Les Dossiers de l'environnement, n°17 
Sommaire

La place de la modélisation mathématique ou informatique dans la problématique environnementale

1. Dynamique de la production des connaissances
2. Ressources technologiques
3. L'interdisciplinarité
4. L'organisation de la communauté scientifique et bibliographie
Les supports d'information
Bibliographie partielle récente
5. Partenaires sociaux

Compléments par Claude Lobry


[R] 1. Dynamique de la production des connaissances

Qu'est-ce qui a été à l'origine des questions abordées ?
Comment les questions d'environnement ont-elles été abordées dans le cadre de votre discipline ?
Ont-elles permis de renouveler ce cadre ?
Les questions environnementales présentent-elles des particularités au plan de la théorie de votre discipline ? Vont-elles les renouveler ? Comment ?

L'intérêt des chercheurs en modélisation pour les questions d'environnement varie suivant leurs disciplines : les mathématiques appliquées, les statistiques ou l'intelligence artificielle (IA). Cet intérêt est certainement plus récent chez les chercheurs travaillant dans les deux dernières disciplines.
On se limitera dans cette note à une présentation de la contribution des statistiques et de l'intelligence artificielle et, pour les mathématiques appliquées, à celle de l'analyse et du contrôle des systèmes dynamiques (SD), qui correspondent aux compétences couvertes par le département Biométrie et Intelligence artificielle (BIA) de l'INRA. (cf  M.-B Bouché)
Il s'agit le plus souvent de répondre à une demande venant d'une discipline liée à l'environnement (agronomie, bioclimatologie, science du sol, forêts...). En général, les biologistes formalisent les problèmes d'environnement qui les intéressent, mettent au point et réalisent des expériences, et disposent ainsi de données contrôlées. Ils peuvent alors utiliser une méthode statistique connue qui permet de faire une analyse rigoureuse, mais qui, parfois, nécessite de notre part une validation d'expert. Dès que le biologiste rencontre une difficulté dans l'une des étapes de ce processus, notre rôle est d'identifier, si elle existe, la méthode qui convient ou de proposer un nouveau développement théorique.
Les questions qui nous sont posées, ou qu'il nous faut identifier, sont de nature variable ; il s'agit souvent :
- d'identifier et de formaliser la question posée ;
- d'inventorier les connaissances disponibles qui nous semblent pertinentes ;
- de fournir des représentations des systèmes observés et d'en proposer un modèle simplifié ;
- de proposer un plan d'expériences pour le recueil des données et des méthodes statistiques adaptées ;
- de faire une analyse, théorique ou par simulation, du modèle et éventuellement de proposer une aide à la gestion ou au contrôle dans le modèle simplifié. (cf  Yves Pietrasanta)
À partir de ce schéma général, plusieurs aspects spécifiques doivent être pris en compte.
En statistique, il importe de considérer la complexité des modèles mis en œuvre (aspects spatio-temporels des phénomènes, paramètres non identifiables, non unicité des représentations, paramètres non stationnaires, multivariés), le nombre important des observations et la nature fortement non exhaustive de ces observations.
Parmi les champs théoriques impliqués, ceux qui prennent en compte les structures de dépendance des données sont la statistique des processus, l'analyse d'image, la statistique géométrique, la géostatistique et l'analyse des données sous contraintes.
Pour l'intelligence artificielle, l'information traitée est souvent caractérisée par l'imprécision, l'incertitude, souvent la non-applicabilité de la méthodologie statistique, et la qualité variable de l'information suivant le contexte. Parmi les outils théoriques employés, on peut citer la théorie des possibilités, la formalisation qualitative de systèmes physiques et de phénomènes à dimension spatiale, la formalisation des interactions entre agents1, ou encore celle du raisonnement pour des tâches particulières (diagnostic, surveillance, décision multicritère).
Pour les systèmes dynamiques, la représentation du système est complexe ou mal déterminée, l'état, qui caractérise conceptuellement le système à un instant donné, est partiellement ou non observé et la fonction d'utilité, qui attribue une valeur à certaines sorties du système, n'a parfois qu'une pertinence relative. Les questions importantes pour l'environnement concernent les systèmes non linéaires incertains et incomplètement observables, l'utilisation de la théorie de la viabilité et le contrôle robuste.
Si la problématique environnementale ne semble pas avoir fait évoluer le cadre des disciplines liées à la modélisation, de nouvelles questions se sont posées quant à leur utilisation. En effet, les questions environnementales donnent un cadre concret, qui met en lumière - pour le modélisateur - certaines questions passées inaperçues ou qui ne présentaient jusqu'alors que peu d'intérêt.
Comme précédemment, on peut identifier des questions qui se posent globalement à notre discipline :
- la recherche des échelles pertinentes, dans le temps ou l'espace, tant pour l'observation que pour la modélisation ;
- la prise en compte de la nature de l'information (raisonnement spatial et statistique spatiale, variable qualitative ou quantitative, incertaine ou aléatoire…) ;
- le couplage des informations disponibles pour un système ;
- la gestion réelle d'un système et sa mise en œuvre dans des temps acceptables ;
- le changement d'échelle et le transfert d'échelle, questions récurrentes depuis un certain temps dans les disciplines de l'environnement.
En statistique, il est apparu un intérêt certain pour l'approche semi-paramétrique. Cette méthode permet de combiner dans un même modèle des paramètres ayant une réalité biologique précise et une partie non paramétrique sur laquelle on fait des hypothèses minimales. La prise en compte de la non stationnarité des phénomènes pour les dépendances spatiales et/ou temporelles est une question qui suscite de plus en plus l'intérêt. De même, des méthodes de traitement d'images et de données satellites dynamiques appliquées à l'environnement se développent actuellement. L'usage intensif de simulations, en particulier par la méthode Monte Carlo Markov Chain, est une tendance récente de la statistique. Ce moyen paraît particulièrement bien adapté à l'estimation des paramètres dans les modèles complexes.
Pour l'intelligence artificielle, la validation des systèmes multi-agents, le raisonnement spatial et les méthodes d'apprentissage correspondent à une attente forte et pourraient avoir de grandes retombées pour les questions de l'environnement.
Pour les systèmes dynamiques, les questions portent sur les techniques de reconstruction d'état, par exemple par construction d'observateurs, qui permettent de spécifier l'état (partiellement) inconnu du système observé. L'approche ensembliste, qui permet de remplacer une valeur de l'état par un ensemble de valeurs possibles ou permises, est aussi étudiée pour l'analyse et le contrôle d'un système, en particulier pour la gestion des ressources renouvelables.
Par ailleurs, l'introduction de techniques statistiques d'estimation non paramétrique pour l'identification et le contrôle de systèmes incertains commence à être abordée. Le couplage entre méthodes déterministes et stochastiques semble de manière générale très prometteur.

[R] 2. Ressources technologiques

De quelle instrumentation dispose-t-on pour traiter les questions environnementales dans votre discipline ?
Cette instrumentation évolue-t-elle ?
Quels sont les effets sur le mode de production des connaissances dans le domaine ?
Que peut-on attendre de l'amélioration des performances des technologies pour la recherche ?

En modélisation, la question du choix d'une instrumentation doit prendre en compte l'état des disciplines qui sont à l'origine de la problématique posée. En effet, du point de vue du modélisateur, l'instrument méthodologique n'est pas spécifique de l'application environnementale. Par contre, l'observation fine des phénomènes dans le temps et/ou l'espace rend possible l'utilisation plus fréquente de la modélisation et requiert la mise au point de méthodes relevant de l'analyse numérique, des processus stochastiques et de la statistique. Ainsi, la complexité des informations disponibles pour l'étude des systèmes (images satellites, systèmes d'information géographique, données météo, données radar, etc.) a profondément modifié la nature des méthodes employées pour résumer ou décrire un système, voire proposer un modèle simplifié censé le représenter.
Par ailleurs, la pratique a été largement modifiée par l'utilisation de plus en plus intensive de l'ordinateur : en statistique, au travers de simulations de systèmes complexes (méthodes MCMC) ; en intelligence artificielle, avec l'existence de simulateurs qualitatifs (par exemple QSIM), d'outils de résolution de contraintes et de systèmes multi-agents ; dans les systèmes dynamiques, par l'utilisation de logiciels spécialisés permettant des simulations, le calcul de lois de commande en temps réel ou de stratégies optimales en temps différé.
Cette évolution de l'outil informatique accroît les possibilités d'étude pratique des systèmes dynamiques. On saura modéliser des phénomènes plus complexes, traiter des informations plus importantes et exploiter des connaissances nouvelles, toutes choses difficiles voire impossibles à faire actuellement.
Cette évolution a aussi un impact sur le traitement des questions de l'environnement :
- en statistique, on assiste à un désintérêt de plus en plus marqué pour la résolution théorique, pour l'étude des processus déconnectés et pour la connaissance fine de certains d'entre eux ; (cf M.-B Bouché)
- pour l'intelligence artificielle et les systèmes dynamiques, on envisage de tester ou de valider des algorithmes et des processus de décision préalablement à leur étude analytique.

[R] 3. L'interdisciplinarité

Les apports de votre discipline au traitement des questions environnementales dépendent-ils d'autres disciplines ? Lesquelles ? Comment ?
Comment votre discipline peut-elle aider les autres à aborder les questions environnementales ?
Est-il possible d'identifier des thèmes qui devraient être abordés par plusieurs disciplines ? Lesquels ?

L'interdisciplinarité, vue sous l'angle " intérêt commun pour un même objet ", est fondamentale pour notre discipline qui contribue, par un appui méthodologique (modélisation statistique, IA, SD, économétrie), à traiter les questions environnementales. C'est une garantie de la pertinence des réponses qui sont apportées à un problème concret posé par diverses disciplines (biophysique, biochimie, économie, agronomie, foresterie…). C'est aussi un moyen pour s'inscrire dans une démarche appliquée et prendre en compte l'ensemble des connaissances disponibles pour un objet donné. De plus, il est important que l'ensemble des disciplines participantes puissent retirer quelque chose de leur collaboration.
L'interdisciplinarité reste cependant très faible et circonstancielle. Elle semble ne pas être durable pour un même objet, ni programmable. (cf  Marcel.-B. Bouché)
Deux obstacles structurels sont cités comme un frein à son essor : les modes de financement et d'évaluation du travail de recherche. A cela s'ajoutent le niveau de formalisation qui diffère entre les disciplines et le niveau des connaissances indispensables à toute démarche interdisciplinaire.
Un des aspects positifs à long terme est l'approche d'autres disciplines, en particulier à travers leurs besoins et la façon qu'elles ont d'utiliser nos outils.
En aidant à la formalisation des problèmes, des questions, des hypothèses et du savoir pertinent, en apportant les outils de représentation, de raisonnement et de traitement (quantitatif et/ou qualitatif) adaptés, et en proposant des modèles simplifiés, nos disciplines (statistiques, IA et SD) peuvent aider les autres à aborder les questions environnementales. Elles permettent d'étudier qualitativement les questions et d'apporter, par l'analyse des résultats théoriques ou simulés, des éclairages conceptuels nouveaux. Un renouveau méthodologique pour la modélisation (méthodes mieux adaptées, plus rigoureuses) devrait être introduit dans l'interdisciplinarité par notre intervention.
Plutôt que d'identifier des thèmes interdisciplinaires, il serait préférable de cibler des questions finalisées pour lesquelles des collaborations, certes ponctuelles, pourraient être mises en place. Cette pratique d'identification de thèmes se fait déjà à l'INRA par la définition de projets intra-sectoriels (par exemple, CORINTE). Ainsi, l'étude de l'impact de politiques de gestion ou d'activités humaines sur les systèmes environnementaux a fait l'objet de projets interdisciplinaires auxquels notre discipline a participé (Direction de ressources aquatiques en environnement sensible, Étude des phénomènes spatiaux, Ecospace, etc.). (cf  Laurence Boy) ; (cf  Yves Pietrasanta)

[R] 4. L'organisation de la communauté scientifique et bibliographie

Quels sont les grands programmes étrangers qui abordent ces questions dans votre discipline ?
Quels sont les principaux supports de la diffusion scientifique ?

A l'étranger
En matière d'analyse statistique liée à l'environnement, le National Research Center for Statistics and the Environment de Seattle est une référence. L'objectif de ce centre est d'être une plate-forme pour des interactions. Il est financé par un programme de l'Environmental Protection Agency. Cette agence soutient des actions ayant pour but d'améliorer la modélisation et les outils de décision. Un autre exemple est celui du département statistique du Common Wealth Scientific and Industrial Resarch Organisation (CSIRO, Australie).
Pour l'intelligence artificielle, même si la portée en modélisation qualitative est moindre, des projets intéressants existent entre l'Allemagne et le Brésil ; ils portent sur la modélisation de processus liés à la qualité de l'eau.
D'intérêt plus global pour l'ensemble de nos disciplines, le GKSS, situé près de Hambourg, mène des actions de recherche et de développement très transversales. Financé à 90% par les autorités fédérales, ce centre travaille tant pour le gouvernement que pour l'industrie, notamment en matière d'environnement. Une place importante y est faite à la modélisation concernant le changement d'échelle et le couplage d'informations.

En France
Hors milieu agronomique, il existe dans notre pays plusieurs programmes sur l'environnement impliquant l'ensemble de notre discipline. Ces programmes concernent :
- la modélisation des circulations globales (Météo), qui fait surtout appel à l'analyse numérique ;
- la prédiction des niveaux de pollution (ozone) ;
- le contrôle et la modélisation des ressources renouvelables (programmes AIR et COMORE de l'INRIA) ;
- le contrôle des ressources vivantes et la gestion de systèmes écologiques (GDR-CNRS 1107) ;
- le réseau ECO-VIABILITE coordonné par le CEREMADE et l'université Paris-Dauphine.
En septembre 1997, l'INRIA a organisé le premier congrès européen sur les technologies de l'information pour l'environnement, intitulé " Informatique pour l'environnement ".

[R] Les supports d'information
La diffusion des connaissances scientifiques se fait essentiellement au travers des revues de statistique appliquée, de probabilité appliquée, d'intelligence artificielle et de revues portant sur les systèmes dynamiques.
En statistique, l'apparition récente de journaux témoigne de la volonté de cette communauté scientifique de traiter les problèmes de l'environnement (Environmetrics, Journal of Agricultural, Biological, and Environmental Statistics).
En intelligence artificielle, le journal de référence depuis bientôt dix ans est AI Applications in Natural Resource Management.
Pour les systèmes dynamiques, il existe des revues de systémique plus ou moins appliquée et d'ingénierie en biotechnologie (International Journal of Systems Sciences, Journal of Mathematical Systems, Estimation and Control, Biotechnology and Bioengineering, Journal of Environmental Engineering…).
Enfin, certains journaux de biologie s'intéressent à la formalisation mathématique et publient des travaux de modélisation (Ecological Modeling, Theoretical and Applied Genetics, Conservation Biology, Water Science Technology, Water Research...).

[R] Bibliographie partielle récente

Aubin J.P., 1991. Viability Theory. Birckhauser, Boston, 543 p.
Aubin J.P., 1997. Dynamic Economic Theory, a Viability Approach. Springer, Heidelberg, 510 p.
Bai-Lian Li (ed.), 1996. Fuzzy logic in ecological modelling. Ecological Modelling, 1, n° spécial.
Bastin G., Dochain D., 1990. On-line Estimation and Adaptative Control of Bireactors. Elsevier, Amsterdam, 379 p.
Caswell H., 1989. Matrix population models. Sinauer Associates Inc. Pub., Sunderland, Massachussetts, 328 p.
Christophe C., Lardon S., Monestiez P., 1996. Etude des phénomènes spatiaux en agriculture. INRA Editions, Paris, 365 p.
Cressie N., 1991. Statistics for Spatial Data. Wiley. New York, 900 p.
Lebreton J.D., Asselain B. (dir.), 1993. Biométrie et environnement. Masson, Paris, 332 p.
Murray D., 1989. Mathematical Biology. Springer, New-York, 767 p.
Plantr.E., Stone N.D., 1991. Knowledge-based Systems in Agriculture. Mc Graw Hill, New-York, 364 p.
Soarez. A., 1993. Geostatistics Troia '92 . Kluwer, Dordrechet, 1 088 p.
Travé-Massuyes L., Dague P., Guerrin F. (dir.), 1997. Le raisonnement qualitatif. Hermès, Paris, 505 p.
Walter E., Pronzato L., 1994. Identification de modèles paramétriques à partir de données expérimentales. Masson, Paris, 371 p.
X, 1996. Tendances nouvelles en modélisation pour l'environnement. Actes du colloque CNRS, 16-17 janvier 1996.

[R] 5. Partenaires sociaux

Quels sont les principaux partenaires (en dehors des collègues scientifiques) sur les questions environnementales ?

Nos partenaires sur des projets touchant à l'environnement peuvent être du secteur public ou privé.
Les projets concernant l'étude d'impact, la gestion des ressources en environnement sensible, la gestion des ressources naturelles et de la biodiversité, ou la dépollution se font surtout avec les régions, les agences de bassin, les parcs nationaux, l'ADEME…
Certains établissements (CETIOM, CEMAGREF, Bureau des ressources génétiques, etc.) interviennent en priorité sur les questions de la préservation de la biodiversité, du risque lié aux OGM et de la gestion des ressources renouvelables.
Le partenariat avec des sociétés privées (Lyonnaise des eaux, CGE, Degremont,..) concerne plus particulièrement les questions relatives à la ressource en eau ou à la dépollution n
Remerciements à Jeannine Goacolou (INRA Jouy) pour sa contribution à la mise au point du texte. (cf  Yves Pietrasanta) ; (cf  P.-F. Ténière-Buchot)


[R] Compléments
à l'analyse de conjoncture concernant La place de la modélisation mathématique ou informatique dans la problématique environnementale
par Claude Lobry
GDR CNRS Modèles dynamiques et contrôle des écosystèmes, laboratoire d'océanographie biologique et écologie du plancton marin, BP 28, 06230 Villefranche-sur-Mer
CLOBRY@ROBUR.inria.fr

Mon intervention portera sur un aspect restreint du thème, l'usage des systèmes dynamiques et leur simulation sur un ordinateur, les autres aspects sortant du domaine de ma compétence.

La théorie mathématique des systèmes
Dans les années soixante - soixante-dix, Von Bertalanfy et ses adeptes ont fait de la propagande pour une " théorie générale des systèmes " (appelée aussi " systémique ") qui prétendait être une méthode universelle de représentation des systèmes vivants complexes. Malheureusement la systémique promettait bien plus qu'elle ne pouvait tenir à l'époque et, l'effet de mode passé, les scientifiques s'en sont détournés. C'est dommage car, utilisée dans les limites qui sont les siennes, la " théorie des systèmes " reste un outil indispensable.(cf  M.-B. Bouché)
Sous le vocable " système dynamique ", les mathématiciens englobent divers objets (équations différentielles, aux dérivées partielles, récurrences, automates…) qui ont tous en commun quelques caractéristiques que l'automatique (la science qui s'occupe du contrôle et de la régulation des systèmes artificiels complexes) a conceptualisé comme il est rappelé ci-dessous :

.où U, X, Y, sont des vecteurs qui varient au cours du temps, donc définissent des fonc-tions U(t), X(t), Y(t) dont l'évolution est déterminée comme suit :
U(t) représente l'ensemble des " actions " exercées à l'instant t sur le système. En mécanique, on dirait " forces extérieures au système " ;
X(t) représente l'ensemble des variables d'état du système. Ce sont toutes les variables qu'il est nécessaire de connaître pour pouvoir prévoir l'évolution du système. Si, par exemple, m est une masse ponctuelle sur laquelle agit une force U(t), pour connaître le futur, il faut préciser la position et la vitesse ini-tiales. Les lois de la mécanique nous conduisent à écrire :

Enfin Y(t) représente non pas toutes les variables d'état, mais simplement celles qui sont observées. Par exemple, pour la masse ponctuelle de l'exemple précédent on peut imaginer que seule sa position est observée.
La dynamique peut être régie par une équation différentielle ordinaire, une récurrence, une équation aux dérivées partielles ou un automate cellulaire. Remarquons que si l'entrée U est constante, nous nous trouvons dans la situation d'un système qui n'est pas soumis à une influence extérieure. Les deux grandes questions (liées) de l'automatique sont la " régulation " (maintenir le système dans un état particulier indépendamment des influences extérieures) par l'action de " boucles de rétroaction " et la " commande optimale ".
La pertinence de ces concepts pour représenter un système dynamique (au sens de la langue naturelle) n'est pas évidente. Ils se sont dégagés dans les années soixante et il est maintenant universellement admis en automatique que ce sont les seuls qui permettent de parler de façon rigoureuse de système et surtout de " rétroaction ". Ces concepts, qui se sont révélés féconds en automatique, le seront pour aborder la modélisation dans le domaine de l'environnement. En effet comparons un procédé industriel comme la distillation du pétrole et le fonctionnement d'un lac considéré comme un écosystème. Dans le premier cas, les variables d'entrée sont la qualité du pétrole brut, les débits proposés, les variables d'état, les concentrations des espèces chimiques sur chaque plateau de la tour de distillation et les variables de sortie sont les paramètres caractérisant le produit fini. Dans le cas d'un " écosystème lac ", les variables d'entrée sont tous les facteurs physiques (lumière, composition chimique de l'eau arrivant dans le lac, température, vent….) et biologiques (organismes importés dans le lac…), les variables d'état sont l'ensemble des représentations des organismes vivant dans le lac et, enfin, les variables de sortie sont les paramètres de certaines espèces qui sont observées.
Il est donc souhaitable d'introduire dans les outils de la modélisation mathématique en environnement les outils de l'automatique, mais il faut aussi prendre conscience des limites actuelles des avantages à tirer de ce transfert.
1) Par hypothèse, l'automatique s'intéresse à des systèmes construits par l'homme, donc en principe bien connus. Ce n'est que rarement le cas des systèmes naturels. Toutefois, cela arrive aussi lorsque des systèmes artificiels sont très complexes (par exemple, un avion de combat) et l'automatique a élaboré des techniques qui permettent d'identifier une dynamique inconnue.
2) L'automatique s'intéresse à la régulation, donc à des systèmes qui restent proches d'une position d'équilibre, donc à des systèmes pour lesquels un modèle linéaire est valide. Ce n'est pas le cas en environnement où généralement on s'intéresse à la réponse du système à une grosse perturbation ou encore à la dynamique naturelle non linéaire. La théorie mathématique des systèmes linéaires peut être considérée comme complète. Il n'en est pas de même des systèmes non linéaires, mais de nombreux résultats sont cependant disponibles.
3) Si les systèmes rencontrés dans la problématique environnementale ne sont généralement pas linéaires, ils sont fortement structurés. Les équations qui régissent un écosystème, si elles ne sont pas très bien connues, possèdent cependant des propriétés fortes de structure. Tout le bénéfice qu'on peut retirer de ces structures est loin d'avoir été exploré mathématiquement.
4) La forte variabilité rencontrée dans les grands systèmes vivants pose des gros problèmes d'identification qui ne peuvent être traités qu'en utilisant des méthodes statistiques sérieuses.(cf  M.-B. Bouché)

La simulation des systèmes

Les systèmes dont les solutions peuvent être calculées analytiquement sont extrêmement anecdotiques. Pour connaître une sortie en fonction d'une entrée, on a recours à la simulation sur ordinateur. La simulation des systèmes dynamiques sur ordinateur s'est développée depuis 1960 dans le milieu très mathématisé de la physique et de la mécanique. Des méthodes très sophistiquées ont été mises au point. Depuis une quin-zaine d'année, le coût du calcul ayant chuté vertigineusement, tout chercheur dispose sur son ordinateur de bureau d'une puissance de calcul phénoménale qu'il ne maîtrise pas forcément, faute d'une formation mathématique suffisante.
En effet, il n'est jamais possible de garantir a priori le résultat d'une simulation. Pour toute méthode de simulation, il est possible de produire un exemple au moins pour lequel elle ne donne pas de bons résultats, voire donne des résultats aberrants. Seule une étude mathématique du système qui, si elle ne permet pas le calcul des solutions, permet de connaître de manière qualitative le résultat attendu, sera à même de protéger contre les artefacts de la simulation.
Un outil comme Math Lab, qui est très puissant, est utilisé couramment par les automaticiens ; il est très adapté à l'étude des " systèmes ". Grâce à lui, tous les ingénieurs formés à l'automatique peuvent analyser le comportement de systèmes linéaires de plusieurs dizaines (voire centaines) de variables d'état et le comportement de petits systèmes non linéaires (de deux à une dizaine de variables d'état).
Si la maîtrise des outils permettant de simuler les systèmes différentiels n'est pas très difficile à acquérir, il n'en va pas de même pour ceux qui sont régis par les équations aux dérivées partielles. Dans l'analyse de tout système de ce type la présence d'un mathématicien semble s'imposer.
Les automates cellulaires sont très faciles à mettre en oeuvre informatiquement. Ils sont très populaires dans le domaine de la représentation des phénomènes spatiaux temporels où ils permettent de faire de très jolies images qui ont un rapport plus ou moins grand avec la réalité à modéliser. Malheureusement, une simulation doit toujours être initialisée et un automate défini sur un carré de 124 par 124 possédant seulement deux états (0 ou 1 comme, par exemple, un jeu de la vie) possède de l'ordre de 104500 conditions initiales possibles. Il n'est donc pas possible d'explorer par simulation de façon exhaustive ce type de systèmes dynamiques. Sauf dans les cas, très rares, où on possède une théorie mathématique de l'automate, son usage dans la représentation des systèmes naturels complexes reste problématique.(cf  J.-P. Nicol)
On peut dire deux mots ici des méthodes de l'IA, précisément de la représentation des systèmes dynamiques dans des langages informatiques très évolués (par exemple les systèmes multi-agents). L'intérêt de ces méthodes est d'obliger de transformer le discours en langue naturelle dans celui d'une langue formelle reconnue par l'ordinateur. Lorsqu'il s'agit d'une modélisation complexe et multidisciplinaire, c'est un moyen de s'assurer que tout le monde parle bien de la même chose, ce qui n'est pas négligeable. La grande souplesse des langages permet à des scientifiques sans formation mathématique de pratiquer ce type de modélisa-tion. Toutefois les problèmes de validation sont ici encore plus problématiques que dans le cas des automates cellulaires.
Un modèle de simulation représentant correctement la réalité pourra être utilisé pour la " contrôler ". La théorie mathématique du contrôle offre toute une panoplie de méthodes permettant de contrôler de façon optimale relativement à certains critères. Toutefois dans les systèmes complexes qui concernent l'environnement, des méthodes de contrôle " robustes ", c'est-à-dire prenant explicitement en compte la mauvaise qualité de la modélisation, sont à développer.

Conclusion

Les outils de la théorie des systèmes développés par l'automatique me semblent adaptés à la modélisation des grands systèmes qui peuvent se rencontrer dans une problématique environnementale. Ils sont malheureusement délicats à mettre en oeuvre. L'excellent ouvrage de Walter et Pronzato Identification of Parametric Models from Experimental Data (Springer Paris), est tout particulièrement recommandé pour se fa-miliariser avec ce domaine. (cf  M.-B. Bouché) ; (cf  P.-F. Ténière-Buchot)

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