Gaza qui grouille dans la ville, dans les camps de réfugiés et les villages, Gaza et ses bennes qui dé-bordent d'ordures, ses barbelés omniprésents bien signalés par les sacs en plastique qui s'y ac-crochent, ses ornières qui trouent les rues. L'eau saumâtre du thé offert chaleureusement, l'eau du linge parcimonieusement économisée pour laver les enfants aux dents noires.
La bande de Gaza (365 km²) est une zone côtière, composée
de dunes de sables, de 40 km de long sur 6 à 12 km de large. Elle
bénéficie du climat de l'Est méditerranéen. Les
vents d'ouest y soufflent en automne et en hiver, de novembre à mars,
provoquant des précipitations (200 à 400 mm/an) qui constituent
la ressource majeure en eau et rechargent les nappes aquifères.
Zone de transition entre la zone côtière semi-humide d'Israël
au nord, les plaines semi-arides du Néguev à l'est et le
désert du Sinaï égyptien au sud, cette région compte
environ 850 000 habitants ; 575 000 d'entre eux sont des réfugiés,
dont environ 320 000 vivent dans des camps. Les autres se répartissent
dans des baraquements de fortune soit dans la ville de Gaza, soit dans les
villages dont l'aspect diffère peu de celui des bidonvilles.
La densité de la population dans les 8 camps de réfugiés
(qui ne couvrent pas plus de 5 km² au total) est l'une des plus
élevées au monde, elle varie de 29 000 à 100 000 habitants
au km².

La situation de la Bande de Gaza (en noir)
Seize colonies de peuplement israéliennes (environ 4 000 colons) et
quelques larges couloirs occupent 80 km² de ce petit territoire. Ils
ne sont pas inclus dans les territoires nouvellement autonomes administrés
par les Palestiniens. En résumé, 5% de la population occupent
22% du territoire et 95% vivent sur 78% de cette étroite bande de
terre, ce qui se traduit par une densité de 50 habitants/km²
dans les colonies israéliennes et d'environ 3 000 habitants/km²
pour les Palestiniens (une densité 10 fois plus élevée
que celle relevée aux Pays-Bas).
Cette situation anormale provient de l'afflux successif, en 1948 et en 1967,
d'un grand nombre de réfugiés. Vingt-sept ans d'occupation
ont provoqué une altération importante de l'environnement naturel
et humain. La surpopulation a engendré des conditions de vie difficiles,
préjudiciables pour la santé et le bien-être de la
population.
Jusqu'en 1948, cette région rurale de dunes était relativement
paisible. L'agriculture constituait alors l'assise de l'économie.
L'assolement pratiquait la rotation légumes-céréales
(blé, orge)-jachère, avec arbres fruitiers (amandes, raisins,
olives) et quelques agrumes.
Les conditions climatiques favorisaient la culture des dattes et des olives,
connues dans tout le Moyen-Orient pour leur qualité. Les paysans
palestiniens et les bédouins vivant dans les dunes mettaient largement
en oeuvre des systèmes traditionnels. Le plus important consistait
à planter une variété spéciale de raisins de
table, ce qui avait pour effet de favoriser la stabilisation des dunes.
Gaza était une petite ville résidentielle comparable à
la ville égyptienne d'Al Arish, située plus au sud le long
de la côte nord du Sinaï. Le niveau d'exploitation était
relativement équilibré compte tenu des possibilités
régionales.
En 1948 la situation a brusquement changé, suite à la proclamation
de l'Etat d'Israël et à la première guerre
israélo-arabe.
Un grand nombre de réfugiés, vivant sur les côtes entre
Gaza et Tel-Aviv, ont fui vers la Bande de Gaza. Dans un premier temps, ils
ont été installés sous des tentes et, plus tard, dans
des camps de réfugiés permanents. Les autres réfugiés,
souvent ceux qui avaient de la famille à Gaza ont été
absorbés dans les zones rurales et urbaines de la Bande de Gaza. En
un an la population a plus que doublé.
Elle a, par la suite, naturellement augmenté pour atteindre 390 000
habitants en 1967. Durant cette période, sous l'administration
égyptienne, l'économie de Gaza était florissante ; pour
les Égyptiens, Gaza était un bassin d'emploi
bénéficiant de marchés libres. Le développement
de l'agriculture à cette époque (surtout la culture des agrumes)
fut considérable.

L'occupation en 1967 par Israël a complètement transformé
les conditions dans la région. La guerre et, par voie de
conséquence, l'isolement de la bande de Gaza favorisèrent
l'augmentation du chômage et la détérioration de la situation
économique.

Figure 1. Schéma du déficit en
eau
Les colons israéliens et les Gazaouis ont eu à se partager
les mêmes ressources, ce qui a aggravé davantage la situation.
Dans un premier temps, un essai pour contrôler les effets négatifs
de la pression démographique a été la limitation de
l'utilisation de la ressource en eau et en terres. La gestion des aspects
environnementaux était soumise aux règlements militaires
israéliens et mise en oeuvre par l'administration civile. Dès
les premiers jours de l'occupation, toutes les ressources hydriques ont
été décrétées bien public, et leur
répartition confiée à la compagnie nationale
israélienne des eaux Mekorot. Des restrictions très
sévères ont été imposées. Les Palestiniens
devaient non seulement payer l'eau de leurs puits, mais surtout l'administration
leur interdisait d'en augmenter le débit ou d'en construire de nouveaux.
Les puits profonds à grand débit, qui ont été
forés pour desservir les colonies de peuplement israéliennes,
ont abaissé le niveau des nappes et asséché peu à
peu les sources et puits avoisinants.
De son côté, dans des conditions difficiles et avec très
peu de moyens, l'UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestinian
Refugees in the Near East) prévint partiellement la
détérioration de la situation sanitaire dans les camps de
réfugiés. Les municipalités et les conseils de village
firent face à des problèmes complexes pour assurer les services
nécessaires. Pourtant, après le déclenchement de l'Intifada
(décembre 1987), les conditions empirèrent. Aujourd'hui la
Bande de Gaza est l'une des régions du monde où le niveau
d'exploitation des ressources excède les capacités. Ceci est
particulièrement vrai pour la terre et l'eau qui subissent une pression
très forte.
On pourrait parler de double pression sur la ressource en eau. D'un
côté, le système de culture fait largement appel à
l'irrigation et, de l'autre, l'utilisation domestique est mal
maîtrisée par la population.
L'agriculture est de loin la plus grosse consommatrice d'eau dans la Bande
de Gaza : plus de 70% de la consommation totale. L'aridité du climat
oblige les exploitants agricoles à irriguer abondamment même
s'il y a diminution des surfaces irriguées d'agrumes, le citron
(très sensible aux teneurs en sel des sols et de l'eau), à
cause d'une concurrence de plus en plus féroce des autres pays
méditerranéens, perdant de son intérêt
économique. Les optimistes peuvent voir là un aspect positif
pour les ressources en eau du pays. Toutefois, le développement de
l'horticulture intensive, localisée dans les zones de dunes où
la salinisation n'est pas encore critique, est un facteur de consommation
des fertilisants et autres pesticides et fongicides qui accélèrent
la détérioration de la qualité des eaux
souterraines...
Le total de la consommation d'eau par les systèmes d'irrigation est
estimé à 80 millions de m³/an, dont 25% seulement retournent
à la nappe aquifère. La quantité des eaux usées
retraitées d'origine agricole est inconnue. Toutefois, sa qualité
inférieure interdit de considérer cette ressource comme un
possible substitut aux eaux souterraines.
En utilisant les chiffres officiels (dont l'exactitude reste à
vérifier), un constat peut être rapidement tiré : la
seule consommation d'origine agricole excède la capacité de
renouvellement annuel des nappes. Si l'on ajoute à cela une consommation
domestique d'environ 30 à 35 millions de m³/an, il est clair
que la ressource en eau est largement surexploitée. En continuant
sur le même rythme d'exploitation, on peut affirmer que les réserves
en eau de la Bande de Gaza seront épuisées d'ici 15 à
20 ans (voir figure 1, ci-dessus).

Figure 2. Carte schématique des modes
d'élimination des déchets
liquides
NB : les eaux usées des citernes de collecte
sont déversées en différents endroits de la Bande de
Gaza.
Au-delà de cet aspect quantitatif de la ressource, les Gazaouis doivent
faire face à des problèmes de qualité des eaux : pollution
par les nitrates et salinisation. La salinisation est naturellement liée
à la surexploitation de la ressource. Le niveau de la nappe aquifère
décline constamment, pour, en certains lieux, s'établir en
dessous du niveau de la mer, favorisant ainsi une intrusion d'eau de mer
dans les nappes d'eau douce.
Quant aux problèmes de pollution par les nitrates, il résulte
de l'emploi massif d'intrants chimiques par les agriculteurs.
Ces problèmes sont d'autant plus graves qu'ils s'ajoutent à
un usage immodéré de l'eau par les ménages. Les Gazaouis
utilisent abondamment l'eau pour dépoussiérer les rues. Mais
ils doivent faire face à un problème d'acheminement qui risque
de s'amplifier si un encadrement législatif accompagné des
moyens administratifs n'est pas rapidement établi. En effet, les
municipalités, qui ont déjà d'énormes
difficultés pour assurer l'eau potable dans les camps de
réfugiés quotidiennement pendant deux heures, doivent faire
face aux branchements illégaux. La gravité du problème
ne semble cependant pas être un facteur incitatif pour la mise en oeuvre
de mesures préventives. Les Gazaouis ne bénéficient
pas toujours des moyens d'informations qui les sensibiliseraient plus avec
la gestion de leurs ressources en eau. De plus, la persistance du
phénomène a favorisé l'émergence d'un certain
fatalisme quant à son éventuelle résolution. En fait,
la prise de conscience peut plutôt venir du problème de gestion
des déchets, plus récent et plus concret parce que visible
dans toute la Bande de Gaza.
L'élimination des déchets liquides est délicate (figure
2). Dans la plupart des cas, l'évacuation des eaux usées se
fait directement dans la rue ou dans la mer. En effet, la capacité
de traitement des eaux usées est très faible. Il n'existe que
trois installations, à Gaza City, dans le village de Jabalia-Nazla
et dans le camp de réfugiés de Jabalia et aucune ne fonctionne
correctement. L'évacuation est aussi un problème insurmontable
sans d'importants investissements, du fait de l'énorme pression
démographique du territoire : elle se fait directement dans les rues,
dans la mer. En conséquence, les difficultés de santé
publique augmentent, sans pour autant être perçues comme un
risque majeur par la population mal informée.
L'élimination des déchets solides, essentiellement d'origine
commerciale et domestique pose de sérieux problèmes d'organisation.
Moins de 50% des déchets sont collectés, on en retrouve donc
dans les rues de presque toutes les zones commerciales et résidentielles.
Quand ils sont collectés, ils sont mis en décharge de façon
indistincte.
En ce qui concerne les ordures ménagères, les habitants les
mettent dans des containers installés dans les rues. Malheureusement,
ce système de collecte ne fonctionne pas bien : en effet, les containers
ne sont pas accessibles pour les enfants qui sont, le plus souvent, chargés
de sortir les ordures et les laissent donc dans la rue ; en outre, les containers
ne sont pas vidés régulièrement.
Paradoxalement, la situation est moins grave dans les camps de
réfugiés. L'UNRWA y a mis en place des containers plus faciles
d'accès, et les rues y sont régulièrement balayées,
ce qui n'est pas le cas ailleurs. Enfin, dans les zones nouvellement bâties
pour les réfugiés, la collecte et la mise en décharge
sont assurées par une entreprise privée.
Certains entassent les ordures sur le rivage, pensant par là stabiliser
la pente de la plage et prévenir l'érosion. Cette pratique
se révèle désastreuse : les problèmes d'odeurs,
de pression sur les écosystèmes et d'incendies des
dépôts d'ordures et des containers s'accumulent.
Mais la mise en décharge est elle aussi précaire. Les ordures
sont déposées dans des sites en plein air, sans être
contrôlées au préalable. Sur certains sites les ordures
sont brûlées, sinon elles sont recouvertes d'une fine couche
de terre. De plus, les déchets agricoles (fertilisants, pesticides)
et médicaux sont mélangés aux autres.
La faiblesse des structures municipales explique, en grande partie, cette
situation. Pour y remédier, il faudrait pouvoir augmenter la
fiscalité et former du personnel compétent. En principe, le
seul impôt collecté l'était sur la base de la consommation
d'électricité avec 1% supplémentaire pour la consommation
d'eau. Mais, une fois payée les notes des compagnies israéliennes,
les charges pour l'eau et les salaires des employés, les finances
était comme les nappes phréatiques : à sec...
Après la conclusion des accords sur l'autoadministration de Gaza,
une chance unique se présente pour remédier à cette
situation. Cependant, des problèmes structurels tels que la rareté
de l'eau et de la terre demeureront et même s'aggraveront si des mesures
énergiques concernant l'utilisation des ressources et la gestion de
l'environnement ne sont pas planifiées correctement. La pollution
est un facteur limitant pour le développement économique, avant
tout pour le tourisme dont le potentiel est élevé au vu de
la qualité naturelle des paysages.
Mais la tenue actuelle des plages ne favorise pas l'investissement. De plus,
la biodiversité est dangereusement mise à l'épreuve
par les pressions environnementales. Faudra-t-il alors faire valoir le
caractère transnational des problèmes pour acheminer de l'aide
sur la Bande de Gaza ?
Cela semble effectivement fonctionner dans le cas de la protection des oiseaux
migrateurs qui ont l'habitude de faire halte sur les plages gazéennes.
Des programmes internationaux ont été élaborés.
Mais, pour le reste, quel avantage tirer de la mise en oeuvre de mesures
de protections de l'environnement dans la Bande de Gaza si le territoire
reste enclavé comme il l'est actuellement?
Pour convaincre les investisseurs étrangers, le potentiel de croissance
et de rentabilité d'activités touristiques à Gaza doit
être établi. La situation actuelle ne laisse entrevoir que
très peu d'espoir. A la décharge de la population, les
préoccupations environnementales ne font pas partie des programmes
d'éducation. Seules les facultés de sciences sociales de
l'Université de Gaza les abordent.
Si l'on ajoute à cela le fait qu'il n'existe aucune brochure d'information
et de recommandation concrète sur les usages de l'eau, que les modes
d'emploi des agents chimiques intervenant en agriculture sont rédigés
en hébreu, il est logique que la population ne mette pas
spontanément en oeuvre des mesures qui réduiraient ces pressions
sur l'environnement.
Cette menace pourrait s'amplifier davantage si le développement des
activités économiques ne requérant pas principalement
des terres et de l'eau restait entravé dans la Bande de Gaza. En effet
le souci majeur, aujourd'hui, des Palestiniens demeure la création
d'emplois dans la région. Ils ont à affronter le problème
crucial du chômage qui touche plus de la moitié des travailleurs.
Ceci provient du manque d'emplois disponibles localement et des bouclages
répétés des territoires occupés par les
autorités israéliennes.
Cet article a fait de larges emprunts à un document
établi en 1995 par deux organismes néérlandais, Euroconsult
(Arnhem) et IWACO (Rotterdam), pour le compte du ministère des Affaires
étrangères des Pays-Bas et de l'Autorité palestinienne,
intitulé Gaza Environmental Profile.
Les dessins sont de Claire Brenot, d'après
photographies.
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