1. Des zones à enjeux environnementaux
majeurs
2. Une agriculture écologique pour ces ZEEM
3. Agriculture écologique et agriculture
durable
En conclusion
" Si la mission assignée à l'agriculture - produire plus au
meilleur coût - a bénéficié à l'ensemble
de la société, il en est résulté des incidences
défavorables pour l'environnement. Non sans mal, tout le monde s'accorde
aujourd'hui à reconnaître le caractère polluant de
l'agriculture intensive telle qu'elle est pratiquée : pollution des
eaux par les nitrates, les phosphates et les produits phytosanitaires,
fragilisation de certains terrains ou encore perte d'une diversité
biologique, pour ne citer que les principaux dommages " (Sebillotte,
1996) (1) .
Ces dernières années, l'agriculture a dû faire face à
une demande sociale croissante en ce qui concerne la prise en compte des
interactions agriculture-environnement. Différentes adaptations se
sont développées se référant aux concepts de
: " production intégrée ", " agriculture
raisonnée (2) " ou plus récemment
" agriculture durable ". Des programmes de développement agricole
ambitieux ont été mis en place pour répondre à
cette problématique telle que l'opération Fertimieux. On
en connaît aujourd'hui les résultats à travers diverses
évaluations d'où il ressort que, certes " les choses avancent
de manière concrète " (les agriculteurs volontaires de ces
opérations ont quelque peu modifié leurs pratiques et réduit
leurs apports azotés), mais l'impact bénéfique sur la
qualité de l'eau est bien souvent très modeste. Consciente
de cela, la profession agricole s'organise autant que faire se peut en utilisant
au mieux les mesures agri-environnementales et, localement - par exemple
en Isère - elle va jusqu'à négocier des " chartes de
l'eau " avec les gestionnaires de l'eau où les agriculteurs s'engagent
à modifier leurs pratiques de fertilisation azotée.
Par ailleurs, l'agriculture biologique se développe compte tenu de
la demande croissante du marché. Mais si ses pratiques sont
généralement considérées comme positives pour
l'environnement, cette forme d'agriculture est beaucoup trop confidentielle
et surtout dispersée sur le territoire pour le moment pour prétendre
résoudre rapidement et efficacement les problèmes posés.
D'autre part, les difficultés techniques qu'elle continue de rencontrer
la rendent souvent peu attractive pour une majorité
d'agriculteurs (3) .
Il faut donc dès à présent réfléchir à
des programmes complémentaires et susceptibles de répondre
plus vite aux questions posées (au moins localement). Sinon, il
apparaît que dans bien des secteurs nous ne serons pas aux rendez-vous
fixés, par exemple dans le cas de la Directive nitrates.
[R] 1. Des zones à enjeux environnementaux majeurs
Il nous semble que certains territoires nécessitent, du point de vue
de la problématique agriculture-environnement, un " traitement "
particulier parce qu'il y a urgence à trouver des solutions efficaces
et que bien souvent il y a incompatibilité avec une agriculture intensive.
C'est le cas, par exemple, des zones de captage des eaux pour l'alimentation
en eau potable où les nitrates et les résidus de pesticides
dépassent largement les normes admises et où l'on n'a pas de
solutions curatives ou de remplacement. C'est aussi le cas de territoires
où vivent des espèces (végétales ou animales)
particulièrement rares que la collectivité juge nécessaire
de protéger et où cette même collectivité
considère que l'agriculture doit également trouver sa place
pour des raisons économiques ou même écologiques (certaines
pratiques agricoles étant considérées comme compatibles,
voire bénéfiques, au maintien de ces espèces rares).
Dans ces zones, où l'on a décidé de maintenir une
agriculture (on pourrait à l'opposé en faire une réserve
naturelle d'où l'agriculture est exclue, cf les mesures de
retrait à long terme), on va chercher à concilier agriculture
et écologie, non pas dans une relation conflictuelle, mais dans une
démarche nouvelle de recherche de compromis faisant appel à
la fois à l'ingénierie agronomique et à l'ingénierie
écologique. Bien entendu, la fonction productive de l'agriculture
perd ici de son hégémonie (qui lui est coutumière pour
des raisons économiques) au profit de sa fonction écologique
(qui doit être alors rémunérée d'une manière
ou d'une autre) (4) .
Nous proposons d'appeler ces zones particulières : zones à
enjeux environnementaux majeurs (5)
(ZEEM). Leurs limites géographiques sont définies
par des caractéristiques hydrogéologiques et/ou d'habitat des
espèces à protéger. Et l'intérêt collectif
s'y exerce à travers des collectivités locales ou territoriales
intégrant les divers acteurs concernés. A cette échelle
locale, il nous semble possible d'envisager des collaborations concrètes
conduisant à l'élaboration et la mise en uvre d'une
agriculture écologique (6) . Ces
zones peuvent constituer des terrains de recherche tout à fait
intéressants au sens de recherches interdisciplinaires pour
l'environnement et le développement (Pavé,
1997) (7) .
[R] 2. Une agriculture écologique pour ces ZEEM
Sur ces territoires, l'agriculture doit avoir comme préoccupation
première de gérer ses effets sur l'environnement de telle sorte
que les enjeux environnementaux préalablement inventoriés soient
réellement pris en compte par des pratiques agricoles adaptées.
C'est seulement dans un deuxième temps que l'on se préoccupera
de sa rentabilité et que l'on recherchera des solutions pour compenser
le manque à gagner quasi inéluctable à sa mise en
pratique.
Cela suppose que l'on soit capable avec les écologues de définir,
à l'échelle locale, des pratiques agricoles adaptées
à ces enjeux environnementaux (8) .
Compte tenu des évolutions récentes dans
les milieux de l'écologie, tant sur le plan scientifique que social
(et qui ont donné naissance au concept d'ingénierie
écologique), cela nous semble aujourd'hui possible en mettant en
uvre une démarche pluridisciplinaire associant agronomes et
écologues et conduisant à l'élaboration de cahiers des
charges spécifiques à la zone concernée
(9) . Ces cahiers des charges définissant les pratiques
agricoles recommandées seront forcément évolutifs (et
régulièrement renégociés) pour prendre en compte
l'amélioration des connaissances (écologiques et agronomiques)
et l'évolution des questions environnementales à traiter.
Ces pratiques s'inspireront tout naturellement des pratiques déjà
connues de l'agriculture biologique, mais pourront s'en éloigner pour
les raisons suivantes. L'agriculture biologique a bien comme objectif de
mettre en uvre une agriculture " respectueuse de l'environnement "
mais elle s'adresse à des consommateurs qui rejettent, d'une manière
souvent très radicale pour des questions de santé humaine
(10) , l'utilisation de produits chimiques
(notamment ceux issus de la chimie de synthèse). Elle exclut donc
a priori l'utilisation des produits phytosanitaires utilisés
en agriculture conventionnelle. L'agriculture écologique ne les exclurait
qu'a posteriori en fonction de leur impact sur l'environnement, et
les tolérerait devant l'absence de solutions alternatives efficaces.
Ce serait aux écologues d'en définir le bien-fondé mais
très vraisemblablement nous serons très souvent très
proches du " zéro pesticide " afin d'éviter une contamination
des eaux souterraines ou superficielles (qui devront être tout
naturellement protégées dans ces ZEEM).
D'autre part, l'agriculture biologique est réglementairement définie
par une liste de pratiques à mettre en uvre -
considérées a priori comme favorables à
l'environnement (11) - et donc seulement
par une obligation de moyens. Elle se rémunère sur le prix
supérieur qu'accepte de payer le consommateur et que lui autorise
la réglementation. L'agriculture écologique dans les ZEEM doit
prendre en compte une obligation de moyens et de résultats. Cela suppose
qu'on élabore des outils d'évaluation fiables et reconnus par
les parties prenantes (12) et dans cette
mesure elle pourrait, en fonction de ses résultats percevoir une
rémunération complémentaire destinée au moins
à compenser le manque à gagner (cette rémunération
étant liée à une réelle intégration de
la fonction écologique de l'agriculture, non prise en compte par
ailleurs). Les agriculteurs biologiques qui accepteraient une évaluation
de leurs résultats quant à l'impact de leurs pratiques sur
l'environnement pourraient bien entendu être les premiers
bénéficiaires du dispositif.
Dans les ZEEM, pour des raisons d'efficacité et d'enjeux, on suppose
une mise en uvre exhaustive de cette agriculture écologique
sur l'ensemble du territoire concerné en faisant l'hypothèse
que les enjeux sont tels que la collectivité puisse se donner les
moyens juridiques et économiques correspondants.
[R] 3. Agriculture écologique et agriculture durable
Aujourd'hui, quand on parle de concilier agriculture et écologie,
on pense tout de suite à agriculture durable, c'est-à-dire
à une agriculture écologiquement saine, économiquement
viable, socialement juste et humaine. Ce concept d'origine anglo-saxonne
(sustainable agriculture) a été largement adopté
en Europe et en France, jusqu'aux partis politiques de la mouvance
écologique qui en ont fait leur cheval de bataille pour les questions
agricoles (d'ailleurs, qui pourrait affirmer une opinion contraire ?). Mais
les difficultés commencent lorsque l'on cherche à le traduire
concrètement (13) , et les
réelles divergences apparaissent alors entre ceux qui y voient une
remise en cause radicale de l'agriculture intensive et ceux qui, au contraire,
y voient une tentative de conciliation entre agronomie et écologie
tout en ne mettant pas en cause le contexte économique actuel. Selon
l'OCDE, une agriculture durable comporte quatre éléments :
- un système de production viable au plan économique en son
état actuel ;
- la préservation et la valorisation des ressources naturelles de
base de l'exploitation agricole ;
- la préservation ou la valorisation d'autres écosystèmes
affectés par les activités agricoles ;
- la création d'un cadre naturel agréable et de qualités
esthétiques.
Nous ne sommes pas très loin de la proposition faite dès 1977
par Jacques Poly, directeur scientifique de l'INRA, d'une " agriculture plus
économe et plus autonome ".
Mais comme le souligne Sylvie Bonny, " si les possibilités techniques
d'une agriculture plus écologique et durable existent (quoique beaucoup
soit encore à faire et à rechercher en ce domaine), encore
faut-il que les agriculteurs les mettent en uvre... Mais les obstacles
sont nombreux : stratégies de maintien de leurs marchés par
les fir-mes de l'agrofourniture et les vendeurs d'intrants, lenteur des
évolutions ré-glementaires, incitations économiques
souvent in-suffisantes, difficultés tech-niques, poids culturel du
modèle productiviste, ré-action défensive d'une par-tie
de la profession agri-cole, risques dus à certaines applications des
biotech-nologies et au réduction-nisme scientifique (qui peut
empêcher une vision holistique particulièrement nécessaire
en ce domaine), etc. ". Et elle conclut : " Pour qu'un tel modèle
contribuant à une agricul-ture plus durable puisse se mettre en place,
il faudrait que se noue un nouveau contrat entre les agriculteurs et la
société en fonction de nouveaux objectifs attribués
à ce secteur : cela sera sans doute d'une mise en uvre lente,
contradictoire et difficile ".
Notre proposition d'agriculture écologique pour les ZEEM s'inscrit
complètement dans cette démarche et nous avons choisi de partir
du terrain, là où les conditions nécessaires à
la réussite d'une agriculture écologique sont partiellement
satisfaites et sans aucune prétention à une
généralisation hors de ces territoires tout à fait
particuliers. Ainsi ces ZEEM pourraient, d'une part, constituer des "
laboratoires " en vraie grandeur et, d'autre part, valoriser des techniques
conformes à une agriculture durable mais expérimentées
d'une manière dispersée. On pourrait également mettre
en uvre un suivi fin et précis des mesures agri-environnementales
mises en place sur la zone.
Cette agriculture écologique se réfère à plusieurs
concepts connus agriculture biologique, agriculture durable, production
intégrée, ecofarm, etc.), elle se définit à
l'échelle locale dans une concertation impliquant de nombreux acteurs
qui ont accepté comme double postulat : les impératifs
écologiques (14) sont premiers,
une agriculture compatible avec ces impératifs doit trouver sa place
dans ce territoire pour contribuer à atteindre les objectifs de gestion
du milieu que l'on s'est fixés. Cette forme d'agriculture n'a pas
vocation à être généralisée hors de ces
zones particulières (figure ci-dessus) parce qu'a priori, elle
nécessite d'être aidée financièrement pour la
réelle prise en compte de sa fonction écologique.
[R]
