Le Courrier de l'environnement n°31, août 1997
par André Fleury et Pierre Donadieu
Les caractéristiques de lagriculture
péri-urbaine
La nouvelle régulation urbaine des
espaces ouverts péri-urbains
Éléments pour une politique
de lagriculture urbaine
En conclusion
Références bibliographiques
Définition de l'agriculture urbaine
Lagriculture péri-urbaine, au strict sens étymologique, est celle qui se trouve en périphérie de la ville, quelle que soit la nature de ses systèmes de production. Avec la ville, cette agriculture peut soit navoir que des rapports de mitoyenneté, soit entretenir des rapports fonctionnels réciproques. Dans ce dernier cas, elle devient urbaine et cest ensemble quespaces cultivés et espaces bâtis participent au processus durbanisation et forment le territoire de la ville.
Dans son mode ordinaire de croissance, la ville incorpore à son territoire les nouveaux habitats nés dans sa périphérie, sans que la nature de leur usage antérieur pose question ; cet usage est effacé, sauf à survivre dans la toponymie. Les seules limites à cette absorption proviennent dune inconstructibilité manifeste ou de lopposition à lurbanisation dun autre pouvoir régulateur. En effet, des propriétés singulières font de certains lieux non construits des biens rares pour la société (terroirs spécifiques, biotopes dintérêt écologique) ; ou bien des instances supérieures, en particulier lÉtat, peuvent intervenir au nom de principes, tel celui de la sécurité alimentaire, comme en Suisse, ou de la valeur patrimoniale et paysagère, comme en France, dans la plaine de Versailles.
Les formes successives des villes au cours de leur croissance relèvent
dune interaction continue entre des forces socio-économiques
et des forces politiques, souvent soucieuses de réorganiser lespace
urbain selon un autre projet social (Richmot et al., 1994). Avec le
développement des transports, dabord collectifs puis individuels,
létalement urbain a pris une dimension telle quil a
provoqué lapparition de malaises sociaux inédits, qui
font revendiquer lamélioration de la qualité de vie.
Le pouvoir urbain cherche maintenant à y remédier et veut notamment
se servir des parties non construites de lespace péri-urbain,
qui sont souvent étendues dans les formes modernes de la croissance
urbaine (villes nouvelles ou rurbanisation). Ces espaces se voient ainsi
investis de missions nouvelles, surtout engendrées par la demande
sociale de nature, et sont de ce fait engagés dans un processus original
durbanisation sensu lato, sans pour autant être bâtis.
Les proches forêts péri-urbaines ont déjà connu
un tel changement didentité quand elles sont devenues parcs
urbains forestiers au cours du XIXe siècle : elles ont gardé
leur physionomie, mais leur véritable production nest plus du
bois, mais des loisirs. Elles sont devenues urbaines.
Peut-on imaginer que lagriculture péri-urbaine actuelle suive
cette même évolution ? Le statut social de ces formations
végétales dues à lhomme est bien différent,
tant dans leurs représentations que dans leur fonctionnement et leurs
objectifs de production. De plus, les agriculteurs constituent un groupe
social original, investi dune fonction essentiellement nourricière.
Mais la question est posée, à la fois par des agriculteurs
à la recherche de nouveaux profits, des citoyens qui découvrent
des aménités nouvelles dans la proche campagne et des maires
que le financement des espaces verts inventés par les aménageurs
rend soucieux.
Lobjet de cet article est dexaminer, dune part, de quelle
façon on en est venu à considérer que lagriculture
pouvait jouer un rôle dans la ville et, dautre part, comment
lagriculture peut, sans perdre son identité sociale, associer
ou substituer à sa fonction strictement agro-alimentaire de nouvelles
missions urbaines (1).
[R] Les caractéristiques
de lagriculture péri-urbaine
Lespace péri-urbain non bâti se compose de milieux très
variés, naturels, forestiers ou agricoles. Son incorporation à
la ville, qui signifie de fait un autre projet de territoire, ne se fait
pas sans conflits, du fait de la multiplicité des points de vue. Ces
conditions désorganisent les systèmes agricoles anciens, mais
sont propices à lémergence de nouveaux (Vaudois, 1994
; 1995). En effet, le voisinage de la ville a représenté de
longue date pour les agriculteurs des opportunités de marché,
quils saisissent en développant les productions attendues. Le
fait dhabiter près de la ville leur permet de mieux percevoir
les changements détat desprit, et de ressentir la
fragilité de leurs exploitations, ce qui les conduit à une
plus grande vigilance ; ils peuvent donc mieux sadapter (Bryant et
Johnston, 1992).
Les systèmes de production de l'espace
péri-urbain
Lagriculture péri-urbaine permanente
Jusquau dernier tiers du XIXe siècle, on était dépourvu
de moyens de transport efficaces et bon marché des produits agricoles
alimentaires. Aussi, les agriculteurs péri-urbains se sont-ils
spécialisés dans les produits frais, végétaux
et animaux, aux problèmes spécifiques de conservation ; à
lépoque, on pouvait légitimement parler de ceinture
maraîchère et le vignoble parisien était le plus étendu
de France. Outre son quasi-monopole de lapprovisionnement de la ville,
cette agriculture jouait un rôle majeur de gestion environnementale
; elle récupérait une large part des déchets urbains,
y compris les eaux usées, pour lentretien de ses sols. Elle
était donc consubstantielle à la ville quelle nourrissait
et assainissait : elle était profondément urbaine. Il est
remarquable de constater leffort fait de nos jours dans des villes
tropicales pour faire naître une forme voisine dagriculture urbaine,
nourricière et utilisatrice des déchets.
Ces systèmes ont beaucoup régressé dans les pays développés ; pour une large part, lagriculture péri-urbaine contemporaine na plus ses débouchés en ville, ni nen gère les déchets. Elle est souvent faite de systèmes de production proches de ceux de régions rurales de même situation écologique (SEGESA, 1994) ; ces exploitations ont dailleurs souvent été rejointes par létalement de la ville (Fleury, 1995). Ainsi, en France, voit-on au voisinage des villes des grandes cultures en Île-de-France, des vignes de grande production dans le Languedoc, du maraîchage dans le Roussillon, des prairies intensives dans lOuest atlantique.
Ces systèmes agricoles de type rural ne sont cependant pas les seuls, puisque des agriculteurs entrepreneurs en conçoivent dautres axés sur de nouveaux besoins urbains ; ils se placent demblée dans un paysage, que les citadins usagers reconnaissent comme celui de la campagne. En effet, quest-ce quune cueillette à la ferme, sinon un moment de plaisir passé à récolter ses légumes ou ses fruits à la campagne ? Quattend-on de la pratique de centres équestres ou daccueil, sinon de se promener à la campagne ? Quattend-on dun réseau pédagogique sinon de pouvoir y comprendre la campagne ? Même le produit change ; les maraîchers nont dabord vendu sur le marché de détail que des légumes bien frais, que lon trouve de nos jours dans les grandes surfaces. Maintenant, ces maraîchers les parent de qualités plus abstraites, comme lorigine locale ou la manière de produire : le légume du marché ou de la ferme devient, lui aussi, un produit de campagne. Cest lesquisse dun retour de lagriculture péri-urbaine vers la ville, de la renaissance sur dautres bases dune agriculture urbaine.
Lagriculture péri-urbaine a plusieurs caractéristiques
spécifiques :
- les agriculteurs péri-urbains se perçoivent le plus souvent
comme des citadins dont le métier est lagriculture. Leur groupe
social est assez largement ouvert aux autres groupes de la société
urbaine ;
- son territoire nest pas figé ; les agriculteurs savent
quà terme plus ou moins lointain, lespace quils
cultivent sera urbanisé. Ils anticipent alors ce moment par une
délocalisation progressive, abandonnant leurs anciens champs pour
de nouveaux ; le processus est quelquefois brutal mais le plus souvent
étendu sur plusieurs décennies. Il permet le refinancement
de lexploitation et du patrimoine ;
- le fermage est le mode de faire valoir dominant ; les propriétaires
sont soit issus de familles dorigine agricole, soit de grandes
organisations privées ou publiques ;
- enfin, la valeur foncière habituellement estimée est bien
plus élevée que celle correspondant au potentiel de production
agricole ; aussi, sa réalisation par la mise en vente signifie
larrêt de lactivité agricole, sauf maintien
précaire.
Les autres systèmes agricoles péri-urbains
Les systèmes agricoles précédents sont gérés
dans une perspective de long terme. Ce nest plus le cas des systèmes
précaires, qui sinstallent lorsque lurbanisation est
clairement prévue. Les terres sont alors recherchées, soit
par lÉtat ou les collectivités qui évitent la
spéculation en créant des réserves foncières
pour de grands projets daménagement (Caisse des Dépôts,
Agence foncière et technique de la région parisienne, etc.),
soit par des organisations financières (banques, promoteurs, etc.)
qui poursuivent, au contraire, un but clairement spéculatif. De
même, les familles agricoles non exploitantes cherchent aussi à
conserver longtemps leur patrimoine. Adaptés à cet état
de précarité, des systèmes originaux de production agricole
(grandes exploitations céréalières ou délevage
sur prairies extensives) se développent. Lespace conserve alors
un aspect entretenu, sauf dans certains contextes abandonnés à
la friche (parcelles peu accessibles, risque élevé de nuisances,
etc.) ; mais il ny a plus de gestion durable de la fertilité
(le système est minier). On peut remarquer enfin que lenfrichement
de terrains agricoles est une stratégie classique de propriétaire,
qui espère ainsi amener la puissance publique à en accepter
la constructibilité.
On rencontre aussi une pratique de lagriculture qui implique moins la recherche dun revenu monétaire que celle dun mode de vie ; cest lagriculture de loisir (Van Oort, 1994). Elle maintient les terres dans un état agricole, parfois traditionnel, jouant ainsi un rôle de conservation patrimoniale ; ainsi, les olivettes et vignobles identitaires de la campagne florentine sont-ils rachetés par des citadins qui y obtiennent leur huile et leur vin (2) . Les jardins familiaux, qui connaissent actuellement une renaissance remarquable (Tardif, 1996), relèvent dune idéologie assez proche. Il est probable quun certain nombre de très petites fermes céréalières, exploitées à temps partiel, sont dans ce cas ; elles offrent à la fois un cadre de vie rural, un maintien du patrimoine familial et la poursuite dun ancien métier.
La relation économique de l'agriculture péri-urbaine à
la ville
Elle appartient essentiellement à léconomie de marché.
La première manifestation physique de son organisation a été
autrefois la construction des halles, lieu de mise en rapport des producteurs,
nécessairement péri-urbains à lépoque,
et des distributeurs ou transformateurs. Maintenant, lapprovisionnement
des villes sest réorganisé sur des filières
établies à une autre échelle (développement de
la grande distribution et mondialisation des apports) ; seules les
pépinières et les plantes en pot résistent bien (pour
des raisons spécifiques : adaptation au milieu et coûts de
transport). Tout en perdant beaucoup dimportance, les systèmes
producteurs de frais ont cependant réussi à sadapter
en inventant les filières courtes, qui rapprochent producteurs et
consommateurs. En Île-de-France, les maraîchers ont dabord
donné le ton, puis les arboriculteurs, dans les années 70,
et les ornementalistes dans les années 90. Les nouveaux systèmes
de production sinscrivent également dans léconomie
de marché. Ainsi, Chapeau de Paille, groupement
dintérêt économique, regroupe près une vingtaine
de grandes exploitations, bien implantées sur les marchés de
la cueillette et des services pédagogiques à la population
scolaire.
Cependant, léconomie dautoconsommation, où un groupe social autonome organise son propre approvisionnement en dehors de filières commerciales, nest pas absente. Cétait jadis la règle de grandes institutions (classes sociales aisées ou monastères) qui disposaient de domaines ; on en retrouve notamment la mémoire historique au Potager du Roi (3) , à Versailles, qui fournissait la cour royale. Dans les pays développés, cette forme nexiste plus guère quà léchelle familiale (4) , soit du fait de léloignement des marchés urbains (agriculteurs ruraux), soit associée aux formes nouvelles dagriculture non marchande (loisir, jardin familial). Par contre, elle est très importante dans les grandes villes tropicales pauvres (Moustier et Pagès, 1996 (5) ).
Le statut de l'espace agricole péri-urbain
Dans lensemble, les systèmes agricoles, quels quils soient,
ne ressentent dans le voisinage urbain que des gênes à leur
fonctionnement. Ils sy maintiennent cependant, pour des raisons diverses
:
- pour les systèmes de type rural, il peut y avoir lespérance
lointaine dune plus-value foncière, le sentiment dêtre
et la volonté de vivre en citadin sans négliger, de nos jours,
le piège qua parfois représenté le classement
en non constructible de nombreuses terres agricoles dans les plans
doccupation des sols.
- ceux qui sadressent au marché urbain sont plus tolérants
aux nuisances provoquées par ce changement ; mais, exploitant un paysage
de campagne, ils ont besoin quil soit produit par des systèmes
agricoles classiques et entretenus
(6) ).
Ainsi vient dabord la nécessité de planifier le territoire
agricole péri-urbain ; celle de sassurer de la qualité
du paysage viendra à son tour, au moins pour que perdurent les
systèmes qui lexploitent. Les agriculteurs revendiquent des
pouvoirs publics la protection, par isolement, de zones agricoles de production,
à linstar des zones industrielles ou artisanales. Ces
démarches sont courantes pour les systèmes maraîchers
ou horticoles, qui peuvent ainsi développer leurs infrastructures.
Pour les systèmes délevage et les grandes cultures, elles
utilisent seulement la réglementation foncière, qui définit
les activités possibles dans un lieu. Cest le cas du Québec,
où a été adoptée une loi très stricte
de protection du territoire agricole, et de Milan (Italie), où lon
réorganise, aux fins de sa protection, la zone de grande culture qui
sépare la ville du Pô en un vaste parc agricole de 40 000 ha.
Au strict plan du fonctionnement des exploitations agricoles, leffet est généralement positif et réel, à cause de la sécurisation de linvestissement agricole (Thibodeau et al., 1986). Mais ces espaces ne peuvent pas, de par leur position spatiale, se limiter à être producteurs de biens agricoles ; ils sont trop exposés à tous les usages des citadins, licites (la promenade) ou moins (la décharge sauvage ou le rodéo automobile) et des villes (localisation des activités polluantes ou dangereuses). Plus positivement, la forme de lespace agricole retrouve près des citadins un statut de paysage. Ce qui nétait jusquà présent que le sous-produit de lagriculture prend de ce fait une valeur nouvelle ; les associations de défense de lespace agricole péri-urbain se développent rapidement.
La question posée est donc celle de la conception dune politique de lespace agricole péri-urbain. Lagriculture classique reste dominante, notamment dans les organisations professionnelles. Par contre, lagriculture péri-urbaine nouvelle, en voie de devenir urbaine, nest pas encore vraiment reconnue ; elle na pas encore de représentation autonome auprès des pouvoirs publics et elle est mal acceptée du monde de lagriculture, sauf quelques notables exceptions. Elle ne pourra constituer une réponse aux nouveau questionnements que si la ville elle-même la reconnaît dans sa spécificité et lui laisse prendre son espace propre.
[R] La nouvelle régulation
urbaine des espaces ouverts péri-urbains
Les principes urbanistiques énoncés à partir du début
du siècle par de nombreux urbanistes (Howard, Forestier, Greber, etc.)
ont abouti aux projets contemporains de ville verte. Il sagit à
la fois de renforcer la capacité de résistance des espaces
ruraux de ceinture verte face à la pression de lurbanisation
et de pérenniser les espaces agricoles et forestiers que le mode
traditionnel de production de la ville (progression le long de grands axes,
et jonctions périphériques) a enclavés, afin den
faire les coupures vertes durbanisation ; ils échappent ainsi
à leur destin habituel dêtre construits. La croissance
urbaine utilise alors deux processus : extension spatiale à
lextérieur de la ceinture verte, densification à
lintérieur.
LÎle-de-France constitue un bon témoin de cette
évolution. Alors que lespace agricole péri-urbain y
était pratiquement considéré comme libre et ouvert à
tout usage, on y voit apparaître après 1970 le concept des zones
naturelles déquilibre. En même temps, cesse la création
de lotissements urbains en forêt. Le schéma directeur de 1994,
opposable aux tiers, nassure pas seulement une protection plus stricte
des zones agricoles et forestières de la ceinture verte, mais leur
assigne une mission nouvelle, en les qualifiant despaces paysagers
(SDRIF, 1994). Ainsi, la ceinture verte sera consolidée par
différentes mesures, dans le triple objectif :
- de freiner le développement en tache dhuile de la zone
agglomérée la plus dense ;
- doffrir à ses habitants des lieux de détente ;
- de maintenir une agriculture de proximité et développer les
jardins familiaux. Cette agriculture doit même reconquérir les
friches agricoles à des fins dagriculture spécialisée
[...], et éviter que les extensions urbaines ne conduisent au mitage
des champs... » (SDRIF, loc. cit.).
Lorsque la planification urbaine crée des ceintures ou des coupures durbanisation, elle ne se prononce pas vraiment sur leur gestion actuelle, surtout quand elles sont agricoles. Mais, cette question ne peut plus être éludée, quand ces systèmes deviennent économiquement fragiles. Ainsi, le Plan Vert, document dintention produit par la Région Île-de-France, confirme (p. 140) que « le maintien de ces espaces agricoles est fondamental en tant que coupures durbanisation » ; mais il ajoute que, « dans la mesure où leur gestion par lagriculture nest plus possible, leur transformation en espace vert est à prévoir ». La faillite éventuelle de lagriculture nimplique pas celle du projet de ceinture verte, quil faut alors gérer autrement ; la question de la prise en charge des espaces verts est renvoyée aux différentes collectivités locales.
Une première solution : confier ces espaces aux services
despaces verts de ville.
Puisque le métier de ces services est de produire et entretenir les
espaces paysagers des villes, cette solution est la plus évidente
; ainsi, en même temps quétait adopté son premier
schéma directeur de 1977, lÎle-de-France sest
dotée dune Agence régionale des espaces verts (AEVRIF),
afin de soutenir son projet urbanistique.
Les limites de lappel aux services despaces
verts
Limage traditionnelle de lespace vert tient à son origine
de jardin, où la maîtrise technique sexprime par le
contrôle de la végétation et la composition décorative.
Depuis une trentaine dannées, les surfaces gérées
par les services despaces verts se sont partout multipliées.
Il en est résulté une crise due :
- à la critique écologiste (importante consommation agrochimique,
génératrice de pollution ; négligence de la
spécificité des biotopes) ;
- à celle des usagers pour qui la standardisation des espaces verts
sadapte mal à la diversité des besoins locaux de la
population. Cest ainsi quest née la prairie pour les
activités de loisir comme nouvelle catégorie despace
vert ;
- à linsuffisante prise en compte des nouveaux besoins culturels,
en particulier pour les publics scolaires.
Les services despaces verts ont su réaliser un remarquable
aggiornamento en inventant la gestion différenciée
(7) ; ils ont cherché à concilier
lélargissement de leur domaine spatial et ladaptation
à de nouvelles tâches, telles que la conservation de la
biodiversité, le maintien de milieux sauvegardés, et la
création de conservatoires au sein des jardins botaniques. De plus,
ils ont pris en compte les besoins culturels émergents ; leur vocabulaire
sest enrichi des mots biodiversité, ou encore ferme, à
la résonance indiscutablement agricole, pour qualifier ces actions
pédagogiques.
Cependant, les surfaces désignées par les schémas directeurs
sont trop grandes ; aussi de nouvelles modalités ont été
recherchées, notamment en direction de la forêt ouverte au public.
Lappel à la forêt
Plusieurs raisons ont motivé son implication dans la gestion des coupures
et des ceintures vertes. Larbre a une place forte dans la
société rurale traditionnelle ; les propriétaires savent
rappeler aux fermiers de conserver les arbres isolés ou et ceux des
haies, mais aussi leur obligation de les émonder. Surtout, depuis
le XIXe siècle, larbre est un élément essentiel
de composition des formes urbaines. Les écologistes se sont
précocement engagés dans la défense de la forêt,
à cause de la diversité des écosystèmes quelle
peut abriter. Enfin, les coûts de gestion de la forêt sont moindres
que ceux dun parc. La forêt a donc eu largement la faveur des
décideurs publics : la loi française a dailleurs
créé récemment une zone non constructible de 50 mètres
en lisière de forêt, alors quelle nen dit mot pour
les lisières agricoles. En Île-de-France, le choix de larbre
et de la forêt a été clairement fait par lAEVRIF,
qui, pour protéger les parties fragilisées de la ceinture verte,
les acquiert et en confie la gestion à lOffice national des
forêts qui les boise. Cette Région a dailleurs fondé
sa politique de défense de la nature sur le projet de planter 40 millions
darbres en 20 ans.
De nouvelles solutions sont à rechercher
Des fermes pédagogiques pour léducation, des forêts
ouvertes pour les loisirs: il pouvait sembler, à lorée
des années 90, que la politique des ceintures vertes atteignait sa
maturité. Mais il apparaît aujourdhui que ces réponses
sont encore insuffisantes à de nombreux points de vue.
Au plan éducatif
En effet, sil est intéressant de voir renaître de la
curiosité pour lagriculture, ce ne peut pas être au prix
de la dénonciation sans appel des systèmes techniques
agro-industriels contemporains, quon rencontre souvent dans les fermes
pédagogiques. Lécologiste québécois P.
Dansereau rappelle instamment que lhomme est un élément
de lécosystème terrestre, et que la première garantie
de la pérennité dun écosystème est
lorganisation de ses chaînes alimentaires. Lagriculture
doit rester durable (les pollutions chimiques ou géniques doivent
être maîtrisées), mais ne pas oublier sa mission
nourricière ; le rejet radical des formes modernes dagriculture,
seules capables de répondre aux besoins alimentaires mondiaux nest
pas acceptable. Les concepteurs du Parc-nature agricole du Cap Saint Jacques,
à Montréal (CUM, 1991), des fermes déducation
de la ville de Lausanne (E. Graf, comm. pers.) ont choisi de montrer
lagriculture dans sa réalité socio-économique
contemporaine, sans la soustraire pour autant aux interrogations
environnementalistes. La mission pédagogique relative à
lagriculture, si elle doit être assumée, est aussi
laffaire de lagriculture.
Au plan esthétique
La forêt nest pas le seul paysage rural reconnu par la
société urbaine ; celui des champs et des prés lest
aussi : la campagne de Florence (8)
, plantée de vignes et doliviers, rigoureusement
contrôlée (cf. supra), est un paysage célèbre.
Des enquêtes dopinion ont fait prendre conscience que le paysage
préféré des Français est plutôt
linterface des forêts, des prés et des champs, la
lisière. De nombreux espaces intra-urbains associent dailleurs
les bois (souvent mal entretenus) aux champs et aux prairies ; cet ensemble
constitue la représentation la plus fréquente de lespace
rural. Sans doute, bien des gens ont oublié ces paysages ruraux, ou
ont un jugement façonné par des images négatives qui
pesaient encore récemment sur lagriculture. Aussi, une
médiation artistique est-elle souvent nécessaire pour redonner
à lagriculture (9) une valeur
de paysage ; ainsi, la ville de Milan a commandé un album photographique
de sa campagne, qui noublie pas les grandes cultures de la plaine du
Pô, au sud de la ville.
Au plan économique
Les services despaces verts des villes sont, en règle
générale, financés par le budget municipal, car leurs
recettes propres sont très faibles : quelques parcs
spécialisés sont payants, dans quelques autres se pratiquent
des ventes de produits ou sinstallent des expositions. Or, les parcs
publics sont dun coût élevé ; les créer
coûte environ un million de francs à lhectare, les entretenir
coûte de lordre de cent mille francs à lhectare
et par an. La solution forestière nest pas non plus gratuite
: le coût dentretien, lié à louverture au
public des forêts franciliennes, varie de mille deux cents à
dix-huit mille francs par hectare et par an, outre la dévalorisation
du bois. Aussi, comprend-on quà la sollicitation du Plan vert
(voir ci-dessus), le conseil général du Val-de-Marne
réponde (10) , pour sa part, que
compte tenu des surfaces concernées (plus de mille hectares dans ce
département), leur transformation en espaces verts classiques est
financièrement exclue. Ce constat dimpuissance des seules solutions
publiques est très général dans les pays
développés : le budget de lAgence régionale des
espaces verts dÎle-de-France a été stabilisé,
puis régresse depuis 1995, après avoir crû
régulièrement depuis sa création. Cette situation est
représentative des problèmes des grandes villes, qui doivent
réduire leur charges.
Au plan social
Linvention des politiques de coupures ou de ceintures vertes
répondait à un projet de société. De même,
quand J.C.N. Forestier réunissait, en terme de projet, ville et banlieue
dans un grand système de parcs, cétait autant pour
répondre à des besoins hygiéniques que pour embellir
la ville. La réinsertion sociale devient un enjeu de la politique
de la ville. Les espaces verts actuels y contribuent (forêts, fermes
pédagogiques). Lagriculture peut cependant élargir la
gamme des possibles :
- on attend beaucoup des jardins familiaux, puisquils peuvent contribuer
à combattre les fléaux du monde moderne (Weirich, 1996) ; Weber
(1996) met cependant en garde contre la tentation den faire la
panacée de la crise sociale de la ville moderne ;
- de nombreuses expériences montrent lintérêt
éducatif pour les jeunes de séjours en exploitation agricole,
du fait des rapports ainsi induits au vivant, au temps et au travail.
Ainsi, les réponses, classique (le parc) ou récente (la
forêt), risquent de devenir insuffisantes pour la gestion des nouveaux
espaces de ceinture ou de coupure verte. Aussi, le même conseil
général du Val-de-Marne a-t-il considéré, en
novembre 1995, que « la solution douvrir des espaces agricoles
au public, dans des conditions rigoureusement définies, pourrait
être un compromis intéressant ». Cétait
létat desprit du Fonds de gestion de lespace rural
que de proposer aux agriculteurs la gestion de lespace rural dans sa
totalité, et non plus de sa seule partie agricole. Il aura donc fallu
deux ou trois décennies pour que lagriculture soit, à
linstar de la forêt, considérée comme une forme
de gestion souhaitable de lespace, dautant plus que - Hervieu
et Viard (1996) lont mis en évidence récemment -
limage de la campagne est fréquemment associée aux
idées de liberté, de beauté et de solidarité.
Il sagit donc dun nouveau marché de biens symboliques
et esthétiques qui souvre désormais à lesprit
dentreprise des agriculteurs dans les espaces péri-urbains.
Sous cette forme nouvelle, tout est prêt pour la naissance dune
agriculture urbaine.
[R] Éléments pour
une politique de lagriculture urbaine
Ces réflexions ne prétendent pas soutenir que la réponse
agricole suffit maintenant aux besoins quexprime la ville, mais
quelle contribue à sa façon à répondre
à la demande sociale de Nature. Cest létat
desprit de la Charte des espaces naturels péri-urbains adoptée
au colloque de Nîmes (11) (1995)
; elle propose une approche globale de lensemble des ressources vertes
urbaines et péri-urbaines (espaces naturels, forêts, agriculture,
sans oublier les espaces verts intérieurs à la ville), pour
répondre à lensemble des besoins qui sexpriment.
On débouche ainsi sur le concept général de campagnes
urbaines, cest à dire de territoires de production agricole,
voués en priorité à satisfaire les attentes urbaines,
en particulier en matière de paysage, mais conservant leur autonomie
économique, basée pour partie sur leur production agricole.
Un tel projet est en rupture avec lapplication de deux autres principes
traditionnels de laménagement :
- un principe paysagiste, qui élimine habituellement lagriculture
de lespace urbain, quitte à en reproduire certaines formes,
pittoresques ou symboliques, dans ses parcs ou ses cités ;
- un principe aménagiste qui fragmente lespace urbain en autant
de zones que de fonctions identifiées (production, récréation,
éducation, etc.).
La nouvelle règle dor est alors la multi-fonctionnalité
de lespace ; plus exactement, le sous-produit paysage de
laménagement agricole devient un co-produit, projeté
en tant que tel, nanti dune valeur réelle, et susceptible
dune rémunération spécifique. Face au doute
exprimé sur la capacité de lagriculture à garder
les paysages (Marot, 1997), cest un aménagement agri-urbain
de lespace de la ville qui va être proposé.
Quelques initiatives remarquables
On en voit naître un peu partout, avec une très grande
diversité de forme, en réponse à des questions locales
; elles partent dun point du vue radicalement nouveau sur
lagriculture et non dune simple adaptation, elles constituent
pour tous ceux qui les mettent en uvre de véritables
révolutions culturelles.
La politique grenobloise
Après les Jeux olympiques de 1968, la croissance de Grenoble, ville
à lespace naturel fortement contraint par le relief, promettait
dêtre forte. Aussi, la disparition de lagriculture
péri-urbaine maraîchère paraissait-elle probable, sous
leffet de la spéculation foncière, appréciée
des agriculteurs, et de la réorientation de lagriculture vers
les grandes cultures, quavait favorisée lendiguement de
lIsère. Sous limpulsion dagriculteurs
(12) a été conçue et
réalisée une quasi-reconstruction de lagriculture
péri-urbaine de Grenoble. Cette réussite tient à quatre
facteurs (Blanchet, 1995) :
- la reconquête des marchés locaux des produits frais par
lagriculture péri-urbaine, grâce à la restauration
dun rapport direct entre les agriculteurs et les consommateurs, même
dans les rayons fruits et légumes de grandes surfaces. Lorigine
locale, la manière de produire (visibilité des sites de production,
etc.) sont devenues les nouvelles valeurs de marketing ;
- la réintroduction de la culture agricole dans la société
urbaine (réseaux pédagogiques de fermes à visiter,
expositions au musée dauphinois, fréquentation nouvelle des
fêtes rurales, etc.) ;
- la reconnaissance, voire la revendication de la responsabilité de
lagriculture dans la gestion environnementale, et maintenant
paysagère, de lespace ;
- la légitimation de la place de lagriculture dans le plan urbain.
Lexpérience accumulée a permis à lAssociation
pour le développement agricole de lY grenoblois (ADAYG), animatrice
de ces transformations, dêtre à lorigine du réseau
Agriville, établi entre quelques grandes villes européennes
du Sud européen, de Barcelone à Milan. Ce
réseau (13) insiste sur les nouvelles
perspectives de lagriculture péri-urbaine :
- développer dans les exploitations péri-urbaines une
activité à forte valeur ajoutée, en jouant la carte
de la qualité, de la transformation artisanale et des circuits courts
;
- ouvrir et aménager les paysages agricoles de champs et de prés
pour les citadins plutôt que de multiplier les parcs urbains ;
- développer des services adaptés aux demandes de la
société moderne.
Les inventions du Val-de-Marne
A lextrémité sud-est du département francilien
du Val-de-Marne, dans les années 70, M. Lucas, maire de
Périgny-sur-Yerres, commune rurbanisée de banlieue à
proximité des roseraies traditionnelles, saisit loccasion de
la délocalisation dexploitations maraîchères pour
imaginer un lotissement maraîcher paysager. Il invente ainsi une nouvelle
forme despace vert urbain, puisque la zone maraîchère
sera aussi un parc public. Le projet est devenu réalité :
lespace maraîcher est parcouru de chemins bordés de haies
basses et denses qui laissent voir les champs sans en ouvrir laccès
; une convention avec les agriculteurs leur en confie lentretien. Une
maison de la Nature a été implantée sur un espace
boisé pour être aussi une base de découverte de
lagriculture. Le résultat nest peut-être pas
complètement celui attendu ; la maison de la Nature est devenue militante
de lagriculture biologique et, peut-être parce que le site reste
éloigné du bourg, la fréquentation par les habitants
nest pas aussi élevée quespéré (Boisot,
1995). Néanmoins, cette réalisation conserve le double mérite
davoir su anticiper le rôle urbain de lagriculture et
davoir établi quun espace cultivé moderne peut
être reconnu pour sa valeur paysagère.
Le service départemental dEspaces verts a aussi imaginé
un nouveau type de parc public, le Parc des Lilas. Il sagit
daccueillir un ensemble dactivités distinctes, qui toutes,
grâce à un projet de paysage, contribueront de façon
synergique à construire un parc urbain. On doit y trouver :
- un écomusée du gypse et un conservatoire du lilas qui participent
à lidentité historique du lieu, puisque le parc repose
sur les anciennes carrières de gypse, et quil succède
aux célèbres forceries de lilas ;
- des jardins familiaux, demande sociale forte dans la commune ;
- des exploitations horticoles, héritage patrimonial, mais aussi
témoignage de modernité technico-économique de
lhorticulture locale ; elles pourront trouver, à travers les
visiteurs et grâce à la mise en paysage, un nouveau créneau
de commercialisation ;
- enfin des espaces offrant les aménités habituelles dun
jardin public.
Un exemple de commande publique : la ceinture verte
dOttawa
A une toute autre échelle, la ceinture verte dOttawa, capitale
de la confédération canadienne, a dabord été
conçue dans les années 50 par lurbaniste J. Greber comme
un cadre de vie attrayant pour la ville et un symbole de lavenir, puisque
seules les activités de recherche y ont été acceptées.
Mais le gouvernement fédéral canadien en a transfiguré
lintention : la ceinture verte de la capitale est aussi porteuse dun
projet de lÉtat. Ses concepteurs veulent ainsi (CCN, 1996) :
- promouvoir lagriculture comme un laboratoire pour
lélaboration, lapplication et la démonstration
de pratiques culturales durables, des points de vue de lenvironnement
et de léconomie, et comme composante vitale et permanente du
tissu urbain ;
- démontrer un engagement envers le patrimoine rural du Canada, en
reconnaissant le travail et le mode de vie en milieu rural, et en favorisant
sa conservation ;
- appuyer léconomie régionale en constituant un territoire
agricole stable et en instituant des modalités dexploitation
qui encouragent les initiatives des agriculteurs.
La diversité de ces exemples montre que les espaces agricoles ont
commencé à acquérir une réelle légitimité
urbaine. Lespace cultivé est donc bien susceptible de se retrouver
au centre dune nouvelle gestion de lespace péri-urbain,
réinventée par les urbanistes contemporains. Cette place de
lagriculture est largement associée à la recherche du
développement durable de la ville ; les contraintes de durée,
propres à lagriculture comme à la forêt, obligent
laménageur à se situer dans le long terme.
Les concepts de la participation de l'agriculture à la ville
Sil est aisé de parler du marché des biens immatériels, Larrère (1996) fait remarquer quen fait, des besoins de telles biens ne peuvent pas être satisfaits sur un marché concurrentiel, mais que lintervention dune collectivité publique reste nécessaire. Pour être opératoire, cette intervention doit remplir plusieurs conditions.
La pierre angulaire : un projet politique sur le long
terme
Cest la condition première ; les fluctuations des politiques
territoriales locales expriment autant labsence de projet réel
sur lespace péri-urbain agricole que des différences
de point de vue entre acteurs, et le renvoient de fait à un statut
de réserve foncière. Elles sont une des grandes causes de
fragilisation de lagriculture, car la stratégie dun
agriculteur sétablit dans la durée ; quinze ou vingt
ans après sa propre installation, il organise lavenir à
long terme (reprise familiale, localisation de limplantation future
de lexploitation). Beaucoup de villes ont eu une vision excessivement
ambitieuse de leur futur développement économique et
démographique et ont, par des réserves foncières
démesurées, favorisé la régression agricole.
Par exemple, Sénécal et coll. (1994) observent ainsi que dans
la communauté urbaine de Montréal, la réalité
démographique actuelle est la moitié de lanticipation
faite il y a vingt ans ; Lille a aussi vu trop grand dans les expropriations
agricoles. Ces villes cherchent quelquefois à rétrocéder
à lagriculture les terres quelles avaient gelées
; mais elles le font avec réticence (location annuelle et révocable,
etc.), faute de capacité à proposer un projet clair à
lagriculture.
Une réglementation de lusage du sol
La sécurité foncière est lélément
fondamental dune politique urbaine de lagriculture, car celle-ci
investit dans le long terme (équipements fixes, peu réutilisables
par dautres activités, et fertilité des terres). La
planification territoriale sest imposée : les sigles POS (plan
doccupation des sols) et SDAU (schéma directeur
daménagement et durbanisme) appartiennent maintenant au
vocabulaire français courant. Thibodeau et coll. (op. cit.) ont
montré que ces dispositifs ont une réelle efficacité
pour rassurer les agriculteurs, dautant plus grande quils ne
laissent pas espérer de dérogation.
Cependant, on peut faire trois observations :
- ces formes réglementaires sont en contradiction avec la culture
patrimoniale de lagriculture péri-urbaine des villes en croissance,
qui se refinance depuis toujours grâce à la plus-value
foncière. Plus, cette culture semble partagée par les services
publics (Domaines, etc.) chargés destimations de valeur
foncière ; ils tiennent parfois autant compte dun voisinage
bâti que du classement par les documents durbanisme, quand il
sagit destimer la valeur dun terrain non constructible
;
- les positions des différents services publics manquent souvent de
cohérence ; ainsi, en France, ladministration de
lAgriculture, en soutenant les dynamiques de diversification des
exploitations, favorise de fait un nouveau bâti ; elle apparaît
moins favorable à lespace agricole péri-urbain que celle
de lÉquipement, indifférente à lagriculture
(DDAF 66, 1996). On songe rarement que la compénétration des
espaces bâtis et cultivés, spécifique de lespace
péri-urbain, permet souvent de localiser le bâti technique sur
les parties constructibles, et de ne laisser que les champs dans lespace
agricole...
- les pouvoirs publics ne peuvent donner confiance aux agriculteurs pour
ces nouvelles politiques quen proposant des garanties à
linvestissement agricole.
Les élus urbains pensent trop lagriculture en terme de contribution de la population de leur circonscription, généralement très faible, et pas assez en terme de fraction utilisée de lespace ; à Grenoble, un des principaux atouts de la reconquête agricole a bien été que lagriculture a participé à lélaboration du SDAU.
La compensation du handicap naturel de la position
péri-urbaine
Les pouvoirs publics ont utilisé le soutien au revenu agricole pour
combattre dans certaines régions la menace de dépopulation
et de déprise ; cest la cas de lindemnité
spéciale montagne qui se réfère aux handicaps de ce
milieu physique. Ces mesures sidentifient ainsi à des contrats
forfaitaires de gestion despace, qui rémunèrent le service
dentretien de ces zones, condition première pour que dautres
activités y restent possibles. Or, dans lespace péri-urbain,
lagriculture connaît des difficultés réelles, provenant
tant des nuisances sur les champs et les équipements que des
surcoûts de transport liés aux encombrements et à
léloignement des infrastructures agricoles. Ces handicaps sont
mal reconnus, à la fois parce que la situation péri-urbaine
nest pas génératrice dune qualité
intrinsèque de produit (plus aisé à plaider en montagne),
et que cette agriculture est considérée comme riche, tant du
fait de la valeur foncière potentielle que de celui du revenu
élevé dune partie des agriculteurs. Aussi est-il difficile
de convaincre les pouvoirs publics daccroître encore la richesse
de ces producteurs en rémunérant la qualité de leur
production despace.
La structure du projet
On peut, en première analyse, poser les principales bases
dorganisation qui permettent aux espaces agricoles de satisfaire les
besoins publics, et dy susciter ainsi linvestissement public.
Ce sont :
- la délimitation claire de lespace agricole sous influence
urbaine ; elle est possible depuis que le concept dagglomération
a pris une valeur opératoire
(14);
- lexercice de la tutelle publique qui doit prendre en compte la double
production de lespace agricole sous influence urbaine : le bien agricole,
dont le marché nest pas forcément spécifique,
et sa qualité environnementale et paysagère. Il sagit
donc dimaginer une sorte de co-tutelle, bien éloignée
de lidée séparatrice du zonage. Le modèle du Parc
Naturel Régional français en fournit une illustration ;
lagriculture est souvent lactivité économique
principale, mais ils sont néanmoins sous la tutelle du ministère
de lEnvironnement. Les services despaces verts
dagglomération pourraient dailleurs partager cette
responsabilité avec les agriculteurs ;
- un projet nécessairement intercommunal construit autour dun
centre agricole, réunion des marges agricoles des différentes
communes. Cest souvent un moyen de restituer au paysage sa forme naturelle,
dans ses limites géomorphologiques : vallée, boucle dun
fleuve, coteau, plateau etc.;
- enfin, puisquil sagit de montrer lespace rural à
un public citadin qui ne le comprend plus par sa propre mémoire, il
faut le mettre en scène pour en faire comprendre la cohérence
fonctionnelle ; cest le rôle dun projet de paysage (DIPS
Saclay, 1997 ; Donadieu et Fleury, 1996).
Il existe déjà plusieurs réalisations ayant intégré lagriculture dans une nouvelle gestion de lespace ; on peut citer, entre autres, deux projets, lun anglais, lautre italien.
Le projet Community forests en Grande-Bretagne
Cest un projet qui concerne 500 000 ha, autour de douze villes moyennes
anglaises. Il consiste à restaurer, voire instaurer, le paysage rural
de lancienne Angleterre, tout en créant les conditions dune
autonomie économique rigoureuse. Elle est assurée : par la
réservation des meilleures terres aux productions agricoles
destinées au grand marché ; par la reconstitution de forêts
aptes à la production de bois uvre ; par le développement
de lartisanat et de lindustrie du bois ; par lencouragement
à la diversification agricole en direction des besoins urbains locaux
(produits, culture, accueil récréatif) ; par un aménagement
général de lespace en terme de paysage, de biotopes
favorables à la faune sauvage (zones humides et forêts) et
dorganisation de la circulation des flux écologiques.
Le projet Città, Castelli, Ciliegi de Bologne
(Italie) (15)
Face à la déprise croissante de lagriculture dans les
régions des collines bordant la plaine du Pô, les villes de
Bologne et Modène ont décidé de les adopter, en y favorisant
la diversification touristique des exploitations agricoles, afin de
répondre aux besoins de leurs propres citadins. Ces collines accueillent
depuis longtemps des résidences aristocratiques (châteaux).
Le statut des cerisiers, production traditionnelle, change : on nattend
plus deux une production de fruits, quil est de plus en plus
coûteux de récolter de façon compétitive, mais
quils demeurent en place, maintenant ainsi lidentité
patrimoniale du paysage.
Entre ville et campagnes, plusieurs catégories dacteurs sont
donc impliquées, mais une première conclusion simpose
: lagriculture est entrée dans le champ de la culture et de
lespace urbains. La réorientation profonde de systèmes
agricoles est un élément remarquable, qui sest
manifesté dès la fin des années 70. Les urbanistes
commencent à adhérer à cette nouvelle idée.
Paradoxalement, la conversion des élus est beaucoup plus tardive ;
vingt ans plus tard, le projet de Périgny-sur-Yerres na pas
vraiment fait école en Île-de-France. La question est posée
de qui gagnera, des projets locaux des élus, encore très axés
sur lurbanisation, ou du projet dagglomération, de plus
en plus respectueux des espaces ouverts, notamment intra-urbains.
Lagriculture est clairement en situation de devenir un instrument de
gestion de la ville moderne ; mais, faite dentrepreneurs privés,
elle ne peut être responsable de la gestion de lespace pour laquelle
un projet urbain régulateur est indispensable. Cest le cas des
ceintures ou des coupures vertes : projet politique par excellence, il
dépend de la conviction des élus urbains quy perdure
lagriculture. Elle sy maintiendra aux deux grandes conditions
:
- quune activité économique à faible
productivité spatiale soit durable, ce qui signifie une planification
rigoureuse, car la faible valeur foncière qui en résulte exerce
une puissante attraction pour la spéculation ;
- que les systèmes agricoles qui se mettent en place dans ces espaces
sous régulation urbaine soient bien reconnus et acceptés par
la ville, dans leur logique de fonctionnement.
Le Programme des Nations unies pour le développement a suscité la création dun réseau international, The Urban Agriculture Network, qui inventorie la totalité des usages agricoles qui sont impliqués dans la ville.
[R] En
conclusion
Lagriculture péri-urbaine apparaît donc bien comme un
partenaire obligé des pouvoirs publics, en raison des rapports nouveaux
à construire entre la société urbaine et ses espaces
de vie. Sa position oscille entre deux pôles. Lun est celui de
lagriculture confortée dans son métier traditionnel,
et utilisatrice de toute la surface disponible :
- cest une activité économique essentielle nécessaire
à léquilibre général dun pays ;
- cest un élément de la sécurité nationale
ou régionale dans le domaine alimentaire
(16) .
Alors, tout doit être fait pour renforcer sa position économique,
les mots-clés politiques étant labaissement des coûts
de production ou la constitution despaces de stricte production, même
proches des villes. La reconstruction de ces nouveaux territoires agricoles
devra être négociée entre les différents
acteurs (17) .
A lautre pôle, examiné dans cet article, existe
lagriculture urbaine, élément dune nouvelle forme
de la ville, en rappelant que « dire ce que sera le nouveau modèle
de la ville... serait illusoire » (Dubois-Taine, 1997). Dans ce cas,
on en attend alors une amélioration de la vie citadine :
- par une meilleure qualité de lenvironnement (protection de
champs captants, de létat de lair, gestion des déchets,
etc.) ;
- par la diffusion de valeurs culturelles nouvelles (paysage, patrimoine,
éducation) et de loisirs ;
- par une contribution sociale, notamment pour linsertion (jardins
familiaux, fermes daccueil etc.).
Alors, lorganisation spatiale de base nest plus dabord
celle de lagriculture, mais celle de la ville.
Dans tous les cas de figures, les entreprises agricoles doivent être
économiquement autonomes. Cest une exigence du monde actuel,
ce qui pose fortement la question du marché des biens immatériels.
Si les nouvelles activités agricoles (cueillette, pédagogie
etc.) sexercent sur un marché concurrentiel de forme classique,
la collectivité doit se donner les moyens de lorganiser, et
den gérer linfrastructure, par la réglementation
et la contractualisation. Les incertitudes liées aux politiques publiques
posent directement la question de la garantie à long terme, avec deux
points de vue :
- sur les espaces : le caractère ouvert doit être maintenu,
en permettant la réversibilité des usages ; on ne peut revenir
dun usage urbain bâti à un usage agricole, car les coûts
de revégétalisation sont énormes, et ne peuvent convenir
quaux friches industrielles ou commerciales ;
- sur les systèmes agricoles : les agriculteurs ne doivent pas être
piégés par des contraintes croissantes qui altéreraient
la capacité de reproduction de leurs systèmes, ni par des
fluctuations politiques.
Cette dernière question est de nos jours essentielle. Au Plan Vert
de la région Île-de-France posant que les collectivités
doivent suppléer lagriculture si cette dernière
disparaît de la ceinture verte, on a vu le département du
Val-de-Marne répondre crûment quil nen a pas les
moyens, et quil préfère négocier avec
lagriculture. Les ressources publiques seront vraisemblablement de
plus en plus limitées, et en même temps davantage consacrées
à dautres actions ; il faut nécessairement renouveler
les approches. Sans doute, des formes marchandes despaces verts peuvent
se développer :
- formes strictement commerciales, comme les golfs ou les parcs de loisirs
;
- cofinancement par le biais de redevances commerciales ; les grands parcs
de la lisière entre la ville et la campagne de la Randstad Holland,
aux Pays-Bas, sont ainsi parsemés de commerces (restauration, articles
de sport).
Mais la campagne rurale offre une beaucoup plus grande richesse
daménités par son étendue et sa diversité
; elle est en outre une création continuelle des hommes, qui
lhabitent et y travaillent. Aussi, à linstar de celle
des monuments historiques, des parcs privés et de la forêt
privée (en Île-de-France), louverture contractuelle des
espaces agricoles doit être envisagée.
Les agriculteurs ont les idées et les moyens de contribuer à
la gestion des espaces ouverts urbains. Mais une politique résolue,
réunissant tous les acteurs, est indispensable, sans laquelle aucun
projet ambitieux à léchelle des territoires
péri-urbains nest réaliste : les projets de ville campagne
opposent un urbanisme négligeant de prévoir les espaces verts
à une agriculture réticente à souvrir
(Sénécal et al., 1994). Les conditions doivent en être
encore répétées :
- une définition claire de la commande publique sur les espaces ;
- des garanties foncières aux agriculteurs ;
- une négociation de la place du public dans lespace agricole,
redéfini dans la cadre de projets urbains de paysage.
Par de telles prises de conscience, lagriculture péri-urbaine
devenue urbaine peut promettre, en accord avec les autres formes de
lespace, de nouveaux territoires agri-urbains métissés,
campagnes urbaines ou villes campagnes.
Pierre Donadieu
et André Fleury ont créé le programme de recherche
Agriculture urbaine à lÉcole nationale supérieure
du paysage de Versailles.
Les Auteurs remercient Danielle Barrès (INRA-DPEnv.) et François
Papy (INRA-SAD) pour leur aide à la mise au point du manuscrit.
Cest une expression polysémique, dont les sens principaux sont
:
1. dans le langage des agronomes tropicaux, il sagit de lagriculture
vivrière interstitielle qui utilise à des fins essentiellement
dautoconsommation (sauf quelques surplus vendus localement) les terrains
délaissés à lintérieur des villes, quelle
que soit leur taille ;
2. dans le même sens de production familiale, mais avec une signification
psychosociale très différente, ce terme commence à
être utilisé dans les pays développés pour
désigner les jardins familiaux, en développement rapide
actuellement ;
3. ce terme est également employé pour désigner les
systèmes de culture des espaces verts urbains (L.M. Rivière,
INRA Agronomie) ;
4. enfin, P. Donadieu et A. Fleury lemploient pour les systèmes
agricoles des périphéries urbaines orientés vers les
nouveaux besoins urbains.