Sauve qui peut ! n°6-7 (1993)

quelques aspects de la taxinomie et de la nomenclature horticoles
la persistance des usages

Encadré1 : Lexique

Références bibliographiques


La taxinomie est la science des lois des formes vivantes et la nomenclature, l'art de les nommer. La seconde étant subordonnée à la première, elles sont étroitement liées dans l'esprit du botaniste. Il n'en est pas de même dans celui du jardinier qui s'intéresse plus à l'espèce et surtout à ses subdivisions. Il en résulte décalage et incompréhension d'autant plus que les horticulteurs, bien que pratiquant les hybridations, ont intégré les acquis évolutionnistes encore plus lentement que les biologistes.

Les espèces, unités de base, ne sont pas pour Linné (1735) " des formes séparées par des différences plus ou moins grandes ; ce sont des plantes différentes [...] ", un concept difficile à appliquer ; d'où l'idée que " les seules existences réelles [...] sont les individus " et que pour " établir un groupe ", il faut les comparer entre eux afin d'en " abstraire les caractères communs à tous " (Briquet, 1899). Les progrès en génétique, en cytologie, en écologie permettent peu à peu de dégager les lois de l'évolution et de mieux faire la part de l'hérédité et du milieu. Durant ce temps, les jardiniers observent de plus en plus finement mais interprètent toujours en privilégiant le milieu, ce qui paraît cohérent avec leur art.
Pour le maraîcher, beaucoup plus que pour l'agriculteur, mais moins que pour le floriculteur, le pépiniériste ou l'arboriculteur, l'unité de base est la plante. L'horticulteur regroupe les individus en un ou plusieurs taxons d'ordre supérieur, pas nécessairement en relation avec les divisions botaniques. Leurs contenu et appellation varient avec l'époque, le domaine horticole et la nature végétale. Ainsi De Comble (1749) mentionne " une infinité d'espèces de haricots dont quelques unes filent... les autres demeurent basses ", il ne s'agit en fait que de variétés cultivées (cultivar) voire de groupes variétaux (cultigroupes). Pourtant le statut de l'espèce ne lui est pas inconnu puisqu'à propos du melon il écrit " pour qu'une production puisse prétendre à la dignité d'espèce, il faut qu'elle soit fixe et déterminée " or, ce légume montre des variations et accidents " sans suite et sans détermination " qui " ne sont que jeux de la nature qui n'a point de lois pour elles " et sont " l'effet d'une rencontre passagère des éléments ". Il y aurait donc loi pour l'espèce et fantaisie en deçà.

Autrement dit, à l'inverse de la classification botanique, les taxons ne sont pas reliés entre eux par une même logique. Il faut convenir que l'allogamie prépondérante de C. melo et l'incapacité de fixer les types (espèces selon De Comble) par des cultures généalogiques occultent singulièrement la situation, et Charles Naudin en fit l'expérience un siècle plus tard. Par ailleurs, le texte ne s'arrête qu'au genre de melon simple c'est à dire maraîcher. En réalité, il s'agit non du genre Cucumis groupant environ 60 espèces, certaines cultivées dont C. sativus (concombre) mais de la seule espèce melo et de ses nombreuses variétés. On constatera cependant le binôme melon simple (ou maraîcher), comme si l' auteur prenait en compte plus ou moins consciemment la nomenclature botanique.

Au siècle suivant, ces difficultés perdurent si bien que selon Noisette (1825) " Il faut distinguer l'espèce jardinière de l'espèce botanique, la première n'est souvent qu'une variété... ". Et Carrière, parfait représentant de l'horticulture de la fin du XIXe siècle, constate que l'espèce n'a aucune valeur pratique, car on " l'applique à tout individu pour peu qu'il présente des différences avec un autre, de là les expressions si communes : cette espèce de pomme... ". Même lorsque la notion d'espèce, définie selon les critères de l'époque, est bien assimilée, surgit une seconde difficulté, la distinction entre variété et race. Selon Carrière, la variété désigne " un être quelconque issu d'une espèce dont il a gardé les principaux caractères qui l'y rattachent mais qui en a d'autres qui lui sont propres, qui l'individualisent. Ces caractères, dans certains cas, peuvent même se fixer, devenir permanents et constituer des races " . Si rien, ici, ne contre-indique la possibilité de variations spontanées, la fixation des caractères implique l'action de l'homme et la permanence devrait introduire une confusion avec l'espèce, elle-même fixe par définition à l'époque. Ce taxon a connu son plein emploi pour les légumes notamment allogames, structure éminemment favorable à la constitution de populations un peu différentes de la variété reconnue par les sélectionneurs.

Actuellement, l'intérêt économique, quelquefois exagéré, est périodiquement évoqué pour le maintien du statut des races. Deux autres termes taxinomiques couramment utilisés à l'époque sont ambigus. La sorte " terme très convenable pour différencier des choses un peu équivoques " revêt parfois le sens actuel de variété, mais il n'est plus employé. Le type est, pour le botaniste, un être plus ou moins conventionnel placé en tête de série pour ses caractères remarquables et représentatif, un modèle en quelque sorte. Tandis que pour le jardinier, il s'agit d'un ensemble d'individus presque semblables pouvant différer entre eux selon les circonstances ; il a donc là " une signification à peu près identique avec celle du mot espèce " (E.A. Carrière). Les termes d'hybride (ibrida 1596, c'est-à-dire sang mêlé), et de mulet (1325) ont d'abord été utilisés par les éleveurs bien antérieurement à l'analyse expérimentale de la sexualité des plantes (Camerarius 1691) et des animaux (Spallanzani, 1770-1780). L'hybride est un individu issu de deux autres appartenant à deux espèces diverses, " il est toujours stérile, c'est un être sorti du cadre de la création ". Il ne peut être conservé qu'avec des soins continuels, et, s'il se produit quelques graines, elles tendent à reproduire l'un des parents en quelques générations. En revanche le métis, issu de deux individus de la même espèce, est toujours fécond. Cette double constatation empirique aurait pu fournir un bon critère à l'espèce ; il ne sera utilisé que beaucoup plus tard, vers 1920-1930. Quant au retour vers l'un des parents, il ne peut résulter que du dogme de l'atavisme, force quasi-viscérale opposée à la dégénérescence ou abâtardissement ou perte de caractères primitifs, fait considéré comme incontestable mais de causes (extérieures et intérieures) inconnues.

Tous ces termes horticoles trahissent une confusion entre phénotype et génotype, concepts ignorés alors. Le" filtre " de la reproduction sexuée n'est jamais situé, sa puissance toujours sous-estimée. Cependant les jardiniers, souvent à la recherche d'individus d'élite, s'efforcent d'établir la distinction entre la population et ses individus constitutifs, en vain, faute des idées de probabilité et de généalogie. Dans tous les cas, l'influence du milieu est surestimée conduisant à l'acceptation de l'hérédité des caractères acquis même lorsque, vers 1910, les lois de Mendel sont connues des plus savants d'entre eux. De plus, l'échelle d'estimation peut différer selon les taxons dont l'amplitude de variation est constamment une pierre d'achoppement : en raison du dogme fixiste se perpétuant, l'espèce se reproduit sans variation, mais les races aussi, pour des raisons plus objectives (maintien par l'homme) ; étant, par ailleurs, différentes de leurs géniteurs, elles mériteraient le rang d'espèce selon la définition d'alors, cercle vicieux.

Pour, semble-t-il, tenter de nuancer le propos, un certain nombre de termes synonymes ont été introduits, par exemple, l'espèce et le type peuvent être confondus. Enfin, la pratique même de la domestication, puis de la sélection, même empirique, (réalisation de croisements allopathiques, pression de sélection de direction et d'intensités différentes entre autres) peut rendre hasardeuse l'élaboration d'une taxinomie sur le modèle botanique voire poser la question de validité de l'espèce cultivée. Bien qu'atténuées grâce à la pénétration du progrès scientifique et par l'effet en retour de la codification des nomenclatures, ces confusions perdurent plus ou moins. Cependant, la situation des espèces légumières paraît s'être clarifiée plus tôt et plus nettement, l'influence de la sélection professionnelle et du commerce des semences n'apparaissant pas mince.

En conséquence, la nomenclature horticole a été et est encore peu claire. En général, les dénominations botaniques prévalent jusqu'au niveau de l'espèce, mais la validité de celle-ci peut parfois être contestée (v. plus haut). Ceci a des conséquences importantes en particulier sur l'appellation des hybrides dits interspécifiques qui reçoivent soit un nom latin d'espèce, le plus souvent sans nom d'auteur par exemple Begonia prestoniensis = B. cinnabarian x B. nitida, soit un binôme comprenant le patronyme de l'obtenteur Begonia octopetala Lemoinei (obtenu par Lemoine) ou encore un nom de fantaisie avec ou sans nom d'auteur: Begonia Perle de Lorraine (Lem.) = B. polyantha x B. doedalea. En revanche, les variétés fruitières généralement issues de semis et donc de croisements plus ou moins dirigés mais intraspécifiques portent des noms de fantaisie, souvent dédicatoires, pouvant être regroupés selon les caractéristiques communes, par exemple : poires beurrés Hardy, Superfin, Clergeau..., les nombreuses Reine-Claude..., ceci ne préjugeant pas nécessairement de parentés. Les croisements interspécifiques plus ou moins complexes et volontaires à l'origine de certaines espèces légumières cultivées se sont produits au début de la domestication.

Depuis, la sortie variétale se déroule dans le cadre intra-spécifique, excepté pour quelques obtentions très récentes en vue d'intégration de résistance d'espèces sauvages affines à des cultivars appréciés. Comme dans le cas des fruitiers, les dénominations latines ne se justifient pas. Elles sont cependant utilisées pour subdiviser des groupes complexes très diversifiés par l'homme comme dans le cas des choux (Brassica oleracea), comportant 7 variétés " botaniques " , toutes obtenues en culture. Hors de ces cas et même pour les hybrides interspécifiques récents, les appelations vernaculaires prévalent. Normalement, le nom comprend un terme basal, vernaculaire de l'espèce mais rappelant le plus souvent le terme générique latin (laitue pour Lactuca sativa, pois (potager) pour Pisum sativum, etc.) et un ou plusieurs déterminants. Dans le cas de variétés traditionnelles, ces déterminants ont trait à la plante, haricot rond blanc commum, mais aussi au lieu de création ou de culture, haricot rouge d'Orléans. Les variétés récentes dites d'obtenteurs ne portent qu'un seul déterminant forgé pour les besoins de la cause selon des régles précises : chou-fleur Job, piment Lamuyo, l'un et l'autre hybride F1. Lorsque les variétés sont rapprochées par certains caractères communs, elles peuvent présenter un déterminant collectif, par exemple haricots Cocos (Rose, Blanc, Bicolore du pape ...), Soissons (blanc, vert,...) ou Sabres (à très grandes cosses, noir, etc.). La nomenclature peut refléter, dans ce cas, l'ambiguïté entre variétés, races et types.

Cette situation compliquée, dont seuls quelques aspects ont été évoqués, justifie le fonctionnement du Bureau international pour la taxinomie et la nomenclature des plantes, sis à Utrecht, qui publie, entre autres, un Code international de nomenclature des plantes cultivées remis à jour périodiquement. Outre les différences d'évolution des concepts sur la nature et le contenu des taxons, les finalités et utilités des deux classifications sont distinctes, voire s'opposent. Pour le jardinier, il s'agit moins d'ordonner et de hiérarchiser que de reconnaître. Cependant, au moins à la fin du siècle dernier, les horticulteurs les plus distingués ont souvent cru, et quelquefois par snobisme, à la nécessité de fondre les deux démarches. Aussi l'influence de la taxinomie botanique sur la nomenclature horticole paraît plus directe et plus grande que sur les appelations vernaculaires, ce qui n'est pas nécessairement justifié. Des études pluridisciplinaires (biologie, histoire, ethnologie, agronomie) s'avèrent indispensables à une meilleure compréhension.


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[R] Encadré1

Lexique
D'après: Boullard 8.,1988. Dictionnaire de botanique. Ellipses. Paris, 398 pp. ; L'Héritier P.,1989. Dictionnaire de génétique. Masson, Paris, 260 pp. ; Bols, GUILLAUMIN et ai., 1992. Lexique de botaniqe et d'horticulture. Nomenclature botanique et horticole, Bon jardinier, 153e édit. Paris, pp. 23 à 216.

Espèce
Botanique : Collection d'individus nés de parents communs qui se ressemblent plus entre eux qu'aucun autre et qui se reproduisent indentiquement à eux-mêmes dans une certaine mesure.
critères : ressemblance, interfécondité absolue, même écologie (éventuellement) ;
problèmes : ampleur de la variation intraspécifique, test d'interfécondité. Horticole : historique (voir texte) ; actuelle, comme botanique mais souvent sans allusion à parenté.

Genre
Botanique : Réunion d'espèces qui ont souvent entre elles certains rapports plus laches que ceux de l'espèce, plus étroits que ceux de la famille.
Horticole : historique (voir texte) ; actuelle : peu utilisée, recours à définition botanique.

Variétés botaniques = varietas ?
Botanique : rang taxinomique précis intercalé entre espèce ou sous?espèce et forme
probléme : précision douteuse.
Horticole: plus ou moins confondue avec suivant.

Variétés cultivées = cultivar (abrév. de cultivated variety
Botanique : généralement pas pris en compte sauf pour résultats expérimentaux (physiologie, génétique...).
Horticole : division intraspécifique, variété obtenue ou isolée par l'homme quel qu'en soit le processus plus et cultivée ou moins fugacement à l'heure actuelle.

Clone :
Botanique : Ensemble d'individus génétiquement identiques provenant de la multiplication végétative d'une plante?mère ou plusieurs individus d'un clone précédemment constitué. La constitution d'un clone peut résulter de multiplication végétative spontanée, de multiplication provoquée selon les méthodes traditionnelles de l'horticulture... ou selon les méthodes de propagation in vitro (J. Margara)
Horticole : Ensemble des fragments d'un même individu multiplié par voie végétative ;
problèmes : variants (chimères et autres) plus ou moins exacerbés par multiplication in vitro et plus ou moins fugaces en multiplication traditionnelle.

Type:
Botanique : Individu réunissant au plus haut degré les caractères propres à un taxon = modèle.
Horticole ancien : variété ou sorte.

Race
Botanique : groupe d'individus distincts de l'espèce (sousespèce ou varietas) par un ou quelques caractères héréditaires mais le plus souvent morphologique, lié(s), en général, à l'origine géographique, les exigences écologiques ou au comportement physiologique.
Horticole : division infra-cultivar présentant des particularités généralement dues à une sélection originale. Les espèces allogames se prêtent particulièrement a la subdivision en races.

Hybride
Botanique : plante issue du croisement entre deux parents d'espèce, voire de genres, différents ;
problèmes : (voir définition de l'espèce...).
Horticole : même définition mais aussi extension à croisement entre individus génétiquement différents d'une même espèce.

Génotype
Botanique : Ensemble des propriétés héréditaires d'un individu indépendamment de leur expression (voir phénotype). Horticole : pas de signification particuliére, confusion fréquente avec le terme phénotype qui est privilégié, d'où définition botanique adoptée.

Phénotype
Botanique . Aspect extérieur d'un individu résultant de l'interaction de son génotype et de l'environnement (synom. d'habitus).
Horticole : (voir génotype).

Allogamie
Botanique : Type de reproduction sexuée dans laquelle la fécondation représente systématiquement un caractère croisé à l'intérieur, cependant, d'un taxon infraspécifique.
Horticole : définition botanique adoptée.

Autogamie
Botanique : fécondation possible entre gamètes mâles et femelles étroitement apparentés (même fleur ou même individu). Horticole : définition botanique adoptée.

Allopatrique
Botanique : un ou plusieurs taxons (généralement sous-espèces ou populations) occupant des aires géographiques distinctes et donc  sans occasion de partenariat (sexuel) d'où spéciation er cours.

Sympatrique :
Botanique :Antonyme du précédent.


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[R] Références bibliographiques

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