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Le Courrier de l'environnement n°23, novembre 1994.

jardins familiaux, jardins privés...
quand le mieux est l'ennemi du bien

par Philippe Girardin

1. Les engrais
2. Les composts et fumiers
3. Les supports de culture
4. Les maladies, les parasites et les moyens de traitement
5. Modes d'approvisionnement et d'utilisation


Sur les 16 000 km2 (1,6 millions d'hectares) environ qui sont occupés par les logements individuels en France, 30% sont couverts par des pelouses, 14% par des potagers et 12% par des jardins d'agrément. Globalement, sur l'ensemble du territoire, on compte (source AGRESTE, 1994) :
- 0,50 million d'hectares de gazon, non compris les surfaces réservées au sport et espaces récréatifs ;
- 0,28 million d'hectares pour les carottes, poireaux et légumes divers dans les plates-bandes des potagers ;
- 0,22 million d'hectares pour les roses, hortensias et autres fleurs ou arbustes d'ornement.

A titre de comparaison, il a été ensemencé en maïs grain un peu moins de 1,9 million d'hectares en 1994, soit le double environ des surfaces d'agrément. Si les surfaces consacrées au potager ont tendance à baisser, celles consacrées aux pelouses et jardins d'agrément ont augmenté très nettement ces dernières années.
Si on ajoute à cela 0,14 million d'hectares de surfaces engazonnées dans les zones à vocation sportive et récréative, c'est plus de 1,14 million d'hectares qui échappent au champ de l'agronomie mais pas... à la pollution. Du moins si l'on en croit les résultats d'une récente étude suisse, financée par l'Agence fédérale helvétique de l'environnement de la forêt des espaces naturels (BUWAL) avec l'aide de l'Association suisse des jardins familiaux (SFGV) et la Société suisse d'agriculture biologique (SGBL). Ce travail, qui a porté sur l'usage des intrants dans les jardins familiaux et les jardins privés, a de quoi nous inquiéter quand on sait que la prise de conscience écologique, la formation et l'information des consommateurs et des commerciaux sont, en Suisse, sans commune mesure avec celles pratiquées en France.
Comme le rappellent les auteurs de l'enquête, les jardins privés et familiaux ont, tout particulièrement en milieu urbain, un rôle inestimable sur le plan social et sur le plan écologique, même si, sur le plan paysager, cet apport est quelquefois discutable. Ils participent en effet au maintien de la diversité des espèces dans des zones où la nature est souvent reléguée aux marges. Pour le jardinier amateur, l'impact financier de l'usage d'intrants (engrais, supports de culture, produits de traitement) est
Les enquêteurs, qui ont interrogé plus de 200 "jardiniers" ou "jardinières ", ont essayé de faire le point sur l'utilisation des engrais, des matières organiques, des supports de culture et des mulchs, des maladies et parasites les plus souvent rencontrés et des traitements mis en oeuvre (fongicides, insecticides, désherbants).

[R] 1. Les engrais

Dans la région où a été effectuée l'étude, un recensement des produits commercialisés a montré qu'il existait 34 engrais composés pour potager et 29 pour gazons dont les teneurs variaient comme l'indique la figure 1.

Il est à noter que la plupart des produits commerciaux utilisés par les jardiniers interrogés contenaient des substances organiques. Un quart des surfaces engazonnées a reçu un apport d'engrais. Compte tenu de l'utilisation de compost et de fumier, l'apport d'azote sous forme organique ou minérale s'est avérée inutile.
En ce qui concerne P et K, les apports d'engrais ne sont pas justifiés. La fourniture en ces éléments par les matières organiques et les cendres couvrent très largement les besoins des légumes, des fleurs et des plantes à baies (figure 2).
Année après année, ces apports de fertilisant entraînent un enrichissement du sol en phosphore (P), en potassium (K) et en matières organiques. Ainsi, les sols de jardins avaient une teneur moyenne en phosphore dix fois supérieure à celle des terres de grandes cultures. La même remarque peut être faite pour le potassium. Les sols de potager et de jardins à fleurs sont en moyenne 3 fois plus riches que les sols agricoles. Les sols de jardins sont des " mines " à phosphore et à potassium. Malgré sa mobilité faible, le potassium peut être lixivié. De plus, un excès de potassium dans les sols peut entraîner un déséquilibre du rapport potassium sur magnésium (K/Mg) et provoquer des carences en magnésium (Mg).
En conclusion, on peut noter qu'en moyenne les apports totaux d'azote (N) et de phosphore sont trois fois, et ceux de potassium deux fois, plus importants que les besoins des plantes cultivées (légumes, fleurs ou petits fruits).

[R] 2. Les composts et fumiers

92% des jardiniers suisses interrogés ont fabriqué leur propre compost. Au delà du symbole, on peut noter que le recyclage des déchets organiques est entré profondément dans les moeurs de ce type de population. Signalons au passage qu'en Suisse existent des compostières de quartier.
Compte tenu de la teneur moyenne en N, P et K des composts, la grande majorité des jardiniers couvre les besoins de leurs légumes en ces éléments avec 3 kg de matière fraîche/m2/an. 10 à 15% des jardiniers apportent un excès de fumure uniquement à cause de l'emploi de compost à doses trop élevées.
De plus, entre 25 et 35% des personnes interrogées achètent du fumier séché. Plus de la moitié des utilisateurs a apporté, sous forme de fumier séché, plus d'éléments nutritifs que n'en nécessite la croissance de leurs légumes et fleurs.
Enfin, un peu plus de 25% des jardiniers utilisent des activateurs de compostage. Ceux-ci peuvent avoir un effet positif sans toutefois pallier les défauts de préparation du compost lui-même (non retournement, non couverture, etc.).

[R] 3. Les supports de culture
La moitié des jardiniers interrogés utilisait soit de la tourbe, soit de la terre végétale ou de la terre de bruyère. Ce qui laisse penser que les utilisateurs surestiment le pouvoir améliorant de ce type de produit. Il est à noter que pour éviter de surexploiter les tourbières, il est possible de trouver un ersatz de tourbe composé de fines fibres de bois. 40% des propriétaires de jardins suisses achètent des produits de couverture, ou "mulch" (écorce ou fibre broyées principalement). Il a été noté, dans quelques cas, une forte teneur en métaux lourds de ces produits.

[R] 4. Les maladies, les parasites et les moyens de traitement

Les ravageurs les plus communs dans les jardins sont les pucerons (un problème pour les trois-quarts des jardiniers) et les limaces (60% des producteurs amateurs de légumes s'en plaignent). Viennent ensuite la " Mouche blanche ", les fourmis, la Teigne du poireau, et des maladies : le mildiou sur tomate, l'oïdium sur rosiers et cucurbitacées, etc. Il est à signaler que la sensibilité aux maladies et aux parasites peut être en rapport avec la surfertilisation généralisée des potagers soumis à l'enquête. 85% des propriétaires de jardins familiaux (ou jardins ouvriers) et la quasi-totalité des personnes possédant un jardin privé ont utilisé au moins un produit de traitement et 13% d'entre elles plus de 6 produits. Les produits à base de plantes ont été utilisés par 40% des personnes interrogées.
Les produits utilisés se répartissent selon leur mode d'action comme indiqué ci-après. Ceci correspondrait à 119 préparations commerciales et 69 principes actifs. Un quart des produits est stocké depuis plus de 4 ans. Néanmoins, plus de la moitié des jardiniers ont employé des méthodes de lutte mécanique (pièges, filets, utilisation de sciure, cendres, coquille d'oeuf, barrière).

insecticides et acaricides 47%
molluscicides 20%
fongicides 19%
herbicides 9%
produits mixtes 5%

Il est à signaler qu'aujourd'hui en Suisse, et en Allemagne depuis 1986, il n'est plus possible de trouver sur le marché des produits mixtes (insecticides + fongicides, par exemple).
Suivant le principe actif considéré, entre 25 et 50% des utilisateurs ont employé un fongicide à des doses supérieures aux doses maximales conseillées ; cette proportion va jusqu'à 90% pour les insecticides. Pour ces derniers, les doses maximales relevées peuvent être jusqu'à 50 fois supérieures à la dose conseillée (fig. 3). En ce qui concerne les molluscicides (à base de métaldéhyde à 3,5%) les doses utilisées (11 g de granulés/m2) se situent très souvent bien au-delà des doses conseillées (1 g/m2). En ce qui concerne les herbicides, les doses utilisées sont assez proches des doses conseillées, mais cette moyenne cache de fortes disparités. Compte tenu de leur utilisation sur des sols filtrants et à faible activité biologique ou sur des sols compactés (allées), les risques de lixiviation et de ruissellement sont très élevés.
La figure 3 montre un exemple d'utilisation de 4 principes actifs.
Le mode de présentation du produit semble jouer un rôle prépondérant dans la quantité de produit utilisé par unité de surface. Ainsi, les produits concentrés, présentés sous forme d'émulsion, sont ceux qui ont été utilisés aux doses les plus fortes alors que les produits conditionnés en gélules (1 gélule/0,5 l d'eau) sont utilisés de façon beaucoup plus judicieuse. Il est à signaler que ce type de présentation coûte 4 à 5 fois plus cher mais que la consommation moyenne par unité de surface est 8 à 10 fois plus faible.
Très peu de produits permettant de pratiquer la lutte biologique sont disponibles pour les jardiniers amateurs dans le commerce. Dans la région de Suisse concernée par l'enquête, on pouvait cependant trouver des produits à base de Bacillus thuringiensis ( 1 ).
Environ 18% des traitements fongicides ont été appliqués de façon totalement erronée pour lutter contre des insectes (pucerons en particulier) ! Dans 5% des cas, on note l'inverse, c'est-à-dire l'utilisation d'un insecticide pour lutter contre une maladie fongique.

[R] 5. Modes d'approvisionnement et d'utilisation

La majorité des utilisateurs s'est procurée engrais, support de culture ou produits de traitement dans les grandes surfaces où ces produits sont en libre service, sans vendeur pour apporter un conseil. Il est à signaler qu'en Allemagne les produits phytosanitaires sont interdits à la vente dans les grandes surfaces depuis 1988. Un tiers des utilisateurs a trouvé que les indications étaient écrites en caractères trop petits, et 20% ont reconnu avoir des difficultés pour calculer le dosage approprié. Il est à noter que les effets secondaires sont rarement mentionnés sur l'emballage ou dans les notices explicatives. Dans la plupart des cas, les produits ont été stockés dans les hangars, cabanons, garages ou bâtiments extérieurs soumis à de fortes variations de température, voire au gel, ce qui peut faire perdre de leur efficacité aux principes actifs. De plus, en général, les produits phytosanitaires n'ont pas été mis hors de portée des enfants.
Ces produits, en particulier les herbicides, sont préparés dans les arrosoirs, ce qui ne permet pas de faire un dosage précis et une répartition régulière du produit. Le reste des préparations est souvent conservé en vue d'un prochain usage, alors que souvent elles perdent leurs propriétés et peuvent même (cas de certains fongicides) devenir phytotoxiques. Si le masque n'a quasiment jamais été utilisé lors des épandages, 25% des jardiniers se sont servis de gants et de bottes.
Il semble que peu d'utilisateurs soient avertis des dangers de certains traitements sur la faune utile, les abeilles par exemple. Les risques pour l'utilisateur (effets directs ou secondaires) sont sous-estimés ou ignorés par beaucoup.

[R] En conclusion

A partir des résultats de cette enquête menée, rappelons-le, en Suisse, les responsables de l'étude ont présenté deux séries de propositions, l'une à destination des jardiniers amateurs, l'autre des fabricants et vendeurs de produits phytosanitaires.
Partant de la constatation que les propriétaires de jardins sont plus tolérants quant à l'aspect extérieur des légumes et des fruits que ne peuvent l'être les maraîchers et arboriculteurs professionnels, il a été fait les recommandations suivantes :
- employer 3 kg de matière fraîche de compost par m2 : cela suffit à couvrir les besoins des plantes cultivées au potager ou dans les plates-bandes de fleurs ;
- retourner régulièrement le compost, l'abriter des pluies, l'épandre au bout de 3 à 6 mois ;
- en terrain pauvre, utiliser des engrais simples (attention : certains engrais organiques peuvent fournir des nitrates aussi rapidement que certains engrais minéraux) ;
- utiliser des produits issus du jardin (déchet de tonte, etc.) pour faire des " mulchs " ;
- utiliser au mieux les auxiliaires en leur fournissant une possibilité d'abri ou en les attirant (plantes mellifères, tas de pierres, etc.) ;
- utiliser les produits phytosanitaires de façon tout à fait exceptionnelle et ciblée, en veillant à leur innocuité pour les auxiliaires ;
- pour les traitements liquides, retenir que le volume d'eau conseillé par m2 est, suivant la hauteur des plantes, de 0,10 à 0,15 l pour les légumes, 0,10 à 0,20 l pour les rosiers et 0,20 l pour les petits fruits ;
- acheter le plus petit conditionnement possible ;
- éviter l'emploi d'herbicides.

En ce qui concerne les fabricants et revendeurs, il est suggéré les pistes d'action suivantes :
- ne proposer à la vente que des engrais organiques à décomposition lente ;
- réduire l'assortiment proposé pour les engrais ;
- présenter en petit conditionnement les produits dangereux pour l'environnement (au maximum traitement pour 150 m2) ;
- rendre lisibles les conseils d'utilisation ;
- mentionner les effets secondaires ;
- conditionner sous des formes évitant les erreurs de dosage (gélules, par exemple, permettant de préparer de faibles volumes, de l'ordre du demi-litre) ;
- former les revendeurs pour le conseil aux clients.
Enfin, il est suggéré de systématiser le ramassage des produits phytosanitaires qui ne sont plus utilisés.

Compte tenu des surfaces concernées, du comportement des utilisateurs (rien ne nous permet de dire aujourd'hui que les propriétaires de jardins se comportent mieux en France qu'en Suisse !), il semble urgent de faire le point sur les risques de pollution sur ces surfaces, de proposer des alternatives fiables et d'envisager à la fois une réglementation plus restrictive et des actions de sensibilisation du public. Il faut, en fait, mettre en place les bases d'une véritable agriculture intégrée en zone de loisirs. Ceci nous oblige à avoir désormais le souci d'une agronomie urbaine.


Notes

( 1 ) NDLR : bactérie toxique pour de nombreux insectes broyeurs, notamment les chenilles. Pour de plus amples renseignements sur cet organisme auxiliaire (de lutte microbiologique), on consultera le dossier de la cellule Environnement n°5 lutte biologique, dont des exemplaires sont encore disponibles à la DPEnv. [Vu]

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