Le Dossier de l'environnement de l'INRA n°22

Sustainable development ; Think forward and act now
Agricultures et développement durable
Enjeux de connaissances et attitudes de recherche

1. Les trois dimensions de la durabilité
2. Dans la littérature, des acceptions bien différentes
3. Des objets différenciés selon les points de vue des observateurs-acteurs
4. Des postures à distinguer pour les chercheurs…
comme pour les agriculteurs

Références bibliographiques
Tableau


Derrière la question du développement durable, n'y a-t-il pas une opportunité de raisonner autrement notre point de vue sur le monde et la manière de construire les compromis au sein de la société, en particulier vis-à-vis de l'agriculture ? Ne vaudrait-il d'ailleurs pas plutôt parler des agricultures, car ne sont-elles pas diverses quand on les regarde au travers du crible des concepts du développement durable ? C'est pourquoi j'ai fait glisser le "s" dans le sous-titre, je ne sais pas s'il y a une agriculture durable, mais je me propose d'examiner comment aborder l'agriculture ou les types d'agriculture par rapport aux enjeux posés par la notion de développement durable.

[R] 1. Les trois dimensions de la durabilité

Appliqués à l'agriculture, les 3 volets du développement durable - économique, écologique et social - peuvent se décliner sur 3 niveaux ; l'exploitation, l'agriculture locale et les modèles de développement (ainsi que le propose Etienne Landais, cet ouvrage).
Je voudrais évoquer trois autres dimensions de la durabilité. Ce qu'apporte ce concept par rapport à d'autres, c'est que, sur le fond, il mêle des faits et des valeurs. Il réhabilite la dimension politique de la gestion des affaires des hommes, non pas comme dans le monde de politiciens, mais comme dans celui de la décision publique des priorités politiques sur lesquelles les citoyens doivent s'entendre. Ces 3 dimensions sont ;
- la dimension stratégique et politique ;
- la dimension que j'ai appelée normative, qui est très proche de ce qu' E. Landais (cet ouvrage) a appelé les valeurs-objectifs (ce sur quoi il y a accord et qui donne le cadre des priorités et des actions à mettre en oeuvre) ;
- la dimension analytique pour suivre les transformations d'état des choses et convenir des types d'indicateurs et des méthodes à partir desquels une évaluation de ces transformations sera possible.

La dimension stratégique et politique
Le concept de développement durable lie les questions du local et du global qu'elles concernent des enjeux de type écologique ou des dimensions économiques. On ne peut plus raisonner en un lieu sans tenir compte de ce qui se passe dans le reste du monde et on ne peut pas plus raisonner à l'échelle mondiale sans se préoccuper des conséquences que cela peut avoir à des niveaux locaux. C'est une réflexion sur les conditions du changement et c'est bien, en cela, une affaire politique. Ce n'est pas qu'une simple question de communication, mais c'est bien le fait d'établir des principes et de convenir de les appliquer. Si les structures gouvernantes et les institutions sont au cœur de ce type d'enjeux, ceux-ci concernent et mobilisent également une diversité d'acteurs et d'organisations, et il en découle forcément des controverses et des conflits. Parler de développement durable, c'est admettre tout cela et le prendre en compte.

La dimension normative
On retrouve donc ici la notion de " valeur-objectif ".
Se donner comme objectifs l'équité et la justice sociale constitue un point fort, qui interroge " à l'envers " les outils économiques habituels et conduit à mettre en priorité les sorties attendues et à élaborer des modèles et des outils qui les servent. Or, fréquemment, dans un type de raisonnement classique, on dispose a priori du modèle économique et des outils qui permettent de l'appliquer, comme s'ils allaient de soi, et les objectifs et les conséquences à la sortie sont, eux, bien souvent implicites, car contenus dans le modèle et induits par ses conditions d'utilisation… qui ne sont pas rappelées à chaque fois !
Si on veut gérer les questions d'eau et de prix de l'eau dans un souci d'équité, on examinera donc d'abord quels sont les outils économiques qu'il faut mobiliser et pas seulement ceux qui permettent d'évaluer un coût. Ainsi, par exemple, en fonction du résultat escompté, on n'utilisera pas de la même façon des outils de gestion aussi différents que des réglementations, des quotas, des licences, des taxes. Cela conduit à ré-interroger l'outillage selon les conditions et les objectifs de son usage et oblige à rendre explicites les conséquences de l'utilisation de tel ou tel outil. Du point de vue économique, on est ainsi conduit à prendre en compte et à analyser à la fois la production, la consommation et l'allocation des biens
C'est également un point fort pour une reconnaissance de la diversité culturelle, donc du multi-culturalisme. Qui amène à traiter les questions de transmission des biens et des savoirs, d'équité entre femmes et hommes, de hiérarchies sociales, professionnelles et familiales, de modes et de qualité de vie, etc.
En outre, quelque chose de nouveau apparaît. Pendant deux siècles, on a organisé la production autour de l'allocation et de la répartition des richesses, alors que, de nos jours, la production s'organise aussi autour de la distribution des risques ; cette évolution n'est pas totalement indépendante du progrès technologique et des risques qu'il induit… et de leur répartition entre les différents groupes sociaux et de leur acceptabilité.

La dimension analytique, les méthodes et les indicateurs
Au niveau mondial, on s'est longtemps contenté d'évaluations en termes monétaires, comme, par exemple, le PNB ou les tentatives d'évaluations monétaires des services rendus par l'environnement. Des alternatives consistent à s'intéresser à d'autres éléments de mesure comme le " Human Appropriation of Net Primary Production " (HANP) qui est un indicateur de ce qu'on appelle " Society Metabolism ", qui tente de mesurer la répartition de la consommation de la biomasse, des dépenses énergétiques, etc. au sein de la population. On cherche ainsi à avoir d'autres unités d'évaluation que la seule monétarisation, qui repose sur la substituabilité monétaire de toute valeur. Il faut en effet admettre qu'il y a des valeurs qui ne sont pas substituables monétairement. C'est ce que propose, par exemple, ce qu'on appelle " Human Development Index " (HDI), pour lequel on prend en compte, pour évaluer un pays ou un système politique, l'espérance de vie, l'équité entre les genres, le taux d'alphabétisation, la santé publique sans chercher uniquement à les chiffrer en termes monétaires. Sont ainsi également des indicateurs de développement durable les mesures de la répartition des impôts et des taxes ou de la distribution des accès aux biens, aux services et aux technologies. On retrouve bien les valeurs-objectifs d'équité, de justice sociale dans l'accès aux technologies, aux biens et aux services.
Pour moi, c'est bien dans ces trois dimensions que doit se décliner la notion de développement durable, en termes de connaissances et de postures ; comment se traite l'enjeu du politique, comment se définissent des valeurs-objectif et donc de nouvelles normes sociales, comment s'établissent les compromis autour de ces normes et comment s'utilisent des indicateurs et des méthodes pour évaluer la façon dont tout cela fonctionne… afin de ne pas se contenter de déclarer que c'est important certes, mais bien difficile à mettre en œuvre !
On peut se demander alors quelles sont les conséquences de la prise en compte de ces dimensions à la recherche elle-même.

[R] 2. Dans la littérature, des acceptions bien différentes

En recherchant, dans la littérature disponible, les définitions de la durabilité en matière d'enjeux sur les ressources naturelles et les productions agricoles, j'ai identifié deux grandes façons de voir les choses ; l'une privilégie la disponibilité des ressources comme telles et l'autre va privilégier le fonctionnement des systèmes biologiques et des systèmes sociaux. Une partie des discussions actuelles renvoie à ces deux perceptions et les questions qu'on se pose aujourd'hui sur le devenir de l'agriculture et sur la manière d'intervenir, rentrent bien dans ce débat.
Un des premiers auteurs qui s'est interrogé sur la durabilité dans le domaine agricole est Gordon Douglas, en 1984. Il identifie trois manières de traiter cette durabilité :
- l'entrée par la productivité (productivity) - comment les processus de production peuvent être durables ? Il s'agit de rendre durable la productivité et donc les ressources sur lesquelles celle-ci repose ;
- la prise en compte du processus biologique et écologique (stewardship) - la production met aussi en jeu des objets de nature qui ont leur vie propre, leurs interactions, leurs cycles, leurs incertitudes... Il s'agit de préserver les processus biologiques sur lesquels reposent ces objets ;
- l'entrée communautaire (community) - la vie sociale, l'intensité des systèmes d'interaction, l'accès aux technologies et leur maîtrise. Il s'agit de privilégier la vitalité, l'organisation sociale et la culture des sociétés rurales.
Dans la démarche de Douglas, le développement durable doit prendre ces trois aspects en compte, mais ce n'est pas simple, car chacun de ces points de vue se réfère à une posture idéologique différente.
De son côté, la Banque mondiale (Munasinghe et Shearer, 1995) distingue également trois points de vue mais sur une base différente :
- " input-output " qui repose sur l'état d'équilibre des systèmes concernés ;
- " capital " ou " stock " qui vise le maintien en l'état actuel des stocks de ressources ;
- " potential throughput " qui s'intéresse à définir un usage ménageant la capacité de renouvellement des ressources.
Ces deux formes de catégorisation ne sont pas superposables, mais elles distinguent grossièrement, d'une part, les approches qui privilégient la disponibilité et la préservation des ressources et, d'autre part, celles qui mettent en avant la qualité du fonctionnement des systèmes biologiques et/ou sociaux. Mais, se dire que ce sont des conflits de nature idéologique est insuffisant ; des controverses peuvent de nouveau émerger en matière d'investissements technologiques, de négociations internationales, de définition des outils politiques et économiques de gestion, comme les réglementations, quotas, licences, taxes, etc.
Paul B. Thompson (1997) reformule alors cette distinction entre " resource sufficiency " et " functional integrity ". L'approche " resource sufficiency ", privilégiant un point de vue sur les ressources, distingue ainsi des ressources abondantes, des ressources renouvelables et des ressources critiques (celles qui posent vraiment problème) ; elle repose, d'une part, sur la substituabilité entre ressources par rapport à la consommation et, d'autre part, sur l'efficacité de leur rendement d'utilisation compte tenu du progrès technologique. La seconde, " functional integrity ", privilégie plutôt un approche systémique incluant les activités humaines ou au moins leur impact sur les systèmes biogéochimiques. Thomson distingue ainsi des approches qui portent beaucoup plus sur la vision de l'utilisation des ressources dans un système fonctionnel incluant des activités humaines, c'est-à-dire les formes d'organisation sociale à l'origine des modes de gestion des ressources. Ce qui est pérenne, selon lui, c'est le fonctionnement du système à partir de ces ressources, et pas forcément la ressource comme telle. Il faut travailler en identifiant, dans ces systèmes fonctionnels, les points critiques sur lesquels repose leur pérennité, et en les renforçant ou en les améliorant. Le débat porte alors sur la question de savoir s'il faut maintenir le système en état ou s'il est lui-même susceptible de se transformer.
Comment effectivement, les systèmes de production agricole peuvent-ils continuer à fonctionner dans un autre cadre institutionnel ou politique, avec d'autre types de valeurs-objectifs ? La durabilité, c'est être capable de gérer le changement de contrat et la mutation de ce qu'on attend de l'agriculture française.
Une telle approche de la durabilité privilégie ainsi la modélisation systémique au sens que lui donne J.-L. Le Moigne (1984), en obligeant l'observateur d'un système à rendre compte d'une manière dynamique non seulement du fonctionnement du système, mais aussi de ses transformations et de ses relations avec son environnement. La durabilité d'un tel système ne peut plus alors reposer sur une quelconque évaluation de ses performances dans un contexte donné, mais sur son aptitude à se situer dans les changements de son environnement ; cette approche concilie ainsi survie et durabilité. On retrouve bien ici le regard en termes de " functional integrity " qui va privilégier le devenir du système et ne pas se contenter de l'état actuel des ressources qu'il mobilise. Une telle approche répond mieux, de mon point de vue, aux questions qu'on peut être amené à se poser dans une situation de développement localisé, car elle met d'emblée en perspectives l'aptitude des fonctionnements actuels à évoluer pour maintenir ou modifier le système ; elle oblige à regarder en avant. En revanche, elle est relativement exigeante, en ce qu'elle nécessite avant tout d'identifier les objets pertinents pour une telle évaluation, et ces objets pertinents ne sont que très rarement les objets habituels des approches agronomiques. On est en effet conduit à privilégier les objets directement gérés par les agriculteurs car ce sont ces objets qui sont au cœur de l'action. Ces objets sont ceux qui émergent de l'observation, de l'analyse et de la modélisation des pratiques des agriculteurs ou des autres acteurs de l'espace rural, ainsi que nous l'avons déjà développé par ailleurs (Landais et Deffontaines, 1988 ; Hubert et Bonnemaire, 2000).

[R] 3. Des objets différenciés selon les points de vue des observateurs-acteurs

La durabilité des systèmes de production repose sur de multiples facteurs qui touchent la conception même de ces systèmes ; leur configuration autant que leur pilotage, la diversification des produits, les accords avec les autres opérateurs, la sécurisation des conditions de production, etc. Ce ne sont pas là autant de couches qu'il faudrait superposer les unes aux autres pour enfin atteindre une compréhension exhaustive du fonctionnement des systèmes, car nous n'aurons jamais cette vision totale. Mais nous devons apprendre à regarder ces fonctionnements autrement, en associant des points de vue différents et complémentaires, ainsi que nous le recommande Richard Bawden (1997).
Bawden encourage en effet à dépasser une vision strictement technologique très anthropocentrée, habituelle en agronomie, en évitant de s'enfermer dans une analyse qui ne serait qu'écocentrée, ne privilégiant qu'une stricte approche naturaliste, afin de replacer dans leur contexte sociétal les valeurs qui accordent leur solidité aux faits.
Pour cet auteur, il s'agit de clarifier les oppositions évoquées ci-dessus afin d'éviter les confusions paralysantes. Il est, en effet, important, dans un premier temps, de bien comprendre que, derrière les notions de développement durable ou de gestion durable des ressources, les objets, selon les points de vue mobilisés, peuvent ne pas du tout être les mêmes, bien que parfois dénommés de la même façon ; on peut alors n'y rien comprendre et ne pas pouvoir passer à l'action. Si on prend l'eau comme ressource-stock ou si on la prend comme élément fonctionnel d'un système, on peut ne pas s'entendre et ne pas savoir comment intervenir. Comment alors changer de point de vue ou créer des termes de passage entre points de vue ?
Je propose un exercice pour se retrouver dans cette diversité des perceptions de ce qui paraît important et des façons dont les acteurs vont se situer pour agir. On agit selon ce qu'on a compris du monde et selon les concepts qu'on a pour le représenter et, donc, pour produire de la connaissance et agir sur ce monde. Il est donc utile de savoir comment nous-mêmes, chercheurs, situons nos modes d'action, le type de connaissances que nous produisons, le mode d'intervention que nous mettons en oeuvre, le type de partenariat que nous engageons. Nous verrons que cette diversité de visions du monde et la manière de les articuler questionne aussi les agriculteurs aujourd'hui.
Je vais utiliser pour cela une grille qui a été proposée par Richard Bawden, anglais de Cornouailles, qui enseigne à la faculté d'Agronomie de Hawkesbury, en Australie. Cette grille est constituée de quatre cadrans délimités par deux axes orthogonaux : un axe vertical qui oppose les visions réductionnistes du monde, vers le bas, et les visions holistes vers le haut, et un axe horizontal, qui distingue une vision objectiviste (ou positiviste), à droite, à une vision constructiviste, à gauche. Apparaissent ainsi quatre cadrans, dont l'un, en bas à gauche, n'est pas pertinent en termes de développement durable. R. Bawden désigne un cadran techno-centrique (en bas à droite), un cadran éco-centrique (en haut à droite), et un cadran " holono-centrique " (en haut à gauche) (fig. 1).

Le cadran techno-centrique
Centré sur la technique comme voie de mise en valeur de la nature, il est caractérisé par la notion de productivité. C'est le paradigme qui a dominé la pensée agronomique depuis sa création, ou du moins, une partie dominante de cette pensée. C'est celui de la normalisation au sens de la production de standards et de références, ainsi que de la prescription comme mode de transmission des savoirs. C'est sur cette pensée qu'a été construit l'essor de l'agriculture française pendant 40 ans. Elle est fondée sur l'objectivité ; la réalité, c'est la vérité. Elle repose sur des connaissances " objectives ".

Le cadran éco-centrique
Autrement dit, c'est celui d'une perception qui est davantage celle de l'écologie, au sens scientifique du terme ; la nature n'y est pas qu'au service de l'homme. On n'y recherche pas directement la productivité, mais plutôt comment on gère les fonctionnements naturels, comment on préserve l'intégrité des processus biologiques et des cycles géochimiques sur lesquels reposent ses fonctionnements. La notion d'écosystème est ainsi un concept théorique produit par les écologues pour se représenter le monde et son fonctionnement, ses cycles, ses équilibres et ses dynamiques ; mais l'écosystème n'a pas de dimension spatiale. On peut très vite alors être tenté de réifier les écosystèmes et se dire, par exemple, qu'une mare - ce qui est facile, car bien délimité - ou une prairie - ce qui est plus difficile, car en continuité avec des chemins, des bordures, des haies - sont des écosystèmes. Certes, on peut rendre compte du fonctionnement d'une mare par un modèle éco-systémique, mais une mare n'est pas un écosystème en soi. On va trouver aussi des concepts de dynamique (de population, par exemple), d'équilibre. Ce n'est plus l'objectivité des choses - comme dans le cadran précédent - qui va compter mais leur cohérence, c'est-à-dire la pertinence des interactions identifiées qui en lient les éléments. L'apport de la science écologique consiste ainsi à étudier ces interactions et les fonctionnements qui en dépendent ; elle analyse les cycles, leurs dynamiques, leurs rythmes, leurs entrées et leurs sorties. C'est bien une question de cohérence, de bilan et non plus d'une objectivation absolue des choses du monde. Il n'y a plus de vérité en soi, mais des connaissances plus ou moins abouties, et donc des incertitudes, sur la complexité du monde…

Le cadran holono-centrique
Il est celui des approches privilégiant les communautés : on va rechercher alors autant ce qui intéresse les gens, ce qui les relie au monde tel qu'ils se le représentent et, donc, le connaissent. Interviennent alors essentiellement les interactions entre les individus et entre les groupes sociaux, leur contenu, leur puissance, leur force et leur nombre. Les diversités des points de vue sur le monde deviennent incontournables, puisqu'on en privilégie un là, ou un autre ailleurs ; certains même ne voient pas la nature comme aussi distincte des humains que ne l'a établit la pensée occidentale. Il s'agit alors de reconnaître ces différences et le fait qu'on a besoin de connaissances et de concepts dans ces différents systèmes de pensée (ce qui inclue les autres cadrans) pour agir sur le monde ; c'est le rôle des dispositifs de médiation, et des formes de représentation de ces différents systèmes de pensée, que de permettre de tels compromis. On est bien là également dans un monde de la cohérence, pas forcément dans un monde de l'objectivité, à partir du moment où on reconnaît qu'il y a une diversité de points de vue, qu'ils ont chacun leur pertinence en regard de qui les porte et les exprime. Il y a alors plusieurs vérités…
En circulant dans cette grille du bas à droite vers le haut à gauche, on gagne en réflexivité et en appréciation de la durée des processus temporels en cause. La réflexivité s'accompagne ainsi d'une plus grande prise en compte du long terme.
En termes de procédure d'action (fig. 2), quand on agit dans le cadran techno-centrique exclusivement, on est dans des procédures qui reposent sur des formes d'organisation hiérarchique (1), sur de la connaissance normalisée, ce qu'on a appelé des références, produite par la recherche publique et des instituts techniques spécialisés. De plus, l'ensemble a été constitué comme un domaine protégé, différencié des autres ; on a ainsi fait fonctionner le domaine agricole et agro-alimentaire comme un isolat dans la société française, avec des output spécifiques, les biens nourriciers livrés au reste de la société, dont les autres préoccupations étaient gérées autrement, par d'autres procédures au sein d'autres domaines également spécialisés. C'était un monde réservé, avec ses professionnels, son encadrement technique, son système de formation, ses corps de l'État, son ministère, etc. Quand on travaille dans un tel cadre, les formes de réaction aux incertitudes ou aux transformations de l'environnement relèvent de ce qu'on peut appeler des " changements de premier ordre " ; la solution à un problème y revient, en gros, à revoir les routines appliquées, à changer les règles ou à réajuster les fameuses références.
Dans le cadran éco-centrique, les procédures passent par des formes non-hiérarchisées d'organisations de type délibératif, comme des forums, ouvertes à des débats (2). Ces organisations délibératives reposent sur ce qu'on appelle des réseaux socio-techniques, au sein desquels des acteurs divers se retrouvent et débattent entre eux de leurs systèmes de valeurs, des normes, des objets, autour des systèmes écologiques et des processus mis en discussion. Ces forums sont ouvert à des étrangers au domaine concerné et au système débattu. Les divers énoncés des uns et des autres sont ainsi l'objet de traductions au sein du collectif, permettant leur partage et leur socialisation. Les adaptations, les transformations ou les solutions des problèmes relèvent alors de " changements de deuxième ordre " ; on ne va pas uniquement déboucher sur des changements de standards ou de règles mais on va éventuellement remettre en cause les principes et les normes qui sont à l'origine de ces règles ; la solution au problème est peut-être de poser le problème différemment.

Dans le troisième cadran, on est dans " l'action collective ", plus organisée que le forum. On passe à des formes d'organisation centrées sur les acteurs sociaux, on n'est plus dans l'éco-centricité de la nature. Ce sont alors plutôt des organisations de type distribué, où les formes de connaissances, les concepts, les activités de différents participants sont dûment identifiés. Il y a ainsi une forte orientation sur les enjeux de conception, c'est-à-dire de construction des cadres de raisonnement qui sous-tendent la compréhension du monde, les processus d'apprentissage, la production de connaissances nouvelles émergentes, issues des interactions entre les participants. Quand des problèmes sont traitées dans ce type de dispositif avec de tels principes et procédures, on n'en est plus à changer les routines et les règles, ni à remettre en cause les raisonnements qui sont à l'origine de ces routines, mais on en est souvent à remettre en cause les valeurs qui sont à l'origine de ces raisonnements et des principes qui les sous-tendent. On change alors le système de valeurs.
Nous engager dans une perspective de développement durable, ce n'est pas exclusivement adhérer à ce dernier point de vue (d'autant que lui-même reconnaît les autres), mais c'est au moins de clarifier et de reconnaître ces différences de points de vue et, donc, de formes de connaissances et de types d'enjeux qui leur sont liés. Il s'agit de les clarifier afin de les mobiliser de manière complémentaire et de savoir où chacun se place, pour aller vers une vision du court terme au long terme et augmenter ainsi notre réflexivité sur ce qui est mis en œuvre, voire mis en question.

[R] 4. Des postures à distinguer pour les chercheurs…
comme pour les agriculteurs

Dans le domaine de la recherche, je distingue - en suivant A. Hatchuel (2000) - trois postures de travail, qui correspondent chacune à l'un des cadrans. Il y a une relation directe entre les types de posture adoptés par les chercheurs, les modalités de production de connaissances et les connaissances ainsi produites. En fonction des postures de travail choisies, et qui sont liées à la discipline de chacun, à son histoire et à sa culture, on ne va pas produire dans n'importe quel cadran. Cette clarification me paraît importante, car si on se trompe et qu'on croit produire dans un autre cadran que celui dans lequel on est effectivement actif, on va générer des controverses qui mènent à des impasses, car on ne peut plus se comprendre, ou aboutir à des solutions inacceptables car contre-productives.

Le modèle de laboratoire
C'est le modèle le plus classique des recherches conduites en agronomie, en physique, en biologie... Il repose sur la considération que le monde est vaste et complexe et qu'il faut en clore une partie afin de pouvoir l'étudier ; le chercheur va donc en extraire un morceau et le séparer du reste du monde. C'est la culture de l'expérimentation. On reconstruit ainsi une situation expérimentale sur laquelle il est possible d'agir puisqu'on procède alors à une " manipulation " ; on agit sur des facteurs dits " de contrôle " afin de mettre en évidence les conséquences de l'action de ces facteurs sur le processus étudié. On a défini préalablement une hypothèse sur le rôle de ces facteurs de contrôle, un protocole pour éprouver ces hypothèses ainsi que les critères de performance de l'expérimentation qui permettent d'en évaluer les résultats. Un protocole est ainsi conçu afin de manipuler tel ou tel facteur et de mesurer son effet à la sortie, de façon à confirmer ou invalider les hypothèses qu'on s'était données sur le rôle de ce facteur. Dans cette posture, les connaissances sont produites par des chercheurs, c'est-à-dire les professionnels de la production de connaissance scientifique, ceux qui maîtrisent l'expérimentation. Les résultats sont publiés et diffusés afin qu'ils puissent servir à leurs utilisateurs potentiels.

Le modèle de terrain
Il est venu de l'écologie et des sciences sociales. Il reconnaît que le monde ne peut pas être clos, qu'il est complexe et qu'il repose sur un grand nombre d'interactions. Le chercheur va aller l'étudier tel qu'il est, dans la nature ou dans la société, en utilisant des objets, ou artefacts, pour en rendre compte. C'est le cas, par exemple, de l'écosystème, conçu pour étudier les interactions et les flux dans les systèmes naturels ; je pense également qu'une partie des modèles économiques sont ainsi faits pour représenter d'une manière abstraite - non pas physiquement (3)- le fonctionnement du monde. Ainsi, on ne touche pas le monde réel, mais on se construit un modèle à partir du point de vue sur le monde dont on veut rendre compte. On procède alors à des observations et non pas à des expérimentations. Les critères de performances ont été identifiés ex ante et ils ont été pris en compte dans la conception des protocoles d'observation et des modèles utilisés pour représenter les processus étudiés et interpréter les résultats. Les connaissances produites sont publiées et diffusées afin d'être appliquées en dehors du monde de la recherche.

Le modèle de la recherche-intervention
Il vient des sciences de gestion, des démarches ethno-méthodologiques ou dites " compréhensives " en sociologie ; il assume que le chercheur n'est pas hors du monde et qu'il est aussi acteur du monde qu'il étudie. Produire de la connaissance sur le monde est aussi une façon d'être acteur du monde. Plutôt que de se contenter de reconstituer une partie du monde dans son laboratoire ou de construire des modèles pour le représenter selon certains points de vue, le chercheur se met lui-même en situation d'interaction, en s'engageant dans l'action collective avec les partenaires qui ont fait appel à lui. Les critères de performance permettant d'évaluer ce qui se passe dans ce type de recherche, et ce qui en émerge de nouveau, ne sont pas forcément déterminés à l'avance. Souvent, on ne sait pas ce qui va sortir concrètement de ce type de recherche, même si on sait quels sont les problèmes qui ont conduit à la coopération avec des chercheurs. Ces critères de performance doivent néanmoins être explicités ex post de façon à démontrer que quelque chose de réellement nouveau a été apporté à un problème, à une situation. Dans cette posture, les connaissances sont produites dans l'action, en interaction entre le chercheur et ses partenaires. Quand on construit les dispositifs correspondant à ce type de recherches, on ne sait pas a priori ce qui va en sortir. Il y a une méthode mais pas forcément de résultats pré-programmés, et les critères qui vont permettre de dire comment il faut s'y prendre ne pourront être définis que quand le processus aura abouti (4) ; avant, on ne sait pas. Un tel processus repose sur des apprentissages pour tous les participants et ce genre de méthode a des chance de s'enrichir et de se préciser à chaque étape de sa mise en œuvre et à chaque nouvelle application qui en est faite.
Quand on est dans le modèle de laboratoire, on produit essentiellement dans le cadran techno-centré. On ne produit pas de connaissances qui peuvent être facilement utilisées dans le cadran éco-centré ; en effet, les critères et les modalités de production de connaissance ne sont pas compatibles avec les principes de l'éco-centricité. Prendre en compte les processus écologiques dans une démarche qui reste strictement expérimentale, de type agronomique, est très difficile car ces processus y sont l'objet de réductions considérables et cela risque de ne pas produire grand chose. Il faut changer de modalité de travail, il faut passer à des protocoles d'observation sur le terrain et à la modélisation. De même, vouloir aborder les questions du troisième cadran ne peut se réaliser qu'en s'engageant, en tant que chercheur, dans l'action collective elle-même en situation, avec les autres partenaires concernés par un problème que cette situation leur pose.
Il ne s'agit pas de dire ici que telle posture est supérieure à d'autres, que telle est plus scientifique et que telle autre l'est moins. Il s'agit d'assumer que des objectifs différents ne peuvent pas être atteints par n'importe quelle posture et que chacune de ces postures reconnaît ses propres règles et valeurs qu'il faut respecter, et c'est cela le critère de scientificité. La problématique du développement durable en agriculture ne peut pas être traitée dans le seul cadran techno-centré, le plus habituel dans la culture agronomique, le reste relevant alors d'un habillage " écologique ", " sociologique ", voire " politique "…
Chacun des cadrans vise des productions spécifiques qui sont toutes utiles à des recherches visant une meilleure prise en compte des enjeux du développement durable dans les problématiques agricoles et agro-alimentaires. Il nous faut savoir reconnaître la pertinence de chacun, et ses limites, pour des productions spécifiques et complémentaires.
Ce n'est pas là qu'un problème de chercheur ; cette différenciation entre postures et points de vue sur le monde se retrouve parmi les agriculteurs. Un article de S. Fréret et J.-M. Douguet paru dans le n°9 de la revue Natures, Sciences, Sociétés du premier trimestre 2001 compare les enjeux de l'agriculture raisonnée et de l'agriculture durable. Les auteurs se réfèrent à un travail précédent, qui s'intitule Les Sept Familles agricoles, dans lequel ils ont identifié 7 types d'énonciation de projets d'agriculture, à partir des principaux textes et discours relatifs à chacun d'eux ; l'agriculture biologique, la production fermière, l'agriculture paysanne, l'agriculture durable, l'agriculture raisonnée, l'agriculture de précision et la production intégrée. Ils ont essayé, à partir des documents disponibles et des pratiques recommandées, d'identifier la définition de chacun de ces projets par ceux qui les portent ; quels sont les objectifs affichés, les méthodes d'évaluation (on est bien toujours dans les enjeux du politique, des valeurs-objectif, du normatif, de l'analytique), quelles sont les pratiques, les appuis scientifiques, les principaux acteurs et les approches recommandées.
Ces différenciations et cette transformation des façons de voir le monde n'est donc pas qu'une question intellectuelle de chercheur ou d'enseignant, c'est quelque chose qui touche directement le monde professionnel agricole. On peut, sur le schéma à quatre cadrans, compte tenu des critères proposés, des principes relatifs aux formes d'organisation des acteurs et des actions (depuis des institutions hiérarchisées à des forums et à des organisations distribuées), représenter ces différentes visions du monde des acteurs de l'agriculture aujourd'hui, ne serait-ce que pour voir ce qui est compatible ou pas. Il y a effectivement des visions du monde complètement différentes, ce qui peut expliquer certains conflits et certaines oppositions… qui ne relèvent pas uniquement de positions politiciennes.

Ces quatre cadrans peuvent être utilisées comme un jeu de fenêtres pour regarder le monde ; si on les utilise pour placer les points de vue affichés par les différents groupes d'agriculteurs les uns par rapport aux autres, on peut voir en quoi ils sont complémentaires ou contradictoires (fig. 3). Mais en comparer les différences au premier degré, sans se donner la peine de reconnaître les valeurs-objectifs ou sous-jacentes, c'est ne pas comprendre que certaines de ces différences sont profondes et c'est comparer de termes qui ne sont pas du tout comparables l'un par rapport à l'autre, car ce ne sont, bien souvent, que la déclinaison opérationnelle de systèmes de pensée différents. Or je pense que ce qui se passe actuellement au sein de la profession agricole est significatif de mutations profondes et qu'il ne s'agit pas seulement d'aménagements marginaux.
Pour conclure, je voudrais rappeler le slogan " Réfléchir globalement et agir localement " qui correspond à l'un des grands enjeux du début du mouvement écologique et de la mondialisation. La question du développement durable, si on décide de la prendre au sérieux, ouvre une nouvelle dimension, celle d'être capable de penser à demain - et au-delà - en agissant maintenant. Je dirai volontiers " Penser en avance, agir à présent ". Il s'agit bien d'agir ici et maintenant, l'action n'est pas dans le futur, mais on doit être capable de concevoir l'action d'aujourd'hui en fonction du futur qu'on veut construire. Cela oblige à faire attention à la diversité des systèmes en acceptant celle-ci comme une richesse, à reconnaître la complexité des problèmes à résoudre sans chercher à la réduire, à admettre qu'il y a des dynamiques et que les choses se transforment en permanence comme le monde dans lequel nous vivons et, enfin, que cela repose, pour une bonne part, sur l'interactivité des être humains et des groupes sociaux entre eux et avec le monde dans et sur lequel ils agissent.

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Notes
(1) Je pense qu'une bonne partie de ce qui a constitué l'accompagnement du système agricole français a fonctionné comme cela pendant des années ; un ministère spécialisé, des organisations professionnelles, un dispositif de formation, un établissement de recherche et des instituts techniques, un système d'accompagnement et d'appui technique, etc. ; d'ailleurs, ce modèle, assez spécifique à notre pays, ne s'est pas seulement appliqué en agriculture.[VU]
(2) Une caricature illustrative de ce monde est le parti des Verts français ; ils délibèrent…[VU]
(3) Alors que, quand on fait une expérimentation, on découpe une partie du monde qu'on apporte ou reconstitue au laboratoire ou sur des parcelles expérimentales.[VU]
(4) Voir à ce propos la démarche de TRAME, Tête de réseau pour l'appui méthodologique aux entreprises en milieu agricole ; www.trame.org/[VU]


[R] Références bibliographiques
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Durable, raisonnée, intégrée, paysanne..., le jeu des sept familles agricoles
Grille de lecture pour défricher le maquis des tendances par Samuel Féret (FR Civam-Bretagne)

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