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Le Courrier de l'environnement n°24, avril 1995

à propos de la biodiversité

1. La multiplicité des paysages et des écosystèmes
2. La diversité des entités taxinomiques
3. La diversité génétique au sein des espèces
En conclusion


La biodiversité est un terme récemment introduit pour remplacer l'expression parfaitement synonyme de diversité biologique ! Il recouvre un grand nombre de caractéristiques biologiques différentes qui se manifestent à tous les niveaux d'organisation menant des molécules aux cellules, aux organismes, aux populations, aux biocénoses et à la biosphère. La biodiversité concerne donc aussi bien la biologie moléculaire, la cytologie, l'histologie, l'embryologie, l'anatomie comparée, la systématique, la génétique des populations, l'écologie... Cependant, si son étude présente un intérêt évident à chacun des niveaux d'organisation du monde vivant, son lancement médiatique est lié à une motivation nettement plus précise reposant sur une double constatation. La première est que le monde subit de nos jours une dégradation de plus en plus rapide et que des espèces, des écosystèmes, des types de paysage même disparaissent, entraînant une diminution irréversible de la richesse de notre Planète. La seconde est que l'étude des éléments constituants de cette richesse - populations végétales et animales, biocénoses - est de plus en plus négligée par une communauté scientifique qui la croit "dépassée".... faute d'en comprendre l'intérêt. Aussi est-il urgent d'attirer l'attention sur ces domaines de la biologie en voie de sous-développement, tant pour en rappeler l'importance fondamentale que pour en orienter les développements futurs.

[R]  1. La multiplicité des paysages et des écosystèmes

L'aspect le plus apparent de la biodiversité est celui que représente la multiplicité des paysages à la surface de la terre. Des océans arctiques aux mers chaudes, des forêts équatoriales aux forêts tempérées et aux toundras, des savanes boisées aux steppes arides, les types de végétation et, en liaison avec eux, ceux des peuplements animaux, sont innombrables. La diversité, qui est liée en premier lieu aux conditions mésologiques et notamment au climat, est encore accrue par la localisation géographique et par un isolement plus ou moins grand dans des continents, des îles, des lacs, des réseaux hydrographiques différents. Comme elle concerne l'ensemble de la surface du globe, elle est directement menacée par les destructions et les modifications que provoque partout, inexorablement, la prolifération du genre humain.
De fait, la nature primitive ne permet la subsistance que de populations humaines de faible densité, vivant par surcroît dans des conditions d'inconfort peu compatibles avec les désirs nés de la civilisation occidentale moderne. Aussi ne reste-t-il plus guère que de rares populations comme les Pygmées d'Afrique centrale, diverses tribus de Nouvelle Guinée et de Bornéo, quelques aborigènes d'Australie, qui vivent en équilibre avec leur milieu. Partout ailleurs des paysages nouveaux se sont substitués à ceux qui existaient au cours des millénaires précédents. Ils sont le produit des "civilisations", si l'on groupe sous ce vocable tous les changements qui ont permis l'accroissement de la densité des populations humaines en modifiant le milieu naturel. Tel fut le cas du remplacement de la cueillette de centaines d'espèces de la végétation naturelle par la culture de plantes appartenant à des espèces de moins en moins nombreuses et de plus en plus différentes des souches originelles, remplaçant par ailleurs de façon presque totale les formations végétales primitives, le plus souvent des forêts. Parallèlement, des animaux sauvages, relativement nombreux à l'origine, étaient soumis à une domestication vite accompagnée d'une sélection conduisant à des modifications de plus en plus profondes.
Il n'est donc plus guère possible aujourd'hui de reconstituer la diversité originelle des paysages et donc des écosystèmes primitifs du globe. On peut seulement espérer en conserver quelques éléments en protégeant ce qui peut l'être encore, même si l'opposition qui existe entre de tels milieux primitifs et les besoins immédiats de l'homme ne facilite pas la tâche. C'était le but des réserves intégrales des décennies passées, dont peu subsistent encore. Beaucoup ont été déclassées, ou simplement envahies par les habitants des régions voisines. Plus insidieusement, d'autres ont acquis le statut de réserve de la biosphère, bien moins strict, et tolérant trop souvent des atteintes anthropiques regrettables. Seules les réserves classées comme sites du patrimoine mondial (1) échappent en principe à cette critique mais elles sont peu nombreuses et, malgré les engagements des pays concernés, pas nécessairement respectées dans la réalité. C'est dire combien peu de sites du globe, en dehors de contrées peu accessibles et inhabitées, peuvent encore être considérés comme réellement "naturels". et rappeler la biodiversité primitive du monde vivant.
Force est aussi de remarquer que la plupart de ces réserves correspondent à des zones plutôt exceptionnelles. C'est en général la faible densité des populations qui en a permis l'installation, tandis que les régions fertiles ont été presque partout mises en culture.
Les zones protégées ne donnent donc pas une image fidèle de l'ensemble des paysages et des écosystèmes primitifs de la Planète. Aussi serait-il très désirable, dans la mesure où il en est encore temps, d'assurer aussi une protection minimale d'autres milieux, autrefois les plus répandus, mais dont la fertilité ou l'attrait touristique a conduit la plupart à une modification profonde : c'est le cas des forêts de plaine de nombreux pays, ou encore des zones littorales. De rares témoins en subsistent encore, il serait dommage de les laisser disparaître.
S'ils ont détruit et continuent à détruire nombre de milieux naturels, les hommes ont aussi créé par leurs cultures, par leurs élevages et par leurs activités diverses, un grand nombre d'écosystèmes nouveaux, contribuant ainsi à accroître la diversité des paysages du globe. Dans une région donnée, cet accroissement est toutefois limité ensuite par un excès d'anthropisation. A l'échelle de l'ensemble du globe, les aspects négatifs de l'action anthropique sont aussi considérablement accentués par l'uniformisation qu'entraînent les échanges de flore et de faune liés à l'expansion de l'espèce humaine et spécialement de ses cultures et de ses élevages. On sait que les biocénoses insulaires sont particulièrement sensibles à ces perturbations et que leurs espèces endémiques sont souvent les premières à disparaître, supplantées par des formes plus compétitives développées sur les continents. La surpopulation qui caractérise souvent les îles des régions tropicales ajoute encore à cette évolution régressive de leurs milieux naturels primitifs.
Beaucoup des paysages et écosystèmes qui caractérisaient notre Planète il y a quelques siècles ont ainsi disparu, conséquence inévitable de l'extension des populations humaines. Avec l'accroissement continuel de leur densité et de leurs besoins, cette disparition va s'accentuer et s'accélérer. Certains penseront peut être que cela n'a pas d'importance et qu'il est normal que l'occupation par l'homme de toute la surface de la terre s'accompagne d'une transformation à son profit de tous les écosystèmes. Une telle évolution pourrait même, à la limite, être considérée comme favorable...
Pour la satisfaction des besoins matériels immédiats des hommes, un tel point de vue serait défendable, mais il néglige des aspects fondamentaux du problème.
Tout d'abord, la vie de l'Homme n'a pas pour but unique la satisfaction de ses seuls besoins, alimentaires et énergétiques. Sa qualité implique aussi des cadres de vie dont l'agrément est indissociable des milieux diversifiés auxquels sont adaptées les multiples populations qui vivent dans le monde, des paysages variés seuls capables d'apporter à l'ensemble de l'humanité les "distractions". qu'elle souhaite. La réalité de ce besoin éclate de nos jours avec le développement des voyages, organisés ou non. La perte de la diversité des paysages supprimerait ces ressources pour beaucoup d'êtres humains. Du seul point de vue économique, le maintien de la diversité représente donc la source de sommes considérables ; celles-ci s'accroissent d'ailleurs à mesure que les sites se font plus rares et l'on peut dire qu'une réserve ou un parc national acquiert avec le temps une valeur vénale de plus en plus importante.
Il est permis aussi de dire que le maintien de la diversité du monde vivant a, pour le monde scientifique, une importance capitale et que l'homme moderne ne saurait se détacher de la recherche scientifique sous peine d'une certaine déchéance intellectuelle.
Non moins fondamentale pour refuser la dégradation de la biosphère par une anthropisation généralisée est la considération de son avenir. L'évolution des êtres vivants n'est possible qu'à la faveur de la diversité, intra- et interspécifique, mais aussi entre écosystèmes et entre biotopes. Toute diminution de la diversité dans le monde vivant est donc une atteinte à son pouvoir évolutif, c'est-à-dire à la possibilité qu'il a de s'adapter à des changements du milieu. Comme de tels changements sont inéluctables, même si l'avenir de l'humanité ne doit pas dépasser quelques millénaires, maintenir la biodiversité représente un gage de durée pour le fonctionnement de ce monde dont nous faisons partie.

[R]  2. La diversité des entités taxinomiques

Par le fait qu'une espèce, et toute autre catégorie taxinomique, sont en général des entités mieux définies qu'une biocénose ou un écosystème, il est plus facile d'en quantifier la diversité. Une telle estimation peut être tentée dans le cadre d'une région géographique limitée, ou d'une biocénose, mais il est intéressant aussi de la considérer à l'échelle de la Planète.

La diversité spécifique à l'échelle de la Planète
On a beaucoup discuté au sujet du nombre total d'espèces présentes sur l'ensemble du globe. Une donnée relativement précise est celle du nombre d'espèces décrites à ce jour par les spécialistes des différents groupes animaux et végétaux : il est sensiblement supérieur à un million et augmente continuellement à mesure que se poursuivent les prospections et les révisions systématiques. Si, dans certains groupes comme les Oiseaux, les Mammifères et même les Reptiles et Amphibiens, les espèces connues représentent une part très importante de toutes celles qui existent, la situation est bien différente dans la plupart des autres taxons. Les Protozoaires, par exemple, mais aussi les Acariens, les petits Diptères, les microlépidoptères et bien d'autres groupes sont tout à la fois insuffisamment collectés et insuffisamment étudiés. C'est donc seulement par diverses méthodes indirectes qu'on a tenté une estimation du nombre total des espèces vivant probablement sur le globe. Certains auteurs ont avancé ainsi des valeurs atteignant plusieurs dizaines de millions ! D'autres pensent qu'une fourchette de 5 à 10 millions est sans doute raisonnable. Il est difficile de préciser davantage cette estimation dont la signification mérite en outre quelques remarques.
En effet, la notion d'espèce n'a vraiment de sens que chez les organismes à reproduction sexuée et non chez ceux qui, comme les Rotifères Bdelloïdes (2), les Bactéries et d'autres microorganismes, se reproduisent uniquement de façon asexuelle. Or les organismes sans sexualité représentent un nombre immense de formes et tiennent une place essentielle dans le monde vivant. De plus, même chez les êtres vivants qui possèdent une reproduction sexuée, la notion d'espèce est loin d'être toujours parfaitement définie. Pour toutes les populations qui sont géographiquement isolées allopatriques - comme celles des îles ou des lacs en particulier, tous les stades existent entre des séparations spécifiques ou simplement raciales, ce qui conduit certains spécialistes à créer de nombreuses espèces là où d'autres ne voient que des sous-espèces regroupées en espèces polytypiques. Or le nombre de situations de ce type est tout à fait considérable. Il n'en est pas moins fondamental d'en considérer la diversité, mais la quantification en est plus complexe et plus incertaine.
Force est donc de conclure que la diversité des êtres vivants de la Planète ne peut être définie avec une relative précision que dans le cas de certains groupes, ceux qui sont les mieux connus du point de vue taxinomique. Même pour de tels groupes, cependant, la prospection très insuffisante de nombreuses parties du globe notamment dans les zones tropicales, les plus riches - fait que seuls les résultats relatifs à certaines régions privilégiées souvent les plus pauvres en espèces ! - constituent des approximations dignes de foi.

La diversité spécifique au sein des biocénoses
Le propre des biocénoses est d'être formées par un nombre d'espèces qui peut être très élevé, dépassant des milliers, voire des dizaines de milliers dans des milieux complexes comme les forêts équatoriales. C'est la coexistence de toutes ces espèces en un même lieu de superficie limitée qui en caractérise la diversité. Pour plusieurs raisons, cependant, cette notion simple en apparence est difficile à préciser et à quantifier, même sous sa forme la plus élémentaire qu'est le nombre des espèces, encore appelé richesse spécifique.
Une difficulté majeure est en effet le caractère flou du concept de biocénose, comme d'ailleurs de toutes les formations écologiques complexes. Même en se limitant à la partie végétale, les entités théoriquement les plus strictement définies que sont les associations végétales des phytosociologues n'ont jamais des contours bien définis dans l'espace. De plus, les espèces qui les définissent en théorie ne se rencontrent jamais toutes ensemble et possèdent une distribution spatiale irrégulière. La plupart d'entre elles sont en outre présentes dans d'autres biocénoses voisines. Bien plus souvent d'ailleurs, les types de végétation varient de façon progressive ou même brutale et des écotones existent entre deux biocénoses différentes.
La situation est plus complexe encore dans le cas des peuplements animaux qui sont définis, pour chaque taxon, de façon bien plus floue que les taxons végétaux dans la mesure où les animaux sont mobiles. Ils sont par ailleurs, distribués chacun sur des échelles de grandeur très diverses : celle qui correspond à des Protozoaires ou des Acariens du sol est sans rapport avec celle des Reptiles, moins encore avec celle des Mammifères, Ongulés ou Carnivores. Une biocénose globale, dans ces conditions, constitue une entité extrêmement floue dont, par conséquent, la diversité spécifique est bien difficile à cerner, ce qui oblige à la considérer plutôt au niveau de chacun des taxons qui la composent.
C'est donc seulement dans le cadre d'un taxon relativement limité une famille par exemple, ou un ordre, rarement un taxon d'ordre supérieur comme une classe - que la diversité peut être définie de façon plus précise. Le fait est plus vrai encore si l'on considère que la richesse spécifique n'est qu'une première approche de la diversité, car elle ne tient pas compte des différences entre les effectifs des espèces. Or, à nombre égal d'espèces, un peuplement est plus diversifié si les espèces qui le composent y ont des effectifs plus voisins. Il le sera moins, au contraire, si certaines espèces y sont très communes et d'autres très rares. On utilise, pour tenir compte de cette caractéristique, des indices de diversité. Le plus connu est celui de Shannon, défini par l'expression : H'= somme de i=1 à S de pi log2 pi, où pi est la fréquence de l'espèce de rang i et S le nombre total d'espèces. L'indice de Shannon est d'autant plus élevé que le nombre d'espèces est grand. Pour comparer des peuplements dont le nombre des espèces est différent, on utilise alors un indice d'équitabilité, E, défini par le rapport entre l'indice de diversité (de Shannon par exemple) et l'indice qui correspondrait à une diversité maximale, c'est-à-dire à un peuplement où toutes les espèces auraient le même effectif et qui serait donc H'max= log S, d'où E = H'/H'max = H'/log S.
Quel que puisse être l'intérêt théorique de tels paramètres pour définir la diversité spécifique, ils présentent l'inconvénient de s'appuyer sur des données les effectifs des espèces - toujours difficiles à obtenir. Ils n'ont d'ailleurs de sens que dans le cadre d'un groupe taxinomique limité, correspondant en particulier à des formes qui ont des tailles du même ordre de grandeur, comme les Oiseaux, les Rongeurs, les Carabiques, les Myriapodes Diplopodes. Ils ne peuvent donc pas s'appliquer à l'ensemble des espèces d'une biocénose, allant des Protozoaires jusqu'aux Vertébrés. Aussi faudrait-il, dans la pratique, se contenter le plus souvent de définir la diversité spécifique par le nombre d'espèces, lui-même bien difficile à connaître.

La diversité des taxons d'un niveau supérieur à l'espèce
Un autre aspect de la biodiversité au sein des biocénoses a été très négligé jusqu'à ce jour : celui de la diversité envisagée à l'échelle des taxons d'ordre supérieur à l'espèce. Un peuplement renfermant une centaine d'espèces pourra en effet être considéré comme moins diversifié s'il est composé d'espèces appartenant toutes à un même groupe taxinomique que si celles-ci appartiennent à des groupes très différents. Pour prendre un exemple totalement imaginaire -, une biocénose renfermant 1 000 espèces, 250 genres, 5 familles, 3 ordres, 2 classes est moins diversifiée qu'une autre renfermant 1 000 espèces, 400 genres, 20 familles, 8 ordres et 4 classes.
Il n'est évidemment pas facile de quantifier ce type de diversité supraspécifique, car il faudrait pour cela donner une valeur numérique aux écarts entre les divers niveaux taxinomiques. On peut toutefois en rendre compte en considérant conjointement un ensemble de taxons allant de l'espèce au genre, à la famille ou même l'ordre et la classe. On complètera ainsi l'estimation de diversité trop souvent faite en ne tenant compte que de la richesse spécifique d'un ou quelques taxons choisis parce que plus faciles à étudier.

[R]  3. La diversité génétique au sein des espèces

Entre les individus d'une même population locale existe déjà une diversité génétique dont l'ampleur apparaît de plus en plus considérable au fur et à mesure que progresse l'efficacité de son analyse. Autrefois limitée à un petit nombre de cas de polymorphisme visible de la forme ou de la coloration, étendue ensuite à des différences dans les structures chromosomiques, puis à des polymorphismes protéiniques détectés par électrophorèse, elle s'observe aujourd'hui au niveau de la constitution même des gènes grâce aux techniques de la biologie moléculaire. En dehors des organismes d'un même clone, identiques par définition en l'absence de mutations, il n'y a donc pas deux individus qui soient totalement semblables entre eux.
Cette diversité génétique au sein d'une population locale se trouve très amplifiée lorsqu'une espèce occupe une aire géographique étendue ; elle se traduit alors par l'existence de races géographiques (sous-espèces) différentes selon les régions. Une telle variation géographique des génomes est présente chez presque toutes les espèces, sans être toujours bien visible sur les phénotypes lorsque leur aire de répartition est restreinte.
La diversité génétique mise en évidence au sein des populations naturelles diminue avec leur effectif, ainsi qu'avec leur aire de répartition. Cette réduction est à l'origine du phénomène appelé "effet de fondation"., qui joue un rôle essentiel dans les mécanismes de l'évolution en permettant des divergences inattendues du patrimoine héréditaire d'une espèce.
Sans être éteintes, nombre d'espèces sauvages des divers milieux de la Planète ont de nos jours des effectifs qui tendent à diminuer considérablement. Il en résulte des conséquences importantes.
Pour certains animaux de grande taille, des Mammifères en particulier, le comportement social se trouve modifié et appauvri. Tel est le cas notamment des espèces qui vivent en communauté car leurs comportements de protection contre les ennemis et de transmission du savoir acquis sont liés à un effectif minimal du groupe. On peut citer l'exemple des Eléphants, des Lycaons, des Chimpanzés et sans doute de bien d'autres espèces parmi les Cétacés, les Primates, les Ongulés, les grands Carnivores...
Aussi grave, sinon davantage car elle concerne la totalité des espèces de faible effectif, animales ou végétales, sociales ou non, est la situation du patrimoine héréditaire, c'est à dire du stock de variabilité de leur génome. Celui-ci risque en effet de descendre à un niveau incompatible, non seulement avec un pouvoir d'adaptation à de nouvelles conditions, y compris les variations inéluctables du milieu actuel, mais même avec le maintien d'une vitalité intrinsèque suffisante.
Sur ce dernier point, des situations très différentes semblent toutefois exister selon les espèces. Chez certaines, la consanguinité semble être bien supportée ; l'exemple le plus net est celui des souches de Souris de laboratoire, et même de Drosophiles, qui persistent après de nombreuses générations endogames. Une situation opposée se rencontre chez la Caille japonaise, dont la consanguinité détermine la stérilité et l'extinction en quelques générations seulement. Les réactions des populations naturelles des diverses espèces sont malheureusement inconnues sous ce rapport.
L'isolement de populations locales de très petits effectifs contribue de la même façon, lorsqu'il est total, à ce danger de létalité génétique. Or une telle situation est de plus en plus courante chez beaucoup d'espèces de Mammifères de grande taille, dont les aires résiduelles sont maintenant séparées par des zones qu'ils ne peuvent franchir.
L'appauvrissement de la diversité génétique au sein des espèces pose, du point de vue pratique, des problèmes particulièrement graves pour l'avenir dans le cas des espèces domestiques, animales et végétales.
Des modes particuliers d'élevage et la poursuite d'une certaine sélection, variables selon les régions, avaient originellement conduit à la formation d'un grand nombre de races domestiques, parfois très différentes les unes des autres. Chacun connaît la multiplicité des races de Chiens, de Chats, de Chevaux, de Porcs, de Bovins, de Moutons, de Poules, de Pigeons, de Canards à travers le monde. Cette diversité des races correspondait en partie à des besoins différents (races à viande et races à lait de Bovins, Moutons à viande et Moutons à laine, Chevaux de trait et Chevaux de selle...), mais plus encore à un isolement géographique accompagné de conditions mésologiques différentes, climatiques en particulier.
Avec le développement des échanges interrégionaux et internationaux permettant la confrontation des performances et avec la recherche de rendements toujours plus élevés, de nombreuses races locales ont paru perdre leur intérêt. Négligées par les paysans et par les autorités, elles ont été abandonnées et, pour certaines, ont disparu. Après l'accroissement de diversité né de la création progressive de ces races, il se produit donc au contraire de nos jours une rapide diminution de la diversité génétique, au sein des espèces domestiques.
Une telle réduction constitue une menace pour l'avenir car elle rend plus aléatoire l'éventuelle adaptation à de nouvelles conditions de milieu. Aussi des organisations nationales et internationales, les unes publiques, les autres privées, s'efforcent-elles de conserver la richesse du patrimoine accumulé à ce jour grâce à des collections de ressources génétiques ou "banques de gènes".. Pour les végétaux, ce peuvent être des collections de graines, maintenues notamment par la lyophilisation ou encore par la congélation de méristèmes ou d'embryons. On fait aussi appel à des cultures, surtout lorsqu'il s'agit de plantes pérennes à longue durée de vie.
Un même problème se pose pour les races animales domestiques, problème rendu plus complexe encore que pour les plantes cultivées par le coût plus élevé de leur entretien. A côté de la conservation d'animaux sur pied se mettent également en place des banques de sperme et d'embryons conservés dans l'azote liquide. Des microorganismes font également l'objet de programmes de conservation à cause de leur utilité dans les domaines agro-alimentaire, comme les Levures et les Bactéries lactiques, agronomique avec les Rhizobium fixateurs d'azote, biomédical avec les Penicillium et les Streptomyces.
Une présentation détaillée de ces problèmes du maintien d'une diversité génétique suffisante dans les espèces et les souches domestiques a été faite récemment de façon excellente par Chauvet et Olivier dans leur livre "la biodiversité, enjeu planétaire". paru aux éditions Sang de la terre (Paris, 1993).
Les progrès du génie génétique ont par ailleurs attiré l'attention sur une autre technique de modification d'un génome et donc d'accroissement de la diversité du patrimoine héréditaire d'une espèce. Il s'agit de l'introduction d'un gène provenant d'une espèce différente. Comme la résistance aux parasites ou aux conditions défavorables du milieu a souvent disparu dans les races domestiques, sélectionnées pour d'autres caractéristiques (de fort rendement en particulier), il devient possible de la réintroduire ou de l'accroître à partir d'espèces sauvages voisines. Un bon exemple est fourni par un chiendent des côtes méditerranéennes françaises, Agropyrum elongatum, qui possède des gènes de résistance à certaines viroses des blés cultivés.
Les espèces sauvages parentes d'espèces cultivées peuvent avoir d'autres fonctions comme celle de porte-greffes : tel est le cas du prunier sauvage pour l'abricotier. D'autres fournissent des individus mâles stériles utilisés dans les plans de sélection, comme la betterave, Beta maritima, des côtes françaises. C'est dire l'intérêt d'assurer la survie de telles espèces, dont certaines peuvent être menacées d'extinction parce qu'elles ne sont plus présentes que dans des aires restreintes. Des plans existent déjà dans le monde pour la conservation dans les milieux naturels des plantes sauvages apparentées aux différentes plantes cultivées des régions tropicales aussi bien que tempérées, mais leur mise en pratique est souvent difficile.
On peut faire la même remarque pour les parents sauvages des animaux domestiques. De fait, beaucoup de ces espèces sont devenues rares comme celles de Mouflons et celles du genre Bos ou comme le cheval de Prjevalski qui n'existe plus que dans des parcs zoologiques. Il apparaît ainsi que le maintien d'une diversité suffisante au sein d'une espèce n'implique pas seulement la persistance de diverses races, mais qu'elle dépend aussi de la sauvegarde d'autres espèces, c'est-à-dire d'écosystèmes naturels.

[R] En conclusion

S'il est permis de conclure, après ces quelques remarques, ce peut être pour tenter de préciser les efforts qui doivent être faits, de toute urgence, pour ralentir la dégradation de notre patrimoine biologique. Il serait dommage, en effet, que la bonne volonté qui semble se manifester en haut lieu (trop haut peut-être pour être ressenti au niveau de l'exécution) en faveur de la biodiversité, ne soit tout à la fois détournée des buts essentiels et diluée dans une multitude de directions qui, sans être inutiles, sont en tout cas de moindre urgence.
Trois axes principaux semblent s'imposer en priorité.
Le premier concerne les aspects globaux des paysages et des écosystèmes. C'est pour assurer leur conservation qu'ont été créés les réserves naturelles et les parcs nationaux. Les réserves de la biosphère coordonnées par l'UNESCO dans le cadre du Programme MAB ont le même but. La difficulté vient de ce que ces mises en réserve, décidées par des autorités politiques nationales et internationales, sont trop souvent incomprises par les populations locales et mal respectées. Il est urgent de développer une politique de surveillance efficace et pour cela de consacrer les crédits et le personnel nécessaires. Comme c'est un effort le plus souvent impossible pour beaucoup de pays concernés, il doit être pris en charge par la communauté internationale.
Le second axe prioritaire concerne la survie des espèces. La préservation du plus grand nombre possible d'écosystèmes et d'écocomplexes dans les diverses parties du monde jouera un rôle de premier plan dans cette sauvegarde. Elle doit néanmoins être complétée par une attention plus particulière portée à certaines espèces très menacées comme beaucoup d'Oiseaux et surtout de grands Mammifères, accessoirement quelques grands Reptiles. Une telle survie peut parfois être obtenue, en cas de dégradation irréversible du milieu primitif, par simple interdiction de chasse et le maintien de milieux de remplacement. Des milieux Erreur! Source du renvoi introuvable., c'est à dire remaniés par l'homme, sont parfois, en effet, des refuges satisfaisants pour certains animaux forestiers privés de forêts primaires. Ce maintien d'une diversité spécifique aussi élevée que possible à l'échelle de notre globe doit évidemment s'accompagner d'une poursuite active de son étude. L'effort fait au siècle dernier pour la découverte du monde et la prospection de ses faunes et de ses flores s'est malheureusement relâché de façon lamentable. Il est essentiel que les musées et autres organismes qui se consacrent aux études taxinomiques retrouvent les moyens qu'ils ont perdus. Des travaux de systématique sont plus que jamais indispensables, ne serait-ce que pour connaître les espèces innombrables, quoi qu'on fasse - qui risquent de disparaître dans les siècles et même les décennies à venir. Et le plus urgent dans ce domaine, ce sont des travaux de systématique classique auxquels une priorité doit être accordée. De tels travaux ne demandent pas du matériel coûteux, mais un personnel nombreux et stable. Une meilleure collaboration internationale en accroîtrait l'efficacité.
Un troisième axe de travail s'impose dans le domaine du maintien de la biodiversité génétique chez les plantes cultivées et les animaux domestiques. Malgré leur intérêt pratique évident, ces problèmes sont loin d'avoir reçu l'attention qu'ils méritent. De fait, les succès considérables obtenus dans l'amélioration des rendements des différentes cultures et des qualités des races animales domestiques ont occulté le revers de la médaille, qui est la diminution des ressources génétiques accumulées jusqu'alors et disponibles pour les siècles futurs. L'intérêt immédiat ne doit pourtant pas faire oublier l'importance fondamentale qu'a pour l'avenir le maintien d'une forte diversité génétique, seule à pouvoir répondre à des besoins futurs d'adaptation. Il importe donc de prévoir les moyens administratifs, techniques et financiers nécessaires pour assurer la survie du plus grand nombre possible de races animales et végétales, comme aussi des espèces sauvages voisines susceptibles de fournir des gènes utiles. Le coût de telles mesures ne sera certainement pas regretté dans l'avenir.

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[R] Notes
(1) Instaurés par l'UNESCO (programme MAB- L'homme et la biosphère) au début des années 70. On relira à ce sujet, de Jacques Lecomte, Protection et gestion des espaces naturels en France, paru dans le n°5 du Courrier de la cellule environnement (1988), pp. 4 à11 [VU]
(2) Très petits organismes pluricellulaires (moins de 1mm en général) caractérise par  2 couronnes de cils (Rotifères=porte-roues) dont les battements les font se mouvoir en tournant comme une toupie. La classe des Bdelloïdes rassemble les Rotifères terrestres ou d'eau douce, tous femelles. [VU]

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