De l'efficacité économique
De l'efficacité institutionnelle
Conclusion : éloge de la perversité
Nous voilà rentrés dans l'ère de la fiscalité
écologique. C'est-à-dire que désormais, des taxes
judicieusement placées viendront corriger les comportements les plus
préjudiciables à l'environnement. Ainsi, cet été,
le gouvernement a annoncé la création d'une taxe
générale sur les activités polluantes (TGAP) qui
intégrera l'an prochain les ressources de l'ADEME et doit absorber
l'année d'après celles des agences de l'eau. La nouvelle taxe
ne sera pas affectée comme celles qu'elle remplace, c'est-à-dire
qu'elle sera versée dans le budget général de l'État,
pour être employée selon les priorités du moment, notamment
l'emploi.
Grand bond en avant pour ses promoteurs, simple manipulation budgétaire
pour les autres, la réforme annoncée aura immanquablement pour
effet de remettre en cause radicalement le système actuel de gestion
de l'eau, et notamment l'existence de ses institutions principales : les
comités de bassin et les agences de l'eau.
Un débat est donc ouvert, qui sera très certainement intense,
du fait à la fois de l'importance des enjeux et de la proximité
des échéances, la ministre ayant annoncé qu'elle ferait
savoir sa décision le 11 décembre 1998 (pour l'eau ; pour l'ADEME,
c'est déjà dans le Projet de Loi de Finances 1999).
Un petit peu d'investissement intellectuel n'est donc pas du luxe sur cette
affaire. La chose est rendue malaisée : on ne sait par exemple rien
des modalités prévues de collecte de l'éventuelle taxe,
ni du mode de redistribution de son produit. Ce qui ne doit pas nous
empêcher de soumettre à la discussion quelques éléments.
C'est ce que propose ce papier.
[R] De l'efficacité économique
Au commencement était la théorie économique, c'est du moins sur ce registre de justification que les premières communications ont été formulées. La théorie économique avance que la taxe affectée est moins performante que la taxe non affectée. Voyons cela.
Que dit la théorie économique ?
Le choix d'un instrument de gestion de l'environnement - norme, taxe, permis
échangeables, accord volontaire, etc. - est le dada des économistes
de l'environnement.
Leurs modèles démontrent qu'il est possible, par une taxe,
de stabiliser au niveau que l'on souhaite la quantité de pollution
émise par les acteurs et ce, à un moindre coût pour la
collectivité. Certes, toujours d'après les modèles
théoriques, le même but peut être atteint avec une norme
d'émission calée au bon niveau (Pigou, 1920). Les travaux plus
récents sont plus raisonnables, en ce qu'ils prennent en compte le
caractère imparfait de la vie et notamment de l'information. On
démontre qu'alors il faut étudier chaque cas avant de statuer
sur les efficacités relatives des instruments : tantôt c'est
la taxe, tantôt c'est la norme. Dans les faits, c'est souvent les deux.
D'ailleurs, le système proposé comme le système existant
reposent sur l'utilisation conjointe des instruments réglementaires
et économiques.
Mais il y a taxe et taxe, et toute la question porte sur l'usage qui est
fait des fonds recueillis : versement dans le budget de l'État ou
affectation à une agence spécialisée, qui utilisera
les fonds pour des dépenses en rapport direct avec le problème
à traiter, en l'espèce, la gestion des ressources en eau, comme
c'est le cas en France, avec les redevances collectées par les agences
de l'eau, dont les assiettes sont fondées sur les
prélèvements, d'une part, et sur les quantités de pollution
rejetée, d'autre part. Les sommes recueillies - qui sont à
l'échelle des problèmes à traiter : environ 15 milliards
de francs par an -, sont utilisées pour aider financièrement
les acteurs engagés dans la gestion de l'eau : collectivités
locales, industriels, associations et, plus récemment et modestement,
agriculteurs. Les aides octroyées permettent à ces acteurs
de faire face aux investissements lourds qui restent nécessaires dans
le secteur, notamment du fait des engagements européens de la
France.
La théorie économique est sévère sur ces pratiques.
Elle note - tout à fait justement - que le niveau des redevances
pratiqué est insuffisant pour inciter à lui seul les pollueurs
à la vertu ; et que le système fonctionne davantage comme une
mutuelle. A l'inverse, les théoriciens prônent l'application
d'une taxe non affectée, sans redistribution du produit, dissuasive
à elle seule, et potentiellement plus efficace que la taxe affectée.
L'argument est simple : il n'est pas possible de situer le niveau d'une taxe
affectée au niveau de l'optimum économique. L'affectation de
la taxe contraindrait son niveau : ce sont les dépenses prévues
qui président à la décision et non pas le souci d'atteindre
le niveau incitatif. Mais cela ne signifie pas qu'a contrario, la
taxe non affectée soit par nature optimale. C'est théoriquement
possible, mais certainement pas automatique. Encore faut-il l'instaurer de
manière optimale. Et là, le doute s'installe.
L'art de la taxe
D'abord, on vient de le dire, le taux doit être optimal : au-delà,
on impose aux pollueurs des coûts non justifiés par les dommages
qu'ils causent ; en-deça, on impose aux victimes des dommages qu'on
aurait pu facilement éviter (c'est-à-dire des dommages plus
élevés que leurs coûts d'évitement). Dans les
deux cas, la collectivité y perd. Deux difficultés :
connaître ce taux optimal, et l'imposer aux responsables politiques.
Pour fixer le taux, il faut connaître un tas de choses, en particulier
quant aux coûts de la dépollution de chaque type d'acteurs.
Cette information n'est pas spontanément disponible, d'abord parce
qu'elle est technique, compliquée ; ensuite parce que ceux qui la
détiennent - les acteurs eux-mêmes - n'ont pas forcément
intérêt à la communiquer. Il faut alors une administration
puissante, compétente et dotée de moyens de coercition, pour
extraire et contrôler l'information : c'est cher, fort impopulaire,
et pas évidemment efficace (voir le cas de l'OfWat en
Angleterre (1)).
L'imposer, ensuite. L'eau est chère, 17
F/m3 en moyenne. Les redevances actuellement
perçues par les agences de l'eau sont, de ce point de vue, neutres
puisque quasi intégralement reversées au secteur. Elles viennent
donc alléger le prix de l'eau de ce qu'elles l'ont grevé, en
fournissant à bas prix de l'argent aux collectivités au moment
où elles doivent consentir des investissements très lourds
pour faire face aux obligations réglementaires. Sauf à revoir
les objectifs de la politique de l'eau - ce qui est un autre problème
-, la mise en place d'une taxe non affectée conduirait donc
immanquablement à augmenter le prix de l'eau et ce, de manière
très nette pour être incitative, sans doute vers 30
F/m3. Soyons sérieux : quel gouvernement
prendra une telle décision ?
Maintenant, voyons l'assiette. Elle doit être soigneusement
déterminée : on perd tout espoir d'incitation si le message
- on dit le signal-prix - est brouillé. Par exemple, si l'on veut
inciter les habitants à réduire leur pollution, il faut asseoir
la taxe sur une mesure de cette pollution, et pas sur le volume d'eau
consommée. Et donc, si c'est sur les collectivités que doit
porter l'incitation, il est peu évident que taxer la facture d'eau
des particuliers soit vraiment efficace.
Cela a deux conséquences : la mise en place de la taxe doit pouvoir
bénéficier d'une connaissance approfondie de la pollution,
de sa genèse et de son impact, connaissance qui a un coût. Et,
par suite, le principe de calcul qui résultera sera forcément
compliqué et la perception de la taxe, chère. La tension
nécessaire entre fiscalistes et ingénieurs - populations, on
l'admettra, farouchement distinctes - risque de conduire au montage d'une
usine à gaz au rendement administratif douteux. Et en face, du
côté des contribuables, à un consentement à payer
qui ne va pas de soi.
Pour les raisons exposées précédemment, et certainement
d'autres, il y a très peu de chances que la taxe non affectée
soit mise en place selon des modalités optimales. Loin des modèles
des théoriciens, le problème qui est posé devient celui
de la comparaison de systèmes qu'on peut classer en théorie,
mais qu'on sait ne pouvoir être qu'imparfaitement mis en place. Reste
à examiner dans quelle mesure la perte d'efficacité qu'induit
le passage dans le monde réel ne vient pas bouleverser la hiérarchie
des efficacités théoriques. En clair, il reste à trancher
entre les avantages d'une taxe non affectée sous-optimalement
appliquée, et ceux d'une taxe affectée, théoriquement
sous-optimale, mais dont le mode de gestion procure d'autres avantages, dus
précisément aux modalités de son affectation.
Mais avant de parler d'organisation concrète, il faut encore verser
au dossier deux arguments avancés par les uns et les autres : celui
du " double-dividende ", cher aux partisans de la taxe non affectée
; et celui de la maîtrise des coûts de transaction, du
côté de la taxe affectée.
Choisir entre les deux dividendes
Un " double-dividende " serait donc à notre portée. De quoi
s'agit-il ? C'est assez simple : la taxe a en elle-même
l'intérêt de dissuader les pollueurs et donc d'améliorer
l'environnement. C'est le premier dividende. Par ailleurs, le produit de
la taxe, versé au budget de l'État, peut être employé
à d'autres fins utiles, éventuellement hors du champ de
l'environnement. Voilà le second dividende. Dans les communiqués
relatifs à l'eau, c'est d'ailleurs l'emploi qu'on vise, à travers
la baisse des charges salariales.
Mais on vient de voir que la taxe non affectée n'est efficace que
si elle est très incitative : c'est-à-dire calée à
un taux élevé, construite sur une assiette technique précise
et en rapport direct avec la pollution combattue, et ce dans un secteur où
les informations techniques sont disponibles et où il existe des
alternatives techniques à l'émission polluante. Dans l'idéal,
on combat une pollution concentrée, émise par un nombre
réduit de pollueurs qui auraient la possibilité de s'abstenir
de polluer. Une forte taxe conduit alors immanquablement à réduire
la pollution. Soit. Mais alors les recettes fiscales sont limitées
- la cible étant étroite -, et fortement décroissantes
puisque l'assiette est appelée à diminuer rapidement, la pollution
disparaissant. Bilan de l'opération : un premier dividende évident
- l'environnement ; un second dividende - les ressources fiscales -
ridicule.
Exemple inverse : une pollution difficile à cerner, émise par
une poussière de pollueurs, lesquels peuvent difficilement faire autrement
; on instaure une taxe sur une assiette simpliste pour des raisons de
commodités, avec un taux trop bas pour des raisons d'acceptation sociale.
Ce qui précède n'est pas une caricature : c'est typiquement
le cas d'une taxe sur le mètre cube payée par les habitants.
Au bout du compte : un rendement fiscal potentiellement élevé
- le deuxième dividende -, mais une efficacité environnementale
improbable, on a perdu le premier en route.
Voilà toute la tragique alternative du double-dividende. C'est pourquoi,
si les deux dividendes sont parfaitement légitimes, il importe
d'être extrêmement clair sur l'ordre de priorité qu'on
leur accorde.
Mais revenons à l'emploi qui, d'après les communiqués,
est l'objectif visé. La non-affectation du produit de la taxe se traduira
par une hausse sensible du prix de l'eau et par une baisse des investissements
réalisés dans le secteur, les fonds étant employés
ailleurs. Dans les deux cas, une dégradation du marché de l'emploi
en découle, soit parce qu'on prélève davantage sur des
ménages qui n'en peuvent déjà mais, soit parce qu'on
supprime des investissements dans le secteur de l'eau qui sont riches en
emplois. Reste à prouver que ces emplois dégradés sont
compensés par l'usage qui est fait des fonds recueillis, autrement
dit que les politiques de l'emploi sont plus efficaces au franc investi que
la politique de l'eau n'est elle-même créatrice d'emplois. Ce
qui n'est pas gagné d'avance.
Rien n'est simple en matière d'emploi. Et il serait bien aventureux
de sacrifier le premier dividende - l'environnement - au profit d'un second
- l'emploi - qui semble fort peu sûr. Mais revenons à nos moutons
fiscaux.
L'épineuse question des coûts de transaction
On a vu plus haut que le difficile art de la taxe est avant tout un art de
maîtrise de l'information : celle dont on dispose, et celle qu'on
communique. Pour aller vite, on dira que le meilleur des mondes, le mieux
régulé, serait celui où sont disponibles les informations
d'ordre technique, environnementale et économique, en quantité
importante et en proportions équilibrées.
Soyons clair : tout cela a un coût élevé, coût
qui participe aux fameux " coûts de transaction " des économistes.
Ne pas les consentir conduit à une sous-optimalité économique
; les intégrer impose que l'on soit assuré de disposer des
ressources nécessaires, humaines et budgétaires. En la
matière, l'expérience nous enseigne qu'il est grandement
préférable de ne pas trop séparer la maîtrise
des financements de celle de l'information, de crainte de voir fondre
d'année en année la compétence publique dans les domaines
techniques et surtout environnementaux. Symétriquement, la tentation
d'une gestion par les techniciens seuls est tout autant dangereuse. Un
équilibre " sociologique " et institutionnel est donc à
réaliser. Délicat exercice, bien peu à la portée
d'une administration centralisée.
Disposer sur le terrain de compétences pointues et dans des domaines
variées est la première clé de l'efficacité des
institutions de l'eau quelles qu'elles soient. C'est la première des
exigences que l'eau impose à ses institutions.
[R] De l'efficacité institutionnelle
La question de l'organisation ne se pose pas indépendamment de celle
de l'objet de la politique : l'eau, cette eau insaisissable, qui coule,
s'insinue, percole, se rit des limites administratives comme de celles des
propriétés privées. Qui mouille dans ses parcours tous
les acteurs de son territoire, fait porter les conséquences des actes
des uns sur les activités des autres. Qui tisse ensemble les trajectoires
de tous, faisant de chacun un gestionnaire de l'eau qui bien souvent s'ignore.
Tissés ensemble : en latin, complexe. L'eau est complexe, et inflige
cette complexité à tout ce qu'elle touche.
Plus tard, l'eau est soumise, c'est-à-dire captée, traitée,
distribuée, collectée, épurée. Canalisée,
la complexité s'évapore, restent les défis techniques,
compliqués, certes, mais maîtrisables à grand renfort
de compétence technique. Cette omniprésente technique qui s'ajoute
à la complexité pour induire un rapport à l'espace,
au temps et aux acteurs bien spécifique. Ainsi, la nature de l'eau
dicte-t-elle ses conditions aux institutions.
Les exigences de l'eau
D'abord, le territoire. Par nature, la politique de l'eau comporte un fort
contenu territorial, c'est-à-dire qu'à la fois elle doit être
adaptée aux territoires et joue un grand rôle dans le
développement de ces territoires : il y a surdétermination
entre les politiques de l'eau et de développement du territoire. C'est
pourquoi il est juste et efficace que les acteurs des deux politiques soient
conduits à se concerter le plus souvent possible. Ce qui ne va pas
de soi : la gestion par filière reste un réflexe encore fort
prégnant. L'eau est l'un des lieux où peuvent se rencontrer
les logiques d'aménagement.
Simplement parce que la politique de l'eau est par nature transversale, ce
qui est d'ailleurs une caractéristique de l'ensemble des politiques
d'environnement : parler de l'eau, c'est parler d'urbanisme, d'agriculture,
de stratégies industrielles, de logement, voire de culture ou
d'éducation. Plus la question de l'eau est posée en amont des
décisions relatives aux territoires, mieux l'eau est gérée.
Et inversement : écarter l'eau des décisions d'aménagement,
c'est s'exposer à voir la question resurgir de manière plus
douloureuse plus tard (voir les exemples des inondations, de la santé
publique).
De cette imbrication découle le caractère inévitablement
multi-acteurs de la politique de l'eau. Les gestionnaires dits intentionnels,
c'est-à-dire ceux dont le boulot est de gérer l'eau, le savent
bien : nombreux sont les " intervenants passifs " autour de l'eau, ces acteurs
dont les objectifs n'ont rien à voir avec le milieu aquatique, mais
qui se retrouvent " gestionnaires de l'eau malgré eux " du fait des
conséquences de leur activité sur l'eau. Les soucis de la
démocratie comme de l'efficacité commandent que tous s'asseyent
autour de la table.
Territoriale, transversale, multi-acteurs, l'eau est donc essentiellement
un problème complexe. Même les juristes s'en sont aperçu,
qui tentent de redéfinir à son profit un droit " du patrimoine
commun ", au-delà de l'opposition binaire entre domaine public et
propriété privée.
Parallèlement, la politique de l'eau ne saurait se passer d'une forte
dose de compétence technique. Tous les maires vous le diront,
décider en matière d'eau, c'est compliqué, et cela
nécessite les services de techniciens spécialisés. C'est
vrai à tous les niveaux, notamment à celui de la programmation
des actions. Un équilibre est alors à trouver entre techniciens
et décideurs politiques : trop des uns ou trop des autres et vous
plongez dans le sous-optimal.
Financièrement les investissements sont très lourds, le temps
de l'amortissement technique est au-delà des calculs économiques
des investisseurs. D'où la nécessité d'une
péréquation spatiale et temporelle. La taille économique
des maîtres d'ouvrage - notamment les communes -, leur interdit de
faire coïncider amortissement physique et amortissement financier. Pour
faire face à des investissements rares mais disproportionnés,
ils ont besoin d'argent pas cher.
Mais les acteurs ont également besoin de stabilité dans le
temps pour programmer leurs interventions. Le premier souci d'une politique
de l'eau doit donc être de leur fournir ces horizons dégagés.
Tout le monde y gagne : les économistes appellent cela " stabiliser
les anticipations des acteurs " et y voient un facteur d'efficacité
économique. Inversement, des menaces régulières de remise
en cause des règles ou des financements glacent les initiatives.
Plus globalement, il faut régler la question du télescopage
des horizons temporels : ceux de la nature et de l'amortissement des
équipements sont infiniment plus longs que les horizons des
décisions des élus et des industriels. La myopie des hommes
face à la mémoire des choses. Il n'y a que collectivement,
par un mécanisme de relais, que l'on peut espérer allonger
l'horizon des décisions. La gestion du patrimoine commun ne se
conçoit que sur la longue période.
La TGAP pour la gestion de l'eau, une fausse bonne idée
?
Le système actuel répond à ces exigences, du moins dans
son principe, par les caractéristiques suivantes : la gestion partenariale
et par bassin ; la mutualisation financière, spatiale et temporelle
; la compétence technique, neutre et disponible ; enfin, le
développement de mécanismes d'apprentissage collectif,
périodiquement lors de larges consultations, quotidiennement par le
partage de l'information et de la compétence.
Ces principes sont sévèrement remis en cause par le projet
de TGAP, du moins tel qu'il apparaît à la faveur des
communiqués. La désaffectation budgétaire et
l'uniformisation fiscale, qui en toute rigueur en découle, interdit
la différenciation spatiale et rend caducs les Comités de bassin.
En effet, une assemblée qui n'a pas à se prononcer sur les
finances devient rapidement un comité Théodule de plus,
déserté par les pointures de la vie politique. Quelle scène
de négociation resterait-il ? L'Assemblée nationale en discussion
budgétaire et, entre ces épisodes tragi-comiques, les tribunaux.
La mutualisation financière ? diabolisée, puis supprimée.
Avec la fin de la péréquation spatio-temporelle, on voit baisser
les investissements des maîtres d'ouvrage : le contrat est rompu. La
prévisibilité ? contraire à l'annualité
budgétaire, et quand bien même on la contournerait, les juristes
nous confirment qu'aucun mécanisme - compte spécial, loi de
programmation ou autres - ne peut garantir de manière pluriannuelle
le volume des ressources. La compétence technique ? centralisée,
loin du terrain et surtout des finances, c'est-à-dire
déclinante.
Par cette accumulation de sous-optimalités procédurales se
dessine un scénario de gestion de l'eau inacceptable, perspective
qui relègue loin derrière le débat théorique
sur les instruments économiques.
Pour une réforme des agences de l'eau
Les agences de l'eau ont connu un grand développement au cours des
trente dernières années, et ont montré leur solidité
institutionnelle. Certes, la solidité est nécessaire mais non
suffisante : si des institutions faibles ne sauraient servir des objectifs
politiques ambitieux, inversement, la solidité ne préjuge pas
de la pertinence de l'action. Aujourd'hui, les objectifs initiaux assignés
aux agences sont en passe d'être réalisés : en gros,
l'équipement d'une France en reconstruction, puis en croissance rapide.
A cette phase finissante de maîtrise des flux succède une phase
commençante de gestion des espaces, et des problématiques diffuses
: agriculture, milieu rural, PME. Mais une troisième étape
se profile déjà à l'horizon, celle de l'implication
dans le lien social : après la montée de la préoccupation
environnementale des Français, vient celle de la question sociale
et de la demande de citoyenneté. L'accélération est
sensible, et le " cahier des charges implicite " des agences de l'eau, et
de l'environnement en général, s'en trouve foncièrement
modifié. Sans que leur soit fournie l'occasion d'une refondation autour
de ces nouvelles valeurs.
Aujourd'hui, il semble que les agences de l'eau ont vocation à devenir
les points d'ancrage des politiques d'environnement. Le ministère,
quel que soit son visage, est structurellement faible face aux ministères
aménageurs et à celui des finances. En témoigne... le
projet d'intégration de l'eau dans la TGAP ! L'environnement a tout
à gagner à puiser sa légitimité dans un niveau
local fort et légitime. La refondation des institutions de l'eau suppose
une redéfinition des missions, un élargissement des institutions
locales et l'émergence d'un niveau national puissant et crédible.
Voyons ces trois points.
Les missions des agences pèchent par manque de lisibilité.
En fait, trop discrètes, trop loin des préoccupations du public,
elles gagneraient à sortir du bois, à assumer leur fonction
de mutuelle et à incarner la dimension de service public qui manque
au secteur de l'eau dans son ensemble, un secteur éclaté en
une myriade d'intervenants dont les seuls véritablement visibles sont
des groupes privés.
Que faire ? D'abord être présents. Au plus près des gens,
avec un discours moins technique, une vraie transparence de l'information,
des préoccupations plus sociales. Cela commence par diffuser de
l'information sur la qualité des eaux et du milieu, sur les financements,
les prix et les coûts, sur les réalisations, l'état du
parc, sur les contrats et la gestion. L'information est un but en soi. Si
la transparence fait l'objet d'une demande sociale croissante, c'est parce
que la diffusion d'information constitue désormais l'un des modes
d'intervention majeurs de la puissance publique. Elle est source de
régulation des acteurs tout autant que d'adhésion des publics.
Régulation environnementale - l'efficacité des interventions
-, régulation économique - prix et niveaux des services rendus
-, régulation technique - soutien à l'innovation, diffusion
du progrès technique, conseil aux maîtres d'ouvrages.
Cela passe aussi par une meilleure lisibilité des redevances. Calées
sur des calculs techniques difficiles à expliquer, elles peuvent
très bien être différentes d'une commune à l'autre
sans que la raison saute aux yeux des habitants. Le progrès serait
d'en simplifier le calcul pour pouvoir mieux l'expliquer, sans doute au prix
d'entorses mineures avec la rigueur technique. Cela signifie que l'on assume
pleinement le caractère de mutuelle de l'eau des agences.
Enfin, élargir le champ des interventions. Plusieurs directions s'imposent
: celle de la gestion des espaces, complémentairement à celle
des flux, - et pour ce faire, peut-être les agences devraient-elles
se faire maîtres d'ouvrage, dans des secteurs où les initiatives
solvables manquent ; celle des économies d'eau, thème consensuel,
aux distributeurs près, et plus largement dans le domaine social :
création d'emplois et surtout d'activités, soutien aux
micro-entreprises, amélioration de l'habitat, atténuation du
coût social de l'eau.
Le niveau local, maintenant. On a dit qu'il fallait prendre acte de l'imbrication
des politiques de l'eau et de développement des territoires. Nous
proposons d'élargir les comités de bassin à un collège
supplémentaire de représentants du dynamisme local : conseil
économique et social, habitat social, associations d'action sociale
ou civique, etc. Les modalités sont à discuter.
Inversement, il serait cohérent que les comités de bassin soient
davantage associés aux décisions relatives à
l'aménagement du territoire, à commencer par les autres politiques
d'environnement (déchets, surveillance des installations
nucléaires), mais aussi l'aménagement urbain, les schémas
routiers, le logement social, le développement économique,
industriel et agricole.
Progresser dans cette direction permettrait de casser l'image de sclérose
que les comités de bassin ne méritent probablement pas :
assemblée de notables cooptés, réunis par la perspective
du partage du gâteau et la préservation de leurs
intérêts et de ceux des lobbies. Que n'a-t-on entendu...
L'élargissement de la représentation aux acteurs du dynamisme
local ne pourra que renforcer le pluralisme de ces instances ; leur implication
dans la conduite d'autres politiques ne pourra que renforcer les enjeux.
Le niveau national, enfin. Renforcer les institutions locales n'a de sens
que si le niveau de la politique nationale est à l'échelle.
C'est pourquoi il pourrait être envisagé la création
d'un établissement public national puissant et légitime, dont
les missions correspondraient à des actions aujourd'hui imparfaitement
assumées, ou assumés par les agences de l'eau elles-mêmes,
ce qui n'est pas logique. Cet établissement pour être puissant
doit être autonome financièrement : investi de missions
d'intérêt général dans le domaine de l'eau, il
serait cohérent qu'il soit financé par dotation des
différentes agences de l'eau locales. Il serait alors l'exécutif
d'un Comité national de l'eau dont le rôle est aujourd'hui mineur,
faute précisément d'un exécutif, et qui devra être
redessiné, pour garantir une décision efficace (pas de blocage
possible par une catégorie), une prééminence des objectifs
environnementaux sur les autres, une bonne communication avec le Parlement
et donc un certain pluralisme politique.
Cet établissement public aurait pour missions : le soutien à
la recherche et développement (R&D) et la normalisation, pour
apporter au ministère tout appui nécessaire à son travail
régalien de producteur de normes, et ne pas laisser la normalisation
technique aux mains du privé ou des autorités bruxelloises
; la production de statistiques, en série longue et à partir
de sources éparses, dans tous les domaines et surtout leur communication
aux publics ; la réflexion prospective, pour alimenter la construction
des programmes, d'une part, et, d'autre part, pour permettre un dialogue
constructif avec le Parlement et éviter les malentendus ;
l'évaluation, par construction pluraliste et contradictoire, des
interventions locales ; et toute activité de communication, de
pédagogie et de formation, en France, en Europe et à
l'international.
Voilà quelques pistes, chacune est à discuter. Et à
discuter longuement, précautionneusement. En fait, en matière
de réforme, nous nous trouvons dans un cas de figure bien connu des
théoriciens du développement durable, celui d'une prise de
décision en univers non stabilisé : incertitudes scientifiques,
irréversibilité des choix. On sait qu'alors, il est responsable
et précautionneux de viser plutôt l'optimalité dans le
mode de prise de décision que dans le contenu de la décision
(rationalité procédurale plutôt que substantielle). En
clair : poser les questions, organiser les débats et ne trancher
qu'après.
[R] Conclusion : éloge de la perversité
La taxe affectée est théoriquement sous-optimale ; la taxe
non affectée est pratiquement peu efficace. Mais la politique de l'eau
a ses propres exigences, et il semble qu'elle s'accommode nettement mieux
de la première solution que de la deuxième. En clair, les
perversités liés à l'incarnation du modèle sont
bien moins pénalisantes dans le cas de la taxe affectée.
Pour conclure, revenons aux mots, ils sont importants : la taxe affectée
est incitative, la taxe non affectée est dissuasive. Pour les tenants
de la première, la pollution est une conséquence normale de
la vie et de l'activité économique, qu'il faut bien sûr
s'entendre pour gérer, c'est-à-dire à la fois contenir
et traiter ; pour les autres, c'est un péché, conséquence
davantage du profit que de l'activité, honte et sanction, donc. Il
n'y a d'ailleurs qu'à voir le modèle de base des économistes
: il y est toujours question d'un machiavélique industriel qui
échange nuisances contre profits (éhontés).
Et serait-ce au nom de cette triste image d'Épinal que l'on veut taxer
l'eau des Français ?
Bruno Johannes est secrétaire du Comité national de
défense de l'eau (CNDEau), association loi 1901, créée
en août 1998, " qui rassemble toute personne soucieuse de la gestion
durable de l'eau en France et qui souhaite à ce titre être entendue
alors que sont élaborés des projets de réformes des
institutions de l'eau ".
Sur Internet :
www.61.com/cndeau
Note
(1) L'OfWat, office of Water Services, basé
à Birmingham, s'affiche sur Internet à l'adresse
www.thebiz.co.uk/ofwat.htm [VU]
[R]