Communication présentée au Ier Colloque transnational sur les luttes biologiques, intégrées et raisonnées réuni les 21, 22 et 23 janvier 1998 à Lille.
Introduction
I.La lutte contre la Pyrale du maïs à l'aide des
trichogrammes
II. Evolution de la technique de lutte avec les
trichogrammes
III Résultats des expérimentations au champ
avec la technique du lâcher unique
IV. Avantage de la technique à lâcher
unique.
V. Conclusion
Références bibliographiques,
Résumé & Summary
La lutte biologique contre la Pyrale du maïs avec les trichogrammes
s'est fortement développée ces dernières années
en France, avec désormais une place significative sur le marché.
Ainsi en 1997, plus de 30 000 ha de maïs ont été
protégés avec un seul lâcher de trichogrammes, avec des
efficacités équivalentes à celles des insecticides
conventionnels, ce qui représente environ 7 % de surfaces traitées.
L'utilisation de la lutte biologique à l'aide d'un auxiliaire en grande
culture constitue, à cette échelle, un exemple unique en
Europe
Cette technique s'est imposée dans un contexte d'agriculture intensive,
qui requiert des efficacités importantes, et face à la concurrence
des insecticides chimiques dont le coût est relativement peu
élevé. Depuis 1985, année de sa mise sur le marché,
des efforts très importants ont été réalisés
afin de la rendre de plus en plus fiable et facile à mettre en oeuvre
aussi bien au niveau des distributeurs que des utilisateurs.
Les trichogrammes utilisés contre la Pyrale du maïs
Ostrinia nubilalis (Lepidoptera, Pyralidae) appartiennent à
l'espèce trichogramma brassicae (Hymenoptera, trichogrammatidae),
qui s'est révélée très bien adaptée à
ce ravageur.
L'avantage de ces auxiliaires est qu'ils sont oophages, ils détruisent
donc la Pyrale dès son premier stade avant même qu'elle ne commette
de dégâts.
L'utilisation des trichogrammes en France repose sur la technique des
lâchers inondatifs et saisonniers (200 000 à 400 000 parasites
par hectare).
L'intervention doit être répétée chaque année
au moment de la ponte du ravageur.
La mise au point de la technique a nécessité de nombreuses
études concernant d'une part la production de masse de l'entomophage
et d'autre part la stratégie d'utilisation au champ. Les plus importantes
ont été réalisées entre 1975 et 1987, en
collaboration étroite avec plusieurs équipes de lINRA
(Antibes, Versailles, Colmar), mais aussi les services de la Protection des
Végétaux et l'AGPM.
La production de masse est réalisée sur les oeufs d'un hôte
de substitution, la Teigne de la farine, Ephestia kuehniella (Lepidoptera,
Pyralidae), dans l'unité industrielle de BIOTOP capable de produire
plus d'un milliard d'oeufs de papillons par semaine. Les trichogrammes
destinés aux lâchers sur le terrain sont, en grande partie,
produits avec un arrêt de développement (diapause). Ceci permet
un stockage au froid des parasitoïdes pendant 10 mois, sans baisse de
qualité, rendant, la production plus souple et plus rentable. De plus,
le stockage permet d'effectuer des contrôles de qualité sur
tous les lots produits avant leur utilisation au champ.
Pour leur épandage en culture, les trichogrammes sont
présentés sous la forme d'oeufs parasités d'E.
kuehniella, conditionnés dans de petites capsules en carton
biodégradables, paraffinées et percées, qui protègent
contre les intempéries les prédateurs et qui simplifient la
manipulation du produit.
L'ensemble de la production est désormais maîtrisé et
des contrôles à tous les stades de la fabrication permettent
de proposer un produit répondant à un niveau de qualité
optimale, gage d'une bonne efficacité au champ. Ces contrôles
portent notamment sur la pureté spécifique, la quantité
d'insectes par capsule, leur fécondité, longévité,
taux d'émergence et pourcentage de femelles de la population.
Au début de la commercialisation de la technique, la Pyrale
et les conditions dans lesquelles les lâchers devaient être mis
en oeuvre n'étaient pas bien connus.
Aussi pour compenser ce manque de précision était-il
nécessaire de disposer d'un traitement à couverture importante,
ce qui était réalisé par 3 lâchers successifs,
avec 2 vagues d'émergence chacun, Cette méthode était
accompagnée d'une logistique appropriée : les trichogrammes
étaient livrés chez les distributeurs vague par vague, et mis
en réactivation (réveil après diapause) en conditions
naturelles par les techniciens. Cette méthode, utilisée pendant
plusieurs années, a permis de rendre le traitement très performant
et fiable. Cependant, elle s'avérait contraignante, tant au niveau
des distributeurs que des agriculteurs, ce qui freinait son développement.
Des études dans les domaines de la prévisions du vol de la
Pyrale, la stratégie d'utilisation des trichogrammes et leur mode
d'épandage au champ, ont été réalisées
en vue de simplifier la méthode.
A. La prévision des dates de lâcher
Un bon synchronisme entre le lâcher des trichogrammes et le début
de ponte du ravageur est essentiel pour obtenir une efficacité optimale.
L'amélioration de la méthode de prévision du vol de
la Pyrale était donc nécessaire pour tenter la simplification
de la technique de lutte en réduisant le nombre de vagues
utilisées.
Des études de la dynamique des populations de Pyrale dans plusieurs
régions (Stengel,1982 ; Hawlitsky,1986) ont montré qu'il
était possible d'améliorer les prévisions des lâchers
en ajoutant au suivi de la somme des températures (exprimée
en degré-jour base 10° C depuis le 1er janvier de l'année),
celui de la nymphose de la Pyrale. Ainsi, les observations ont permis
d'établir que la ponte de la Pyrale commence environ 120 ° j
(base 10) après le début de la nymphose. Ceci permet donc de
programmer les lâchers de trichogrammes une dizaine de jours à
l'avance.
Les informations de chrysalidation proviennent notamment des services
régionaux de la Protection des végétaux, qui disposent
dans de nombreuses régions maïsicoles, de "cages de Pyrales "où
sont entreposées à l'automne des cannes de maïs
infestées. A partir du mois de mai, des dissections permettent de
suivre l'évolution de la chrysalidation du ravageur et de déclencher
le réveil de diapause des trichograrnmes.
B. La stratégie d'utilisation des trichogrammes au champ
L'efficacité du traitement trichogramme provient d'abord de l'action
parasitaire des insectes lâchés et ensuite de celle des
générations-filles issues des pontes de Pyrale parasitées.
Les lâchers doivent avoir lieu dès les toutes premières
pontes et il est nécessaire d'assurer un nombre de parasitoïdes
suffisant pendant toute la durée de ponte de 1a Pyrale.
La durée totale du développement de T. brassicae est
de 15 jours à 20° C,ce qui représente une somme thermique
de 150°j (base 10). Des simulations ont été
réalisées à partir de courbes de ponte connues et des
enregistrements de températures, pour différentes régions
et sur plusieurs années. Elles ont montré qu'il suffisait d'assurer
la présence de trichogrammes pendant une durée, en terme de
somme thermique, d'environ 150 à 200° j pour obtenir la couverture
complète du vol grâce aux générations filles (Kabiri
et al., 1990). Une vague de trichogramrnes lâchés ayant
une durée estimée d'activité d'environ 50° j (soit
en moyenne 1 semaine), il devenait théoriquement possible de
réaliser des traitements efficaces avec seulement 3 vagues de
parasitoïdes, à condition que la 1ère vague
du traitement émerge en début de ponte du ravageur.
Grâce à la méthode de prévision basée sur
le suivi de nymphose, qui autorise un très bon synchronisme, il devenait
possible d'expérimenter des réductions du nombre de vagues
du traitement. L'évolution de la technique s'est faite progressivement,
en s'appuyant sur des résultats d'essais au champ et au fur et à
mesure que la connaissance de la Pyrale dans les différentes régions
d'utilisation s'amélioraient. Ainsi la technique est passée
de 3 lâchers et 6 vagues d'émergence à seulement un
lâcher et 3 vagues d'émergence (tableau I).
Les premiers essais de lâchers unique ont eu lieu en 1994 et se sont
poursuivis sur 3 années avant de passer à la phase commerciale
en 1997 contre la première génération de la Pyrale.
Le lâcher unique comprend 3 vagues d'émergence de trichogrammes
: les "immédiats" (émergence environ 2 jours après le
lâcher), les "retards" (émergence environ 1 semaine après
le lâcher) et les "super-retards" (émergence 15 jours après
le lâcher). La couverture apportée par ces 3 vagues est de l'ordre
de 3 semaines, le relais étant pris par les générations
filles.
Tableau I : Principales étapes de simplification de
la technique d'utilisation des trichogrammes contre la Pyrale du maïs
(1ère génération)
| Mise en oeuvre au niveau : | ||
| Distributeur | Agriculteur | |
| 1 987 |
6 livraisons Réveil des trichogrammes |
600 capsules/ha, épandage en 3 lâchers capsules épandues au sol |
| 1 992 |
4 livraisons Réveil des trichogrammes |
600 capsules/ha, épandage en 2 lâchers Capsules épandues au sol ou sur plantes en fonction de leur hauteur |
| 1 996 |
2 livraisons |
300 capsules/ha, épandage en 2 lâchers Capsules sur plantes |
| 1 997 |
1 livraison |
300 capsules/ha, épandage en 1 lâcher Capsules en " diffuseurs " accrochées aux plantes, 33 pts/ha |
C. La pratique d'épandage des trichogrammes.
Le développement de la technique à lâcher unique est
liée aux progrès réalisés dans la prévision
du vol de la Pyrale et à l'augmentation de la couverture apportée
par le lâcher. En effet, à l'origine, les capsules ont
été conçues pour protéger les trichogrammes
jusqu'à une dizaine de jours avant leur émergence, ce qui
était suffisant pour les stratégies antérieures utilisant
2 vagues par lâcher. Avec le nouveau système, la
3ème vague doit être protégée au moins
15 jours, voire plus en cas de températures basses.
Pour résoudre ce problème, nous avons été
amenés à placer les capsules dans des "diffuseurs" en carton
, qui sont accrochés aux plantes, et permettent de protéger
parfaitement des risques liées aux fortes chaleur du sol et aux fortes
humidités.
Par ailleurs, des essais sur la dispersion des trichogramrnes au champ nous
ont montré qu'il était possible de réduire le nombre
de points de lâcher de 100 à 33 par hectare sans qu'il y ait
baisse de l'efficacité parasitaire (Kabiri et al., 1990).
Pour le lâcher unique, afin de diminuer le temps d'épandage,
les capsules sont réparties en seulement 33 points par hectare, avec
un diffusent par point, contenant les 3 types de capsules correspondant aux
3 vagues d'émergence.
Cette technique permet de réaliser un lâcher dans un minimum
de temps (environ 3 ha à l'heure) tout en assurant une protection
très efficace des 3 vagues de parasitoïdes quelles que soient
les conditions de végétation et la climatologie.
Des essais ont été réalisés sur plusieurs
années afin de vérifier l'efficacité parasitaire des
trichogrammes, utilisées en lâcher unique. Pour chaque
expérimentation, 5 parcelles de maïs sont choisies (surface minimum
1 hectare) dans une même région et les pontes de Pyrale sont
dénombrées sur 100 plantes par parcelle, chaque semaine, pendant
toute la durée de ponte. Chaque ponte trouvée est
repérée et son devenir suivi, de manière à
connaître la courbe de ponte, le total des pontes déposées
et le pourcentage de pontes parasitées par les trichograrnmes.
Les résultats sont exposés sur la figure 1. Dans tous les essais,
le parasitisme a été très satisfaisants, et au moins
au même niveau que les méthodes à 2 ou 3 lâchers.
Figure 1 : Lâcher unique de trichogrammes : efficacité parasitaire sur pontes
Par ailleurs, des comptages de dégâts de Pyrale effectués peu avant la récolte, dans des champs traités et des champs témoins non traités, nous ont permis de vérifier le niveau des efficacités larvicides pour les différentes techniques employées. Ces comptages consistent à disséquer 50 pieds/parcelle sur au moins 5 parcelles du même traitement, et à comptabiliser le nombre de larves de Pyrale (figure 2).
Figure 2 : Efficacité larvicide des traitements trichogrammes
Là aussi, les résultats sont au même niveau, quelle que soit la technique utilisée. L'efficacité et la régularité des traitements ont été très satisfaisants.
L'avantage le plus important se situe bien sûr au niveau de
l'utilisateur qui n'a désormais plus qu'une seule intervention à
faire, et à un moment où le maïs est encore bas et ne
gène pas le passage à pied dans la parcelle.
De même, la logistique est aussi simplifiée puisqu'il n'y a
plus qu'une seule livraison aux distributeurs, d'un produit prêt à
l'emploi.
Dans sa biofabrique, BIOTOP réalise la réactivation des 3 vagues
de trichogrammes par des sorties décalées des insectes
conservés en diapause. Grâce à des salles climatisées
à différentes températures, il est possible de
réactiver plus ou moins vite les vagues d'un lâcher de manière
à suivre la climatologie réelle au terrain et obtenir un
synchronisme parfait avec l'arrivée de la Pyrale, et ce , en fonction
des différentes régions.
Enfin, un avantage important apporté par le lâcher unique est
l'adaptation de la vitesse d'émergence des vagues à l'amplitude
du vol du ravageur, ce qui garantit une meilleure fiabilité. En effet,
la 2ème et la 3ème vague du traitement
doivent finir une partie de leur développement dans les conditions
du terrain, qui agissent aussi sur le vol du ravageur. Si les températures
sont élevées, le vol de la Pyrale sera plus intense et les
vagues d'émergences des trichogrammes se succèderont elles
aussi rapidement. Au contraire, si on a une période fraîche,
par exemple un épisode pluvieux, le vol de la Pyrale sera ralenti,
et les vagues de parasitoïdes émergeront avec un étalement
plus important.
L'évolution importante des surfaces de maïs
protégés par les trichogrammes en France a été
rendue possible par les simplifications apportées à la technique,
et qui ont aussi contribué à la baisse de son coût.
Le lâcher unique s'est montré aussi performant et fiable que
les méthodes précédentes ou les traitements conventionnels,
et il représente l'aboutissement d'une technique, qui depuis sa mise
sur le marché, n'a cessé d'évoluer.
Les agriculteurs français disposent désormais d'un moyen altematif
de lutte contre la Pyrale du maïs, pratique, efficace, et qui répond
aux soucis de la protection de l'environnement aussi bien qu'à ceux
des consommateurs.
Les recherches menées dans ce cadre vont également permettre
très prochainement de proposer une technique à lâcher
unique dans la lutte contre la 2ème génération
de la Pyrale du maïs dans le Sud.
Hawlitzky N., 1986. Etude de la biologique de la Pyrale du
maïs , Ostrinia nubilalis Hbn. (Lep. Pyralidae) en région
parisienne pendant 4 années et recherche d'éléments
prévisionnels du début de ponte. Acta oecol., Oecol,
appli., 7, 47-68.
Kabiri F., Frandon J., Voegele J., Hawlitzky N., Stengel M., 1990.
Stratégie évolutive des lâchers inondatifs de
Trichogramma brassicae Bezd. (Hym. Trichogrammatidae) contre la Pyrale
du maïs Ostrinia nubilalis Hbn. (Lep., Pyralidae). ANPP,
2e conférence internationale sur les ravageurs en
agriculture, Versailles, 4, 5, 6 déc 1990, volume 3, 1225 -
1232.
Stengel M., 1982. Essai de mise au point de la prévision des
dégâts pour la lutte contre la Pyrale du maïs Ostrinia
nubilalis Hbn. en Alsace (Est de la France). Entomophaga, 27;
n° HS, 105-114.
[R]
Résumé :
La lutte biologique contre la Pyrale du maïs avec les trichogrammes,
fruit d'une étroite collaboration entre la société BIOTOP
et l'INRA, a connu une extension importante en France où elle a
été appliquée sur plus de 50 000 ha en 1998. Cette
réussite en grande culture n'a été possible qu'aux prix
d'importants efforts de recherche concernant la production de masse des
auxiliaires, la logistique, la prévision du vol du ravageur et la
technique de lâcher. La principale amélioration a été
la mise au point d'un lâcher unique des parasitoïdes avec une
logistique simplifiée en maintenant un niveau élevé
d'efficacité et de fiabilité. L'évolution technique
ainsi que les résultats obtenus au champ sont présentés.
Mots-clés : Lutte Biologique -trichogrammes - Pyrale du maïs
- Méthode de lâcher efficacité
[R] Summary :
Biological control against the european corn borer with trichogramma.
Technical improvments for large scale application.
Biological control against european corn borer with trichogramma, a program
developped by BIOTOP and INRA, had an important increasing in France where
it was applyed on more than 50.000 ha in 1998. This success in open fields
is due to a large research program on mass production, logistic, pest forecasting
and release method. The mean improvment was to set up a single release method
for parasitoïds with a simple logistic and a high level of efficiency
and reliability. The technical evolution and field results are described.
Key - words : Biological control - trichogramma - European com borer - Release
method - Efficiency .