La lutte biologique : définition, concept et
stratégie
Définition
Concept
Stratégie
Lutte biologique, protection intégrée des cultures et
développement durable
Références bibliographiques
La défense des cultures contre les organismes nuisibles a eu recours
à diverses méthodes biologiques bien avant de devenir le domaine
d'élection de l'arme chimique. La pratique de la jachère et
celle de la rotation des cultures sont, parmi d'autres, des témoins
d'un savoir faire ancestral, souvent empirique, qui réduit l'incidence
des organismes nuisibles aux plantes cultivées en provoquant des ruptures
dans leurs cycles de reproduction. C'est au début de ce siècle,
et quasi simultanément dans les deux disciplines phytosanitaires alors
majeures, la phytopathologie et l'entomologie agricole, que l'expression
lutte biologique fut proposée pour définir une méthode
biologique particulière, mettant en uvre des organismes vivants,
utilisés ainsi comme des auxiliaires de l'agriculteur. La définition
de ce nouveau concept ne fut cependant élaborée
qu'ultérieurement. Il est pourtant d'usage d'établir arbitrairement
son acte de naissance (1887-1890) par les travaux de la jeune école
entomologique américaine sur l'introduction, dans les vergers d'agrumes
californiens dévastés par la pullulation de la cochenille Icerya
purchasi, elle-même d'origine étrangère, de deux organismes
auxiliaires australasiatiques, la coccinelle prédatrice Rodolia
cardinalis et la mouche tachinaire parasite Cryptochetum
iceryae (1)1. Un siècle
plus tard, des interprétations différentes en sont encore
données, au risque d'entretenir des confusions contrariant
l'élaboration et l'adoption d'une nouvelle stratégie
phytosanitaire, répondant à l'attente actuelle de
la société (2).
La prise de conscience des limites des procédés chimiques de
lutte, considérés un moment comme susceptibles à eux
seuls de résoudre tous les problèmes phytosanitaires, a pourtant
renouvelé depuis les années cinquante l'intérêt
pour la lutte biologique. Il fut concrétisé dès 1948,
lors du VIIIe Congrès international d'entomologie (Stockholm), par
la décision, à l'initiative de l'UNESCO et de l'Union
internationale des sciences biologiques (UISB), de créer une organisation
non gouvernementale ayant vocation à promouvoir cette nouvelle
méthode de protection des cultures (3).
Cette Organisation internationale de lutte biologique (OILB) joue depuis
un rôle déterminant en favorisant l'évolution de la
stratégie phytosanitaire vers la protection intégrée
par son engagement en faveur des solutions biologiques. En dépit de
nombreux succès (4), le
bien-fondé de la méthode de lutte biologique est pourtant
aujourd'hui discuté, tant en raison d'un taux de réussite
jugé insuffisant par certains, que des risques biologiques encourus
par la manipulation des complexes parasitaires, au moment où la
préservation de la diversité biologique est devenue un des
objectifs majeurs de la politique de développement durable de la
biosphère (5).
Particulièrement mis en uvre dans le domaine entomologique,
le concept de lutte biologique (" biological control " ou " biocontrol ")
fut bientôt adopté par toutes les disciplines phytosanitaires,
y compris la protection des forêts. Les actions concertées de
l'Organisation mondiale de la santé contre les insectes vecteurs y
ont également fait appel, de même que celles concernant les
parcs nationaux et les réserves naturelles. La protection du milieu
marin contre les espèces envahissantes, suite à des introductions
malencontreuses, y fait de plus en plus fréquemment référence.
Plusieurs définitions en sont données, ayant en commun l'importance
accordée aux organismes vivants antagonistes dans les
phénomènes de régulation des populations des organismes
nuisibles aux cultures (6). L'une des
plus simples et des mieux appropriées est sans doute celle adoptée
par la Section régionale ouest-paléarctique de l'OILB (OILB-SROP)
dans ses statuts (7) :
utilisation d'organismes vivants pour prévenir ou réduire
les dégâts causés par des ravageurs.
Même si ce dernier qualificatif relève du vocabulaire des
entomologistes, cette définition se veut interdisciplinaire.
L'analyse de définitions plus détaillées, proposées
tant par les entomologistes que par les phytopathologistes, révèle
d'ailleurs des différences profondes d'interprétation, qui
vont bien au-delà de cette terminologie. Ainsi, pour les entomologistes,
la qualité première d'un agent de lutte biologique est d'être
un organisme vivant. Pourtant, les définitions énoncées
dans les diverses instances de l'OILB sont elles-mêmes parfois sensiblement
différentes, la référence aux organismes vivants alternant
curieusement avec ces mêmes organismes vivants et les produits qui
en sont dérivés. Pour assurer la cohérence avec l'analyse
prospective de l'évolution de la stratégie phytosanitaire que
nous avons présentée par ailleurs
(8) 2, il nous paraît souhaitable de restreindre
le champ d'application de la lutte biologique aux seuls organismes vivants.
Il convient d'ailleurs d'employer également avec précaution
les expressions " pesticide biologique " ou " biopesticide ", qui ne sont
l'objet d'aucune définition officielle et désignent aussi bien
des organismes vivants manufacturés que des substances inertes, les
uns et les autres n'ayant en commun que leur origine
biologique (9, 10).
Il en est de même avec la notion de produits
phytosanitaires dits biocompatibles (" biorational products "), qui
vise seulement à qualifier des matières actives, vivantes ou
inertes, d'origine biologique ou non, susceptibles d'être utilisées,
sans effet négatif, au sein d'un même programme de protection
intégrée (11).
Il est en outre recommandé de ne pas limiter le champ d'application
de la lutte biologique aux seules relations trophiques entre organismes vivants,
puisque leurs relations antagonistes ou compétitrices,
étudiées et utilisées en particulier par les
phytopathologistes, sont comprises dans la définition initialement
proposée en 1964 par DeBach (12).
Cette définition a été adoptée depuis par les
malherbologistes (13), sous la forme
suivante (14) : " la lutte biologique
est l'utilisation de populations d'organismes (vivants) parasitoïdes,
prédateurs, pathogènes, antagonistes ou compétiteurs,
de manière à réduire une population d'organismes nuisibles,
en la rendant moins abondante et par la même moins nuisible qu'elle
ne l'aurait été autrement ". On remarquera cependant que, pour
nombre de malherbologistes, le phénomène de compétition
relève toujours des méthodes biologiques de lutte et non de
la méthode de lutte biologique (15).
Les phytopathologistes ne se sont ralliés que tardivement à
ces définitions, considérant jusqu'à une époque
récente que nos connaissances scientifiques et nos capacités
technologiques ne nous autorisaient pas à manipuler les
écosystèmes microbiens
(16, 17). C'est
d'ailleurs pourquoi ils ont privilégié l'exploitation du
phénomène de résistance de la plante-hôte aux
agents phytopathogènes. Pour certains d'entre eux, en accord avec
les entomologistes, ce phénomène de résistance relève
des méthodes biologiques de lutte et non pas spécifiquement
des méthodes de lutte biologique, alors que pour d'autres il doit
au contraire être considéré comme un, sinon le principal
moyen de lutte biologique. Les récentes perspectives d'exploitation
de la transformation génétique des plantes cultivées
ne font bien sûr qu'aviver le débat. Il semble pourtant raisonnable
de partager la proposition faite récemment par van Driesche et Bellows
(14), qui considèrent que les diverses méthodes biologiques
utilisées en défense des cultures ne doivent pas être
intégrées au concept de lutte biologique si elles visent
directement l'organisme nuisible ; par contre, toutes les méthodes
biologiques qui favorisent, directement ou non, les ennemis naturels ou
auxiliaires relèvent bien de la lutte biologique. Ainsi des techniques
culturales telles que la création de zones refuges pour les auxiliaires,
sont à intégrer au sein des méthodes de lutte biologique
; à l'inverse, les cultures pièges pour les ravageurs sont
des méthodes biologiques de lutte
(18). Compte tenu de la désapprobation manifestée
par la majorité de la communauté scientifique concernée,
il semble aussi qu'on puisse considérer l'inattendue proposition
américaine d'inclure dans la définition de la lutte biologique
" les gènes ou produits de gènes ", outre les organismes naturels
modifiés, comme l'expression circonstancielle des différents
courants de pensée qui animent régulièrement les
débats sur le sujet
(19,20).
Récemment, l'accent a été porté sur le rôle
de techniques environnementales favorisant l'action des organismes auxiliaires,
qu'ils soient indigènes ou exotiques, acclimatés ou objets
de traitements biologiques, sous la forme " conservation biological control
", sans équivalent dans notre langue. Il convient d'interpréter
cette expression, suivant DeBach (12), non pas comme la seule préservation
des ennemis naturels présents, mais également et surtout comme
l'ensemble des mesures environnementales prises pour protéger et favoriser
les organismes auxiliaires quels qu'ils soient
(21,22).
Les méthodes de lutte biologique contre les organismes nuisibles aux
cultures (" applied biological control ") exploitent donc les
mécanismes de régulation naturelle des populations (" natural
control " ou " naturally occuring biological control "). Cette
régulation est le résultat d'une balance entre le potentiel
biotique des organismes vivants et la résistance opposée à
leur développement par leur environnement. Facteurs biotiques et
abiotiques se conjuguent en effet pour empêcher le développement
démesuré de leurs populations. Il est cependant admis que ces
facteurs naturels de régulation sont généralement
insuffisants pour faire face à eux seuls aux situations de pullulation
(" passive biological control ") ; l'intervention de l'homme s'avère
alors nécessaire pour leur donner l'ampleur voulue (" applied
biological control " ou " augmentative biological control ").
Comme mentionné précédemment, on considérera
comme relevant des méthodes de lutte biologique la manipulation des
facteurs régulateurs de cet environnement, qu'ils soient de nature
biotique ou abiotique, seulement dans la mesure où celle-ci favorise
effectivement le rôle des auxiliaires (" beneficial organisms, natural
enemies ").
Suivant les disciplines, on identifie, sous ce terme d'auxiliaires, des
organismes vivants différents en raison des rôles de diverses
natures qu'ils peuvent jouer au sein d'une même niche écologique.
Ainsi les malherbologues s'adressent-ils aux insectes phytophages et agents
phytopathogènes, dont la nécessaire spécificité
d'action doit mettre bien sûr à l'abri d'éventuels effets
non intentionnels sur les plantes cultivées ; les phytopathologistes
prennent essentiellement en considération tant les microorganismes
compétiteurs, qui empêchent l'implantation et la prolifération
des espèces phytopathogènes, que ceux qui exercent effectivement
une action parasitaire sur l'organisme cible ; les entomologistes exploitent
surtout la diversité des cortèges parasitaires, riches en
prédateurs et parasites. Dans tous les cas, une identification fiable
et une caractérisation fine de ces auxiliaires, conduites le plus
souvent jusqu'au niveau infraspécifique, s'avèrent en
général nécessaires pour permettre une exploitation
optimale des mécanismes biologiques ainsi mis en jeu. Les exemples
ne manquent pas d'échecs induits par des méprises d'identification
des organismes concernés, nuisibles comme utiles
(23). Les praticiens et les technologues utilisent d'ailleurs
souvent le terme de souche (" strain ") pour identifier une population
d'une origine géographique particulière
(24,
25).
La compétition, la prédation et le parasitisme sont les principaux
facteurs biotiques exerçant une influence déterminante sur
la dynamique des populations de l'organisme nuisible. Ils présentent
la particularité d'être le plus souvent dépendants de
la densité des populations atteintes, à la différence
des facteurs abiotiques de l'environnement. Ils contrôlent la
stabilité des effectifs, aussi bien en empêchant les surpopulations
qu'en favorisant leur croissance en fonction de la disponibilité des
ressources environnementales et de l'importance de la compétition
entre individus. Les organismes auxiliaires ont donc des caractéristiques
démographiques liées à la densité des populations
hôtes auxquelles ils sont liés. Dans les conditions naturelles,
ils présentent généralement de ce fait des effectifs
insuffisants pour assurer une régulation immédiate des populations
hôtes connaissant une brutale augmentation. C'est pourquoi diverses
stratégies d'intervention sont préconisées pour
remédier à cet inconvénient.
Il a été en outre observé que certains organismes
auxiliaires exercent leur action bénéfique à des niveaux
de densité faible ou très faible, alors que d'autres, au contraire,
agissent à des niveaux de densité élevée. Dans
les populations dites en équilibre, qui ne sont donc pas l'objet de
pullulations, ce sont ces auxiliaires actifs à densité faible
qui joueraient un rôle déterminant, en exerçant leur
rôle régulateur sur les derniers stades larvaires de leurs
hôtes, qui s'avèrent être d'ailleurs moins nombreux que
les stades plus jeunes. Ayant été moins soumis que les autres
aux phénomènes de coévolution avec leurs hôtes,
ils pourraient s'avérer être les meilleurs candidats à
des opérations de lutte biologique par
introduction-acclimatation (26). En
raison du souci de s'assurer de la spécificité d'action des
organismes auxiliaires utilisés en lutte biologique, la
préférence est généralement accordée aux
espèces dites spécialistes par rapport aux espèces
généralistes. C'est pourquoi les prédateurs sont moins
souvent mis en uvre que les parasitoïdes par exemple, même
si cette règle connaît des exceptions de taille comme celle
des coccinelles, prédatrices certes, mais de régime aphidiphage
pour la plupart. Le rôle bénéfique des prédateurs
polyphages est cependant de plus en plus reconnu, en particulier pour assurer
le maintien à long terme des équilibres biologiques, comme
pour jouer un rôle régulateur dans les opérations de
protection intégrée mettant en uvre simultanément
ou successivement différentes techniques de lutte
(27).
L'expérience et le savoir faire des naturalistes et des agronomes ont conduit à l'élaboration d'une stratégie d'intervention sous des formes diverses mais complémentaires : 1) préservation et valorisation du rôle des organismes auxiliaires indigènes ; 2) introduction-acclimatation d'organismes auxiliaires exotiques ; 3) amplification du rôle des organismes auxiliaires par lâchers inondatifs. Les travaux plus fondamentaux des écologistes éclairent pour partie et depuis peu cette approche empirique et très finalisée (28).
1. Préservation et valorisation du rôle des organismes
auxiliaires indigènes
L'exploitation rationnelle du potentiel des organismes auxiliaires
indigènes constitue l'étape préliminaire à toute
stratégie phytosanitaire intégrée. Il est vrai que ce
potentiel est surtout important chez les arthropodes, et en particulier chez
les insectes. De ce fait, ce sont surtout les entomologistes, rejoints par
les malherbologistes concernés par certains insectes phytophages,
qui attirent l'attention sur la préservation de ces auxiliaires naturels,
responsables du maintien d'un certain équilibre biologique (" natural
control "). On sait que le développement des pratiques agricoles
intensives est généralement défavorable au respect de
ces mécanismes de régulation, la transformation des
écosystèmes naturels induisant le plus souvent une réduction
de leur diversité biologique
(29).
En dépit de l'importance ainsi accordée aux organismes auxiliaires,
on ne dispose que d'informations restreintes sur leur rôle spontané
et de connaissances limitées sur la biologie de leur conservation.
Ce n'est que tout récemment que l'attention a été
portée sur la nécessité de préserver leur
diversité biologique par la conservation de leurs habitats, de
manière à disposer des réservoirs biologiques permettant
des prospections ultérieures
(30). La diversité biologique des surfaces
cultivées étant généralement plus faible que
celle des espaces dits naturels, il est donc en premier lieu nécessaire
de limiter, autant que faire se peut, le recours aux pratiques agronomiques
défavorables, et tout particulièrement les traitements
phytosanitaires non spécifiques. On se référera par
exemple à cet effet aux travaux constamment actualisés du groupe
de travail de l'OILB/SROP portant sur l'analyse des effets secondaires des
spécialités commerciales sur les principaux organismes
auxiliaires (31). De telles informations
devraient évidemment être portées à la connaissance
de tous les praticiens afin que leurs choix ne soient pas sous la seule influence
des distributeurs, inévitablement soumis aux contraintes des
marchés. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler, une fois encore,
que le recours à ces traitements phytosanitaires ne devrait avoir
lieu qu'en situation de crise, caractérisée par une
évaluation du risque effectivement encouru au niveau de la parcelle,
après épuisement des l'ensemble des mesures préventives
et curatives dites biocompatibles.
L'adoption d'un mode d'exploitation privilégiant soit la monoculture,
soit la polyculture, dépend de critères socio-économiques
immédiats ne prenant pas encore en compte le concept de
développement durable, et donc la nécessaire préservation
de la diversité biologique de la biosphère. Il est pourtant
sans doute possible de concevoir un aménagement raisonné de
la structure parcellaire des exploitations soumises au régime de la
monoculture, pour y réserver des zones refuge favorables au maintien
des populations d'organismes auxiliaires (abris, plantes nectarifères).
Le concept de populations fragmentées ou métapopulations,
communiquant entre elles au travers de couloirs ou couverts végétaux
appropriés et aménagés en réseaux, gagnerait
sans doute à être appliqué et expérimenté
en protection des cultures, contribuant ainsi éventuellement à
la restauration des paysages sollicitée par ailleurs par la
société. On sait qu'il en est déjà ainsi en
arboriculture fruitière, et dans une moindre mesure en
viticulture (32,
33). Les dispositions réglementaires
de gel temporaire des terres, adoptées tant aux États-Unis
qu'en Europe pour favoriser un retour vers l'équilibre entre offre
et demande en produits de consommation d'origine agricole, offrent l'inattendue
possibilité d'un aménagement ingénieux des jachères
pour la mise en place de mesures agroécologiques favorables à
la protection des cultures adjacentes (34).
On remarque à ce sujet la convergence partielle des méthodes
et objectifs des spécialistes de la protection des cultures d'une
part, et des écologistes soucieux de la préservation de la
diversité biologique (35,36,
37) d'autre part.
D'après les observations recueillies par les malherbologues,
l'acclimatation de plantes exotiques est contrariée, plus souvent
qu'il n'y paraît, par l'action d'organismes auxiliaires, tout
particulièrement des insectes phytophages qui constituent de
véritables barrières biologiques. Ces observations
révèlent l'importance des parentés taxonomiques entre
espèces introduites et espèces indigènes, le cortège
parasitaire de ces dernières étant alors le plus susceptible
de s'adapter à une nouvelle cible
(38). Des exemples analogues sont recensés en
entomologie agricole (39). Dans une
certaine mesure, ils confortent l'intérêt pour de " nouvelles
associations " entre organismes auxiliaires et organismes nuisibles,
explicitées ci-après.
2. Introduction-acclimatation d'organismes auxiliaires exotiques
La technique la plus connue, l'introduction-acclimatation d'organismes
auxiliaires exotiques (" classical biological control ", ou encore
" inoculative release method "), est en revanche perçue moins
favorablement par les écologistes, en raison de l'importance des risques
d'occupation de niches écologiques par de nouvelles espèces
colonisatrices et par là-même de réduction de la
diversité biologique originelle. Le plus souvent, cette technique
est pourtant mise en uvre pour occuper des niches écologiques
vides, créées par l'introduction accidentelle d'organismes
nuisibles aux cultures, sans le cortège parasitaire qui contribue
à réguler leurs pullulations dans leur biotope d'origine.
Cependant, il est effectivement établi que de telles introductions
volontaires en vue d'acclimatation peuvent occasionner des effets non
intentionnels par défaut de spécificité d'action. Cette
forme d'intervention s'applique préférentiellement aux cultures
pérennes, en raison du bénéfice attendu de l'acclimatation
des organismes auxiliaires introduits.
Les balbutiements de la lutte biologique au début du siècle
sont ainsi vraisemblablement responsables de la malencontreuse disparition
de quelques espèces autochtones. A titre d'exemples, on cite le plus
souvent la disparition d'espèces d'oiseaux suite à l'introduction
déjà ancienne de la mangouste dans les îles Caraïbes,
à l'île Maurice, dans les archipels des Hawaï et des Fidji
pour réduire les populations de rats des champs, comme celle de diverses
espèces endémiques d'escargots dans les archipels des Hawaï
et de la Société après l'introduction de l'escargot
prédateur Euglandina rosea, pour juguler les pullulations de
l'escargot phytophage Achatina fulica, ou encore les effets secondaires
sur la faune des eaux douces des introductions de poissons pour lutter contre
la prolifération de mauvaises herbes aquatiques ou contre les pullulations
de moustiques. Aujourd'hui, l'attention se cristallise sur quelques exemples
mieux circonscrits, tels que ceux consécutifs à l'utilisation
d'insectes phytophages contre des mauvaises herbes. L'insecte
Lépidoptère Cactoblastis cactorum, introduit dans les
Petites Antilles depuis 1957 pour réduire les buissons de cactées
du genre Opuntia, s'avère ainsi malheureusement nuisible à
l'espèce O. spinosissima protégée en Floride
; le charançon (insecte Coléoptère) Rhinocyllus
conicus, importé au Canada en 1968 pour contrôler des
populations de chardons du genre Cirsium, s'attaque également
depuis peu à des espèces du même genre protégées
aux États-Unis
(40, 41, 42).
Il est pourtant remarquable de souligner que le souci
d'éviter de tels accidents a d'emblée préoccupé
les naturalistes. C'est pourquoi la spécificité d'action des
organismes auxiliaires potentiels a été l'objet dès
l'origine d'attentions particulières, de nos jours encore bien
élémentaires dans d'autres domaines également
concernés par l'introduction d'organismes vivants. Aujourd'hui, des
mesures renforcées de quarantaine sont établies. Des
recommandations internationales ont été récemment
élaborées à cet effet par la FAO et
l'OCDE (43, 44),
et sont l'objet d'études au sein de l'Union
européenne.
Le risque encouru n'est effectivement pas nul, mais il doit être
objectivement déterminé à la mesure des dommages et
inconvénients engendrés par l'introduction malencontreuse de
l'organisme nuisible visé par de telles mesures
(45). Les pullulations de mauvaises herbes accidentellement
introduites en Australie nécessiteraient par exemple des traitements
herbicides écologiquement catastrophiques, compte tenu des surfaces
concernées, si le recours à la lutte biologique ne s'avérait
pas aussi efficace. De même, dans de nombreux pays, la protection de
la forêt contre ses ravageurs s'apparente à celle des réserves
biologiques, ou tout au moins des parcours de santé, pour lesquels
le recours aux traitements chimiques est déconseillé, voire
exclu. La technique d'introduction-acclimatation d'organismes auxiliaires
est alors souvent utilisée, même si elle se heurte parfois à
des échecs répétés, tels ceux recensés
aux États-Unis pour limiter de la sorte les pullulations du Bombyx
disparate Lymantria dispar (insecte Lépidoptère).
Ces organismes auxiliaires, introduits et acclimatés en vue de
réguler les populations d'organismes nuisibles exotiques, peuvent
également exercer une action bénéfique sur des organismes
nuisibles indigènes, même si cette propriété est
plus rarement soulignée (39, 46). Ces
résultats, comme le phénomène de barrière
biologique cité précédemment, confortent l'hypothèse
dite des nouvelles associations (" new parasite associations ", à
l'origine de l'expression " neoclassical biological control "), qui attribue
des performances supérieures aux parasites n'ayant pas subi la pression
sélective des phénomènes coévolutifs engendrés
par des interactions répétées avec leurs cibles
privilégiées (47). Le
bien-fondé de cette hypothèse est discuté, la distinction
entre récente et nouvelle association paraissant souhaitable (" old,
new and recent associations ")
(48).
Les avis diffèrent également sur l'intérêt de
mettre en uvre une seule ou, simultanément, plusieurs espèces
d'organismes auxiliaires (26). Il semble évidemment préférable
d'éviter de placer ces organismes auxiliaires en situation de concurrence
au sein d'une même niche écologique et de rechercher au contraire
à associer des espèces antagonistes des différents stades
de développement d'un même hôte
(49). L'étude comparée de l'impact de guildes
parasitaires de différentes natures, définies comme des ensembles
d'espèces exploitant d'une façon identique une même classe
de ressource, conforte les différentes stratégies d'intervention
utilisées en lutte biologique, comme les aménagements de
l'environnement dans un sens favorable aux auxiliaires
indigènes (50). L'attention a
été récemment attirée sur l'importance des
interactions entre guildes (" intra-guild predation ") et leurs
conséquences sur la dynamique des populations des organismes cibles
comme auxiliaires, tout particulièrement dans le cas des biocnoses
parasitaires des ravageurs tels que les nématodes et les
arthropodes (51).
La mise en uvre de cette technique d'introduction-acclimatation implique
une pérennité suffisante de l'écosystème
considéré. Il faut généralement plusieurs
années avant de pouvoir tirer le bilan d'une tentative d'introduction
; en outre, une introduction réussie n'est pas automatiquement le
gage d'une régulation économiquement satisfaisante de la population
hôte visée (52). Il convient
donc d'entreprendre et de poursuivre les recherches visant à assurer
l'optimisation de cette stratégie. Au-delà de l'inventaire
des causes possibles d'échec
(53), on retiendra, à titre d'exemple, la démarche
adoptée par le Laboratoire européen de lutte biologique de
l'USDA (EBCL, Montpellier) pour la sélection d'organismes auxiliaires
potentiels, associés aux populations endémiques du Puceron
russe Diuraphis noxia dans le Sud de la France, en vue d'une
éventuelle introduction aux
États-Unis
(54, 55, 56).
De même, on s'intéressera à
l'hypothèse, rarement évoquée, de procéder à
une introduction préventive d'organismes auxiliaires (" preemptive
biological control ") pour prévenir les conséquences d'une
introduction accidentelle vraisemblable de ce même ravageur du blé
en Australie (57).
Compte tenu des particularités de cette technique
d'introduction-acclimatation, la décision des investissements
correspondants appartient quasi exclusivement aux organismes publics de
recherche, faute de possibilités concrètes de valorisation
commerciale susceptibles d'intéresser des partenaires privés.
En effet, cette stratégie n'est pas adaptée à des actions
individuelles et ne peut évidemment concerner une exploitation
isolée, a fortiori une ou quelques parcelles parmi beaucoup
d'autres susceptibles d'être, dans le même temps, soumises à
des interventions phytosanitaires de type traditionnel, parfois incompatibles.
On comprend qu'elle ait été plus particulièrement
appliquée dans des milieux écologiques ou agronomiques relativement
stables tels que la forêt, les vergers et les prairies permanentes,
et qu'elle réponde aussi aux caractéristiques particulières
de développement des espèces envahissantes, telles les mauvaises
herbes terrestres ou aquatiques, dans les conditions d'une agriculture extensive.
Au travers de laboratoires permanents établis à l'étranger,
l'International Institute of Biological Control (IIBC/CABI), le CSIRO
et l'USDA affichent de longue date la volonté de conforter cette technique
d'introduction-acclimatation d'organismes auxiliaires.
Bilan des opérations de lutte biologique par
introduction-acclimatation d'organismes auxiliaires
(données arrêtées en 1992, d'après Greathead,
1995)
| contre des insectes ravageurs | contre des mauvaises herbes | |
| introductions effectuées | 4 769 |
692 |
| acclimatations constatées | 1 445 |
443 |
| organismes nuisibles visés | 543 |
115 |
| résultats économiquement satisfaisants | 421 |
73 |
3. Amplification du rôle des organismes auxiliaires par lâchers
inondatifs ou traitements biologiques
La maîtrise récente des techniques de production en masse de
certains types d'organismes auxiliaires (fermentation liquide ou solide pour
bactéries et champignons, cultures de cellules pour les virus, milieux
nutritifs semi-artificiels pour les insectes et nématodes) a
favorisé l'élaboration d'une autre stratégie reposant
sur leur disponibilité en grandes quantités. Sous réserve
de certaines conditions techniques et économiques, cette stratégie
repose sur la mise en uvre d'organismes auxiliaires en quantité,
moment et lieu voulus, ce qui assimile l'intervention à un traitement
biologique par analogie avec les traitements chimiques traditionnels. D'ailleurs,
les industriels intéressés par l'exploitation de ces nouvelles
technologies considèrent généralement que de tels
traitements biologiques doivent présenter des caractéristiques
de coût, de mise en uvre par le praticien et surtout
d'efficacité, comparables ou supérieures à celles des
pesticides chimiques correspondants pour être véritablement
en mesure de conquérir des parts de marché. On peut certes
relativiser cette analyse, compte tenu de l'évolution de la demande
des consommateurs et de la société en général,
mais on ne peut ignorer pour autant ces contraintes. Le développement
de cette technique est évidemment lié à
l'intérêt bien compris des investisseurs financiers privés,
alors que la technique d'introduction-acclimatation décrite ci-dessus
relève plutôt d'initiatives publiques. Cependant, les
réglementations récemment appliquées à l'homologation
de pesticides biologiques commercialisables paraissent être de nature,
compte tenu du coût des études d'innocuité qu'elles
impliquent, à minimiser les perspectives optimistes de conquête
rapide de parts de marchés, avancées il y a une dizaine
d'années par les industriels
eux-mêmes (58,
59).
La mise à la disposition des praticiens de tels organismes auxiliaires
multipliés en masse leur donne la possibilité de recourir à
la méthode de lutte biologique dans les cultures annuelles, milieu
peu favorable à l'expression d'auxiliaires indigènes et à
l'acclimatation d'auxiliaires exotiques. Cette méthode prend alors
la forme de traitements biologiques, répétés en tant
que de besoin (" augmentative biological control " et " inundative
and periodic release method "). Elle présente trois avantages
particuliers : 1° assurer la parfaite coïncidence chronologique
entre le stade sensible de la cible et le stade actif de l'auxiliaire, 2°
permettre une distribution optimale de l'organisme auxiliaire en fonction
de celle de la population cible, 3° optimiser les doses d'application.
Le choix des types d'organismes auxiliaires les plus appropriés, la
qualité des préparations commerciales, leurs techniques de
distribution au champ et l'évaluation de leur efficacité, en
association ou non avec d'autres méthodes biologiques de lutte, sont
l'objet de récentes mises au point
(60, 61). Le
nécessaire développement de cette stratégie implique
évidemment une compatibilité accrue entre les différents
procédés de lutte simultanément mis en uvre dans
le cadre du concept de protection intégrée (8).
[R] Lutte biologique, protection intégrée des cultures et développement durable
Le succès de ces différentes techniques est lié aux
possibilités pratiques de leur mise en uvre. Ainsi,
l'introduction-acclimatation d'auxiliaires exotiques a-t-elle été
précocement utilisée, exploitant le sens de l'observation des
naturalistes, particulièrement aptes à déceler les
organismes auxiliaires les plus performants, même si les conditions
favorables à leur acclimatation restaient par contre le plus souvent
méconnues. Aujourd'hui, l'intérêt porté à
l'étude des mécanismes d'acclimatation de plantes devenues
envahissantes, suite à des introductions malencontreuses, est sans
doute de nature à renforcer l'efficacité de ce procédé
classique de lutte biologique. La mise à disposition de grandes
quantités d'organismes auxiliaires, nécessaires aux traitements
biologiques, n'a par contre été assurée que tardivement,
à partir du milieu du XXe siècle, en raison des limites de
nos connaissances technologiques en matière d'élevage ou de
production de masse d'organismes vivants. Il en fut de même pour la
maîtrise des procédés industriels de fermentation liquide
ou solide, permettant la multiplication des microorganismes. Aujourd'hui,
le développement des biotechnologies autorise des solutions techniques
très élaborées, telles que la production de virus
entomopathogènes sur culture de cellules d'insectes, ou encore la
multiplication d'auxiliaires oophages dans des ufs artificiels. Cependant
l'exploitation de tels procédés de haute technologie se heurte
à la rentabilité attendue des investissements, et donc à
l'importance des marchés conquis sur des produits concurrents. Or
la spécificité d'action des organismes auxiliaires,
particularité traditionnelle de la lutte biologique, limite d'autant
les possibilités d'extension des marchés. C'est sans doute
pourquoi l'intérêt se porte de plus en plus vers les organismes
auxiliaires généralistes, au détriment des espèces
spécialistes. C'est particulièrement le cas de la stratégie
de préservation des organismes auxiliaires indigènes, qui semble
vouloir accorder une importance prépondérante aux espèces
prédatrices.
Le choix de l'une ou l'autre de ces différentes techniques, non exclusives
les unes des autres, est fonction de la nature des problèmes
phytosanitaires à résoudre, de leur contexte écologique
et économique, et de l'état d'avancement des connaissances
et des procédés. D'une façon générale,
la place prépondérante récemment accordée aux
équilibres biologiques dans une stratégie phytosanitaire globale
de protection intégrée, compatible avec la notion de
développement durable, est en principe de nature à favoriser
la mise en uvre du concept de lutte biologique (8). Cependant, le juste
souci de préserver la diversité biologique, considérée
comme le facteur clef du fonctionnement et de la stabilité des
agroécosystèmes (29), tend à induire l'adoption de
recommandations, voire de dispositions réglementaires, qui ont pour
objet principal d'éviter les effets écologiques non intentionnels
de ces procédés de lutte. En fait, l'importance des recherches
effectivement consacrées à la mesure de l'impact d'espèces
auxiliaires exotiques sur la faune ou la flore indigènes est restée
réduite jusqu'à une
époque récente
(62, 63). La réponse à
la question ainsi posée relève en effet du principe
général de précaution, devenu récemment la
règle dans les sociétés préoccupées tant
par la qualité de leur environnement que par la pérennité
de leurs ressources naturelles. Elle implique donc une analyse objective
de la compatibilité entre les stratégies de conservation des
espèces protégées et des équilibres biologiques
en général, d'une part, et de protection des cultures, d'autre
part (36). L'importance ainsi accordée
aux techniques phytosanitaires préventives, et en particulier à
l'optimisation du rôle des organismes auxiliaires indigènes,
justifierait donc des investissements scientifiques et techniques nouveaux
dans le domaine de la gestion raisonnée des populations. On tiendra
compte à ce sujet de la similitude des mécanismes à
étudier dans les divers champs disciplinaires concernés, justifiant
sans doute une analyse préalable interdisciplinaire, ainsi que d'une
nécessaire compatibilité entre les stratégies
phytosanitaires et les politiques de conservation des espèces en danger
de disparition. On soulignera aussi que le développement de ces nouvelles
stratégies phytosanitaires implique des investissements relevant aussi
bien des secteurs public que privé, illustration concrète de
la prise de conscience par la société d'une nécessaire
politique de gestion des ressources de la biosphère.
Pierre Ferron, directeur de recherches honoraire à l'INRA, est président honoraire du Complexe international de lutte biologique Agropolis (CILBA, Montpellier).CBGP, campus international Agropolis de Baillarguet, 34980 Montferrier-sur-Lez
Remerciements
La recherche documentaire nécessaire à la réalisation de cette synthèse bibliographique, pour laquelle seules les références les plus récentes sont généralement mentionnées, a grandement bénéficié des potentialités offertes par le Centre commun de ressources documentaires en lutte biologique, propre au Centre de biologie et de gestion des populations (CBGP), à l'European Biological Control Laboratory (EBCL-USDA) et au Laboratoire européen du département d'Entomologie du CSIRO, implantés sur le campus international Agropolis de Baillarguet, à Montferrier-sur-Lez (Héraut). Je remercie particulièrement mes collègues A. Fraval et E. Wajnberg (INRA) des analyses critiques et constructives qu'ils ont faites de ce manuscrit.
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