Feu vert pour les secrets militaires
La Marine des Etats-Unis a laissé traîner ses oreilles sur et
dans les océans pendant des années. Ses appareils d'écoute
sous-marins, répartis sur les plateaux continentaux tout autour de
la terre, sont si sensibles qu'un officier aux Bahamas peut entendre un
submersible emballer son moteur dans la mer de Bering. Mais l'espionnage
sous-marin n'est plus ce qu'il était et les micros de l'US Navy se
mettent à l'écoute d'un nouveau genre de bruit aquatique :
le chant des baleines. Sans parler des volcans et des épanchements
de lave, ni des panaches des sources thermales des fosses océaniques.
Tandis que le pistage des navires continue, le grand système acoustique
sous-marin de la Marine, le SOSUS, consacre de plus en plus de temps à
la recherche civile en environnement. En enregistrant les échos et
les sons qu'ils avaient pour habitude d'ignorer, les opérateurs du
SOSUS mettent à la disposition des savants des ensembles inédits
de données, comme le suivi d'une baleine depuis Cape Cod jusqu'en
Floride.
" On peut dire que, durant la Guerre froide, la Marine a jeté à
la poubelle, chaque année, une plus grande quantité de
données sur les baleines que celle que la communauté des
mammalogistes civils a pu amasser depuis qu'elle existe ", avance Bob Smart,
coordinateur de la reconversion militaro-technologique à l'US National
Oceanic and Atmosphérique Administration (NOAA). Et ce qui fut noir
secret de devenir information verte.
Le cas du SOSUS n'est pas unique. Avec la fin de la Guerre froide, beaucoup
de ce que les Etats-Unis consacraient à la sécurité,
depuis les personnels spécialisés jusqu'aux radars, est
réemployé pour le combat pour l'environnement. Les
géophysiciens, par exemple, bourrent leurs ordinateurs de données
" déclassées " que le Pentagone a accumulées depuis
des décennies. Parmi les résultats : la connaissance de territoires
vierges comme la calotte glacière arctique progresse
considérablement.
Les techniques financées par les milliards de la Guerre froide se
voient appliquées à la dépollution civile. Les militaires,
après tout, ont l'expérience d'un polluant parmi les plus toxiques,
le plutonium. Cette conversion à la défense de l'environnement
ne se fait pas toujours dans la bonne humeur. Le désir de conserver
les secrets est encore fort au Pentagone et pourtant la fin de la confrontation
entre les Etats-Unis et l'Union soviétique aura été
une bonne fortune pour tous ceux qui se consacrent à l'étude
de la terre. B. Smart poursuit : " L'obtention de fonds analogues à
ceux qu'il a fallu pour construire des dispositifs comme le SOSUS est bien
au delà des rêves les plus fous des chercheurs ".
Pas de miracle. La Marine a dépensé plus de 15 milliards de
dollars pendant une trentaine d'années pour installer son réseau
d'hydrophones reliés par câble à des stations d'écoute
bâties le long de la côte. Elle en a eu pour son argent : le
SOSUS est une merveille de technologie capable, en séparant les signaux
intéressants du bruit de fond naturel de l'océan, d'identifier
individuellement les navires d'après le son particulier de leurs
hélices ; et il peut le faire à des milliers de kilomètres
de distance, en exploitant le fait que les bruits se propagent dans l'eau
le long de canaux constitués par des couches d'eau de salinité
et de température différentes.
Pour utiliser ce dispositif au progrès des sciences de la Terre, il
faut isoler et conserver les bruits provoqués par des
phénomènes naturels. La Marine a commencé à fournir
de telles données aux scientifiques au début des années
70, ce qui a ouvert de nouveaux domaines à certains d'entre eux. Les
mammalogistes marins se sont, par exemple, servi du SOSUS en 1993 pour pister
Old Blue - une baleine ainsi baptisée - pendant 43 jours. Une rencontre
a eu lieu entre la Marine et les chercheurs en mars 1994 en Californie ;
celle-ci projette actuellement de faire de l'étude des cétacés
un des principaux thèmes du SOSUS.
Son application civile la plus spectaculaire, à ce jour, met en
scène une sorte de Pompéi sous-marin. En juin 1993, les
géophysiciens ont détecté et localisé très
vite, grâce à ce dispositif, une éruption volcanique
sur le plancher océanique, par 2 400 m de fond. Des navires
océanographiques ont foncé sur le site, au large de l'Orégon,
et ont fait descendre des caméras automatiques pour enregistrer les
flots de lave et les colonnes bouillonnantes d'eau chaude. C'était
la première fois que les scientifiques avaient la possibilité
d'observer le phénomène à son tout début - et
de tout près. " Nous avons maintenant un point zéro, ce dont
nous étions dépourvus jusque-là " constate Robert Embley,
chercheur au NOAA, sur le projet Sources hydrothermales. Les travaux prévus
pour la fin de 1994 détermineront comment la chaleur et les minéraux
dégagés par l'éruption au large de l'Orégon se
dissiperont dans l'océan.
Plus de 80% de l'activité volcanique de la planète a lieu en
milieu marin et grâce au SOSUS, les sismologues et les vulcanologues
ont des moyens de détection bien plus efficaces que ce dont ils
disposaient et, comme le dit R. Embley, " les phénomènes sont
juste en dessous du seuil de sensibilité des sismographes installés
sur la terre ferme ".
Le SOSUS n'est pas le seul gros dispositif du Pentagone capable d'applications
dans les sciences de l'environnement. Les savants du NOAA convoitent un radar
de l'Armée de l'Air capable de " voir " au-delà de l'horizon
(radar OTH) et installé sur la côte du Maine. Bien qu'achevé
depuis peu, ce monument d'électronique très coûteux est
un boulet pour le ministère de la Défense. Sa mission
première - repérer les bombardiers et les missiles autoguidés
soviétiques fondant sur les Etats-Unis en provenance du nord -
n'étant plus tellement à l'ordre du jour, l'Armée de
l'Air souhaite fermer le site pour économiser le coût de son
fonctionnement. Un dispositif-frère, en Californie, est d'ores et
déjà fermé. Le sénateur du Maine, George Mitchell,
a maintenu le radar en service et les scientifiques ont pu l'utiliser pour
déterminer les schémas de circulation des courants aériens
atlantiques par l'observation de l'agitation des vagues en pleine mer. De
telles données peuvent aider efficacement à prévoir
les tempêtes et à établir les meilleurs trajets pour
les cargos et les bateaux de pêche.
Pour Thomas Georges, du NOAA, le radar OTH a permis de combler un grand trou
dans la connaissance scientifique des conditions météorologiques
de surface et, sans cet instrument, il serait plus difficile de mettre au
point les modèles mathématiques des changements globaux de
temps. Il propose de reconvertir cette installation militaire en laboratoire
civil et estime son coût annuel de fonctionnement entre 2 et 5 millions
de dollars. Pour lui, " ce n'est pas une somme extravagante ", surtout au
regard du milliard, et plus, que sa construction a coûté.
Les installations militaires en surplus pourraient être un bienfait
extraordinaire pour les savants, toujours à court de crédits
pour financer leurs équipements. Mais les données détenues
par les militaires pourraient s'avérer bien plus utiles. Les sciences
de la Terre reposent sur des mesures soigneuses et continues et, dans le
cadre de ses tâches quotidiennes, l'Armée américaine
a amassé des quantités énormes de données de
mesures géophysiques de routine partout dans le monde. Les sous-marins
mesurent en permanence la température de l'eau et rencontrent des
" voiles " thermiques (lames d'eau verticales à une température
différente, qui perturbent les sonars) derrière lesquels ils
se dissimulent. Les bases aériennes mesurent la vitesse du vent pour
le décollage des avions. Les unités terrestres dans le désert
notent les conditions météo, importantes pour leur camouflage
et leur sécurité. Il n'y a sans doute qu'un scientifique pour
se représenter l'intensité des désirs que ces trouvailles
font naître chez les scientifiques.
Il y a cependant, sur la voie vers les données d'origine militaire,
deux obstacles. Le premier est tout simplement de parvenir à établir
ce que possède le gouvernement des Etats-Unis et de le localiser au
sein de la vaste bureaucratie des services officiels de défense et
de sécurité. Le second est le secret. Beaucoup d'informations,
notament celles produites par les satellites-espions restent classées
secret. Une équipe interministérielle environnementaliste est
en train de parcourir les enregistrements pour voir ce qui pourrait être
déclassé, mais la plupart des données scientifiques
qui ont été rendues publiques ont été fournies
au coup par coup.
" Il y a des militaires qui veulent travailler avec nous, il y en a qui ne
pensent pas que celà corresponde à leur mission " déclare
Harold Geller, du Consortium for the International Earth Science Information
Network (CIESIN) à Washington. Le CIESIN est une association sans
but lucratif qui étudie comment rendre accessibles aux chercheurs
sur le changement global les données du ministère de la
Défense. Parmi ses premières réussites, la constitution
d'une base de données sur l'Arctique qui rassemble les résultats,
jusque-là secrets, des mesures de l'épaisseur de la calotte
glacière faites par la Marine américaine. Avec l'aide d'une
subvention du ministère de la Défense, l'association se consacre
à trois autres sites pour lesquels le Pentagone est riche en données
: le Golfe persique, la côte nord de la Russie et le golfe du
Mexique.
Les données militaires peuvent contribuer à combler des lacunes
dans la connaissance globale de ces régions, selon H. Geller. Par
exemple, il sera d'un grand intérêt de disposer des études
sur les courants dans le Golfe persique, réalisées à
l'occasion des marées noires provoquées par Saddam Hussein
lors de la guerre du Golfe.
Mais les caves du Pentagone ne renferment pas tous les secrets du monde.
Et H. Geller pense qu'ils n'ont rien qui puisse vraiment modifier les vues
des spécialistes du changement global.
Une chose que les chercheurs ont découverte, c'est que ces messieurs
du Pentagone étaient plus disposés à lâcher des
informations quand elles leur étaient demandées par quelqu'un
qui avait été sous l'uniforme. De 1988 à 1992, l'amiral
en retraite John Bossler, spécialiste de la géodésie
à l'université de l'Etat de l'Ohio, a dirigé un colloque
sur le déclassement des données militaires au bénéfice
de l'American Geophysical Union (AGU). Celle-ci demande en particulier à
disposer de données recueillies par le satellite Geosat de la Marine,
capable de mesurer la topographie du fond des océans à partir
de fines variations de la gravité. Comme ces données servent
au guidage des missiles balistiques, la Marine était
réticente.
Elle refuse toujours de communiquer les données de Geosat concernant
l'Hémisphère nord, où se concentrent les trajectoires
probables des missiles intercontinentaux lancés à partir de
sous-marins. Un arrangement entre amiraux est cependant intervenu et J. Bossler
a pu obtenir de l'US Navy communication des données relatives aux
océans situés sous le 30e parallèle sud - ce qui correspond
aux deux tiers de l'océan mondial. Il a également demandé
des bouts d'enregistrements de sonar, faute d'avoir pu obtenir de l'US Air
Force des données sismiques qui l'intéressaient. " Les choses
vont un peu mieux maintenant " admet notre amiral.
En plus des équipements et des données, une troisième
chose à valoriser - en vert - est la recherche technologique. Les
laboratoires nationaux américains s'acharnent à trouver des
applications commerciales à leurs procédés ou à
leurs produits mis au point pendant la Guerre froide. Aussi les projets qui
portent sur l'étude ou la préservation de l'environnement sont-ils
parmi ceux dont le budget enfle le plus vite. Dans les labos, on est
persuadé que l'élimination des déchets toxiques ou la
mise au point de modèles météorologiques globaux sont
des branches majeures de la Science avec un grand S, au même titre
que la physique nucléaire.
Par exemple, au laboratoire national Lawrence Livermore, à Berkeley,
en Californie, un procédé d'imagerie du sous-sol mis au point
pour mesurer les effets des armes nucléaires se voit adapté
au pistage des flux polluants. La méthode, l'électro-tomographie
(ERT), repose sur le passage de courants électriques dans le sol entre
deux électrodes et fournit des sortes d'images du sol et de son
contenu.
En 1993, les chercheurs de ce laboratoire ont employé l'ERT pour guider
des injections de vapeur pour nettoyer le sol de l'essence qui s'y était
infiltrée par suite des fuites de quatre réservoirs à
la fin des années 70. Sans ce procédé, le nettoyage
aurait été aussi difficile que de rentrer les yeux fermés
sur une autoroute encombrée, selon les termes de Roger Aines, un chercheur
du laboratoire Livermore qui a participé à la mise au point
du procédé. La technique combinée ERT-nettoyage à
la vapeur paraît particulièrement intéressante pour
décontaminer les bases de l'Armée dont la fermeture est
prévue.
Un autre projet de cette institution vise à détruire
complètement les déchets dangereux, au moyen d'une méthode
d'électro-oxydation (MEO), reposant sur des réactions analogues
à celles en jeu dans une batterie - mais en fonctionnement inverse
- et capable d'éliminer les déchets organiques. Les produits
finaux, eau et oxyde de carbone, sont inoffensifs. La MEO avait été
développée pour se débarrasser de déchets de
l'industrie nucléaire militaire. Le laboratoire Livermore s'est
associé avec une firme commerciale, EOSytems, pour promouvoir ce
procédé sûr et bon marché en substitution des
méthodes classiques.
Zoher Chiba, un des responsables scientifiques du projet, rappelle que "
dans le passé, le moyen normal de se débarrasser des matières
organiques dangereuses consistait à les incinérer ". Il ajoute
que " les coûts de transport et de stockage sont loin d'être
négligeables " et que les réticences du public rendent
désormais l'incinération inacceptable.
Tout ceci - les radars, le traitement des polluants et la cession de
données - ne veut pas dire que l'Armée américaine est
devenue une annexe du ministère américain de l'Environnement.
Pour ce qui est des laboratoires nationaux, leur soif de dollars environnementaux
ne les empêche pas de recevoir les trois-quarts de leur budget du secteur
de la défense. Il y a effectivement une ligne dans le budget du
ministère de la Défense pour favoriser la reconversion
militaro-environnementale, mais elle ne dépasse pas 400 millions de
dollars. Et la plupart de cet argent a servi à dépolluer les
bases.
Mais des sommes qui représentent pour le Pentagone une légère
modification de son budget sont comme des gros lots pour les géophysiciens.
M. Smart, du NOOA, fait remarquer que le budget de son organisme est
inférieur à la baisse de dotation fiscale imposée
l'année dernière au Pentagone. Les applications scientifiques,
dit-il encore, sont l'occasion d'utiliser ce que les Etats-Unis ont bâti
à grands frais et à grand peine et qui, sinon, ne serait que
rebut. " Vous tourneriez le dos et abandonneriez des investissements de plusieurs
milliards de dollars et qui pourraient produire quelque chose d'utile ? ",
demande-t-il. " Vous laisseriez tomber et vous tourneriez les talons ? "
Traduit de l'américain par A.F.
Reprinted by permission from the Christian Science Monitor
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Titre original : The greening of military secrets.