de la jachère et des autres
solutions
Introduction
1. La jachère et le temps
2. La jachère et l'espace
3. Substituts à la jachère
En conclusion
Dans le vaste ensemble de la nouvelle Politique agricole commune (PAC), la
jachère est à la fois le point d'innovation et l'un des points
centraux. Beaucoup d'interrogations se manifestent, selon différents
points de vue : jachère, chance ou risque ?
Nombreux sont ceux pour qui le mot jachère est nouveau dans le vocabulaire
courant. De plus, le nouvel usage qui en est fait dans la PAC entraîne
plus ou moins un glissement vers le sens suivant : terre entretenue que l'on
retire au moins une année de la production agricole classique.
Comme la friche a occupé les esprits depuis une dizaine d'années,
on constate fréquemment une confusion avec une nouvelle actualité,
la jachère.
Certains points communs expliquent cette confusion.
En premier lieu, dans un cas comme dans l'autre, il s'agit du retrait d'un
espace de la production agricole (plus ou moins complet selon les cas). En
deuxième lieu, c'est un état transitoire. Ceci est évident
pour la jachère, mais est aussi vrai pour la friche ; chaque année,
en France, on observe l'apparition de friches nouvelles, mais aussi la
disparition de friches, dont 30% retourneraient à la production agricole
(Bertin, 1992).
Enfin, même la durée n'est pas un élément absolu
de distinction. Selon la loi (Récamier et Girard, 1981), une friche
est "un fond susceptible d'une mise en valeur agricole ou pastoral inculte
depuis au moins trois ans". En fait, les définitions pour les services
statistiques des différents pays sont variées et souvent peu
précises. Pour clarifier l'idée, on dira que l'âge d'une
friche va de 3 ans à 20-30 ans (elle devient alors lande, garrigue,
forêt). La durée d'une jachère va de 1 an à 3
ans, 5 ans, 15 ans... (type "jachère forestière"). Sébillotte
(1985) va plus loin : " il n'est plus nécessaire de distinguer, au
plan de la définition, jachère cultivée, jachère
forestière, ou interculture de courte durée. C'est un état
de la parcelle qui remplit divers rôles"
On relève cependant des différences essentielles, dont la
première est l'intervention de l'homme. La jachère stricto
sensu consiste en une série de labours pour préparer les
semis d'automne ; par extension, on dira que la jachère, sensu
lato, est une terre mise hors production agricole directe et
contrôlée par différents travaux. A l'opposé,
la friche est l'abandon d'une terre. Dans le premier cas, on cherche à
préparer la terre à une remise en culture productive efficace,
dans le deuxième, on laisse "faire la nature" jusqu'à une
éventuelle remise en culture. On décide d'une mise en jachère
; on subit plus ou moins la mise en friche. En d'autres termes, la jachère
correspond à une "règle" agraire (qui peut changer avec
l'évolution des techniques...) et la friche correspond à un
dérèglement agraire, à un recul de l'homme face à
la pression des forces naturelles. On dépense chaque année
pour entretenir une jachère mais la remise en culture productive est
quasi gratuite ; on ne dépense rien dans une friche, mais la remise
en culture est onéreuse. Enfin, l'aspect d'une jachère est
peu différent de celui d'une terre cultivée. A l'opposé,
la physionomie de la friche évolue avec le temps vers une
végétation grandissante.
[R] 1. La jachère et le temps
La PAC de 1992 traduit bien une politique nouvelle. Une fois le tri
effectué entre la part des mesures facilitant la phase de transition
pour les agriculteurs et la part (principale) liée aux orientations,
on peut mesurer l'ampleur du changement de politique, dont un des leviers
majeurs est le "gel des terres" Ce dernier est entré presque en catimini
dans les discours et les faits, depuis 1988, où il était optionnel,
jusqu'à 1992 où l'attribution des primes compensatoires à
la baisse des prix de vente est conditionnée par l'acceptation de
geler 15% des surfaces consacrées aux COP (céréales
et oléoprotéagineux), rendant ainsi le gel quasi-obligatoire.
La cause en est bien connue : face à des excédents
générateurs de stocks actuels et futurs, encombrants de nombreuses
manières (1), le retrait de la
production agricole d'une partie des terres est la solution la plus sûre
pour le contrôle de l'offre. Ce procédé s'appuie à
l'évidence sur l'exemple des Etats-Unis d'Amérique, où
le gel des terres (set aside) est pratiqué depuis longtemps
et a démontré son efficacité.
Plusieurs types de gels sont prévus, se différenciant
principalement par la durée. La jachère "courte" tournante
correspond au retrait d'une récolte annuelle ; sa durée varie
de 11 mois dans une succession maïs-blé à 21 mois dans
une succession blé-maïs. La jachère "moyenne" vise une
durée de 5 ans. La jachère "longue", à durée
non vraiment limitative, revêt des formes diverses traduisant un glissement
d'objectifs, depuis ce qui pourrait (et devrait) être remis
immédiatement en production agricole jusqu'à ce qui pourrait
aboutir à un gel définitif (entretien de zones écologiquement
sensibles, production de bois de durées diverses...).
Incontestablement, la jachère présente de nombreux avantages.
Sur le plan du contrôle de l'offre à court terme, l'effet est
immédiat. Au cours du temps, un tel levier est modulable en fonction
de la conjoncture pour une régularité des prix. Il doit
améliorer l'efficacité économique globale : "un bon
usage des jachères permet un crêtage des excédents les
plus coûteux" (Blanchet et al., 1989). La sécurité
alimentaire (nationale, continentale...) est assurée par le fait que
le "retrait de certaines terres de la production les maintient dans un état
de conservation qui permet, grâce aux techniques modernes, de les mobiliser
rapidement si nécessaire" (Von Verschuer, 1988) ; c'est le "stop
and go", élément de souplesse pour les gouvernants et,
d'une certaine manière, pour les agriculteurs. Une autre composante
du système envisagé est le maintien, sur la partie cultivée,
d'une agriculture intensive, performante ; c'est la poursuite et l'essor
d'une excellence scientifique et technique, le maintien d'une capacité
concurrentielle pour nos savoirs et nos savoir-faire.
La jachère est aussi grosse d'interrogations et d'inquiétudes.
Le premier désavantage est son coût. Qu'elle soit laissée
nue ou qu'elle soit recouverte d'une végétation spontanée
ou implantée, elle requiert des interventions, telles que multiples
travaux du sol, semis, traitements, broyage de la végétation...
Le coût d'une jachère tournante en 1992 varie selon les types
de jachère (et selon les modes de calcul) de 300 à 1 000 F
(Sourie et al., 1993) ou de 600 F à 1 500 F (Figarol,
1992) (2). Qu'il soit payé par
les uns ou par les autres, il s'agit d'un coût à répartir
sur l'ensemble de la production qui, d'une certaine manière, voit
ainsi augmenter ses "charges fixes". La part de terres en jachères
peut augmenter dans l'avenir par besoin de réduire l'offre encore
plus, par effet de slippage (3)... Pourra-t-on
alors assumer de tels surcoûts ? A partir du moment où la
jachère devient une composante du système, de nombreuses
interrogations ont trait aux interactions culturales et environnementales.
Tant au point de vue des coûts que de la protection des ressources,
il semble que la jachère moyenne (environ 5 ans) ait plus d'avantages
que la jachère courte (tournante).
On voit bien quelle est la stratégie sous-tendue par la nouvelle PAC,
à propos de la jachère et du temps :
1 : une partie conjoncturelle courte, i.e. jachère "courte".,
"tournante". (1-2 ans) ;
2 : une partie conjoncturelle plus longue, i.e. jachère "moyenne".
à "longue" (5-10 ans) ;
3 : une partie très longue qui est un retrait plus ou moins
définitif de la production agricole.
Toute la question est de savoir l'importance des surfaces de chaque partie
qui est souhaitée, simulée, programmée. La surface
affectée à la jachère de type 1 peut osciller selon
les années en fonction des marchés (par exemple de 0 (?) à
20% des surfaces labourées). On n'a pas idée aujourd'hui des
surfaces affectées aux jachères de types 2 et 3. Les
Américains ont, depuis 1983, un programme de maîtrise de la
production qui sépare les engagements à court et à long
terme. Ils avaient, en 1987, 16,7% de la surface agricole utile (SAU) en
jachère et envisagent d'en geler 30%. En Europe, on peut penser qu'une
politique du même ordre est envisagée ; on citera à ce
propos les directives PAC 1992 : . " la jachère doit être
tournante. Toutefois, l'agriculteur pourra faire le choix de la
jachère fixe (plus longue), mais avec une augmentation du taux de
gel (le Conseil des ministres précisera ce taux ultérieurement)".
Pour le retrait global des terres de la production agricole en Europe, on
ne dispose pas de suffisamment d'éléments pour asseoir une
prospective : est-ce que l'on s'oriente plutôt vers 40% de la surface
labourée avec 20% de jachère courte, 10% de jachère
longue, 10% de quasi-retrait (ou avec 10, 20 et 10%) ou bien plutôt
vers 20% (avec 10, 5 et 5%, ou 15, 5 et 0%) ?
[R] 2. La jachère et l'espace
La réduction programmée de la production agricole, avec, au
premier rang, la jachère, sur une partie de la SAU doit aller dans
le sens d'une augmentation, ou au moins d'un maintien, de l'occupation
"contrôlée" de l'espace. En ce sens, la jachère, c'est
l'anti-friche. Il s'agit bien d'une intention des auteurs de la nouvelle
PAC, avec notamment des préoccupations d'équilibres régionaux
: si les jachères sont réparties chez tous les agriculteurs
de toutes les régions, on limitera ipso facto l'expansion des
friches dans les régions les plus difficiles. On va même plus
loin, puisque la jachère est limitée ou interdite dans certaines
zones où le contrôle global de l'espace est jugé insuffisant
(zone méditerranéenne). Au-delà de cet aspect positif,
le rapport de la jachère (au sens large) et de l'espace suscite de
multiples interrogations.
La première "réflexion" porte sur l'ampleur du
phénomène. Le retrait des terres est placé d'emblée
à un fort pourcentage de la surface labourée (au moins 10%,
en attendant mieux). Comment, pourquoi et avec quelles conséquences
se répartiront les différentes formes de jachères sur
le territoire ? On sait que la localisation des modes d'occupation des sols
et des pratiques n'est pas quelconque. Le problème se pose pour les
jachères "réversibles" que l'on peut assimiler plus ou moins
aux jachères courtes à moyennes (1 à 5 ans) ; mais,
par définition, des régulations pourront intervenir pour corriger
d'éventuels dysfonctionnements. Par contre, les versions peu ou pas
"reversibles" (jachère longue et fixe, zones d'importance
écologique, boisements...) présentent des risques plus
graves.
De nombreuses questions suggèrent la vigilance et la nécessité
de plus d'informations, de recherches et de mises au point.
De nombreux travaux ont concerné ou concernent le champ
considéré : travaux et réflexions sur la jachère
(Sébillotte, 1985), sur les processus d'enfrichement et de
défrichement (INRA, 1986), sur les objectifs de production
diversifiés (Meynard, 1992), sur l'agriculture intégrée
(Girardin, 1992), sur divers types de boisement (de Montard, 1992)... pour
n'en citer que quelques uns. Dans de nombreux domaines cependant, les
connaissances sont insuffisantes.
La jachère est à voir dans son ensemble et dans son contexte.
En particulier, on ne peut pas étudier facteur par facteur et il faut
prendre en compte les interactions diverses (avec le sol, le climat...),
dont dépend sa valeur comme précédent cultural
(évolution à court et moyen terme, sol, maladies...), valeur
à propos de laquelle on ne sait d'ailleurs pas actuellement prévoir
un bilan "écologique". Si la jachère fixe de durée moyenne
permet une gestion "environnementale", que dire de la jachère annuelle
et tournante ? Le sol nu est autorisé, même s'il est conseillé
d'implanter un couvert, que l'on détruira par broyage ou désherbage
chimique. A des niveaux géographiques plus élevés que
le champ (terroir, bassin versant...), on dispose de peu de travaux sur les
effets de la jachère lorsque son importance croît dans le
paysage.
On peut se demander si certains effets ne seront pas contradictoires avec
d'autres objectifs.
La baisse de production globale escomptée peut être inférieure
aux prévisions attendues. Qu'est-ce qui sera réellement
retiré de la production agricole ? Si elle a un "plancher" (15 % de
la surface COP), la jachère n'a pas actuellement de "plafond". On
peut penser que les agriculteurs vont plutôt retirer leurs mauvaises
terres. A plus grande échelle, les observations de l'année
1990 (La France Agricole, 1991), par exemple, montrent une forte
augmentation du gel dans les départements où les terres sont
peu fertiles (Centre, Midi-Pyrénées, Pays de Loire...). Concentrer
la production sur les meilleurs terrains ne va pas en soi à l'encontre
de la logique d'efficacité agronomique et économique. Cependant,
un ensemble d'autres considérations interfèrent avec cette
logique. En particulier, la concentration des productions sur des zones ou
des régions peut accroître les contrastes entre régions,
ce qui entrerait en contradiction avec le souhait d'un développement
régional équilibré dans la CEE. Les considérations
environnementales ne se satisfont pas non plus d'une augmentation de la
concentration spatiale de la production agricole. En outre, ce gel risque
de ne pas remplir pleinement son rôle avec une diminution globale de
la production inférieure à ce qui est souhaité, en raison
du "slippage" ; il faudrait alors augmenter le taux de gel...
Le maintien du potentiel de production avec la jachère sera globalement
effectif. On peut toutefois s'interroger sur la jachère fixe et longue,
qui a été préférée par une majorité
d'agriculteurs en 1989 et 1990 ; si elle devait s'étendre
démesurément, peut-on parler de maintien du potentiel de production
à court terme ? A l'échelle locale, la répartition plus
ou moins hasardeuse dans l'espace des cultures, des jachères courtes
et longues et des friches peut générer des effets pervers qui
dégradent le potentiel de production (régime de l'eau, circulation
des véhicules, maladies, prédateurs...).
On risque principalement des contradictions avec la politique de restructuration
des exploitations agricoles. "Nous sommes passés d'une période
de "faim de terre" dans les années 60 et 70 à une
"satiété foncière" dans les années 80"
(Cavailhès et Normandin, 1992). Diminution du nombre d'agriculteurs,
libération de terres, augmentation de la taille des exploitations
agricoles constituent une tendance lourde et certaine
(4). Même si des mesures favorisent effectivement
une restructuration (pré-retraites, règlement CEE 2079/92 du
30 juin 1992), on peut craindre des effets pervers des mesures relatives
à la jachère. On a de nombreux exemples où des agriculteurs
préfèrent le gel à la location (Pinault et Lefranc,
1990). On voit aussi des fermes en difficulté se réfugier dans
la jachère financée ; ainsi en octobre 1989 en Grande-Bretagne,
200 exploitations céréalières en difficulté ont
opté pour la jachère totale (Cultivar, 1989). En plus
d'être une "prime aux médiocres", cette pratique peut gêner
les autres politiques de structure des exploitations.
La "nouvelle PAC" a remplacé l'action sur les produits, en nombre
limité, par l'action sur les facteurs de production, multiples et
nombreux. L'intervention administrative dans le secteur agricole va devenir
sans commune mesure avec tout ce qu'on a vu précédemment. Elle
sera plus complexe, mais aussi plus visible, et s'adressera directement aux
agriculteurs et non plus aux organismes économiques. Dans le régime
antérieur, les lois économiques ne jouaient que partiellement
sur les produits mais assez largement sur les systèmes de
production (5). Dans le nouveau régime,
les choix des agriculteurs sur leurs systèmes de production joueront
dans un espace plus restreint.
Dans cette panoplie de mesures, de nombreux règlements concernent
les "techniques de production" et d'assez nombreux règlements sont
relatifs à "l'environnement". La localisation et l'organisation des
diverses jachères dans l'espace n'apparaît pas ; elles sont
actuellement comme une conséquence du dirigisme technique et
environnemental. On se réserve sans doute le loisir d'observer les
conséquences à moyen terme de la nouvelle PAC sur l'occupation
de l'espace pour effectuer par des règlements supplémentaires
et les corrections incitatives nécessaires.
L'occupation de l'espace nous paraît du ressort de politiques
régionales différenciées face à la diversité
considérables des "systèmes ruraux"
(6). On a pu distinguer une "Europe germanique" avec
propriété communautaire, usage familial, forte discipline de
groupe, champs ouverts et habitats groupés ; une "Europe celtique",
avec propriété familiale, forêt linaire et habitat diffus
; une "Europe latine et montagnarde, avec un ager intensifié en
propriété et un saltus extensif en communauté. Sur le
territoire national, on peut distinguer un "espace de dépeuplement
et d'abandon", à population décroissante, un , à population
croissante, et des "campagnes vivantes", à population étale
ou croissante (Kayser, 1992). Au fur et à mesure que l'on descend
de niveau, on peut toujours identifier des originalités et des
fonctionnements particuliers des systèmes agricoles et ruraux (Gilibert,
1991). L'intérêt d'une certaine gestion décentralisée
sera reprise dans la conclusion.
[R] 3. Substituts à la jachère
Vis-à-vis de cette saturation des marchés, des scénarios,
des solutions sans jachère peuvent être envisagés.
La dialectique gel-diversification. Le terrain qui doit être
retiré de la production classique excédentaire peut être
géré en produisant soit "rien" (jachère) soit "autre
chose" (diversification).
La dialectique gel-extensification. Pour diminuer la production d'un
pourcentage donné, on peut soit retirer de la production ce pourcentage
de terrain (jachère), soit baisser le rendement par hectare de ce
même pourcentage en conservant pour la production la totalité
de l'espace (extensification). Il est nécessaire de rappeler cette
définition en raison de confusions fréquentes liées
à l'échelle d'espace que l'on considère. Dès
l'exploitation agricole et, a fortiori, pour la zone ou la région,
le gel d'une partie des terres aboutit à une baisse de la production
de la surface globale qui apparaît, grossièrement, comme une
extensification.
On notera que la diversification peut correspondre à une extensification
"biologique" (élevage laitier remplacé en tout ou partie par
de l'élevage pour la viande) ou à une intensification
(légumes de plein champ remplaçant une céréale).
Enfin certaines activités (telles l'entretien des zones
écologiques...) sont difficiles à classer en diversification
ou en extensification.
3.1. La diversification
Elle est présentée en premier car c'est la première
question qui se pose à l'agriculteur "si je dois diminuer telle
production, quelle autre peut la remplacer?". On pense d'abord à une
recomposition plus ou moins partielle de la production alimentaire, soit
en modifiant la hiérarchie des productions existantes (plus de colza,
moins de blé...), soit en utilisant des potentialités
endogènes (produits locaux, label, qualité, etc.), soit enfin
en innovant vers des productions nouvelles (élevage de cerfs...).
Une telle reconversion est sensible depuis quelques années dans la
plupart des régions, mais il faut être conscient de ses limites
en termes de valeur comme en termes de surfaces. De plus, il y a rarement
de créneaux vides : la diversification suppose donc que la recomposition
du système de production s'accompagne d'emblée d'une
compétitivité individuelle et collective.
Les productions non-alimentaires constituent un cas particulier de
diversification ; on parle encore à leur propos de
"jachère industrielle". (7) (Blanchet
et al., 1989). La production d'énergie est la plus sollicitée
puisque, si elle s'avérait économiquement réalisable,
les volumes ne seraient pas limités. Les oléagineux pour des
substituts du gazole, les céréales et la betterave pour des
substituts de l'essence, des plantes lignocellulosiques hydrolysées
pour fournir de l'éthanol peuvent, à terme, être
macro-économiquement justifiées (Sourie et Blanchet, 1993).
D'autres possibilités ont trait à la fourniture de synthons
les plus divers pour la chimie, au développement de certains produits
(emballages biodégradables à base d'amidon ?), à la
production de pâte à papier à partir de diverses sources
(sorgho "papetier", taillis à courte rotation)... En l'état
actuel, on ne saurait prévoir l'ampleur du développement de
ces productions dont, par ailleurs, on connaît mal le "bilan
écologique".
Avec le boisement, on s'oriente plus vers un retrait définitif de
la production agricole. Il semble être fortement encouragé par
la politique communautaire qui a fixé des montants très
élevés pour l'aide au boisement
(8). Compte tenu des besoins européens ? même
s'ils sont limités à terme (Agra-France, 1988) ?, on
peut s'attendre à une extension du boisement.
La situation actuelle fournit l'occasion de raisonner et de développer
une variété de boisements (généralement
déjà étudiés par les chercheurs) plus riche que
par le passé. On peut ainsi identifier la forêt paysanne de
type classique, l'aménagement sylvo-pastoral avec sa gestion complexe,
l'aménagement agro-ligneux (boisement + élevage, boisement
précieux cultivé). On pense encore à l'association
"boisement-culture", avec des haies larges (couvrant par exemple 15% de la
surface labourée), etc.
On incluera dans la diversification des activités qui s'éloignent
encore plus de la production agricole et qui ont trait à l'extension
à tout le territoire d'usages et de fonctions multiples. Protection
des captages, protection des eaux, des pentes et des bords de rivières,
maintien en l'état des territoires d'intérêt écologique
majeur, gestion et "culture"de territoires réservés à
la chasse, gestion, culture, entretien de territoires destinés aux
touristes constituent des exemples de besoins de la société
de demain.
3.2. L'extensification
Il n'est pas toujours facile de démêler, dans les esprits, comme
dans les règlements de la PAC, ce qui a trait à l'extensification
et ce qui a trait à la protection des ressources "naturelles". L'amalgame
s'explique aisément : globalement, la production agricole est d'autant
moins polluante (lato sensu) qu'elle est extensive ; c'est un des
principaux intérêts de l'extensification
(9).
L'extensification, entamée dans la CEE depuis 1988, devrait être
favorisée dans la nouvelle PAC par des mesures directes et surtout
indirectes. Parmi les mesures directes, on citera principalement les primes
à la vache allaitante et au bovin mâle qui sont soumises à
une contrainte de chargement moyen qui doit passer de 3,5 UGB/ha SFP en 1993
à 2 UGB/ha SFP en 1996 ; de plus, une surprime est accordée
si le chargement est inférieur à 1,4 UGB/ha SFP (UGB : unité
gros bétail, correspond à un bovin adulte ; SFP : surface
fourragère principale). Parmi les mesures indirectes, celles relatives
à la compensation du revenu des cultures sont paradoxalement parmi
les plus importantes. La compensation par hectare sera calculée par
référence à un rendement moyen local : les agriculteurs
qui auront les rendements les plus élevés seront
pénalisés. Enfin les aides agro-environnementales vont plutôt
dans le sens d'une extensification : primes par hectare en cas de diminution
d'engrais et de produits phytosanitaires, primes par UGB en cas de diminution
du troupeau. Dans le plan d'accompagnement national, une diminution des taxes
sur le foncier non bâti irait dans le même sens.
L'extensification n'est pas un retour en arrière, mais une autre
manière de produire. Il s'agit de mettre en place des "itinéraires
techniques différents" jouant sur tous les équilibres et
interactions du système de production pour produire moins en conservant
plus ou moins la marge obtenue (BIMA, 1989). Il y a plusieurs façons
de baisser le rendement des cultures ; par exemple, la diminution d'engrais
azoté peut entraîner une baisse de la qualité du blé,
ce qui n'est pas le cas avec un semis tardif et moins dense.
En culture, on peut viser une baisse du rendement en cherchant simplement
un nouvel équilibre entre les charges et la production à un
niveau plus faible. On peut aller plus loin en visant un "système
de culture intégré" , qui "correspond à la mise en oeuvre
simultané de mesures phytotechniques cohérentes, de la protection
intégrée des cultures et de la lutte raisonnée contre
les adventices" (Girardin, 1992). On peut aller plus loin, vers
l'"agro-écologie"ou vers "l'agriculture biologique", de statut plus
empirique.
En élevage (des ruminants), on peut s'orienter vers une organisation
différente telle que la simplification du pâturage, la plus
grande place prise par le foin... On peut aussi envisager un changement pour
des cultures fourragères moins productives mais aussi moins
coûteuses : l'ensilage de céréales d'hiver immatures
peut remplacer l'ensilage de maïs (Gilibert, 1992)
(10), les prairies permanentes peuvent remplacer les prairies
temporaires, les associations graminées-légumineuses les cultures
de graminées...
Même si les connaissances ne sont encore que partielles, il apparaît
qu'une telle extensification est techniquement et économiquement possible.
"On peut renoncer à atteindre le rendement potentiel et élaborer
de nouveaux itinéraires techniques qui harmonisent les charges variables
au nouvel objectif de rendement choisi". (Papy, 1992).
Des travaux sur le blé (Meynard 1985 ; 1992 ; Limaux et Meynard, 1992)
aboutissent à des solutions qui - aux prix actuels - donnent des marges
brutes souvent supérieures au système intensif et avec des
risques moindres. Pour le maïs, selon Réau (1990), il apparaît
plus rentable de cultiver plus de surface irriguée en irriguant moins
par hectare ; la baisse de rendement à laquelle on aboutit peut être
plus que compensée par une augmentation judicieuse de surface
irriguée (cité par Papy, 1992). Des simulations effectuées
en 1989 par l'ITCF aboutissaient à peu de différence de marge
nette par hectare entre productions intensive et extensive (Perspectives
Agricoles, 1989). En élevage de ruminants, des observations de
réseaux ont montré que le revenu en système extensif
pouvait, sous certaines conditions, être comparable à celui
des fermes intensives. D'après des comparaisons entre exploitations
de profils voisins et différant par le chargement, "dans les
systèmes de production de viande (bovine ou ovine) si la production
par animal et par travailleur reste bonne, le revenu ne diminue pas avec
le chargement" (Béranger, 1992).
Quoiqu'il en soit, l'idée d'une agriculture moins intensive fait son
chemin dans la profession agricole. On citera cet extrait du compte rendu
du congrès de l'Association générale des producteurs
de blé (Rouen, 17-18/06/92) : "pour permettre aux producteurs qui
restent...de reprendre les terres qui vont se libérer, rendant ainsi
possible l'extensification de la production souhaitée par
tous". Est-ce bien sûr ? Tout dépend de la situation de
chaque agriculteur, car finalement, c'est bien l'agriculteur individuel le
premier concerné. Celui qui possédait et cultivait 100 ha va-t-il
longtemps cultiver 80 ha (et 20 ha de jachère) ou s'agrandir de 50
ha pour cultiver 120 ha (et 30 ha de jachère). Dans le cadre de
l'extensification, va-t-il rechercher un équilibre entre la baisse
de produit et la baisse de dépense (même marge/ha) ou bien va-t-il
accepter une baisse de produit supérieur à la baisse de
dépense (marge inférieure), qui serait compensé par
un agrandissement en conséquence
(11). On mesure sur ces exemples que la marge de manoeuvres,
en termes stratégiques, reste grande. On peut penser qu'une liberté
de choix suffisante, condition de l'initiative et de la responsabilité,
sera laissée aux agriculteurs, de façon à maintenir
une adaptabilité des entreprises.
Ce passage en revue, même rapide, des problèmes posés
par le gel des terres (la "jachère") a montré des lacunes
importantes dans la connaissance nécessaire à la gestion judicieuse
d'une politique agricole aussi nouvelle, à l'échelle d'un continent
aussi hétérogène. Il est clair que des recherches couvrant
un large spectre du domaine scientifique sont indispensables pour apporter
crédibilité au discours, arguments à la gestion et
vraisemblance aux prédictions.
La nouvelle PAC, les mesures d'accompagnement décidées et à
venir, et les mesures anciennes toujours en vigueur forment un vaste ensemble
qui tend à prendre en charge de manière cohérente des
contraintes et des phénomènes d'ordre divers : maîtrise
des productions, revenus des agriculteurs, niveau technique du secteur agricole,
protection des ressources et, plus généralement, de
l'environnement, structures agricoles (agrandissement), contrôle des
friches, organisation de l'espace... Dans l'ensemble, cette batterie de mesure
paraît cohérente, même si l'on ne perçoit pas toujours
le mode de coordination des procédures. C'est à l'usage que
l'on pourra juger de sa pertinence globale avec levée (ou non) de
certaines interrogations majeures : possibilités réelles de
financement des mesures d'accompagnement, risque de multiplication des
règlements de plus en plus fins, coûteux et insupportables (le
dirigisme appelle le dirigisme), rigidité des productions et des
structures agricoles, désengagement des agriculteurs et, enfin,
destructuration de l'espace.
La solution réaliste paraît passer par une différenciation
entre les mesures d'ordre général (CEE, Etats) et celles d'ordre
local (Régions, petites régions). Les mesures d'ordre local
doivent pouvoir être décidées dans des "espaces de
liberté" ménagées par les mesures d'ordre
général (12). Dès
1977, un groupe de chercheurs (INRA-ENSAA, 1977) concluait à la
nécessité de la décentralisation du pouvoir de
décision en matière de politique d'aménagement. A
l'échelon de la CEE, les programmes de développement rural,
co-financés CEE-Etats, marquaient en 1989 une volonté de
développement local. En 1992, la nouvelle PAC prévoit des
programmes zonaux pluri-annuels. Ils s'inscrivent dans le Erreur ! Source
du renvoi introuvable., le "mouvement rural" , le "développement local"
; c'est, à l'échelon local, un partenariat entre acteurs
politiques, économiques et sociaux, intégrant l'action
économique, sociale et culturelle. On cherche à favoriser le
développement endogène, valorisation des atouts de toute nature
dont dispose une région rurale donnée. Il s'agit, selon Chassagne
(1988), que les milieux ruraux ne soient pas des "boulets à
traîner", mais des "gisement de croissance". Des exemples de
réussites locales effectives sont disponibles çà et
là (Laguiole, Haut-Jura...) et montrent que l'occupation de l'espace
physique, peut être gérée avec profit dans un cadre local
intégrant un espace multidimensionnel, social, culturel, économique
et politique.
La gestion individuelle des exploitaions agricoles doit aussi pouvoir disposer
d'un espace de liberté ménagé par la gestion collective
d'ordre général et local. Les plans de développement
durable constituent, à l'échelon français, une vaste
expérimentation en vraie grandeur. Préoccupations d'environnement
et contexte local sont intégrés dans les projets des agriculteurs.
Notes
(1) Encombrement
physique des moyens de stockage et saturation des moyens de transport. Position
de faiblesse dans les négociations internationales quand les
débouchés instantanés doivent être trouvés
pour nos excédents. Bilan économique global négatif,
par l'excès des coûts de stockage, des aides à
l'exportation...[VU]
(2) Les plus bas coûts correspondent aux jachères
les plus courtes, avec couvert naturel et une fauche. Les plus élevés
correspondent aux jachères les plus longues, avec l'implantation d'un
couvert et sa gestion. .[VU]
(3) Slippage : diminution globale de la production
inférieure au taux de retrait des terres (par retrait
préférentiel des mauvaises terres et/ou augmentation du rendement
des terres conservées)..[VU]
(4) Même si des régulations diverses
interfèrent dans le transfert "mécanique"des terres
libérées vers les autres exploitations agricoles, les usages
non agricoles et l'abandon (Laurent, 1991).[VU]
(5) Système de production : ensemble des productions
et des moyens de production.[VU]
(6) "Diversité culturelle, et aussi
agri-culturelle", selon E. Morin, 1988.[VU]
(7) Jachère industrielle : jargon lié à
la nouvelle PAC signifiant : terre retirée de la production agricole
alimentaire et affectée à la production agricole destinée
à l'industrie non alimentaire.[VU]
(8) Il s'agit de plafonds fixés par la Communauté
sur 20 ans, aides de l'ordre de 130 000 F/ha pour les conifères et
170 000 F pour les feuillus. Les montants définitifs en France ne
sont pas encore fixés..[VU]
(9) Des contre-exemples peuvent exister, résultats
de techniques inadaptées. Ils sont volontiers utilisés par
la presse pour contester l'extensification. Ainsi, on peut citer la légende
d'une photo : "il n'est pas certain que les pratiques culturales extensives
épargnent plus l'environnement qu'un mode de production intensif"
. parue dans L'information Agricole, n° 648, sept.
1992.[VU]
(10) La décision d'indemnisation du maïs-fourrage
ne va pas inciter à une telle mutation.[VU]
(11) La solution de l'agrandissement rapide des exploitations
agricoles grâce à une disponibilité des terres n'est
pas un mythe. Selon la Fédération nationale des SAFER (Agro-bref,
1992) le prix des terres vendues est passé de 42 300 F/ha en 1978
à 24 000 F/ha en 1991.[VU]
(12) La meilleure illustration en est la définition
des rendements de référence" le choix de créer ou non
une "base maïs et de distinguer ou non les "rendements irrigués".
Les références sont départementales, voire
intra-départementales. .[VU]
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Remerciements, pour lecture et suggestions, à Jean-Pierre
Deffontaines, Pierre Guy, Camille Raichon et Jean-Claude
Tirel.
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