Le Courrier de l'environnement n°19, mai 1993

de la jachère et des autres solutions

Introduction
1. La jachère et le temps
2. La jachère et l'espace
3. Substituts à la jachère
En conclusion

Références bibliographiques


[R] Introduction

Dans le vaste ensemble de la nouvelle Politique agricole commune (PAC), la jachère est à la fois le point d'innovation et l'un des points centraux. Beaucoup d'interrogations se manifestent, selon différents points de vue : jachère, chance ou risque ?
Nombreux sont ceux pour qui le mot jachère est nouveau dans le vocabulaire courant. De plus, le nouvel usage qui en est fait dans la PAC entraîne plus ou moins un glissement vers le sens suivant : terre entretenue que l'on retire au moins une année de la production agricole classique.
Comme la friche a occupé les esprits depuis une dizaine d'années, on constate fréquemment une confusion avec une nouvelle actualité, la jachère.
Certains points communs expliquent cette confusion.
En premier lieu, dans un cas comme dans l'autre, il s'agit du retrait d'un espace de la production agricole (plus ou moins complet selon les cas). En deuxième lieu, c'est un état transitoire. Ceci est évident pour la jachère, mais est aussi vrai pour la friche ; chaque année, en France, on observe l'apparition de friches nouvelles, mais aussi la disparition de friches, dont 30% retourneraient à la production agricole (Bertin, 1992).
Enfin, même la durée n'est pas un élément absolu de distinction. Selon la loi (Récamier et Girard, 1981), une friche est "un fond susceptible d'une mise en valeur agricole ou pastoral inculte depuis au moins trois ans". En fait, les définitions pour les services statistiques des différents pays sont variées et souvent peu précises. Pour clarifier l'idée, on dira que l'âge d'une friche va de 3 ans à 20-30 ans (elle devient alors lande, garrigue, forêt). La durée d'une jachère va de 1 an à 3 ans, 5 ans, 15 ans... (type "jachère forestière"). Sébillotte (1985) va plus loin : " il n'est plus nécessaire de distinguer, au plan de la définition, jachère cultivée, jachère forestière, ou interculture de courte durée. C'est un état de la parcelle qui remplit divers rôles"
On relève cependant des différences essentielles, dont la première est l'intervention de l'homme. La jachère stricto sensu consiste en une série de labours pour préparer les semis d'automne ; par extension, on dira que la jachère, sensu lato, est une terre mise hors production agricole directe et contrôlée par différents travaux. A l'opposé, la friche est l'abandon d'une terre. Dans le premier cas, on cherche à préparer la terre à une remise en culture productive efficace, dans le deuxième, on laisse "faire la nature" jusqu'à une éventuelle remise en culture. On décide d'une mise en jachère ; on subit plus ou moins la mise en friche. En d'autres termes, la jachère correspond à une "règle" agraire (qui peut changer avec l'évolution des techniques...) et la friche correspond à un dérèglement agraire, à un recul de l'homme face à la pression des forces naturelles. On dépense chaque année pour entretenir une jachère mais la remise en culture productive est quasi gratuite ; on ne dépense rien dans une friche, mais la remise en culture est onéreuse. Enfin, l'aspect d'une jachère est peu différent de celui d'une terre cultivée. A l'opposé, la physionomie de la friche évolue avec le temps vers une végétation grandissante.

[R] 1. La jachère et le temps

La PAC de 1992 traduit bien une politique nouvelle. Une fois le tri effectué entre la part des mesures facilitant la phase de transition pour les agriculteurs et la part (principale) liée aux orientations, on peut mesurer l'ampleur du changement de politique, dont un des leviers majeurs est le "gel des terres" Ce dernier est entré presque en catimini dans les discours et les faits, depuis 1988, où il était optionnel, jusqu'à 1992 où l'attribution des primes compensatoires à la baisse des prix de vente est conditionnée par l'acceptation de geler 15% des surfaces consacrées aux COP (céréales et oléoprotéagineux), rendant ainsi le gel quasi-obligatoire. La cause en est bien connue : face à des excédents générateurs de stocks actuels et futurs, encombrants de nombreuses manières (1), le retrait de la production agricole d'une partie des terres est la solution la plus sûre pour le contrôle de l'offre. Ce procédé s'appuie à l'évidence sur l'exemple des Etats-Unis d'Amérique, où le gel des terres (set aside) est pratiqué depuis longtemps et a démontré son efficacité.
Plusieurs types de gels sont prévus, se différenciant principalement par la durée. La jachère "courte" tournante correspond au retrait d'une récolte annuelle ; sa durée varie de 11 mois dans une succession maïs-blé à 21 mois dans une succession blé-maïs. La jachère "moyenne" vise une durée de 5 ans. La jachère "longue", à durée non vraiment limitative, revêt des formes diverses traduisant un glissement d'objectifs, depuis ce qui pourrait (et devrait) être remis immédiatement en production agricole jusqu'à ce qui pourrait aboutir à un gel définitif (entretien de zones écologiquement sensibles, production de bois de durées diverses...).
Incontestablement, la jachère présente de nombreux avantages. Sur le plan du contrôle de l'offre à court terme, l'effet est immédiat. Au cours du temps, un tel levier est modulable en fonction de la conjoncture pour une régularité des prix. Il doit améliorer l'efficacité économique globale : "un bon usage des jachères permet un crêtage des excédents les plus coûteux" (Blanchet et al., 1989). La sécurité alimentaire (nationale, continentale...) est assurée par le fait que le "retrait de certaines terres de la production les maintient dans un état de conservation qui permet, grâce aux techniques modernes, de les mobiliser rapidement si nécessaire" (Von Verschuer, 1988) ; c'est le "stop and go", élément de souplesse pour les gouvernants et, d'une certaine manière, pour les agriculteurs. Une autre composante du système envisagé est le maintien, sur la partie cultivée, d'une agriculture intensive, performante ; c'est la poursuite et l'essor d'une excellence scientifique et technique, le maintien d'une capacité concurrentielle pour nos savoirs et nos savoir-faire.
La jachère est aussi grosse d'interrogations et d'inquiétudes. Le premier désavantage est son coût. Qu'elle soit laissée nue ou qu'elle soit recouverte d'une végétation spontanée ou implantée, elle requiert des interventions, telles que multiples travaux du sol, semis, traitements, broyage de la végétation... Le coût d'une jachère tournante en 1992 varie selon les types de jachère (et selon les modes de calcul) de 300 à 1 000 F (Sourie et al., 1993) ou de 600 F à 1 500 F (Figarol, 1992) (2). Qu'il soit payé par les uns ou par les autres, il s'agit d'un coût à répartir sur l'ensemble de la production qui, d'une certaine manière, voit ainsi augmenter ses "charges fixes". La part de terres en jachères peut augmenter dans l'avenir par besoin de réduire l'offre encore plus, par effet de slippage (3)... Pourra-t-on alors assumer de tels surcoûts ? A partir du moment où la jachère devient une composante du système, de nombreuses interrogations ont trait aux interactions culturales et environnementales. Tant au point de vue des coûts que de la protection des ressources, il semble que la jachère moyenne (environ 5 ans) ait plus d'avantages que la jachère courte (tournante).
On voit bien quelle est la stratégie sous-tendue par la nouvelle PAC, à propos de la jachère et du temps :
1 : une partie conjoncturelle courte, i.e. jachère "courte"., "tournante". (1-2 ans) ;
2 : une partie conjoncturelle plus longue, i.e. jachère "moyenne". à "longue" (5-10 ans) ;
3 : une partie très longue qui est un retrait plus ou moins définitif de la production agricole.
Toute la question est de savoir l'importance des surfaces de chaque partie qui est souhaitée, simulée, programmée. La surface affectée à la jachère de type 1 peut osciller selon les années en fonction des marchés (par exemple de 0 (?) à 20% des surfaces labourées). On n'a pas idée aujourd'hui des surfaces affectées aux jachères de types 2 et 3. Les Américains ont, depuis 1983, un programme de maîtrise de la production qui sépare les engagements à court et à long terme. Ils avaient, en 1987, 16,7% de la surface agricole utile (SAU) en jachère et envisagent d'en geler 30%. En Europe, on peut penser qu'une politique du même ordre est envisagée ; on citera à ce propos les directives PAC 1992 : . " la jachère doit être  tournante. Toutefois, l'agriculteur pourra faire le choix de la jachère fixe (plus longue), mais avec une augmentation du taux de gel (le Conseil des ministres précisera ce taux ultérieurement)". Pour le retrait global des terres de la production agricole en Europe, on ne dispose pas de suffisamment d'éléments pour asseoir une prospective : est-ce que l'on s'oriente plutôt vers 40% de la surface labourée avec 20% de jachère courte, 10% de jachère longue, 10% de quasi-retrait (ou avec 10, 20 et 10%) ou bien plutôt vers 20% (avec 10, 5 et 5%, ou 15, 5 et 0%) ?

[R] 2. La jachère et l'espace

La réduction programmée de la production agricole, avec, au premier rang, la jachère, sur une partie de la SAU doit aller dans le sens d'une augmentation, ou au moins d'un maintien, de l'occupation "contrôlée" de l'espace. En ce sens, la jachère, c'est l'anti-friche. Il s'agit bien d'une intention des auteurs de la nouvelle PAC, avec notamment des préoccupations d'équilibres régionaux : si les jachères sont réparties chez tous les agriculteurs de toutes les régions, on limitera ipso facto l'expansion des friches dans les régions les plus difficiles. On va même plus loin, puisque la jachère est limitée ou interdite dans certaines zones où le contrôle global de l'espace est jugé insuffisant (zone méditerranéenne). Au-delà de cet aspect positif, le rapport de la jachère (au sens large) et de l'espace suscite de multiples interrogations.
La première "réflexion" porte sur l'ampleur du phénomène. Le retrait des terres est placé d'emblée à un fort pourcentage de la surface labourée (au moins 10%, en attendant mieux). Comment, pourquoi et avec quelles conséquences se répartiront les différentes formes de jachères sur le territoire ? On sait que la localisation des modes d'occupation des sols et des pratiques n'est pas quelconque. Le problème se pose pour les jachères "réversibles" que l'on peut assimiler plus ou moins aux jachères courtes à moyennes (1 à 5 ans) ; mais, par définition, des régulations pourront intervenir pour corriger d'éventuels dysfonctionnements. Par contre, les versions peu ou pas "reversibles" (jachère longue et fixe, zones d'importance écologique, boisements...) présentent des risques plus graves.
De nombreuses questions suggèrent la vigilance et la nécessité de plus d'informations, de recherches et de mises au point.
De nombreux travaux ont concerné ou concernent le champ considéré : travaux et réflexions sur la jachère (Sébillotte, 1985), sur les processus d'enfrichement et de défrichement (INRA, 1986), sur les objectifs de production diversifiés (Meynard, 1992), sur l'agriculture intégrée (Girardin, 1992), sur divers types de boisement (de Montard, 1992)... pour n'en citer que quelques uns. Dans de nombreux domaines cependant, les connaissances sont insuffisantes.
La jachère est à voir dans son ensemble et dans son contexte. En particulier, on ne peut pas étudier facteur par facteur et il faut prendre en compte les interactions diverses (avec le sol, le climat...), dont dépend sa valeur comme précédent cultural (évolution à court et moyen terme, sol, maladies...), valeur à propos de laquelle on ne sait d'ailleurs pas actuellement prévoir un bilan "écologique". Si la jachère fixe de durée moyenne permet une gestion "environnementale", que dire de la jachère annuelle et tournante ? Le sol nu est autorisé, même s'il est conseillé d'implanter un couvert, que l'on détruira par broyage ou désherbage chimique. A des niveaux géographiques plus élevés que le champ (terroir, bassin versant...), on dispose de peu de travaux sur les effets de la jachère lorsque son importance croît dans le paysage.
On peut se demander si certains effets ne seront pas contradictoires avec d'autres objectifs.
La baisse de production globale escomptée peut être inférieure aux prévisions attendues. Qu'est-ce qui sera réellement retiré de la production agricole ? Si elle a un "plancher" (15 % de la surface COP), la jachère n'a pas actuellement de "plafond". On peut penser que les agriculteurs vont plutôt retirer leurs mauvaises terres. A plus grande échelle, les observations de l'année 1990 (La France Agricole, 1991), par exemple, montrent une forte augmentation du gel dans les départements où les terres sont peu fertiles (Centre, Midi-Pyrénées, Pays de Loire...). Concentrer la production sur les meilleurs terrains ne va pas en soi à l'encontre de la logique d'efficacité agronomique et économique. Cependant, un ensemble d'autres considérations interfèrent avec cette logique. En particulier, la concentration des productions sur des zones ou des régions peut accroître les contrastes entre régions, ce qui entrerait en contradiction avec le souhait d'un développement régional équilibré dans la CEE. Les considérations environnementales ne se satisfont pas non plus d'une augmentation de la concentration spatiale de la production agricole. En outre, ce gel risque de ne pas remplir pleinement son rôle avec une diminution globale de la production inférieure à ce qui est souhaité, en raison du "slippage" ; il faudrait alors augmenter le taux de gel...
Le maintien du potentiel de production avec la jachère sera globalement effectif. On peut toutefois s'interroger sur la jachère fixe et longue, qui a été préférée par une majorité d'agriculteurs en 1989 et 1990 ; si elle devait s'étendre démesurément, peut-on parler de maintien du potentiel de production à court terme ? A l'échelle locale, la répartition plus ou moins hasardeuse dans l'espace des cultures, des jachères courtes et longues et des friches peut générer des effets pervers qui dégradent le potentiel de production (régime de l'eau, circulation des véhicules, maladies, prédateurs...).
On risque principalement des contradictions avec la politique de restructuration des exploitations agricoles. "Nous sommes passés d'une période de "faim de terre" dans les années 60 et 70 à une "satiété foncière" dans les années 80" (Cavailhès et Normandin, 1992). Diminution du nombre d'agriculteurs, libération de terres, augmentation de la taille des exploitations agricoles constituent une tendance lourde et certaine (4). Même si des mesures favorisent effectivement une restructuration (pré-retraites, règlement CEE 2079/92 du 30 juin 1992), on peut craindre des effets pervers des mesures relatives à la jachère. On a de nombreux exemples où des agriculteurs préfèrent le gel à la location (Pinault et Lefranc, 1990). On voit aussi des fermes en difficulté se réfugier dans la jachère financée ; ainsi en octobre 1989 en Grande-Bretagne, 200 exploitations céréalières en difficulté ont opté pour la jachère totale (Cultivar, 1989). En plus d'être une "prime aux médiocres", cette pratique peut gêner les autres politiques de structure des exploitations.
La "nouvelle PAC" a remplacé l'action sur les produits, en nombre limité, par l'action sur les facteurs de production, multiples et nombreux. L'intervention administrative dans le secteur agricole va devenir sans commune mesure avec tout ce qu'on a vu précédemment. Elle sera plus complexe, mais aussi plus visible, et s'adressera directement aux agriculteurs et non plus aux organismes économiques. Dans le régime antérieur, les lois économiques ne jouaient que partiellement sur les produits mais assez largement sur les systèmes de production (5). Dans le nouveau régime, les choix des agriculteurs sur leurs systèmes de production joueront dans un espace plus restreint.
Dans cette panoplie de mesures, de nombreux règlements concernent les "techniques de production" et d'assez nombreux règlements sont relatifs à "l'environnement". La localisation et l'organisation des diverses jachères dans l'espace n'apparaît pas ; elles sont actuellement comme une conséquence du dirigisme technique et environnemental. On se réserve sans doute le loisir d'observer les conséquences à moyen terme de la nouvelle PAC sur l'occupation de l'espace pour effectuer par des règlements supplémentaires et les corrections incitatives nécessaires.
L'occupation de l'espace nous paraît du ressort de politiques régionales différenciées face à la diversité considérables des "systèmes ruraux" (6). On a pu distinguer une "Europe germanique" avec propriété communautaire, usage familial, forte discipline de groupe, champs ouverts et habitats groupés ; une "Europe celtique", avec propriété familiale, forêt linaire et habitat diffus ; une "Europe latine et montagnarde, avec un ager intensifié en propriété et un saltus extensif en communauté. Sur le territoire national, on peut distinguer un "espace de dépeuplement et d'abandon", à population décroissante, un , à population croissante, et des "campagnes vivantes", à population étale ou croissante (Kayser, 1992). Au fur et à mesure que l'on descend de niveau, on peut toujours identifier des originalités et des fonctionnements particuliers des systèmes agricoles et ruraux (Gilibert, 1991). L'intérêt d'une certaine gestion décentralisée sera reprise dans la conclusion.

[R] 3. Substituts à la jachère

Vis-à-vis de cette saturation des marchés, des scénarios, des solutions sans jachère peuvent être envisagés.
La dialectique gel-diversification. Le terrain qui doit être retiré de la production classique excédentaire peut être géré en produisant soit "rien" (jachère) soit "autre chose" (diversification).
La dialectique gel-extensification. Pour diminuer la production d'un pourcentage donné, on peut soit retirer de la production ce pourcentage de terrain (jachère), soit baisser le rendement par hectare de ce même pourcentage en conservant pour la production la totalité de l'espace (extensification). Il est nécessaire de rappeler cette définition en raison de confusions fréquentes liées à l'échelle d'espace que l'on considère. Dès l'exploitation agricole et, a fortiori, pour la zone ou la région, le gel d'une partie des terres aboutit à une baisse de la production de la surface globale qui apparaît, grossièrement, comme une extensification.
On notera que la diversification peut correspondre à une extensification "biologique" (élevage laitier remplacé en tout ou partie par de l'élevage pour la viande) ou à une intensification (légumes de plein champ remplaçant une céréale). Enfin certaines activités (telles l'entretien des zones écologiques...) sont difficiles à classer en diversification ou en extensification.

3.1. La diversification
Elle est présentée en premier car c'est la première question qui se pose à l'agriculteur "si je dois diminuer telle production, quelle autre peut la remplacer?". On pense d'abord à une recomposition plus ou moins partielle de la production alimentaire, soit en modifiant la hiérarchie des productions existantes (plus de colza, moins de blé...), soit en utilisant des potentialités endogènes (produits locaux, label, qualité, etc.), soit enfin en innovant vers des productions nouvelles (élevage de cerfs...). Une telle reconversion est sensible depuis quelques années dans la plupart des régions, mais il faut être conscient de ses limites en termes de valeur comme en termes de surfaces. De plus, il y a rarement de créneaux vides : la diversification suppose donc que la recomposition du système de production s'accompagne d'emblée d'une compétitivité individuelle et collective.
Les productions non-alimentaires constituent un cas particulier de diversification ; on parle encore à leur propos de "jachère industrielle". (7) (Blanchet et al., 1989). La production d'énergie est la plus sollicitée puisque, si elle s'avérait économiquement réalisable, les volumes ne seraient pas limités. Les oléagineux pour des substituts du gazole, les céréales et la betterave pour des substituts de l'essence, des plantes lignocellulosiques hydrolysées pour fournir de l'éthanol peuvent, à terme, être macro-économiquement justifiées (Sourie et Blanchet, 1993). D'autres possibilités ont trait à la fourniture de synthons les plus divers pour la chimie, au développement de certains produits (emballages biodégradables à base d'amidon ?), à la production de pâte à papier à partir de diverses sources (sorgho "papetier", taillis à courte rotation)... En l'état actuel, on ne saurait prévoir l'ampleur du développement de ces productions dont, par ailleurs, on connaît mal le "bilan écologique".
Avec le boisement, on s'oriente plus vers un retrait définitif de la production agricole. Il semble être fortement encouragé par la politique communautaire qui a fixé des montants très élevés pour l'aide au boisement (8). Compte tenu des besoins européens ? même s'ils sont limités à terme (Agra-France, 1988) ?, on peut s'attendre à une extension du boisement.
La situation actuelle fournit l'occasion de raisonner et de développer une variété de boisements (généralement déjà étudiés par les chercheurs) plus riche que par le passé. On peut ainsi identifier la forêt paysanne de type classique, l'aménagement sylvo-pastoral avec sa gestion complexe, l'aménagement agro-ligneux (boisement + élevage, boisement précieux cultivé). On pense encore à l'association "boisement-culture", avec des haies larges (couvrant par exemple 15% de la surface labourée), etc.
On incluera dans la diversification des activités qui s'éloignent encore plus de la production agricole et qui ont trait à l'extension à tout le territoire d'usages et de fonctions multiples. Protection des captages, protection des eaux, des pentes et des bords de rivières, maintien en l'état des territoires d'intérêt écologique majeur, gestion et "culture"de territoires réservés à la chasse, gestion, culture, entretien de territoires destinés aux touristes constituent des exemples de besoins de la société de demain.

3.2. L'extensification
Il n'est pas toujours facile de démêler, dans les esprits, comme dans les règlements de la PAC, ce qui a trait à l'extensification et ce qui a trait à la protection des ressources "naturelles". L'amalgame s'explique aisément : globalement, la production agricole est d'autant moins polluante (lato sensu) qu'elle est extensive ; c'est un des principaux intérêts de l'extensification (9).
L'extensification, entamée dans la CEE depuis 1988, devrait être favorisée dans la nouvelle PAC par des mesures directes et surtout indirectes. Parmi les mesures directes, on citera principalement les primes à la vache allaitante et au bovin mâle qui sont soumises à une contrainte de chargement moyen qui doit passer de 3,5 UGB/ha SFP en 1993 à 2 UGB/ha SFP en 1996 ; de plus, une surprime est accordée si le chargement est inférieur à 1,4 UGB/ha SFP (UGB : unité gros bétail, correspond à un bovin adulte ; SFP : surface fourragère principale). Parmi les mesures indirectes, celles relatives à la compensation du revenu des cultures sont paradoxalement parmi les plus importantes. La compensation par hectare sera calculée par référence à un rendement moyen local : les agriculteurs qui auront les rendements les plus élevés seront pénalisés. Enfin les aides agro-environnementales vont plutôt dans le sens d'une extensification : primes par hectare en cas de diminution d'engrais et de produits phytosanitaires, primes par UGB en cas de diminution du troupeau. Dans le plan d'accompagnement national, une diminution des taxes sur le foncier non bâti irait dans le même sens.
L'extensification n'est pas un retour en arrière, mais une autre manière de produire. Il s'agit de mettre en place des "itinéraires techniques différents" jouant sur tous les équilibres et interactions du système de production pour produire moins en conservant plus ou moins la marge obtenue (BIMA, 1989). Il y a plusieurs façons de baisser le rendement des cultures ; par exemple, la diminution d'engrais azoté peut entraîner une baisse de la qualité du blé, ce qui n'est pas le cas avec un semis tardif et moins dense.
En culture, on peut viser une baisse du rendement en cherchant simplement un nouvel équilibre entre les charges et la production à un niveau plus faible. On peut aller plus loin en visant un "système de culture intégré" , qui "correspond à la mise en oeuvre simultané de mesures phytotechniques cohérentes, de la protection intégrée des cultures et de la lutte raisonnée contre les adventices" (Girardin, 1992). On peut aller plus loin, vers l'"agro-écologie"ou vers "l'agriculture biologique", de statut plus empirique.
En élevage (des ruminants), on peut s'orienter vers une organisation différente telle que la simplification du pâturage, la plus grande place prise par le foin... On peut aussi envisager un changement pour des cultures fourragères moins productives mais aussi moins coûteuses : l'ensilage de céréales d'hiver immatures peut remplacer l'ensilage de maïs (Gilibert, 1992) (10), les prairies permanentes peuvent remplacer les prairies temporaires, les associations graminées-légumineuses les cultures de graminées...
Même si les connaissances ne sont encore que partielles, il apparaît qu'une telle extensification est techniquement et économiquement possible. "On peut renoncer à atteindre le rendement potentiel et élaborer de nouveaux itinéraires techniques qui harmonisent les charges variables au nouvel objectif de rendement choisi". (Papy, 1992).
Des travaux sur le blé (Meynard 1985 ; 1992 ; Limaux et Meynard, 1992) aboutissent à des solutions qui - aux prix actuels - donnent des marges brutes souvent supérieures au système intensif et avec des risques moindres. Pour le maïs, selon Réau (1990), il apparaît plus rentable de cultiver plus de surface irriguée en irriguant moins par hectare ; la baisse de rendement à laquelle on aboutit peut être plus que compensée par une augmentation judicieuse de surface irriguée (cité par Papy, 1992). Des simulations effectuées en 1989 par l'ITCF aboutissaient à peu de différence de marge nette par hectare entre productions intensive et extensive (Perspectives Agricoles, 1989). En élevage de ruminants, des observations de réseaux ont montré que le revenu en système extensif pouvait, sous certaines conditions, être comparable à celui des fermes intensives. D'après des comparaisons entre exploitations de profils voisins et différant par le chargement, "dans les systèmes de production de viande (bovine ou ovine) si la production par animal et par travailleur reste bonne, le revenu ne diminue pas avec le chargement" (Béranger, 1992).
Quoiqu'il en soit, l'idée d'une agriculture moins intensive fait son chemin dans la profession agricole. On citera cet extrait du compte rendu du congrès de l'Association générale des producteurs de blé (Rouen, 17-18/06/92) : "pour permettre aux producteurs qui restent...de reprendre les terres qui vont se libérer, rendant ainsi possible l'extensification de la production souhaitée par tous". Est-ce bien sûr ? Tout dépend de la situation de chaque agriculteur, car finalement, c'est bien l'agriculteur individuel le premier concerné. Celui qui possédait et cultivait 100 ha va-t-il longtemps cultiver 80 ha (et 20 ha de jachère) ou s'agrandir de 50 ha pour cultiver 120 ha (et 30 ha de jachère). Dans le cadre de l'extensification, va-t-il rechercher un équilibre entre la baisse de produit et la baisse de dépense (même marge/ha) ou bien va-t-il accepter une baisse de produit supérieur à la baisse de dépense (marge inférieure), qui serait compensé par un agrandissement en conséquence (11). On mesure sur ces exemples que la marge de manoeuvres, en termes stratégiques, reste grande. On peut penser qu'une liberté de choix suffisante, condition de l'initiative et de la responsabilité, sera laissée aux agriculteurs, de façon à maintenir une adaptabilité des entreprises.

[R] En conclusion

Ce passage en revue, même rapide, des problèmes posés par le gel des terres (la "jachère") a montré des lacunes importantes dans la connaissance nécessaire à la gestion judicieuse d'une politique agricole aussi nouvelle, à l'échelle d'un continent aussi hétérogène. Il est clair que des recherches couvrant un large spectre du domaine scientifique sont indispensables pour apporter crédibilité au discours, arguments à la gestion et vraisemblance aux prédictions.
La nouvelle PAC, les mesures d'accompagnement décidées et à venir, et les mesures anciennes toujours en vigueur forment un vaste ensemble qui tend à prendre en charge de manière cohérente des contraintes et des phénomènes d'ordre divers : maîtrise des productions, revenus des agriculteurs, niveau technique du secteur agricole, protection des ressources et, plus généralement, de l'environnement, structures agricoles (agrandissement), contrôle des friches, organisation de l'espace... Dans l'ensemble, cette batterie de mesure paraît cohérente, même si l'on ne perçoit pas toujours le mode de coordination des procédures. C'est à l'usage que l'on pourra juger de sa pertinence globale avec levée (ou non) de certaines interrogations majeures : possibilités réelles de financement des mesures d'accompagnement, risque de multiplication des règlements de plus en plus fins, coûteux et insupportables (le dirigisme appelle le dirigisme), rigidité des productions et des structures agricoles, désengagement des agriculteurs et, enfin, destructuration de l'espace.
La solution réaliste paraît passer par une différenciation entre les mesures d'ordre général (CEE, Etats) et celles d'ordre local (Régions, petites régions). Les mesures d'ordre local doivent pouvoir être décidées dans des "espaces de liberté" ménagées par les mesures d'ordre général (12). Dès 1977, un groupe de chercheurs (INRA-ENSAA, 1977) concluait à la nécessité de la décentralisation du pouvoir de décision en matière de politique d'aménagement. A l'échelon de la CEE, les programmes de développement rural, co-financés CEE-Etats, marquaient en 1989 une volonté de développement local. En 1992, la nouvelle PAC prévoit des programmes zonaux pluri-annuels. Ils s'inscrivent dans le Erreur ! Source du renvoi introuvable., le "mouvement rural" , le "développement local" ; c'est, à l'échelon local, un partenariat entre acteurs politiques, économiques et sociaux, intégrant l'action économique, sociale et culturelle. On cherche à favoriser le développement endogène, valorisation des atouts de toute nature dont dispose une région rurale donnée. Il s'agit, selon Chassagne (1988), que les milieux ruraux ne soient pas des "boulets à traîner", mais des "gisement de croissance". Des exemples de réussites locales effectives sont disponibles çà et là (Laguiole, Haut-Jura...) et montrent que l'occupation de l'espace physique, peut être gérée avec profit dans un cadre local intégrant un espace multidimensionnel, social, culturel, économique et politique.
La gestion individuelle des exploitaions agricoles doit aussi pouvoir disposer d'un espace de liberté ménagé par la gestion collective d'ordre général et local. Les plans de développement durable constituent, à l'échelon français, une vaste expérimentation en vraie grandeur. Préoccupations d'environnement et contexte local sont intégrés dans les projets des agriculteurs.


Notes

(1) Encombrement physique des moyens de stockage et saturation des moyens de transport. Position de faiblesse dans les négociations internationales quand les débouchés instantanés doivent être trouvés pour nos excédents. Bilan économique global négatif, par l'excès des coûts de stockage, des aides à l'exportation...[VU]
(2) Les plus bas coûts correspondent aux jachères les plus courtes, avec couvert naturel et une fauche. Les plus élevés correspondent aux jachères les plus longues, avec l'implantation d'un couvert et sa gestion. .[VU]
(3) Slippage : diminution globale de la production inférieure au taux de retrait des terres (par retrait préférentiel des mauvaises terres et/ou augmentation du rendement des terres conservées)..[VU]
(4) Même si des régulations diverses interfèrent dans le transfert "mécanique"des terres libérées vers les autres exploitations agricoles, les usages non agricoles et l'abandon (Laurent, 1991).[VU]
(5) Système de production : ensemble des productions et des moyens de production.[VU]
(6)  "Diversité culturelle, et aussi agri-culturelle", selon E. Morin, 1988.[VU]
(7) Jachère industrielle : jargon lié à la nouvelle PAC signifiant : terre retirée de la production agricole alimentaire et affectée à la production agricole destinée à l'industrie non alimentaire.[VU]
(8) Il s'agit de plafonds fixés par la Communauté sur 20 ans, aides de l'ordre de 130 000 F/ha pour les conifères et 170 000 F pour les feuillus. Les montants définitifs en France ne sont pas encore fixés..[VU]
(9) Des contre-exemples peuvent exister, résultats de techniques inadaptées. Ils sont volontiers utilisés par la presse pour contester l'extensification. Ainsi, on peut citer la légende d'une photo : "il n'est pas certain que les pratiques culturales extensives épargnent plus l'environnement qu'un mode de production intensif" . parue dans L'information Agricole, n° 648, sept. 1992.[VU]
(10) La décision d'indemnisation du maïs-fourrage ne va pas inciter à une telle mutation.[VU]
(11) La solution de l'agrandissement rapide des exploitations agricoles grâce à une disponibilité des terres n'est pas un mythe. Selon la Fédération nationale des SAFER (Agro-bref, 1992) le prix des terres vendues est passé de 42 300 F/ha en 1978 à 24 000 F/ha en 1991.[VU]
(12) La meilleure illustration en est la définition des rendements de référence" le choix de créer ou non une "base maïs et de distinguer ou non les "rendements irrigués". Les références sont départementales, voire intra-départementales. .[VU]


[R] Références bibliographiques

Agra-France, 1988. Aménagement rural. Accélérer inconsidérément le programme d'enforestation menacerait l'équilibre économique de la filière bois. n° 2144.
Agro-Bref, 1992. Les SAFER débarassés des stocks. n° 230, p. 2.
Béranger C., 1992. Systèmes extensifs. Possibilités et conséquences sur les exploitations et l'environnement. Aménagement et Nature, 105, 10-13.
Bertin M. 1992. La friche, état transitoire. Agreste. Cahiers n° 9, 9-13.
BIMA 1989. Diversification et extensification. n° 1257, pp. 26-32 et n° 1258, . 30-03-1989, 26-32.
Blanchet J., Hautcolas .C., Sourie J.C. 1989. Retrait des terres arables et reconversion de la production, vers un nouvel usage de la jachère ? INRA Sciences Sociales, n° 5.
Cavailhès J., Normandin D. 1992. Les sources statistiques sur l'utilisation du territoire et son évolution. Doc. INRA. ESR Dijon-Nancy. 108 pp.
Chassagne M.E. 1988. Politiques rurales et souci de l'emploi. In "L'Europe rurale à l'heure des choix" POUR, 115/116, 77-80.
Cultivar, 1989. Grande-Bretagne, la réduction des surfaces pourrait atteindre 100 à 150 000 ha. Grande-Bretagne, surprimes à la jachère. n° 260, oct. 89, p. 16.
Figarol M., 1992. Jachère entretenue : un gain à long terme. La France Agricole, oct. 1992, pp 31-32.
France Agricole, 1991. Jachère : pour ou contre. Juin 1991, pp. 20-23.
Girardin P. ,1992. Agriculture intégrée et recherche. Comment lever les barrières ? INRA Mensuel, 64, 29-32.
Gilibert J., 1991. Changes in land use and changes in bovine breeds, at different scales. SGilibert J., 1991. Changes in land use and changes in bovine breeds, at different scales. Séminaire UNESCO/MAB, 9-11 sept. 1991, Caen. 17 pp.
Gilibert J., 1992. Economie de l'eau et élevage. Vers un choix plus régionalisé des espèces fourragères ? Cahiers Agricultures, 1, 180-188.
Information agricole, 1992
- Primes = petit guide pour y voir plus clair.
- L'enjeu surprise de cette réforme.
- Le boisement des terres agricoles. Le début d'une vraie solution.
- Les mesures agro-environnementales. Des moyens à utiliser plus largement en France.
- Les conséquences de la réforme sur l'environnement. Tout dépendra de la réussite de l'extensification.
n° 648, sept. 1992, pp 19-30.
INRA, 1986. Espaces fourragers et aménagement. Le cas des Hautes Vosges. INRA Paris, 228 pp.
INRA-ENSSAA, 1977. Pays, paysans, paysages dans les Vosges du Sud. INRA Paris, 1977, 192 pp.
Kayser B. 1992. L'avenir des espaces ruraux. Choix de société et volonté politique. Futurible, 3, 27.
Laurent C., 1992. L'agriculture et son territoire dans la crise. Th. Sciences Economiques, univ. Paris VII, 554 pp.
Limaux F. et Meynard J.M., 1992. Céréaliculture : la désintensification d'ores et déjà rentable. Aménagement et Nature, 105, 16-19.
Meynard J.M., 1985. Construction d'itinéraires techniques pour la conduite du blé d'hiver. Thèse INA-PG, Paris, 258 pp + ann.
Meynard J.M., 1992. Conception d'itinéraires techniques : savoir s'adapter à des objectifs de production diversifiés. Colloque Ecophysiologie du blé, outil de maîtrise de la production, INRA Editions, Paris (Les colloques de l'INRA).
Montard F. X. de, 1992. Rapport du Comité "Forêt Paysanne et Agroforesterie". Rapport interne INRA. Oct./déc. 1992.
Morin E. 1988. Le monde rural à la croisée des chemins. In "L'Europe rurale à l'heure des choix" POUR, n° 115/116, 163-166.
Papy F., 1992. Agriculture et environnement : des éléments de réflexion. B.T.I., 8, 2-11. Article repris dans ce n° du Courrier de l'Environnement, p. 83
Perspectives Agricoles 1989. Politique céréalière : retrait des terres, extensification des cultures. n° 139, août-sept. 1989, pp. 83-91.
Pinault M., Lefranc J.N., 1990. Gel des terres. Jachères de toutes les couleurs. Agri-décideur, 19, 87-92.
Récamier A., Girard C.M., 1981. Le problème des friches en région péri-urbaine. Académie d'agriculture. 8, 709-715.
Sébillotte M., 1985. La jachère, éléments pour une théorie. Colloques et séminaires. Dynamiques des Systèmes Agraires. A travers champs, agronomes et géographes. ORSTOM 297, 175-229.
Sourie J.C., Blanchet J.,1993. PAC, jachères et économie de la production agricole. Cour. Envir. INRA, 19, 5-8.
Verschuer H. von., 1988. L'agriculture et l'espace rural, quel avenir ? In "L'Europe rurale à l'heure des choix". POUR, n° 115/116. Janv.-avril 1988. 51-56.

Remerciements, pour lecture et suggestions, à Jean-Pierre Deffontaines, Pierre Guy, Camille Raichon et Jean-Claude Tirel.
[R]