Introduction
État des connaissances sur les peuplements des eaux
douces de la Guadeloupe
Propositions pour améliorer la connaissance et la
gestion des cours d'eau.
En conclusion
Les eaux des rivières de la Guadeloupe constituent un patrimoine
exceptionnel, par les paysages et les écosystèmes qu'elles
génèrent. Leur abondance et leur qualité, leur rôle
dans le transport des éléments organiques et minéraux
vers la mer, sont à la base des écosystèmes d'eau douce
et de mangrove.
Elles constituent une ressource renouvelable pour les besoins en eau potable
et d'irrigation ainsi que pour la production d'hydroélectricité
en Guadeloupe. La qualité des eaux de la Basse-Terre favorise
également le développement d'activités économiques
et touristiques. Les élaborations synchrones du schéma directeur
d'aménagement du parc national de Guadeloupe (lancé en 1996)
et du schéma directeur d'aménagement et de gestion des eaux
(SDAGE) (lancé en 1998) focalisent les réflexions sur la
préservation et la gestion des milieux d'eau douce de l'Archipel.
Ces réflexions doivent s'articuler autour d'une synthèse de
l'état des connaissances. C'est celle concernant les peuplements que
nous essaierons de présenter ici.
[R] État des connaissances sur les peuplements des eaux douces de la Guadeloupe
Les données sur la systématique des crevettes (Chace et Hobbs,
1969 ; Carvacho et Carvacho, 1976) et des poissons (Bouchot, 1958 ; Chevalier
1989 ; Thérezien et Planquette, 1978) existent et permettent le plus
souvent une identification aisée des espèces. Quelques
difficultés subsistent. Pour les crevettes, c'est l'identification
des stades juvéniles du genre Macrobrachium qui pose le plus
de difficultés (Chace et Hobbs, 1969 ; Lévêque, 1974
; Hostache, 1978). Chez les poissons, la complexité de la
systématique de la famille des Gobiidae (d'origine marine)
laisse des doutes sur l'existence d'une ou de plusieurs espèces dans
les genres Sicydium et Chronophorus (Thérezien et
Planquette, 1978 ; Tito de Morais, 1993 ; Monti, 1993).
Des inventaires faunistiques ont été réalisés
sur les deux principales îles (Basse-Terre et Grande-Terre) de la
Guadeloupe pour les poissons (Thérezien et Planquette, 1978 ; Hostache,
1992 ; Gillet, 1993), pour les crevettes (Hostache, 1978 ; Gillet, 1993),
pour les mollusques (Starmuhlner, 1984) et pour les insectes Trichoptères
(Starmuhlner et Thérezien, 1982). Certains peuplements ont été
inventoriés périodiquement au cours d'un cycle annuel, dans
des stations situées sur des rivières pour les crevettes de
la rivière la Lézarde (Lévêque, 1974), pour les
crevettes et les poissons sur la rivière du Carbet (Tito de Morais,
1993) ; pour l'ensemble de l'entomofaune aquatique de la rivière du
Grand Carbet (Gombault, 1993) ou des mares et lagunes de Grande Terre (Gillet,
1981). D'autres documents faisant état de travaux plus récents
(étude d'impact du projet de barrage sur Bras-David ou projet de
cartographie écologique des cours d'eau de Guadeloupe) restent
confidentiels.
Cet ensemble de travaux a contribué à une bonne connaissance
de la répartition géographique, de la biologie et de
l'écologie des crevettes et des poissons adultes. Il a fait l'objet
d'une première synthèse didactique (Hostache, 1992). Il permet
déjà de proposer une gestion cohérente des parties moyennes
et hautes des rivières. On peut, notamment pour les crevettes qui
sont très pêchées du fait de leur valeur commerciale
(jusqu'à 180 F pour un kilo de " ouassous ", Macrobrachium
carcinus), proposer une réglementation des captures (taille minimale
des animaux par espèce, caractéristiques des nasses, rejet
des femelles ovigères, saison de pêche). Cette démarche
est nécessaire en vue d'une bonne gestion du stock de reproducteurs
adultes, qui dans leur grande majorité peuplent les cours moyens des
rivières en aval des limites de la zone centrale du parc national.
Des pré-études ont déjà été
réalisées (Moreau, 1979). Outre les prélèvements
non réfléchis, ce sont les perturbations du milieu : retenues
artificielles, modification des profils des rivières, lessivages des
sols après déforestation, rejets de débris organiques
ou pollutions liées aux activités agricoles ou industrielles,
introduction d'espèces, qui semblent les plus désastreuses
pour les cours d'eau. De telles perturbations n'ont normalement pas lieu
d'être dans la zone centrale du parc national, ou dans des zones
classées réserves de la biosphère avec statut MAB (notion
de sanctuaire).
En grisé : le parc national de Guadeloupe
En revanche, les étapes du développement et l'écologie
des larves, qui pour la quasi-totalité des espèces de poissons
ou de crevettes se dérouleraient dans les zones d'estuaires, restent
à peu près inconnues. C'est dans ses milieux proches du littoral
que les larves peuvent trouver les caractéristiques trophiques (planctons,
microparticules organiques et bactéries) propres à leurs
régimes alimentaires. Ceci a notamment été mis en
évidence par les travaux entrepris, dans un but d'élevage,
sur le développent larvaire des Macrobrachium (Choudhury, 1971
; Hobbs et Hart, 1979). La dizaine de stades larvaires (Choudhury, 1970 et
1971) aboutissant au juvénile n'ont pu être réalisés
qu'en eau saumâtre et à partir d'une alimentation planctonique
vivante.
Cette dépendance vis-à-vis des zones d'estuaire est une
caractéristique générale des crevettes et des poissons
peuplant les eaux douces de la Guadeloupe, puisqu'elle est également
connue pour la famille des Atyidae (Fryer, 1979) et pour de nombreuses
espèces de poissons (Gobiidae et Eleotridae) rarement
identifiés, mais connus localement sous le nom de " pisquette ". Les
migrations de recolonisation de ces pisquettes (" bichiques " à la
Réunion) et juvéniles de crevettes qui remontent les cours
d'eau (rhéotaxie) (Lévêque, 1974 ; Horne et Besser, 1977
; Hostache, 1978 et 1992) sont d'ailleurs parfois mises à profit pour
la pêche. Inversement, il a été observé chez les
femelles gravides du genre Macrobrachium une tendance à la
catadromie (descente vers les zones d'estuaire) (Hostache, 1978), habituellement
caractéristique des espèces produisant un grand nombre de petits
ufs dépourvus de réserves vitellines importantes (Walker
et Ferreira, 1985 ; Magalhaes, 1994).
Ces migrations liées à la reproduction restent largement inconnues,
ce qui rend difficile toute tentative de gestion de la reproduction dans
les zones de basse altitude des cours d'eau de la Guadeloupe. Des travaux
sur la dynamique des populations de poissons et de crevettes, lors de la
recolonisation des rivières des zones d'estuaires vers les zones
d'altitude, sont actuellement en cours dans le cadre d'une thèse (Eric
Fiévet, rattaché à l'URA CNRS, 1974. Écologie
des eaux douces et des grands fleuves) réalisée en
coopération entre le parc national et l'université de Lyon
I. L'étude d'impact (achevée mais confidentielle) concernant
le projet de barrage de Bras-David, situé dans la zone centrale du
parc national, pourrait apporter des informations complémentaires.
Cependant, ces informations risquent de rester longtemps indisponibles. En
effet, l'étude d'impact a été réalisée
bien que, juridiquement, la création d'un barrage à la cote
140 de la rivière de Bras-David apparaisse comme illégale au
regard des décret relatifs à la création des parcs nationaux
et du décret d'application (création du parc national de la
Guadeloupe du 20 février 1989). Les réactions des citoyens,
des associations de défense de l'environnement regroupées au
sein de l'URAPEG (1) et du personnel du
Parc ont été vives et ont conduit a la création d'un
" Collectif pour une gestion rationnelle de l'eau en Guadeloupe ". Ce collectif
a dénoncé le projet initial du conseil général
en s'appuyant sur les articles 24 et 25 du décret de création
du parc national de Guadeloupe (20 février 1989) qui précisent
que " tout travail public ou privé susceptible d'altérer le
caractère du parc national est interdit " et que des autorisations
ne peuvent être données par le directeur que si les travaux
sont inscrits dans le programme d'aménagement du parc, ce qui n'est
pas le cas pour ce barrage.
Compte tenu de ces réactions, la réflexion sur la gestion de
l'eau en Guadeloupe s'est développée dans le cadre des
réflexion du Comité de bassin en vue de l'élaboration
du SDAGE.
Elle repose sur un constat de déséquilibre hydrique entre la
Basse-Terre montagneuse et humide et la Grande-Terre d'origine corallienne
plus sèche, de faible altitude, plus densément peuplée
et siège de l'essentiel des activités industrielles et
touristiques. Un bilan des besoins et des ressources doit être fait
avant d'envisager la création de retenues et de barrages sur la
Basse-Terre, qui quoi qu'il en soit ne devraient pas être situés
en zone centrale du parc. Plusieurs pistes de réflexion peuvent permettre
de limiter le déséquilibre actuel : la réduction des
pertes sur les réseaux de canalisation (estimées actuellement
à environ 50%), l'évaluation du potentiel des nappes
phréatiques de la Grande-Terre, la maîtrise des itinéraires
techniques d'irrigation et l'interrogation sur l'intérêt de
spéculations agricoles fortement consommatrices d'eau comme la banane
irriguée.
[R] Propositions pour améliorer la connaissance et la gestion des cours d'eau.
Compte tenu du rôle majeur que ces zones d'estuaires jouent dans le
recrutement des poissons et des crevettes de nos cours d'eau, il semble
indispensable de considérer nos rivières comme un
écosystème complexe s'étendant de la montagne à
la mer (l'utopie de Boris Vian est ici nécessité). Les menaces
majeures qui pèsent sur ces milieux indispensables à la
régénération des populations d'altitude sont liées
aux pollutions agricoles et industrielles, comme à l'introduction
d'espèces (Tilapia) susceptibles de modifier les équilibres
écologiques de nos rivières.
La Grande Rivière à Goyave (bassin versant le plus important
de la Guadeloupe), sur la totalité de son cours, semble constituer
un bon outil pour l'étude du fonctionnement de cet écosystème
complexe s'étendant de la montagne à la mer. Elle constitue
le trait d'union entre deux zones protégées dont l'administration
du parc a la maîtrise : la zone centrale du parc national en amont,
et la réserve naturelle du Grand Cul de sac marin (réserve
MAB) en aval. Actuellement menacée par les pollutions agricoles et
industrielles, les risques de modification du milieu liés à
la création de barrages, de retenues d'eau ainsi que par l'introduction
d'espèces (les tilapias y sont abondants), elle devrait faire l'objet
de suivis réguliers visant à :
1) appréhender le fonctionnement biologique de ce bassin versant et
en particulier les dynamiques des populations de crustacés et de poissons
;
2) identifier des espèces indicatrices de la qualité biologique
du milieu (micro-organismes, insectes aquatiques, mollusques, groupes peu
étudiés en Guadeloupe). Chez les Crustacés, en vue de
cette approche, 2 pistes semblent intéressantes : l'incidence des
pollutions sur le parasitisme des Macrobrachium et le choix de la
crevette Micratyia poeyi (Atyidae) comme indicateur de la qualité
biologique des eaux (espèce ubiquiste et numériquement très
abondante (Hostache, 1978)) ;
3) étudier et maîtriser les principales pollutions ;
4) évaluer les conséquences de l'introduction du Tilapia.
C'est ce type de suivi à long terme qui peut constituer un préalable
et un modèle à toute tentative de gestion, sauvegarde ou
réhabilitation de l'ensemble des cours d'eau de la Guadeloupe.
Si la zone centrale du parc constitue la réserve d'eau douce de la
Guadeloupe, ce sont les zones littorales (mangroves, Grand Cul de sac marin,
estuaires des rivières) et les zones basses et de moyenne altitude
des rivières, urbanisées ou siège des activités
rurales, qui constituent les réserves biologiques des
écosystèmes d'eau douce. Ces milieux font office de nursery
pour de nombreuses espèces marines et dulçaquicoles et
présentent les plus grandes richesses spécifiques. Ils sont
le passage obligé des migrations reproductrices de la plupart des
espèces de poissons et de crustacés peuplant nos cours d'eau.
La préservation de la qualité biologique des ces " zones
périphériques ", au moins autant que celle de la zone centrale,
est essentielle au maintien de la fragile richesse de nos rivières.
De plus en plus menacés de pollution du fait du développement
des activités urbaines, agricoles, économiques, ces milieux
doivent faire l'objet d'une protection particulière. Il serait souhaitable
de mettre en place une veille active sur le terrain, débouchant sur
une politique d'assainissement des agglomérations et de contrôle
des pollutions agricoles et industrielles. Il nous semble qu'il y a là
un enjeu important pour le comité de bassin nouvellement créé
(22 avril 1996), lorsqu'il fixera les premières orientations du SDAGE.
Note
(1) URAPEG: union régionale des associations pour
le patrimoine et l'environnement en Guadeloupe. BP 273, 97157
Pointe-à-Pitre cedex. Tél.: 25 59 27; fax 25 59 83;
aristide@antilles.inra.fr
[VU]
[R] Références bibliographiques
Bouchot M.L., 1958. La faune ichtyologique des eaux douces antillaises.
C.R. Acad. Sci., Paris, 19(2/59), 7-26.
Carvacho A., Carvacho C., 1976. Une clé illustrée pour la
détermination des crevettes d'eau douce de la Guadeloupe. Nouv.
Agron. Antilles-Guyane, 2(3), 211-219.
Chace F.A., Hobbs H.H., 1969. The freshwater and terrestrial decapod crustaceans
of the West Indies, with special reference to Dominica. U.S. Nat.
Mus.Bull., 292, 1-258.
Chevalier S., 1989. La qualité des eaux superficielles de la Guadeloupe.
Mém. maîtrise des Sciences et Techniques, Protection de
l'environnement, univ. Paris-VII, 226 pp.
Choudhury P.C., 1970. Complete larval development of the palaemonid shrimp
Macrobrachium acanthurus (Weigmenn, 1836) under laboratory conditions.
Crustaceana, 18(2), 113-132.
Choudhury P.C., 1971. Complete larval development of the palaemonid shrimp
Macrobrachium carcinus (L.), reared in laboratory (Decapoda, Palaemonidae).
Crustaceana, 18(2), 51-69.
Fryer G., 1977. Studies on the functional morphology and ecology of the Atyd
prawns of Dominica. Phil. Trans. Roy. Soc. London. Serie B, 277(952),
57-129.
Gillet C., 1981. Étude des fluctuation des populations de poissons
et de crustacés des lagunes de St Félix. In A. Kermarrec :
Étude de la mangrove et de sa zone côtière en
Guadeloupe, rapport DGRST-CRAAG. Guadeloupe, 128.
Gillet C., 1983. Les peuplements de poissons et de crevettes des rivières
de la Guadeloupe ; quelques données sur la biologie, la reproduction,
la répartition des espèces. Rev. Hydrobiol. Trop., 16(4),
327-340.
Gombault P., 1993. Entomofaune aquatique : contribution à
l'étude hydrobiologique de la rivière du Grand Carbet,
Basse-Terre, Guadeloupe. Étude hydrobiologique de la rivière
du Grand carbet. Basse-Terre, Guadeloupe. Convention ORSTOM/SUMATEL/PNG.
Rapport final : 45 pp. et annexes.
Hobbs H.H., Hart C.W., 1979. The shrimp genus Atya (Decapoda, Atyidae).
Smithsonian Contribution to Zoology, 364, 1-143.
Horne F., Besser S., 1977. Distribution of river shrimps in the Guadalupe
and San Marco rivers of Central Texas, U.S.A. (Decapoda, Caridea).
Crustaceana, 33(1), 56-60.
Hostache G., 1978. Contribution à l'étude des crevettes d'eau
douce de la Guadeloupe. Mém. ingénieur INRA/ESAP, 128 pp.
Hostache G., 1992. La vie dans les Eaux Douces de la Guadeloupe : poissons
et crustacés. INRA/parc national de Guadeloupe, 84 pp.
Lévêque C., 1974. Crevettes d'eau douce de la Guadeloupe (Atyidae
et Palaemonidae). Cah. ORSTOM série Hydrobiol., VIII(1),
41-49.
Magalhaes C., 1994. Ecological contraints and life history strategies of
Palaemonid Prawns in Amazonia. Verh. Internat. Verein. Limnol., 25,
2460-2467.
Monti D., 1993. Étape méthodologique pour la séparation
des Gobiidae de la rivière du Grand Carbet. Étude
hydrobiologique de la rivière du Grand Carbet. Basse-Terre,
Guadeloupe. Rapport final Convention ORSTOM/SUMATEL/PNG, ann. 1.
Moreau M., 1979. Rapport de législation concernant la pêche
et les pollutions aquatiques en Guadeloupe. Mémoire Biologie
appliquée et hygiène de l'environnement IUT Tours, 12 pp.
Starmuhlner F., 1984. Occurrence, longitudinal distribution and geographical
range of freshwater and brackish water molluscs of the Lesser Antillean Islands
(Guadeloupe, Dominica, Martinique). Soosiana, 12, 83-102.
Starmuhlner F., Thérezien Y., 1982. Résultats de la mission
hydrobiologique austro-française de 1979 aux îles de la Guadeloupe,
de la Dominique et de la Martinique (Petites Antilles). I - Étude
générale de la Guadeloupe. Rev. Hydrobiol. Trop., 15(2),
131-150.
Thérezien Y., Planquette P., 1978. Faune ichtyologique et carcinologique
des eaux douces des Antilles françaises. Publication du laboratoire
d'Hydrobiologie du CRA de Guadeloupe et de Guyane INRA Guadeloupe, 24
pp.
Tito de Morais L., Monti D., Rambaud V., Lauzanne L. 1993. Etude
hydrobiologique de la rivière du Grand Carbet. Basse-Terre, Guadeloupe.
Rapport final Convention ORSTOM/SUMATEL/PNG.
Walker I., Ferreira M.J.N., 1985. On the population dynamics and ecology
of the shrimp species (Crustacea, Decapoda, Natantia) in the Central Amazonian
river Tarumamirim. Oecologia, 66, 264-270.
[R]