sols et autres dimensions d'une société
durable devront être réglés (Olson, 1992). Pour cet auteur,
l'écologie peut aider à guider ces décisions, mais ne
procurera pas les moyens d'y échapper. Ce domaine appartient à
la politique, à la société civile.
Le concept d'agriculture durable laisse donc place à
l'interprétation, à des visions sociales alternatives. Quelles
sont-elles ? Qu'impliquent-elles comme changements structurels ? Quelles
stratégies de changement social privilégient-elles ?
La formulation de scénarios à partir de consultations et de
débats publics pourrait être un instrument stratégique
pour développer un agenda d'actions approprié à chaque
scénario. Dès le début des années soixante-dix,
une vaste réflexion sur l'avenir de l'agriculture s'est opérée
dans le cadre de la Communauté économique européenne
- l'actuelle Union européenne - (Jansen, 1974). L'objectif était
de procurer à l'opinion publique des modèles de recherche et
de pensée qui pourraient avoir une influence déterminante sur
des choix de politiques afin de répondre à une question centrale.
Vers quoi allons-nous en tant que société ?
La première phase du projet consistait à dégager les
visions principales de l'agriculture pour la fin du siècle à
partir de différents types de consultations individuelles et publiques
à travers l'Europe. Quatre scénarios représentant quatre
utopies rurales ont émergé de cette vaste enquête :
- l'agriculture vue comme un système de production efficace ;
- l'agriculture vue comme la base d'une économie stable ;
- l'agriculture vue comme une base pour une société harmonieuse
;
- l'agriculture vue comme la base d'une société égalitaire.
La seconde phase avait pour but de définir la faisabilité de
chacun de ces scénarios et développer des stratégies
de politiques nécessaires pour réaliser chacun d'eux. Cette
seconde étape n'a pu être réalisée faute de support
financier (Jansen, comm. pers.). L'approche est intéressante et
mériterait une réévaluation dans le contexte actuel
de néolibéralisme, contexte au sein duquel certains
économistes de l'environnement tentent de mettre une valeur
monétaire sur la nature comme moyen de régulation de la crise
environnementale sans remettre en question les relations de pouvoir et les
institutions sociales qui ont contribué à cette crise (Beder,
1998, Harvey 1998). Par conséquent, le développement d'une
agriculture écologique durable ne doit pas ignorer les problèmes
posés par des structures qui tendent à s'y opposer (Altieri,
1985). Un des enjeux ne réside-t-il pas dans la mise en place de
structures agricoles qui seraient plus appropriées à l'agriculture
durable ? Des fermes familiales, des coopératives, ou des "
intégrateurs ", des sociétés anonymes ? Des changements
institutionnels sont nécessaires à la fois dans l'éducation,
dans la recherche et dans les politiques agricoles (Buttel 1978). De fait,
une véritable stratégie de transition vers des changements
sociaux profonds est à concevoir (Buttel, 1980) ce dans une perspective
de renouveau ou de renforcement de la notion de démocratie ou encore
de sa radicalisation par un projet sociétal libérateur (Fotopulos,
1997). Ce qui fait terriblement défaut dans notre société
est une politique de développement de l'agriculture intégrant
des objectifs sociaux définis par une véritable démocratie
participative. Quelle finalité sociale devrons-nous établir
pour l'agriculture pour que celle-ci soit véritablement durable ?
Remerciements
Ce texte fait partie d'une recherche dans le cadre d'un programme de doctorat
en aménagement, rendu possible grâce à une bourse FCAR
du ministère de l'Éducation du Québec. Il a également
bé,éficié d'une subvention accordée par le Conseil
de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).
Les dessins sont de Claire Brenot, d'après des photographies des auteurs.
La recherche
La recherche agricole publique au Québec fonctionne sur le modèle
américain, c'est-à-dire une recherche partagée entre
des institutions fédérales (Agro-alimentaire Ca-nada), provinciales
(ministère de l'Agriculture, des Pê-cheries et de l'Agro-alimentaire
du Québec) et les uni-versités (facultés d'Agriculture,
mais aussi certaines fa-cultés de Biologie, notamment pour la lutte
biologique en phytoprotection). Ce modèle a l'avantage d'encourager
assez facilement des initiatives au sujet de l'agriculture durable,
dont les " difficultés de traduction en termes scientifiques " pour
reprendre les propos d'Etienne Landais, ne semblent pas aussi présentes
en Amérique du nord. Le désavantage de ce modèle est
un manque d'intégration dans une politique aux objectifs précis,
un manque d'interdisciplinarité dans les projets de recher-che (une
tendance qui malgré tout s'améliore) et le ris-que de
dédoublement de projets par un manque de communication entre les
différents secteurs de la recher-che.
Le mouvement syndical agricole
Aux États-Unis et, de manière générale, au Canada,
le concept d'agriculture durable est littéralement pris d'assaut
par de multiples associations à but non-lucratif et par de multiples
démarches (associations pour la dé-fense de la ferme familiale
ou pour la survie de commu-nautés rurales ; associations d'agriculteurs
qui réalisent du transfert technologique à la ferme ;
démarches visant le resserrement du lien entre l'agriculteur et le
consom-mateur ; essais d'intégration de l'agriculture à la
ville ; contestation des applications du génie génétique
en agriculture, etc.). Par ailleurs si, en France, le syndica-lisme est libre,
le Québec est quant à lui caractérisé par un
syndicalisme plutôt corporatiste et monolithique: Par exemple, les
fonctionnaires professionnels (agronomes, ingénieurs...) du gouvernement
provincial doivent payer leur cotisation au seul syndicat qui les
représente tous, même dans le cas où ils n'en sont pas
membres. Les producteurs agricoles sont quant à eux
représentés par une seule association syndicale, l'UPA (Union
des pro-ducteurs agricoles) qui inclut toutes les productions mais aussi
toutes les formes de structures juridiques (ferme familiale, coopératives,
intégrateurs oeuvrant dans la production porcine, la volaille, le
veau de lait, etc.). Ce système limite la confrontation des idées
et leur expres-sion par des prises de position divergentes de celles des
grandes centrales syndicales.
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