Le Courrier de l'environnement n°38, avril 1999

Jardin planétaire

Jardin du monde, jardin de l'homme


Chambéry, du 14 au 18 mars 1999
Entre le 14 et le 18 mars 1999, dans le cadre des " Premiers entretiens de Savoie Technolac ", s'est tenu à Chambéry un symposium international sur la gestion durable des écosystèmes. Co-organisé par Prospective 2100 (président : Thierry Gaudin) et par Savoie Technolac (président : Michel Barnier), le thème retenu a été celui du " Jardin planétaire ". Cette première manifestation, couplée avec l'exposition grand public du même nom qui se tient à la Grande Halle de la Villette de septembre 1999 à janvier 2000, s'intégrait dans une " nouvelle démarche soucieuse de concilier voire de réconcilier développement économique et respect des grands équilibres naturels [par laquelle] l'homme doit agir tel un jardinier façonnant la planète considérée comme un espace de création où s'exprime le génie de chaque civilisation ".
On trouvera plus de détails sur la nature des contributions présentées à cette manifestation (qui ont donné lieu à un gros document de près de 600 pages) en se reportant au site Internet de la fondation "Prospective 2100" (http://2100.org/w_garden.html). On y découvrira en particulier le texte de la déclaration unanime qui a été adoptée par les participants (Déclaration de Chambéry : http://2100.org/w_gardenDecl.html).
Nous reproduisons ci-après l'une des quatre conférences invitées, une des rares communications publiées en français dans les actes du symposium (1).

[R] Jardin du monde, jardin de l'homme

" Alors je rêverai des horizons bleuâtres, Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albâtres "
(Baudelaire)

Invitation à une réflexion collective
Depuis les temps les plus reculés, le jardin fait partie des rêves et des réalisations de l'humaine nature. Il préside à ses mythes comme à ses premiers exploits : jardin d'Eden, jardin des Hespérides, jardins de Babylone... Il se décline toujours en de multiples variantes qui té-moignent à l'envi de la richesse de son pouvoir évocateur : du jardin potager ou fruitier au jardin d'agrément, du jardin anglais au jardin japonais, du jardin d'Épicure aux jardins de Salluste, sans oublier - pour la curiosité - les jadis célèbres jardins des racines grecques ou latines... Tous ces qualificatifs, nombreux et variés, démontrent la richesse du contenu de ce concept.
On nous propose aujourd'hui une notion nouvelle, celle de jardin planétaire. Dès l'abord, on la sent chargée d'une grande puissance symbolique : avant même que d'en définir ou d'en analyser le contenu, elle évoque à nous tous une réalité chargée de sens. Une image se présente immédiatement à notre esprit : celle d'un espace clos, limité et cloisonné, or-donné par la vo-lonté et par les soins de l'homme, espace à la fois magnifique et fragile, pérenne et fluctuant, ouvert et contraint. Un espace où, tout à la fois, l'homme est le maître et le serviteur de la nature. Ses représentations, dans le détail, peuvent bien sûr aussi se moduler selon le vécu et la culture de chacun.
Il serait certes utile de confronter - si cela ne l'est pas déjà - les différents contenus que ce concept peut recouvrir, dans l'espace et dans le temps. Mais là n'est pas notre souci présent. Il nous faut examiner en quoi cette idée de jardin planétaire peut être à la fois un instrument d'analyse et un guide d'action. Peut-on aussi se rallier à l'idée que le prochain siècle, aux alentours de l'an 2060, doit logiquement voir la généralisation de l'art des jardins au niveau planétaire ? (2)
C'est à l'amorce de ce type de réflexion que nous vous convions aujourd'hui par ce texte introductif, texte qui se veut élémentaire et simple, d'où seront donc évacuées au possible les références susceptibles d'appuyer notre propos.

Comment le jardin ne serait-il pas planétaire ?
Considérons le plus modeste jardin potager. Comment ce jardin ne peut-il pas être " planétaire " ? Le jardinier qui l'a conçu, qui l'entretient, l'a modelé en utilisant toutes les ressources de la nature : le sol de la pla-nète, l'eau du ciel, l'air de l'atmosphère, les rayons du soleil. La terre, l'eau, l'air et le feu : les quatre éléments, les " racines du tout ", censés compo-ser et structurer l'univers depuis Empédocle d'Agrigente, il y a de cela vingt-cinq siècles. On pour-rait tout aussi bien sans aucun doute y détecter les cinq modalités qui dominent l'antique conception cosmologique chinoise : bois, feu, terre, métal et eau.
En tout état de cause, le jardinier reconstitue à son échelle - et le plus souvent pour son plaisir - l'univers auquel il appartient. Son jardin est l'image du monde : du monde tel qu'il le perçoit, tel qu'il le subit et tel qu'il voudrait qu'il soit ou qu'il fut. A l'image de ce monde, il assemble en un tout cohérent, non seulement la matière brute qui lui est donnée, mais aussi et surtout cet ingrédient mystérieux et uni-que que constitue la matière vivante.
Le jardin est donc avant tout une pensée qui se matérialise dans le minéral et dans le vivant. Pour le construire, il faut domestiquer ces éléments et pour les domestiquer il faut les connaître et les comprendre. Ainsi le jardinier est-il dans l'obligation de porter son regard bien au-delà de son petit pré carré. Il lui faut savoir ce qui relie les éléments dont il doit user dans son acte créateur : il lui faut être tout aussi bien pédologue, météorologue que biologiste ou agronome. Il lui faut aussi, et c'est essentiel pour qui est en quête de l'harmonie de la nature, y intégrer une dimension es-thétique.
Dès lors, attaché à sa petite parcelle microcosmique, le jardinier est également attentif aux si-gnaux qui lui viennent du macrocosme qui l'entoure : il est grand consommateur d'avertissements agricoles, mais souvent - même s'il ose à peine l'avouer - il s'inspire de vieilles traditions plus proches des rites de l'astrologie que des certitudes de l'astronomie (obser-vation des cycles lunai-res en particulier).
Le concept de jardin planétaire est en accord avec cette vision des choses : chaque modeste jardin est indissociable de notre planète. Mais s'y ajoute une autre idée, autrement plus redoutable dans ses consé-quences, idée qui est à la base de la prise de cons-cience récente de la fragilité de notre civilisation contemporaine et qu'on peut résumer par la fameuse phrase de Paul Valéry : " le temps du monde fini commence " (Regards sur le monde actuel, 1931). C'est en fait autour de ce constat de bon sens que tourne une grande partie des débats et contro-verses actuels. C'est aussi l'idée directrice qui a présidé à l'organisation de ce Symposium.

Pourquoi la planète ne serait-elle pas notre jardin ?
Étant admis les liens intimes existant entre l'acte de jardiner et le contexte planétaire où il s'exerce, il reste à se convaincre à rebours de l'intérêt de ce concept dans l'analyse ou, qui plus est, dans la résolution des problèmes posés à notre civilisation contemporaine. Une telle prétention pourrait porter à rire : nombre de nos concitoyens tiennent le jardinage pour une aimable occupation de dilettantes. Occupa-tion certes très estimée, mais considérée comme accessoire selon les canons et les échelles de valeur de la vie sociale.
En France, par exemple, l'engouement pour ce type d'activité est indéniable et son image de marque est éminemment positive : les jardins et vergers familiaux sont très nombreux (environ six millions de possesseurs de jardins) et l'activité qualifiée " d'agriculture de loi-sir " est en expansion (près de six milliards d'euros de chiffre d'affaire estimé). Il n'empêche qu'elle n'est pas tout à fait prise au sé-rieux. A son encontre combien de défauts tenus pour rédhibitoires par les gardiens de l'orthodoxie : mau-vaise intégration dans l'activité éco-nomique dominante (économie " grise ", avec en consé-quence - ô scandale ! - une faible visibilité statistique), absence de règles de qualification (on peut cultiver son jardin sans diplôme ad hoc).
Pas de diplôme ? Cependant, c'est dans son jar-din que l'homme peut apprendre " naturellement " les sciences naturelles. Il y observe les plantes pous-ser, dé-velopper leurs mécanismes de défense et d'agression. Il y constate l'effet du climat et des saisons. Il y acquiert une certaine conception de l'harmonie et du " beau ". Et surtout, peut-être, il est conduit, toujours aussi naturellement, à intégrer l'ensemble de ces connaissances acqui-ses pour en tirer des règles de conduite et d'action. Pas de diplôme donc mais, en un temps où l'on souhaite revenir à un mode d'éducation plus proche de la réalité concrète et plus soucieux de tisser des liens entre disciplines, cet exemple qui nous est donné mérite d'être médité.
Car force est de constater que, de l'intime liaison qu'il établit avec le cosmos environnant, l'homme-jardinier tire certes une connaissance, une pratique, mais aussi une méthode lui permettant de résoudre certaines de ses difficultés contingentes et - pourquoi pas - d'acquérir une certaine forme de sagesse. Ces connaissances, ces pratiques, ces méthodes, il peut les transposer. Ainsi, par exemple, comme l'écrivait William Shakespeare, " Notre corps est no-tre jardin et notre volonté en est le jardinier " (Othello, 1604).
Ne pourrait-on pas mettre une telle volonté hu-maine au service de ce grand jardin terrestre qui nous rassemble tous ? D'une façon plus précise, on peut se de-mander en quoi ce modèle jardin-jardinier est transposa-ble, et surtout en quoi il peut s'avérer utile à la défense et à la gestion durable de la planète Terre.
Pour tenter de répondre à ces questions, il convient au préalable de s'interroger plus avant sur les spécificités de ce modèle.

L'avènement du Monde du Vivant
Il ne suffit pas de prôner le retour à un mo-dèle d'acquisition et de traitement des connaissances plus proche de la réalité concrète. Après tout le maçon ou l'horloger (si cher à Voltaire) peut être crédité du même type d'expériences, liant intimement l'appréhension des lois de la nature et leur mise en application. Peut-être, au XVIIIe siècle, une réunion comme la nôtre aurait-elle été baptisée " Horloge planétaire ". Encore eût-il fallu une bien improbable per-ception (improbable à l'époque) des interrelations et des solidarités au niveau mondial. Même pour qui n'en a pas la conscience immédiate, le fait de prendre le jardin pour référence et non l'horloge, voire la puce électronique, n'est pas dénué de signification.
La spécificité du jardinier tient au fait qu'il n'agit pas seulement sur la matière inerte : il est aussi et surtout l'artisan du vivant. Et le vivant, comme nul n'en doute, est devenu le grand enjeu de ce siècle fi-nissant.
Nous avons développé par ailleurs à ce pro-pos une thèse qu'on peut tenter de résumer succincte-ment, au risque de n'en conserver que les aspects les plus schématiques (3) : l'humanité est en train de passer de l'ère de la mécanique et de la matière à l'ère de la biologie et du vivant.
Il est de fait que toute la logique, toute la science, toute l'organisation de la société, que nous avons héritées des siècles précédents, et particulièrement du XIXe siècle, sont fondées sur une vision mécaniste de l'univers : mécanique newtonnienne, dé-terminisme lapla-cien, économie walrasienne, etc. Comme nous l'avons montré, cette vision, qui garde encore toute son impor-tance, ne saurait suffire à décrypter la réalité du monde contemporain ; les moyens, outils et méthodes de l'ingénieur et du tech-nicien ne suffisent plus à bâtir et à préserver notre monde. La situation de crise que connaît la société contemporaine ne peut être analysée, ni a fortiori résolue, avec les seuls instruments du passé, pour indis-pensables qu'ils soient encore.
Il est nécessaire alors de recourir aux services de ce que nous avons qualifié de pensée biologique qui seule permet de replacer l'homme dans l'univers qui est le sien, c'est-à-dire dans l'univers du vivant. En apparence, il n'y a rien de révolutionnaire dans une telle profession de foi ; en réalité, cette prise de conscience nécessite de gros efforts, tant sont figées nos habitudes et ancrées nos certitudes.
C'est ainsi que l'humanité n'a pas encore intégré, dans ses comportements et dans ses institutions, les nouvelles perspectives qu'impliquent, dans cette logique, la prise en compte de l'incommensurable valeur de la Vie. Mais le modeste jar-dinier, en tout cas celui qui prati-que le jardinage de loisir, en a parfaite conscience dans sa pratique habi-tuelle. Nous le verrons au travers des quelques exemples suivants.

La valeur du vivant
Observons d'abord que l'homme qui pratique le jardinage de loisir le fait rarement dans un but lu-cratif. Il reconnaît souvent lui-même que ses fruits et légumes lui coûtent plus cher que s'il les achetait. Ses motivations sont tout autres : détente, plaisir de créer, agrément de jouir de sa propre production, désir de communion avec la nature, etc. Premier déni donc à la logique économi-que dominante : il ne recherche pas la maximisation de son revenu. Et l'on pourrait allonger la liste de ses " déviances " : non économe de son temps, il ne cherche pas à optimiser la productivité de son travail, peu sou-cieux de valorisation économique il pratique volontiers le don ou l'échange.
Pour n'être pas l'homo œconomicus classi-que, est-il pour autant un homme irrationnel ? À l'aune des valeurs dominantes dans la société mo-derne, tel il pour-rait apparaître. Mais ces valeurs ne sont pas les siennes, du moins lorsqu'il pratique le jar-dinage : ce jardin pota-ger est son jardin secret. Lui qui, par la force des choses, peut être un redoutable compé-titeur dans sa vie profes-sionnelle, abandonne en ce lieu la logique qui l'animait.
Il oublie les exigences du marché du travail qui ravale l'être humain à une banale ressource (on ne dira jamais assez ce qu'a d'odieux ce concept de " ressources humaines "). Il oublie la compétitivité destructrice pour se livrer avec ses voisins à l'exercice de la solidarité et au défi de l'émulation créatrice : émulation dont Fénelon disait qu'elle était " un guillon à la vertu ". Comment cette schizophrénie est-elle possible sans dommage et où est la vraie vie ? Et pourquoi de telles divergences sont-elles possibles ? Nous sommes tout simplement en présence de deux échelles de valeur incompatibles.
D'un coté, celui de l'économie de marché contemporaine, la théorie et la pratique conduisent à ce que la valorisation marginale d'un bien excédentaire tende vers zéro : en d'autres termes, d'un point de vue strictement économique, un chômeur ne vaut rien ! Dans la même logique, il est plus avantageux de détruire des denrées excédentaires hic et nunc que d'aller les fournir à qui peut en avoir besoin.
De l'autre coté - côté jardin, si l'on peut se permettre cette plaisanterie - la hiérarchie des valeurs n'est pas la même. N'est-il pas frappant de constater, par exemple, que le jardinier recherche davantage la belle apparence de ses légumes que la quantité qu'il produira et qu'il recherche au moins autant le bon ordonnancement du jardin : le cordeau a tout autant d'importance que l'arrosoir.
Ici donc c'est la quête de la valeur ajoutée mo-nétaire et là la quête d'une certaine valeur ajoutée biologique. Ce concept est indéfinissable mais bien réel, qui marque le prix que l'on attache au vivant pour lui-même. Mais c'est là une vaste question que nous ne pouvons pas aborder en un si court exposé.

Un choix de société
Imaginons ce jeune cadre dynamique qui consacre chaque semaine près d'une cinquantaine d'heures de son activité à la sauvegarde de la compétitivité de son entreprise, au prix d'ailleurs de la marginalisation et de la disparition des entrepri-ses concurrentes. Hors de la croissance point de salut pour sa firme et donc pour lui. Sa gazette préférée lui apprend pourtant qu'en dépit d'une croissance, somme toute confortable, du PIB (+ 2,5% de moyenne annuelle sur la période 1994-1998), le taux de chômage français tourne autour de 12%. Lui-même se sent menacé. Il s'étonne d'apprendre que, bien que la richesse de la France progresse statistiquement chaque année, il a quelques in-quié-tudes à avoir pour sa retraite. Il constate que chaque année ses charges augmentent et que ses impôts lo-caux vont s'accroître, ne serait-ce que pour traiter les quel-ques 500 kg d'ordures ména-gères qu'il produit chaque année.
Consacrant à son jardin d'agrément les rares loisirs qu'il lui reste, obligé d'y retrouver les rythmes biologi-ques que son ac-tivité profession-nelle lui faisait oublier, comment ne s'interrogerait-il pas sur le décalage qu'il lui est donné de vivre ? S'agissant des dé-chets par exemple, peut-être se souviendra-t-il que le jardin fut de tout temps un lieu d'équilibre où pou-vaient se recycler les déchets prove-nant de l'homme et de son activité.
Mais foin de ces nostalgies d'un autre âge ! Plus rationnellement, notre homme ne pourra pas manquer de prendre conscience de la réalité de l'économie contempo-raine. Quoi de plus contraire au vécu du jardinier, artisan du vivant ? Comme l'a bien montré René Passet (4), la science économique est deve-nue " la science de la ges-tion d'une chose morte, le capital... ", ajoutant que la vraie responsabilité de l'économiste devrait cependant consister à " pourfendre le fétichisme des choses mortes, pour participer à l'œuvre de vie qui se poursuit à travers l'espèce hu-maine et peut seule donner un sens à l'acte de produc-tion ".
Le mythe de la croissance nécessaire pour résoudre tous les problèmes de la société ? L'observation du vivant donne une excellente expé-rience de ce qu'est la réalité de la croissance d'un organisme quelconque. Comment ne pas être per-suadé, comme l'a d'ailleurs montré Jean Baudrillard (5) entre autres auteurs, que, pour l'économie de marché telle que nous la connaissons aujourd'hui, la " crise " n'est pas un hasard, une défaillance momentanée : c'est une condition nécessaire à la pérennisation de ce sys-tème. La fuite en avant comme moteur de la société.
Mais jusqu'où peut conduire cette fuite en avant ? Ne sommes-nous pas arrivés au point où l'efficacité (ou bien l'uti-lité) du processus de croissance diminue ? Les atteintes à la biosphère, aux res-sources renouvelables, à l'homme lui-même, ne trou-vent leur compen-sation ni leur réparation dans les fruits de la croissance économique. Recon-nais-sant l'exis-tence d'effets externes négatifs de la crois-sance sur l'environnement, effets non pris en compte par le mar-ché, les économistes ont trouvé des parades pour " internaliser " les externalités : par exem-ple, en calculant des coûts ou des prix fictifs attribués aux biens naturels ou collectifs. On en arrive à ce paradoxe : pour corriger les excès d'une trop grande monétarisation des activités humai-nes... on s'efforce de tout tra-duire en termes mo-nétaires !

Tous jardiniers !
Faudrait-il donc que chacun prenne son râ-teau et sa pioche pour refonder la société de demain ? Ne nous méprenons pas : il ne s'agit pas de prévoir, et encore moins de souhaiter, la généralisation des " jardiniers du dimanche " qui seraient à la France contemporaine ce que fut la poule au pot au royaume d'Henri IV. Ce serait d'ailleurs totalement irréaliste, tout le monde n'étant pas nécessairement pas-sionné par le travail manuel de plein air.
Ce que nous sug-gérons est à la fois plus gé-néral et moins précis. C'est surtout l'idée qu'un profond changement d'état d'es-prit est nécessaire. Certes, il est très utile de re-penser les agrégats de la comptabilité nationale pour la mettre au service d'un développement durable ou soutenable. Mais il im-porte tout au-tant que les esprits soient pré-parés à l'indispensable muta-tion qu'exige la si-tua-tion actuelle.
On peut être jardi-nier en maniant le cordeau et le râteau, mais on peut l'être aussi " dans sa tête ", en étant profondément impré-gné du res-pect de certains prin-cipes et de cer-taines pratiques. Rappelons-nous du rôle et de la fonction des maçons et aussi des alchi-mistes qui fon-dèrent un savoir intel-lectuel et moral à partir d'une certaine maîtrise de la matière. On sait en par-ticulier le rôle que de telles corporations à inclina-tion spécula-tive ont pu jouer dans la constitution de la société moderne, dans la formation des mentalités et des institutions politiques.
Si l'élite des descendants des travailleurs de la pierre a pu contribuer ainsi à donner un fondement moral, intellectuel et institutionnel à la société contemporaine, pourquoi l'élite des travailleurs du vi-vant ne serait pas capable de poser les bases de la so-ciété du vivant ?
Symboliquement transmettre et conserver la vie est au moins aussi noble que de transmuer le vil plomb en or ou que de faire jaillir la matière élaborée de la pierre informe. À l'aube du prochain millénaire, les valeurs éternelles de philanthropie, de tolérance, de solidarité peuvent être fondées sur une nouvelle praxis reposant sur les valeurs du vivant, comme elles le furent sur l'Ars magna ou le savoir des bâtisseurs. Les cathédrales de notre temps ne sont plus seulement de pierres et de métaux. Faire s'épanouir la vie fragile et mortelle, l'aider à se développer et à se préserver, comporte autant de no-blesse que d'ériger une construction qui défiera les siècles.
C'est dans cet es-prit que nous croyons que peut se développer un nouvel humanisme, à la dimension des exigences du prochain siècle. Un siècle où il de-viendra in-dispen-sable que se réalise la réconciliation homme/technique/nature. Être jar-di-nier en pensée comme en actes, c'est participer à cette réconciliation.
Contrai-rement à ce qu'on pourrait supposer, les esprits sont mûrs pour accepter pareille aventure : il n'est que de voir l'intérêt que porte le public à tout ce qui touche à l'idée de nature ou de naturel. L'enthousiasme des jeunes, et notamment des tout jeunes en-fants, pour le vivant est un signe positif. La multiplication de clubs et d'activités " vertes " va dans le même sens. Le thème du Jardin planétaire, fort de sa connotation très évocatrice, pour-rait avoir vocation de jouer un rôle fédérateur.

" Cultivons notre jardin "
Alors donc " cultivons notre jardin ". Mais à l'encontre de Candide, il ne s'agit pas de s'isoler au monde, de s'isoler du monde. Il s'agit au contraire de s'y intégrer.
Cultiver son jardin c'est, par l'observation et par la réflexion, élargir son champ d'expérience, c'est s'aider d'abord soi-même à rattraper son retard sur la maîtrise des connaissances. C'est donner un sens à l'action, affronter à pas comptés et par des gestes sim-ples et quotidiens, l'espèce humaine et l'univers. Mais c'est aussi, sur la base de cette expérience acquise, s'ouvrir aux solidarités de l'ensemble de l'univers vivant.


Notes
1 Tous nos remerciements à Lucien Deschamps, président du Comité d'organisation du symposium, de nous avoir permis cette reproduction.[VU]
2 Gaudin T. (dir.), 1990. 2100, récit du prochain siècle, Payot, Paris..[VU]
3 Groussard R., Marsal P., 1998. Monde du vivant, agriculture et société (La pépite et le grain de blé). L'Harmattan, Paris..[VU]
4 Passet R ; 1979. L'économique et le vivant. Payot, Paris..[VU]
5 Baudrillard J.,1970. La société de consommation, ses mythes, ses structures. Denoël, Paris..[VU]

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