par
Yvan Gautronneau
ISARA, 31, place Bellecour, 69288 Lyon cedex
02.
1. Le contexte et les enjeux
2. Les freins à la conversion
3. Quelques pistes de réflexion
Références
bibliographiques
L'agriculture biologique existe en France depuis le début des années soixante. Bien qu'elle soit pratiquée par un petit nombre d'agriculteurs, elle a toujours pris une place importante dans les débats concernant l'agriculture et suscité des prises de position très contrastées. Pour ses protagonistes, elle constitue une voie d'avenir et une alternative crédible à l'agriculture productiviste. Son image est très positive dans la population, de plus en plus de consommateurs achètent ses produits et c'est un rare secteur en expansion. Dans les milieux de la recherche agronomique, elle continue à irriter la majorité des agronomes en se présentant comme la solution à certaines questions fondamentales (absence de résidus chimiques, réduction du risque de contamination du milieu naturel, meilleur contrôle des surproductions par un rapport unité produite/unité de main d'uvre moins important, préservation de l'espace). Les pragmatiques la considèrent comme une niche économique en pleine expansion et/ou comme un laboratoire d'idées et de pratiques agricoles innovantes (Gautronneau et al., 1981). Chez les agriculteurs, elle fait encore le plus souvent sourire ou suscite la curiosité. Après avoir rappelé quelques éléments du contexte, nous examinerons dans cette note la réalité du terrain et les raisons des difficultés rencontrées par les agriculteurs qui souhaiteraient se convertir à l'agriculture biologique, en ciblant notre analyse sur le cas de la production céréalière.
[R] 1. Le contexte et les enjeux
Les évolutions de la Politique agricole commune et la prise de conscience
des enjeux environnementaux contribuent à créer un contexte
favorable à la reconnaissance et au développement de nouveaux
modes de production et, en particulier, de l'agriculture biologique. Dans
un tel climat, le monde agricole est appelé à des modifications
profondes dans sa façon de produire et, dans certaines régions,
particulièrement dans les zones agricoles moins compétitives
sur le plan du marché mondial, il y a là de nouvelles perspectives.
En Rhône-Alpes par exemple, certains territoires (le Diois, le
Trièves...) commencent à s'orienter vers ces modes de production
en lien avec de nouvelles dynamiques locales. En effet, le développement
et la valorisation de ces productions constituent une alternative tant sous
l'angle de la diversification de produits que de la recherche de qualités
spécifiques.
L'intérêt de plus en plus marqué des consommateurs pour
les produits associés à une notion de qualité et, tout
spécialement, pour ceux issus de l'agriculture biologique, conduit
à un maintien des prix à la consommation à un niveau
élevé (Sylvander, 1993) ; ce qui génère des prix
élevés à la production et donc attractifs pour de nombreux
agriculteurs. Par ailleurs, l'offre de produits " biologiques " augmente
régulièrement par le développement de supérettes
spécialisées ou de linéaires dans les grandes et moyennes
surfaces (GMS), induisant par conséquent une augmentation potentielle
de la consommation. Le succès commercial de la " boule bio " lancée
par Carrrefour ou l'apparition de grands groupes agroalimentaires sur cette
filière sont des révélateurs qui démontrent l'attrait
de l'agriculture biologique pour les consommateurs. La demande croît
de jour en jour et cela à l'échelle de l'Europe, et on peut
donc dire que l'agriculture biologique devrait se développer (Legrand,
1996).
Mais, du côté de l'offre, qu'en est-il ? S'agissant de la
filière céréales et oléagineux, la production
française est évaluée à 45 000 t pour 1995 et
se trouve en situation déficitaire tant vis-à-vis du marché
intérieur qu'à l'exportation. En Rhône-Alpes, par exemple,
la production de céréales est estimée à 2 500
tonnes, produites par une centaine d'agriculteurs, alors que les opérateurs
économiques (Cereal, Markal, Favrichon et Vignon, Couturier, etc.)
" traitent " environ 12 000 t ; et la " région est ressentie comme
étant un marché très porteur ", en particulier pour
les céréales panifiables (Chambre régionale d'Agriculture,
1995). Ces sociétés s'approvisionnent sur le marché
français en priorité mais de plus en plus, face au manque de
production, ils ont recours à l'importation. Le paradoxe, c'est que
la France qui était lors de la décennie précédente
le principal pays exportateur de céréales issues de l'agriculture
biologique devient progressivement un pays importateur. Le problème
principal en agriculture biologique devient alors le manque de production,
même si , ici ou là, on peut observer des excédents
conjoncturels et beaucoup plus liés à l'absence de filière
de commercialisation bien organisée.
Concernant les prix payés aux producteurs, ils sont très
intéressants (de l'ordre du simple au double pour les
céréales). Et même si les rendements sont très
inférieurs à niveau d'intensification équivalent (de
moitié environ), les charges sont plus faibles (en relation avec la
suppression des pesticides) ; les marges brutes par hectare de
céréales sont supérieures. Dans le contexte des
exploitations céréalières de Rhône-Alpes par exemple,
les changements induits à l'échelle de l'exploitation agricole
par la conversion à l'agriculture biologique (augmentation du travail,
nouveaux investissements, etc.) aboutissent à des revenus
équivalents ou supérieurs pour les agrobiologistes (Gautronneau
et al., 1997). Des résultats économiques équivalents
sont observés dans différentes régions depuis la
réforme de la Politique agricole commune (PAC) (réseau ITAB,
réseau Franciade mis en place par Dominique Antoine). Alors, la question
est : pourquoi les agriculteurs (en particulier les céréaliers
des secteurs faiblement intensifiés) ne se précipitent-ils
pas vers la conversion à l'agriculture biologique ?
[R] 2. Les freins à la conversion
Tableau I. Essai d'appréciation des facteurs influençant la conversion à l'agriculture biologique en France
| Facteurs (1) | Appréciation | Commentaires |
| Climat de confiance | 0 à + | contexte ni hostile ni favorable : |
| Politiques | - | aides à la conversion peu incitatives |
| Marchés | ++ | marché très porteur |
| Médias | ++ | presse agricole très positive |
| Avertissements | -- | références techniques très insuffisantes |
| Autres facteurs | ||
| Autres exploitants | - | agrobiologistes dispersés (quelques uns/canton) |
| Organismes de certification | ++ | contrôles réels et crédibles par des organismes indépendants (protection des marchés) |
| Agriculteurs biologiques et organisations | -- | organisations encore très nombreuses et dispersées = marginalisation |
| Organismes de financement | - | secteur bancaire encore souvent très frileux |
| Viabilité de l'agriculture biologique | - | résultats économiques très intéressants mais souvent liés à beaucoup de travail et forte variabilité interannuelle des résultats |
Si l'on analyse l'évolution récente de l'agriculture biologique
en Europe, on observe des différences importantes selon les pays et
on peut chercher à les expliquer (Lampkin, 1996). Au total dans l'Union
européenne, la surface exploitée en agriculture biologique
a été multipliée par 10 entre 1986 (0,12 million d'ha)
et 1996 (1,2 million d'ha), soit une croissance annuelle d'environ 25%. Dans
la même période le nombre d'exploitations agricoles est passé
de 7 000 à 50 000. Cette progression spectaculaire a surtout
concerné l'Autriche (18 000, soit plus de 7% des exploitations agricoles),
la Suède, la Finlande, le Danemark, l'Italie et l'Allemagne. En France
et en Grande Bretagne les effectifs restent globalement stables (respectivement
3 700 et 820). La France est passé en 3 ans (de 1993 à 1996)
du premier rang au 12e rang des pays européens (incluant la Suisse).
Nous sommes très loin de la prévision des pionniers de
l'agriculture biologique qui s'attendaient à un développement
considérable " suivant la même courbe que de nombreux
phénomènes biologiques " (Monzies, 1982).
Nik Lampkin (intervenant à l'ISARA en décembre 1996 dans le
cadre du module " Organic farming in Europe ") a proposé la grille
d'analyse suivante pour expliquer les différences de développement.
On considère ici que la conversion à l'agriculture biologique
constitue un risque à prendre pour l'agriculteur et qu'il faut qu'un
certain nombre de facteurs soient réunis pour faciliter sa décision.
Il propose deux groupes de facteurs : un premier groupe (de 4) concerne le
climat de confiance qui entoure cette forme d'agriculture
(confidence), un deuxième (de 5) concerne plus les conditions
concrètes de la conversion. Et nous avons ensemble essayé de
l'appliquer au cas de la France (tab. I, ci-dessous).
Comme on le voit, malgré un contexte plutôt favorable au
développement de l'agriculture biologique en France, de nombreux facteurs
expliquent les difficultés de la conversion. Bien entendu les
appréciations ci-dessous sont très discutables et à
l'échelle locale on peut trouver des contextes beaucoup plus favorables
et des conditions entourant le processus de conversion beaucoup plus positives.
Mais globalement, l'analyse permet d'expliquer assez bien pourquoi l'agriculture
biologique ne se développe pas au niveau de la production.
Et lorsqu'on l'applique à l'Autiche, à l'Allemagne ou à
la Grande Bretagne on comprend également la diversité des
situations dans ces pays. Par exemple en Autriche, il y a une volonté
gouvernementale claire de développer l'agriculture biologique qui
se traduit par un objectif affiché (10% de la production) et des moyens
correspondants dont des primes attractives : 335 ECU/ha/an en
céréales (151 pour la France, 82 pour la Grande Bretagne).
En production céréalière, s'ajoutent des obstacles
supplémentaires d'ordre technique et le développement de la
production de blé " biologique " se heurte en particulier à
la difficulté d'obtenir une production régulière et
de qualité technologique satisfaisante. Cette régularité
et cette qualité sont tributaires de divers facteurs dont les deux
principaux sont le contrôle des adventices et la nutrition azotée
de la plante, elle-même sous la dépendance du fonctionnement
biologique du sol fortement influencé par les conditions
pédo-climatiques et par les conditions de culture (David, 1996 ; Promayon
et David, 1996). Ainsi pour l'agriculteur apparaît une nouvelle contrainte
de taille : la gestion du risque technique. En agriculture conventionnelle,
depuis des décennies, on cherche à réduire ce risque
et les agriculteurs aujourd'hui se sont habitués à une relative
stabilité des rendements et de leur revenu (les aléas climatiques
ou économiques sont très généralement gommés
à l'échelle de l'exploitation). Et l'agriculture biologique
apparaît aux yeux de l'agriculteur conventionnel comme une agriculture
à risque et donc à contre-courant.
De plus, il ne faut pas oublier que le développement de cette production
nécessite la conversion d'agriculteurs céréaliers
(même si l'installation de jeunes agriculteurs a été
jusqu'à maintenant la principale voie de développement en
agriculture biologique), dont beaucoup ne souhaitent pas réintroduire
un élevage pour la production de compost (comme il est conseillé
en agriculture biologique). Ce qui pose des questions spécifiques
en matière de références et de recherche sachant que
les travaux scientifiques portant sur ces questions sont très peu
nombreux (Jolivet, 1991). Il existe quelques programmes de recherche s'y
intéressant dans quelques régions (Bretagne,
Midi-Pyrénées, Centre, Rhône-Alpes), les conclusions
sont pour l'instant réduites et nécessitent une transposition
à l'échelle locale, et les spécificités des
systèmes de production sans élevage sont peu prises en
compte (2) .
En résumé, pour un agriculteur conventionnel qui souhaite se
convertir à l'agriculture biologique, la notion de risque prend un
sens accru :
- risque technique : beaucoup de problèmes à résoudre
avec peu de références fiables et un appareil d'encadrement
technique insuffisant ;
- risque économique : compte tenu des aléas climatiques (on
est plus tributaire de la nature) et économiques (les opérateurs
économiques sont éloignés et pas toujours fiables).
Cela nécessite d'adopter de nouveaux modes de gestion où le
facteur temps devient essentiel ;
- risque social : la dispersion des agrobiologistes sur le terrain et les
choix techniques radicaux qu'impose la conversion conduisent à un
certain isolement. Même si cette marginalisation correspond souvent
à un choix personnel (de contestation de la société,
ou de recherche de solutions alternatives) chez de nombreux agrobiologistes,
elle constitue un obstacle redoutable pour de nombreux agriculteurs.
[R] 3. Quelques pistes de réflexion
Face à cette situation paradoxale d'une agriculture très attractive
aujourd'hui mais qui n'arrive pas à convaincre suffisamment
d'agriculteurs, il est urgent d'agir pour y remédier. Les agrobiologistes
français ont une longue expérience, technique en particulier,
qui est insuffisamment valorisée pour le développement de leur
propre filière et qui est très utile pour tous ceux qui souhaitent
travailler à une agriculture durable ou à une agriculture
écologique.
Si l'on revient à la grille d'analyse présentée plus
haut, on peut dans un premier temps recenser les facteurs influençant
la conversion jugés négatifs et rechercher des améliorations.
Cela concerne :
- la politique agricole : définir et annoncer des objectifs clairs
et ambitieux et se donner les moyens de les atteindre ;
- l'appareil d'encadrement technique : un changement technique nécessite
un accompagnement technique important (Bonny, 1995) et un changement de paradigme
technico-économique (Lacroix et Mollard, 1995) ;
- les organisations professionnelles d'agrobiologistes : elles ne sont
manifestement pas suffisamment attractives pour beaucoup d'agriculteurs
conventionnels et doivent s'interroger sur leur réelle volonté
d'intégration d'agriculteurs nouveaux ;
- le secteur bancaire : une meilleure connaissance des réalités
économiques de l'agriculture biologique semble indispensable.
Mais ce qui semble encore plus essentiel, c'est que l'agriculture biologique
apparaisse viable aux yeux des agriculteurs. Il faut à cet égard
mettre en avant les agrobiologistes dynamiques et bien intégrés
dans leur milieu environnant, qui surtout obtiennent un revenu de leur
exploitation à hauteur des aspirations des candidats à la
conversion. On pourrait par exemple constituer des réseaux de fermes
à références où les agriculteurs conventionnels
pourraient à la fois mesurer les difficultés rencontrées
et se rassurer sur leur capacité à les
résoudre (3) .
Si l'on n'arrive pas très rapidement à surmonter ces
difficultés, la demande croissante en produits biologiques va conduire
à un accroissement des importations (les pays de l'Europe de l'Est
s'y préparent) ou nécessitera un renforcement des moyens de
contrôle pour éviter la fraude.
Sur le plan de la recherche, les questions posées devraient interpeller
tous ceux qui s'intéressent à la recherche-action ou à
" l'agronomie de terrain " et aux démarches holistiques (la
complexité fait partie de l'agriculture biologique). Plusieurs
équipes pluridisciplinaires incluant des chercheurs de l'INRA y
travaillent actuellement, mais l'ampleur des questions posées et l'urgence
à les résoudre nécessiteraient un renforcement significatif
de ces équipes à l'image de ce qu'a décidé par
exemple le ministère de l'Agriculture danois pour son centre de Fouloum
(centre de recherche en grande partie réorienté sur cette
problématique). Ces travaux sont d'autant plus intéressants
qu'ils sont doublement " rentables " : ils contribuent à résoudre
les problèmes soulevés par la pratique de l'agriculture biologique
en utilisant des outils et méthodes élaborées ailleurs
et qu'ils permettent de valider dans un nouveau contexte et ils conduisent
à forger de nouveaux outils très utiles à tous ceux
qui travaillent sur les alternatives à l'agriculture productiviste
du type agriculture durable ou encore agriculture écologique.
Enseignant-chercheur en Agronomie à l'Institut supérieur d'agriculture Rhône-Alpes (ISARA), l'Auteur est un observateur attentif de l'agriculture biologique depuis plus de 25 ans . Depuis 1992, il a " monté " plusieurs programmes de recherche où l'agriculture biologique est le terrain d'application de démarches agronomiques et pluridisciplinaires (financements Union européenne et Région Rhône-Alpes). Il travaille actuellement sur un projet de laboratoire de recherches interdisciplinaires en agro-écologie.
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