Protection intégrée des cultures :
évolution du concept et de son application
Concept de lutte intégrée
Concept de pest management
Définitions et interprétations
Integrated pest management
ou
IPM
Protection intégrée
Protection intégrée des cultures et
systèmes de production intégrée
Conclusion
Encadré 1. Définitions
Encadré 2. Protection des cultures dans le contexte
d'une agriculture durable
Encadré 3 Lutte intégrée, protection
intégrée, production intégrée
Depuis une quarantaine d'années, la protection des cultures contre
les organismes nuisibles accorde, sous des formes souvent diverses et parfois
contradictoires, une importance croissante au concept de lutte
intégrée. Cette évolution est due à la
nécessité de renouveler les stratégies de défense
contre acariens, insectes, mauvaises herbes, micro-organismes, nématodes,
virus
en respectant mieux les ressources de la biosphère tout
en répondant aux lois du marché et aux besoins et aspirations
de la société.
Cette nouvelle stratégie repose, d'une part, sur le principe
d'intégration de différentes méthodes de lutte (dont
les techniques sont sélectionnées pour leurs effets aussi
réduits que possible sur l'environnement) et, d'autre part, sur une
aide personnalisée à la décision permettant à
l'agriculteur d'évaluer les risques réellement encourus au
niveau de chacune de ses parcelles afin qu'il puisse décider quand
et comment intervenir.
Elle répond à des critères d'ordre économique,
écologique et toxicologique et s'inscrit ainsi dans le contexte de
systèmes de production raisonnée assurant un maintien durable
de la biosphère.
Deux écoles se sont confrontées lors de l'élaboration
de ce nouveau concept de lutte contre les organismes nuisibles aux cultures
:
- l'école californienne, connue pour ses investissements dans la lutte
biologique et ben au fait des problèmes posés par l'usage intensif
des pesticides chimiques en grandes cultures ;
- l'école australienne qui privilégie la gestion des populations
de ravageurs, ou pest management, par des méthodes préventives
donnant la préférence aux divers moyens biologiques de lutte.
À ces différences notables de sensibilité se sont
surimposées des diversités d'usage qu'on peut regrouper suivant
leurs objectifs (figure1 et encadré1, ci-après) :
- d'une part, l'application de règles permettant de réduire
les quantités de pesticides utilisées dans la lutte chimique.
Cet objectif a été particulièrement recherché
par les États-Unis au travers de grands programmes de vulgarisation
lancés dans les années 1970, ainsi que par la FAO pour les
cultures tropicales fortement consommatrices de pesticides (coton, riz).
Ces actions, dont on ne doit pas sous-estimer l'importance, relèvent
d'une étape préliminaire de la lutte intégrée
dénommée, en Europe, lutte chimique raisonnée ou encore
lutte chimique dirigée ;
- d'autre part, la mise au point d'une véritable stratégie
de lutte intégrée exploitable par les producteurs, à
l'image de l'action persévérante menée en Europe, dès
1965, par la section régionale de l'Organisation internationale de
lutte biologique (OILB/SROP). La stratégie ainsi proposée,
après avoir été longuement soumise à l'épreuve
du terrain et des producteurs dans divers pays de l'Europe de l'Ouest, a
défini les étapes d'un parcours technique permettant
d'accéder véritablement à la lutte et à la "
protection intégrée ", voire à la " production
intégrée ".
Ces variations de sensibilité et d'interpréta-tion expliquent
la prolifération de publica-tions diverses visant des publics très
diffé-rents. Leurs auteurs ont souvent justifié leurs choix
par des définitions qui, sorties de leur contexte, peuvent donner
au lecteur non averti des vues subjectives qui entretiennent la confusion.
On ne doit donc pas trop s'étonner que la consultation du site Internet,
ouvert par le Centre de protection intégrée des, plantes de
l'Université de l'Orégon (États-Unis), révèle
que la définition du concept de lutte intégrée a fait
l'objet de plus d'une soixantaine de variantes au cours des 30 dernières
années (2). Au cours de la
der-nière décennie, les positions des uns et des autres se
sont cependant sensiblement rap-prochées, sans doute sous l'influence
de la prise en considération progressive d'une né-cessaire
gestion globale des ressources de la biosphère, concrétisée
par les recommanda-tions prises lors de la conférence des Nations
unies sur l'environnement et le développe-ment de 1992, à Rio
de Janeiro. Une indé-niable confusion persiste cependant, tant dans
le vocabulaire que dans les esprits
(3, 4).
Cette mise au point vise à en préciser les ef-fets pervers
pour susciter un effort concerté d'harmonisation des vocabulaires
et d'inter-prétation des concepts, qui paraît aujourd'hui
indispensable à un développement cohérent des connaissances
et des applications dans le domaine de la protection des cultures.
C'est à la fin des années 50 que les entomo-logistes californiens
ont formulé le concept de lutte intégrée, à partir
de leurs observa-tions (confortées d'ailleurs par celles d'ento-mologistes
australiens, canadiens et euro-péens) sur les conséquences
néfastes des traitements chimiques répétés en
grandes cultures. Ils ont ainsi préconisé l'association, contre
les arthropodes ravageurs des cultu-res, des moyens de lutte chimique et
biologi-que, sous réserve de leur compatibilité
(5). Quel-ques années plus tard, la même
école californienne a proposé, à juste titre,
d'élargir ce concept initial, d'une part, en substituant à
la seule lutte biologique l'ensemble des méthodes biologiques de lutte
et, d'autre part, en ap-pliquant ce nouveau concept à la totalité
des organismes nuisibles aux plantes cultivées
(6).
L'originalité du concept de lutte intégrée tenait au
fait que les méthodes biologiques tradition-nelles de lutte retrouveraient
ainsi leurs lettres de noblesse dans le cadre d'une prise de posi-tion novatrice
sur le lien à établir entre la décision d'intervention
et le risque réellement encouru, fai-sant entrer en ligne de compte,
pour la première fois, la notion de seuil économique de
nuisibi-lité. Le respect de la notion de seuil, reposant donc sur
l'estima-tion d'un niveau de population, conduisait à rejeter l'idée
d'éradi-cation des organismes nuisibles, objectif encore trop
fréquemment associé dans les esprits à la lutte chimique
traditionnelle, tout en soulignant l'importance des équi-libres naturels
au travers du rôle bénéfique des organismes auxi-liaires
de l'agriculteur.
[R] Concept de pest management
Le concept de pest management, qui est sans réel équivalent
dans notre langue met l'accent sur la notion de gestion. Il pourrait être
traduit littéralement en français par " gestion des organismes
nuisibles aux cultures " ou, mieux encore, par " gestion des populations
d'organismes nuisibles aux cultures ". Les expériences australiennes
de protection des cultures, mettant prioritairement en oeuvre la méthode
de lutte biologique (et non chimique), en constituent les
sources (7,
8).
La définition donnée par Rabb
(9) ne traduit pourtant pas clairement cette stratégie
: " Sélection, intégration et application d'actions de lutte
contre les organismes nuisibles aux cultures, en fonction de leurs
conséquences prévisibles dans les domaines économiques,
écologiques et sociologiques. " La formulation de ce concept est
contemporaine de celle de la lutte intégrée, d'abord sous la
forme de " protective management of noxious species ", puis sous une forme
bientôt réduite à " pest management "
(10). Il est très significatif de retenir cette
formulation initiale qui souligne l'importance donnée aux moyens
préventifs de lutte.
On remarquera, en outre, la convergence de cette stratégie avec celle
aujourd'hui préconisée sous la forme de mesures prophylactiques,
dans la mise en oeuvre de la lutte intégrée en cultures sous
serre par exemple. La sélection de ces mesures préventives
postule la connaissance préalable des phénomènes
parasitaires dans leur contexte écologique, l'agro-écosystème
considéré étant pris comme niveau d'organisation et
d'intervention. Les dimensions spatio-temporelles de ces phénomènes,
tels qu'ils ont déjà été identifiés en
épidémiologie (discipline aujourd'hui malheureusement
délaissée), acquièrent dès lors une importance
majeure (11). Ce concept de pest management
n'exclut cependant pas l'emploi des pesticides chimiques. Le principe fondamental
est de ne les utiliser qu'en dernier recours, après épuisement
effectif de toutes les solutions préventives et des solutions curatives
de nature biologique. Cette attitude est sans doute psychologiquement difficile
à faire admettre aux producteurs des sociétés de
consommation. En revanche, l'application d'un tel concept ne rencontre aucune
difficulté dans les agricultures de subsistance des pays en
développement, où l'accès au marché des pesticides
du commerce généralement trop onéreux, est réduit
ou nul.
[R] Définitions et interprétations
Une première synthèse de ces deux concepts a rapidement été adoptée sur le plan international, tant sous sa forme première (lutte intégrée = integrated control) que sous une forme dérivée (integrated pest control, souvent désignée par son acronyme IPC). La définition fondatrice, adoptée en 1967 par le groupe d'experts réunis par la FAO, identifie clairement la lutte intégrée comme un système de gestion des populations d'organismes nuisibles, en fonction de critères économiques, par l'intégration et non la juxtaposition de toutes les techniques connues aux facteurs naturels de régulation (12) (encadré1). Il est regrettable que ces mêmes experts aient ensuite jugé opportun, en 1972, de reformuler cette définition initiale en substituant à l'expression " système de gestion des populations de ravageurs " celle de " lutte aménagée ", dont l'interprétation est source d'ambiguïté. On remarquera en effet que la définition fondatrice rompait avec une tradition phytosanitaire reposant sur un concept de lutte pour adopter, pour la première fois dans ce domaine, celui de gestion de populations nuisibles et utiles. La prise en compte de la sensibilité écologique du concept de pest management a d'ailleurs été sans doute jugée insuffisante par ou pour une opinion américaine encore sous l'influence de la publication du Printemps silencieux en 1962 (13). L'Académie américaine des sciences (NAS) précisa en effet bientôt les bases d'une stratégie d'application suivant laquelle le recours aux pesticides chimiques ne devait être envisagé qu'en cas de nécessité et d'une manière non dommageable pour les auxiliaires indigènes, la mise en oeuvre des moyens de lutte biologique étant par ailleurs encouragée (l 4). Pour la première fois, en 1970 il était même fait état de la priorité à donner, dans les actions de développement, à la compréhension du rôle des facteurs intrinsèques et extrinsèques responsables des fluctuations des niveaux de populations de ravageurs (15). Quelques années plus tard, les responsables européens du groupe de travail Lutte intégrée en verger de l'OILB/ SROP franchissaient une étape décisive en donnant clairement la priorité aux moyens biologiques de lutte sur les moyens chimiques (16).
[R] Integrated pest management ou IPM
Ces mêmes travaux de la NAS, puis ceux du Conseil américain
sur la qualité de l'environnement (CEQ), ont été à
l'origine de l'expression integrated pest management, ou IPM, vraisemblable
contraction des expressions integrated control et pest
management (17, 18).
Les hommes politiques, notamment les présidents
successifs des États-Unis, dans leurs messages à la nation,
ont fréquemment utilisé ce concept pour évoquer la
nécessaire protection de l'environnement ; les grands donateurs et
les agences internationales de développement en ont fait un de leurs
moyens privilégiés d'expression dans les pays en
développement. Les médias l'ont fait adopter par le grand public,
d'autant plus facilement qu'il n'évoquait plus la notion
d'éradication, illustrée par l'emploi massif de pesticides
chimiques dont on s'efforçait, dans le même temps, de limiter
les usages.
Diverses définitions ont été données à
l'IPM (2) ; les premières furent sensiblement comparables à
celles données à la lutte intégrée, avec une
affirmation plus nette de la priorité accordée aux moyens
biologiques de lutte. C'est pourquoi beaucoup d'auteurs considèrent
à tort que les expressions sont synonymes. On peut regretter, à
cet égard, que la notion de gestion, pourtant explicitement
mentionnée dans l'intitulé, n'ait pas été mieux
exploitée. Quant aux applications de l'IPM ayant fait l'objet des
grands programmes nationaux américains, elles ont finalement eu des
effets contraires à ceux qui étaient attendus : privilégiant
l'évaluation du risque et l'aide à la décision, au
détriment de l'intégration de solutions de remplacement, elles
ont en effet semblé favoriser l'utilisation raisonnée des
pesticides chimiques au point d'être considérées, par
dérision, comme relevant d'un " insecticide pest
management " (19) ! Pourtant, le choix
stratégique de porter prioritairement les efforts sur l'évaluation
des risques et sur l'aide à la décision reposait sans doute
sur une vision réaliste des problèmes d'application. Les
réticences manifestées aujourd'hui par de nombreux producteurs,
adeptes pourtant déclarés de la lutte intégrée,
ne tiennent-elles pas pour l'essentiel à l'importance de l'investissement
personnel dans la mise en oeuvre concrète des pratiques de ce nouveau
concept pour obtenir des résultats fiables assurant la rentabilisation
des investissements ?
Comme souvent, de tels excès ont rapidement engendré des effets
contraires, qui se sont inscrits dans la prise progressive de conscience
de la nécessité d'adopter de nouveaux concepts d'exploitation
des ressources de la biosphère, à l'initiative de divers chercheurs
américains et européens (4), puis du Conseil américain
de la recherche (NRC, National Research Council)
(20). Une rénovation du concept original a
été proposée, sous la forme d'une preventive IPM accordant
à nouveau une importance prépondérante aux mesures
prophylactiques mentionnées précédemment, d'une biologically
intensive JPM ou biointensive IPM (4), ou encore d'une ecologically based
IPM, ou EBPM (21). Ces diverses expressions
ont, semble-t-il, plus pour objet d'attirer l'attention des décideurs
et des responsables de programmes de recherche sur la nécessité
d'un retour aux sources que d'être adoptées par le grand public.
En même temps, en Europe de l'Ouest, une stratégie restée
fidèle aux concepts originels était patiemment élaborée
à l'instigation des groupes de travail de l'OILB/SROP. Celui qui se
consacrait à la " lutte intégrée en arboriculture
fruitière " a incontestablement fait oeuvre de pionnier. Confronté
à la diversité des organismes nuisibles aux pommiers, il a
été conduit à préconiser simultanément,
et d'une façon cohérente, des techniques de lutte
intégrée contre différents ravageurs en un même
lieu, le verger. Cette particularité, pourtant banale, a logiquement
conduit à la définition d'une stratégie de " protection
intégrée " englobant toutes les techniques susceptibles
d'être appliquées dans un même agro-écosystème,
en respectant les critères économiques, écologiques
et toxicologiques spécifiques. Cette stratégie a fait l'objet
d'une publication originale, connue des spécialistes sous la forme
du " message d'Ovronnaz " (16). Son esprit anime désormais la
communauté des chercheurs, ingénieurs et techniciens ayant
en charge la mise au point et le développement de stratégies
globales de lutte appliquées à d'autres
agro-écosystèmes, tels ceux constitués par les cultures
protégées et le vignoble (22).
Elle est illustrée par un schéma qui explicite
le raisonnement de ses auteurs (fig. 1).
Partant d'expressions comme la " lutte chimi-que aveugle " pour
caractériser l'étape initiale de la lutte chimique contre les
nui-sibles selon un calendrier de traitement ignorant le risque encouru dans
les parcelles, les étapes succes-sives d'un itinéraire technique
et culturel sont clairement décrites.
La première étape à franchir consiste à éviter
les traitements systématiques en liant la déci-sion d'intervention
à une information sur le risque encouru au niveau régional.
La fiabilité du système est ainsi bien relative puisque le
risque réel au niveau de la parcelle considérée n'est
pas pris en compte. De nombreux traite-ments s'avèrent de ce fait
encore superflus (lutte chimique conseillée).
La deuxième étape vise la personnalisation du risque encouru
au niveau de la parcelle de culture, en recourant à la technique du
seuil de tolérance qui implique l'estimation du niveau de population.
En cas de nécessité absolue, le choix de pesticides à
faible répercussion écologique, exerçant une action
limitée sur les auxiliaires indigènes, est recommandé.
Cette étape est délicate à franchir car elle demande
un investissement important du producteur ainsi qu'une assistance technique.
Il faut en effet qu'il maîtrise les procédés de comptage
et de détermination et reçoive des informations objectives
lui permettant de choisir les spécialités phytosanitaires du
commerce adaptées à ses besoins (lutte chimique dirigée
dite aussi lutte chimique raisonnée).
La troisième étape permet d'atteindre ensuite le stade de la
lutte intégrée contre un ravageur (ou, mieux, de la protection
intégrée contre l'ensemble des organismes nuisibles à
une culture) dans un contexte agronomique déterminé.
Elle est caractérisée par l'intégration, au système
précédent, de moyens biologiques de lutte, de manière
à réduire le recours à la lutte chimique :
procédés culturaux, sélection variétale, lutte
biologique moyens biotechniques. L'expérience a montré que
le succès d'une telle intégration implique l'adoption d'une
position déterminée quant à la priorité à
accorder aux moyens biologiques de lutte. Elle suppose aussi que des mesures
préventives aient été effectivement prises en temps
et lieux opportuns pour réduire l'importance des risques phytosanitaires
encourus.
[R] Protection intégrée des cultures et systèmes de production intégrée
La prise de conscience d'un épuisement prévisible des ressources
de la biosphère a indéniablement favorisé le retour
aux bases écologiques de la protection des cultures. La
nécessité de protéger la diversité biologique
implique à elle seule un réaménagement profond des pratiques
culturales, la nature et la composition des populations et peuplements en
étant directement affectées. Sur le plan phytosanitaire, cette
nouvelle stratégie peut avoir des répercussions
bénéfiques grâce à une meilleure gestion des complexes
parasitaires. Dans un tel contexte, le recours aux techniques chimiques curatives
doit évidemment être plus que jamais maîtrisé.
Il est non moins clair que les méthodes biologiques de lutte ainsi
privilégiées doivent être aussi préalablement
soumises avec rigueur au principe de précaution, d'autant plus que
les progrès obtenus en matière de caractérisation du
monde vivant par les techniques biologiques, biochimiques et moléculaires
nous le permettent.
Les prises de position récentes de la FAO et des Centres internationaux
de recherche agronomique (CIRA) illustrent particulièrement bien cette
évolution.
Aux directives de la FAO sur la lutte intégrée contre les ennemis
des grandes cultures telles que le coton et le riz, visant essentiellement
à raisonner les procédés chimiques de lutte, a
succédé, en partenariat avec le Programme des Nations unies
pour le développement (PNUD), l'environnement (PNUE) et la Banque
mondiale, un nouveau programme dénommé Global IPM Facility.
Il donne au concept de lutte intégrée un rôle central
en agriculture, en application des recommandations prises en conclusion de
la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le
développement (Rio de Janeiro, 1992). De plus, les CIRA ont modifié
leur stratégie d'action depuis une dizaine d'années en adoptant
d'abord le concept d'IPM puis en accordant la priorité aux méthodes
biologiques de lutte (23).
Fidèle à ses principes et à ses traditions, l'OILB/SROP
a affiché simultanément une stratégie innovante, permettant
de placer la protection des cultures dans ce nouveau contexte dit de production
intégrée, en promulguant des directives pour les exploitations
sollicitant son label (24). Ces directives
portent sur les sept points suivants :
- aspects agronomiques généraux, concernant aussi bien les
cultures annuelles que pérennes et visant essentiellement le rythme
et l'intensité des opérations culturales (rotation des cultures,
choix des cultivars, faible intensité du travail du sol ;
- gestion des éléments nutritifs et des engrais, visant à
établir un équilibre sur une même rotation pour les cultures
annuelles ou un équilibre annuel pour les cultures pérennes
au travers d'un planning de fertilisation ;
- maintien et amélioration de la fertilité des sols, contrôle
de l'érosion ;
- diversité biologique et paysage, la première étant
considérée comme l'une des principales ressources de l'exploitation
pour minimiser l'apport de pesticides (notion de surfaces de compensation
écologique, aménagement de la taille des parcelles
cultivées
) ;
- stratégie phytosanitaire privilégiant une approche
préventive des problèmes en tenant compte des mécanismes
de régulation naturelle ;
- qualité des produits agricoles ;
- production animale.
Cette nouvelle stratégie phytosanitaire a été
présentée par l'OILB/SROP à l'occasion du vingtième
anniversaire du message d'Ovronnaz
(25).
Dans ce cadre, la protection des cultures s'articule autour de deux
séquences :
- la prévention, organisée autour de l'exploitation optimale
des ressources naturelles, la mise en uvre de pratiques culturales
sans effet négatif sur l'agro-écosystème et sur la
protection, voire l'augmentation des organismes auxiliaires ;
- la lutte au moyen de procédés agissant exclusivement sur
les organismes nuisibles et, dans le cas où l'ensemble des mesures
précédentes se révèleraient insuffisantes, au
moyen de procédés moins sélectifs dont, en dernier recours,
les pes-ticides chimiques de faible rémanence. Le pas-sage de l'une
à l'autre de ces deux séquences est assujetti à une
aide à la décision mettant en uvre des systèmes
de modélisation et de prévision des risques adaptés
aux carac-téristiques écolo-giques, agronomiques et
éco-nomiques de l'ag-ro-écosystème considéré
(encadré 2).
Le concept de lutte intégrée contre les organismes nuisibles
aux cultures a été élaboré il y a une quarantaine
d'années pour répondre aux problèmes posés par
l'utilisation exclusive et massive de la lutte chimique. Il s'efforce de
concilier les avantages de deux stratégies différentes, l'une
reposant sur l'emploi curatif, au niveau de la parcelle, de pesticides de
synthèse, très efficaces mais peu sélectifs, faciles
d'emploi et relativement peu coûteux, l'autre privilégiant une
approche écologique de la régulation des populations et
considérant de ce fait l'agro-écosystème comme le niveau
d'organisation et d'intervention préventives
(26). La mise en uvre de la lutte intégrée
s'est avérée délicate car elle implique, d'une part
la mise à la disposition des producteurs de solutions techniques de
remplacement aussi fiables que les solutions dites traditionnelles et d'autre
part, un niveau de technicité les autorisant non seulement à
formuler un diagnostic approprié sur chacune de leurs parcelles mais
encore à définir la stratégie d'intervention la plus
adaptée à leurs besoins. C'est dire combien la mise en place
de systèmes informatisés d'aide à la décision
est devenue nécessaire, de même que l'organisation d'une nouvelle
profession, celle de conseiller phytosanitaire, indépendante bien
sûr des réseaux de distribution commerciale.
En dépit de ces réelles difficultés, le concept
d'intégration de différentes techniques de lutte contre les
ennemis des cultures a été adopté, sous des formes diverses
certes, par la société soucieuse autant de la satisfaction
de ses besoins alimentaires immédiats que de la qualité de
son mode de vie. Au-delà des expressions, encore faut-il s'entendre
sur le sens qu'on leur donne, ce qui ne semble pas être toujours le
cas. On peut comprendre, par exemple, que la GCPF, ou Global Crop Protection
Federation (ex GIFAP, Groupement international des fabricants de produits
phytosanitaires), défende les intérêts de ses membres
en adoptant une attitude réservée vis-à-vis des
interprétations les plus récentes du concept de lutte
intégrée faisant appel aux spécialités
phytosanitaires seulement en dernier recours
(27). On peut, en revanche, ne pas approuver l'adoption
de l'expression " protection raisonnée" par les producteurs lors de
la conférence internationale sur les ravageurs de 1997 (CIRA, Montpellier
1997) (28). Celle-ci est apparemment
plus destinée à donner au grand public une image rassurante
de la protection des cultures, fidèle en cela aux objectifs de
l'association européenne EIF (European Initiative for Integrated Farming),
créée par de grandes firmes phytosanitaires et la profession
agricole et relayée en France par l'association FARRE (Forum de
l'agriculture raisonnée respectueuse de l'environnement), qu'à
afficher une véritable stratégie de lutte répondant
aux principes d'un développement durable. L'analyse comparée
de ces deux concepts, protection intégrée d'une part et protection
raisonnée d'autre part, met en effet en évidence des
différences significatives tant au niveau de la stratégie que
des objectifs, même si les méthodes mises en oeuvre sont bien
identiques (29).
En Europe, les principes de la protection intégrée rappelés
précédemment ne sont véritablement appliqués
qu'à quelques cultures de haute rentabilité (arboriculture
fruitière, cultures protégées sous serre et viticulture)
(30). Dans la majorité des autres
cas, on en est encore au stade d'une lutte chimique raisonnée,
bénéficiant certes des résultats les plus récents
de la technique sous la forme de la protection raisonnée
évoquée ci-dessus. Une évolution significative
résultera de l'adoption et de la généralisation d'actions
préventives (pratiques culturales, sélection variétale)
permettant une réduction du risque grâce à des techniques
aujourd'hui renouvelées par un intérêt croissant pour
l'agro-écologie (31,
32) et le génie génétique
(33). Ces techniques nouvelles
résulteront elles-mêmes d'une connaissance approfondie des
mécanismes biologiques tant au niveau cellulaire et moléculaire
qu'à celui des populations et des peuplements. Leur intégration
dans de nouveaux systèmes de culture devra être
précédée de mesures d'impact sur la diversité
biologique des agro-écosystèmes considérés.
L'adoption de cette stratégie impliquera une sensible modification
des mentalités: il s'agira " d'un complet retournement pour nombre
de biologistes et d'agronomes, dont l'objectif ne sera plus de comprendre
pour dominer la nature, mais de comprendre pour s'intégrer à
elle " (29).
Les actions curatives ne doivent pas être négligées pour
autant eu égard à leur grande efficacité en cas de
péril, à l'image des antibiotiques en médecine, bien
que les phénomènes de résistance menacent aussi la
durée de vie commerciale des pesticides, mettant en cause la
rentabilité des investissements consentis par les groupes industriels.
Certes, la panoplie des moyens curatifs peut être limitée ou
complétée par la mise au point de biopesticides et de
procédés biotechniques tels que la confusion sexuelle à
l'aide de phéromones.
La lutte intégrée est ainsi considérée comme
une stratégie de protection des cultures mettant en oeuvre, d'une
façon hiérarchisée et structurée en fonction
des caractéristiques de l'agro-écosystème
étudié, d'abord des mesures préventives puis, en cas
de besoin, des mesures curatives, choisies, les unes comme les autres, en
fonction de leur compatibilité avec les principes d'un développement
durable.
La prise en considération des problèmes phytosanitaires, aussi
bien au niveau d'une parcelle de culture particulière que pour l'ensemble
des exploitations d'un même écosystème, permet de gérer
à la fois localement et globalement, individuellement et collectivement
des phénomènes biologiques spécifiques aux populations
parasitaires concernées tels que le développement d'une
résistance aux pesticides utilisés. Ceci donne une importance
déterminante aux outils d'aide à la décision dans le
processus d'adoption, par les producteurs, d'une nouvelle conception de la
défense des cultures, ce qui implique une meilleure intégration
des stratégies phytosanitaires dans la conception et la mise en oeuvre
de systèmes de culture.
Lutte biologique
- biological control (EU, GB), lucha biológica (E),
biologische Bekämpfung, biologische Schädlingsbekämpfung
(D), lotta biologica (l) luta biologica (P) : utilisation
d'organismes vivants pour empêcher ou réduire les pertes ou
dommages causés par des organismes nuisibles (OILB/SROP, 1971).
Lutte intégrée
- integrated control or integrated pest control (EU, GB), control
integrado, lucha integrada (E), integrierte Bekämpfung, integrierte
Schädlingsbekämpfung (D), lotta integrada (I), luta
integrada (P) : système de gestion des populations de ravageurs
qui, dans le contexte de l'environnement associé et des dynamiques
des populations des espèces nuisibles, met en oeuvre toutes les techniques
appropriées, d'une manière aussi compatible que possible, pour
les maintenir à des niveaux inférieurs à ceux causant
des dommages d'importance économique. Dans son sens restreint, elle
s'applique à la gestion d'une seule espèce de ravageur dans
des cultures données ou dans des lieux particuliers. Dans son sens
élargi, elle s'applique à la gestion harmonieuse de toutes
les populations d'organismes nuisibles dans leur environnement agricole ou
forestier. Ce n'est pas une simple juxtaposition ou superposition de deux
techniques de lutte (telles que la lutte chimique et la lutte biologique)
mais l'intégration de toutes les techniques de gestion adaptées
aux facteurs naturels de régulation et de limitation de l'environnement
(FAO, 1967).
Lutte raisonnée
- lutte dirigée (CH), supervised control (GB), lucha
razonada, lucha dirigida (E), gezielte Bekämpfung, gezielte
Schädlingsbekämpfung (D), lotta guidata (l), luta
dirigida (P) : phase d'approche de la lutte intégrée consistant
en un aménagement progressif de la lutte chimique grâce à
l'utilisation des seuils de tolérance économique et à
l'emploi raisonné de produits spécifiques ou peu polyvalents
(OILB/SROP, 1973).
Protection intégrée
- integrated plant protection, integrated pest management (EU),
integrated crop protection (GB), proteccion integrada (E),
integrierte Pflanzenschutz (D), protezione integrata, protezione ecologica
(l), proteccao entegrada (P) : système de lutte contre
les organismes nuisibles qui utilise un ensemble de méthodes satisfaisant
les exigences à la fois économiques, écologiques et
toxicologiques, en réservant la priorité à la mise en
oeuvre délibérée des éléments naturels
de limitation et en respectant les seuils de tolérance IOILB/SROP,
1973).
Production agricole intégrée
- integrated agricultural production (GB), integrierte Pflanzenproduktion
(D), produzione agricola integrada (l), produccao agricola integrada (P)
: système de production mettant en oeuvre un ensemble de techniques
culturales satisfaisant à la fois les exigences écologiques,
économiques et toxicologiques, en vue d'obtenir une récolte
qualitativement optimale (OILB/SROP, 1980).
Production intégrée (exploitation agricole
intégrée)
- integrated production (integrated farming) (GB), integrierte Produktion
(integrierte Landbewirtschaflung (D) : système agricole de production
d'aliments et des autres produits de haute qualité qui utilise des
ressources et des mécanismes de régulation naturels pour remplacer
des apports dommageables à l'environnement et qui assure à
long terme une agriculture viable IOILB/SROP, 1993).
[R] Encadré 2.
Protection des cultures dans le contexte d'une agriculture durable
d'après Boller et al. (25)
1. Protection indirecte des cultures (actions préventives) :
- exploitation optimale des ressources naturelles ;
- pratiques agricoles sans effet négatif sur l'agro-écosystème
;
- protection et augmentation des auxiliaires.
2. Décision d'application de moyens directs de protection des cultures (sur la base de systèmes de modélisation et de prévision)
3. Protection directe des cultures (actions curatives) :
- moyens sélectifs de lutte, biologiques ou biotechniques ;
- en dernier recours, moyens non sélectifs de lutte mais de faible
rémanence.
[R] Encadré 3.
Lutte intégrée, protection intégrée, production
intégrée
D'après les dictionnaires (Larousse, Quillet) " intégrer
" signifie " incorporer dans un ensemble, faire entrer dans un tout comme
partie intégrante ". Son emploi en protection des cultures est donc
judicieux pour exprimer, sous la forme " lutte intégrée " ou
mieux encore " protection intégrée ", l'association dans une
même stratégie de lune contre les ennemis des cultures de techniques
différentes, telles que les techniques chimiques et biologiques. L'OILB
définit son extension d'usage en agriculture avec les expressions
" protection intégrée ", puis " production intégrée
", cette dernière prenant en considération des aspects
écologiques et agro-économiques (encadré 1).
Remerciements
La bibliographie sur les concepts de lutte intégrée
et d'IPM est très riche ; la synthèse ci-dessus ne fait mention
que d'un nombre réduit de références dont la sélection
s'est avérée délicate. Plus de 400 documents ont en
effet été identifiés et consultés grâce
aux bons soins de Christine Silvy, documentaliste du CBGP à Montpellier.
Par son intermédiaire, j'ai eu accès aux fonds documentaires
des laboratoires et organismes d'enseignement et de recherche membres
d'Agropolis, ainsi qu'à ceux des bibliothèques centrales du
CSIRO (Black Mountain Library de Canberra) et de l'USDA (National Agricultural
Library de Beltsville). Je remercie tout particulièrement François
Leclant, professeur à l'ENSAM (chaire d'écologie animale et
de zoologie agricole), Mark Lonsdale et John Scott, directeurs du laboratoire
australien de lutte biologique (CSIRO), Lloyd Knutson et Chuck Quimby, directeurs
du laboratoire américain de lutte biologique (EBCL/USDA), tous les
deux implantés à Montpellier, de m'avoir autorisé à
fréquenter leur bibliothèque. Dans la mesure du possible, la
rédaction finale de cette synthèse a tenu compte des remarques,
critiques et suggestions de mes collègues Charles Descoins, André
Fougeroux, Alain Fraval, Pierre Grison, Henri Milaire et Jean-Michel Rabasse,
que je remercie très sincèrement.
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