La biodiversité est un terme récemment introduit pour remplacer l'expression parfaitement synonyme de diversité biologique ! Il recouvre un grand nombre de caractéristiques biologiques différentes qui se manifestent à tous les niveaux d'organisation menant des molécules aux cellules, aux organismes, aux populations, aux biocénoses et à la biosphère. La biodiversité concerne donc aussi bien la biologie moléculaire, la cytologie, l'histologie, l'embryologie, l'anatomie comparée, la systématique, la génétique des populations, l'écologie... Cependant, si son étude présente un intérêt évident à chacun des niveaux d'organisation du monde vivant, son lancement médiatique est lié à une motivation nettement plus précise reposant sur une double constatation. La première est que le monde subit de nos jours une dégradation de plus en plus rapide et que des espèces, des écosystèmes, des types de paysage même disparaissent, entraînant une diminution irréversible de la richesse de notre Planète. La seconde est que l'étude des éléments constituants de cette richesse - populations végétales et animales, biocénoses - est de plus en plus négligée par une communauté scientifique qui la croit "dépassée".... faute d'en comprendre l'intérêt. Aussi est-il urgent d'attirer l'attention sur ces domaines de la biologie en voie de sous-développement, tant pour en rappeler l'importance fondamentale que pour en orienter les développements futurs.
L'aspect le plus apparent de la biodiversité est celui que
représente la multiplicité des paysages à la surface
de la terre. Des océans arctiques aux mers chaudes, des forêts
équatoriales aux forêts tempérées et aux toundras,
des savanes boisées aux steppes arides, les types de
végétation et, en liaison avec eux, ceux des peuplements animaux,
sont innombrables. La diversité, qui est liée en premier lieu
aux conditions mésologiques et notamment au climat, est encore accrue
par la localisation géographique et par un isolement plus ou moins
grand dans des continents, des îles, des lacs, des réseaux
hydrographiques différents. Comme elle concerne l'ensemble de la surface
du globe, elle est directement menacée par les destructions et les
modifications que provoque partout, inexorablement, la prolifération
du genre humain.
De fait, la nature primitive ne permet la subsistance que de populations
humaines de faible densité, vivant par surcroît dans des conditions
d'inconfort peu compatibles avec les désirs nés de la civilisation
occidentale moderne. Aussi ne reste-t-il plus guère que de rares
populations comme les Pygmées d'Afrique centrale, diverses tribus
de Nouvelle Guinée et de Bornéo, quelques aborigènes
d'Australie, qui vivent en équilibre avec leur milieu. Partout ailleurs
des paysages nouveaux se sont substitués à ceux qui existaient
au cours des millénaires précédents. Ils sont le produit
des "civilisations", si l'on groupe sous ce vocable tous les changements
qui ont permis l'accroissement de la densité des populations humaines
en modifiant le milieu naturel. Tel fut le cas du remplacement de la cueillette
de centaines d'espèces de la végétation naturelle par
la culture de plantes appartenant à des espèces de moins en
moins nombreuses et de plus en plus différentes des souches originelles,
remplaçant par ailleurs de façon presque totale les formations
végétales primitives, le plus souvent des forêts.
Parallèlement, des animaux sauvages, relativement nombreux à
l'origine, étaient soumis à une domestication vite
accompagnée d'une sélection conduisant à des modifications
de plus en plus profondes.
Il n'est donc plus guère possible aujourd'hui de reconstituer la
diversité originelle des paysages et donc des écosystèmes
primitifs du globe. On peut seulement espérer en conserver quelques
éléments en protégeant ce qui peut l'être encore,
même si l'opposition qui existe entre de tels milieux primitifs et
les besoins immédiats de l'homme ne facilite pas la tâche.
C'était le but des réserves intégrales des décennies
passées, dont peu subsistent encore. Beaucoup ont été
déclassées, ou simplement envahies par les habitants des
régions voisines. Plus insidieusement, d'autres ont acquis le statut
de réserve de la biosphère, bien moins strict, et tolérant
trop souvent des atteintes anthropiques regrettables. Seules les réserves
classées comme sites du patrimoine mondial (1)
échappent en principe à cette critique
mais elles sont peu nombreuses et, malgré les engagements des pays
concernés, pas nécessairement respectées dans la
réalité. C'est dire combien peu de sites du globe, en dehors
de contrées peu accessibles et inhabitées, peuvent encore
être considérés comme réellement "naturels". et
rappeler la biodiversité primitive du monde vivant.
Force est aussi de remarquer que la plupart de ces réserves correspondent
à des zones plutôt exceptionnelles. C'est en général
la faible densité des populations qui en a permis l'installation,
tandis que les régions fertiles ont été presque partout
mises en culture.
Les zones protégées ne donnent donc pas une image fidèle
de l'ensemble des paysages et des écosystèmes primitifs de
la Planète. Aussi serait-il très désirable, dans la
mesure où il en est encore temps, d'assurer aussi une protection minimale
d'autres milieux, autrefois les plus répandus, mais dont la
fertilité ou l'attrait touristique a conduit la plupart à une
modification profonde : c'est le cas des forêts de plaine de nombreux
pays, ou encore des zones littorales. De rares témoins en subsistent
encore, il serait dommage de les laisser disparaître.
S'ils ont détruit et continuent à détruire nombre de
milieux naturels, les hommes ont aussi créé par leurs cultures,
par leurs élevages et par leurs activités diverses, un grand
nombre d'écosystèmes nouveaux, contribuant ainsi à
accroître la diversité des paysages du globe. Dans une région
donnée, cet accroissement est toutefois limité ensuite par
un excès d'anthropisation. A l'échelle de l'ensemble du globe,
les aspects négatifs de l'action anthropique sont aussi
considérablement accentués par l'uniformisation qu'entraînent
les échanges de flore et de faune liés à l'expansion
de l'espèce humaine et spécialement de ses cultures et de ses
élevages. On sait que les biocénoses insulaires sont
particulièrement sensibles à ces perturbations et que leurs
espèces endémiques sont souvent les premières à
disparaître, supplantées par des formes plus compétitives
développées sur les continents. La surpopulation qui
caractérise souvent les îles des régions tropicales ajoute
encore à cette évolution régressive de leurs milieux
naturels primitifs.
Beaucoup des paysages et écosystèmes qui caractérisaient
notre Planète il y a quelques siècles ont ainsi disparu,
conséquence inévitable de l'extension des populations humaines.
Avec l'accroissement continuel de leur densité et de leurs besoins,
cette disparition va s'accentuer et s'accélérer. Certains penseront
peut être que cela n'a pas d'importance et qu'il est normal que
l'occupation par l'homme de toute la surface de la terre s'accompagne d'une
transformation à son profit de tous les écosystèmes.
Une telle évolution pourrait même, à la limite, être
considérée comme favorable...
Pour la satisfaction des besoins matériels immédiats des hommes,
un tel point de vue serait défendable, mais il néglige des
aspects fondamentaux du problème.
Tout d'abord, la vie de l'Homme n'a pas pour but unique la satisfaction de
ses seuls besoins, alimentaires et énergétiques. Sa qualité
implique aussi des cadres de vie dont l'agrément est indissociable
des milieux diversifiés auxquels sont adaptées les multiples
populations qui vivent dans le monde, des paysages variés seuls capables
d'apporter à l'ensemble de l'humanité les "distractions". qu'elle
souhaite. La réalité de ce besoin éclate de nos jours
avec le développement des voyages, organisés ou non. La perte
de la diversité des paysages supprimerait ces ressources pour beaucoup
d'êtres humains. Du seul point de vue économique, le maintien
de la diversité représente donc la source de sommes
considérables ; celles-ci s'accroissent d'ailleurs à mesure
que les sites se font plus rares et l'on peut dire qu'une réserve
ou un parc national acquiert avec le temps une valeur vénale de plus
en plus importante.
Il est permis aussi de dire que le maintien de la diversité du monde
vivant a, pour le monde scientifique, une importance capitale et que l'homme
moderne ne saurait se détacher de la recherche scientifique sous peine
d'une certaine déchéance intellectuelle.
Non moins fondamentale pour refuser la dégradation de la biosphère
par une anthropisation généralisée est la
considération de son avenir. L'évolution des êtres vivants
n'est possible qu'à la faveur de la diversité, intra- et
interspécifique, mais aussi entre écosystèmes et entre
biotopes. Toute diminution de la diversité dans le monde vivant est
donc une atteinte à son pouvoir évolutif, c'est-à-dire
à la possibilité qu'il a de s'adapter à des changements
du milieu. Comme de tels changements sont inéluctables, même
si l'avenir de l'humanité ne doit pas dépasser quelques
millénaires, maintenir la biodiversité représente un
gage de durée pour le fonctionnement de ce monde dont nous faisons
partie.
Par le fait qu'une espèce, et toute autre catégorie taxinomique, sont en général des entités mieux définies qu'une biocénose ou un écosystème, il est plus facile d'en quantifier la diversité. Une telle estimation peut être tentée dans le cadre d'une région géographique limitée, ou d'une biocénose, mais il est intéressant aussi de la considérer à l'échelle de la Planète.
La diversité spécifique à l'échelle de la
Planète
On a beaucoup discuté au sujet du nombre total d'espèces
présentes sur l'ensemble du globe. Une donnée relativement
précise est celle du nombre d'espèces décrites à
ce jour par les spécialistes des différents groupes animaux
et végétaux : il est sensiblement supérieur à
un million et augmente continuellement à mesure que se poursuivent
les prospections et les révisions systématiques. Si, dans certains
groupes comme les Oiseaux, les Mammifères et même les Reptiles
et Amphibiens, les espèces connues représentent une part très
importante de toutes celles qui existent, la situation est bien différente
dans la plupart des autres taxons. Les Protozoaires, par exemple, mais aussi
les Acariens, les petits Diptères, les microlépidoptères
et bien d'autres groupes sont tout à la fois insuffisamment
collectés et insuffisamment étudiés. C'est donc seulement
par diverses méthodes indirectes qu'on a tenté une estimation
du nombre total des espèces vivant probablement sur le globe. Certains
auteurs ont avancé ainsi des valeurs atteignant plusieurs dizaines
de millions ! D'autres pensent qu'une fourchette de 5 à 10 millions
est sans doute raisonnable. Il est difficile de préciser davantage
cette estimation dont la signification mérite en outre quelques
remarques.
En effet, la notion d'espèce n'a vraiment de sens que chez les organismes
à reproduction sexuée et non chez ceux qui, comme les
Rotifères Bdelloïdes (2),
les Bactéries et d'autres microorganismes, se reproduisent uniquement
de façon asexuelle. Or les organismes sans sexualité
représentent un nombre immense de formes et tiennent une place essentielle
dans le monde vivant. De plus, même chez les êtres vivants qui
possèdent une reproduction sexuée, la notion d'espèce
est loin d'être toujours parfaitement définie. Pour toutes les
populations qui sont géographiquement isolées allopatriques
- comme celles des îles ou des lacs en particulier, tous les stades
existent entre des séparations spécifiques ou simplement raciales,
ce qui conduit certains spécialistes à créer de nombreuses
espèces là où d'autres ne voient que des sous-espèces
regroupées en espèces polytypiques. Or le nombre de situations
de ce type est tout à fait considérable. Il n'en est pas moins
fondamental d'en considérer la diversité, mais la quantification
en est plus complexe et plus incertaine.
Force est donc de conclure que la diversité des êtres vivants
de la Planète ne peut être définie avec une relative
précision que dans le cas de certains groupes, ceux qui sont les mieux
connus du point de vue taxinomique. Même pour de tels groupes, cependant,
la prospection très insuffisante de nombreuses parties du globe notamment
dans les zones tropicales, les plus riches - fait que seuls les résultats
relatifs à certaines régions privilégiées souvent
les plus pauvres en espèces ! - constituent des approximations dignes
de foi.
La diversité spécifique au sein des biocénoses
Le propre des biocénoses est d'être formées par un nombre
d'espèces qui peut être très élevé,
dépassant des milliers, voire des dizaines de milliers dans des milieux
complexes comme les forêts équatoriales. C'est la coexistence
de toutes ces espèces en un même lieu de superficie limitée
qui en caractérise la diversité. Pour plusieurs raisons, cependant,
cette notion simple en apparence est difficile à préciser et
à quantifier, même sous sa forme la plus élémentaire
qu'est le nombre des espèces, encore appelé richesse
spécifique.
Une difficulté majeure est en effet le caractère flou du concept
de biocénose, comme d'ailleurs de toutes les formations écologiques
complexes. Même en se limitant à la partie végétale,
les entités théoriquement les plus strictement définies
que sont les associations végétales des phytosociologues n'ont
jamais des contours bien définis dans l'espace. De plus, les espèces
qui les définissent en théorie ne se rencontrent jamais toutes
ensemble et possèdent une distribution spatiale irrégulière.
La plupart d'entre elles sont en outre présentes dans d'autres
biocénoses voisines. Bien plus souvent d'ailleurs, les types de
végétation varient de façon progressive ou même
brutale et des écotones existent entre deux biocénoses
différentes.
La situation est plus complexe encore dans le cas des peuplements animaux
qui sont définis, pour chaque taxon, de façon bien plus floue
que les taxons végétaux dans la mesure où les animaux
sont mobiles. Ils sont par ailleurs, distribués chacun sur des
échelles de grandeur très diverses : celle qui correspond à
des Protozoaires ou des Acariens du sol est sans rapport avec celle des Reptiles,
moins encore avec celle des Mammifères, Ongulés ou Carnivores.
Une biocénose globale, dans ces conditions, constitue une entité
extrêmement floue dont, par conséquent, la diversité
spécifique est bien difficile à cerner, ce qui oblige à
la considérer plutôt au niveau de chacun des taxons qui la
composent.
C'est donc seulement dans le cadre d'un taxon relativement limité
une famille par exemple, ou un ordre, rarement un taxon d'ordre supérieur
comme une classe - que la diversité peut être définie
de façon plus précise. Le fait est plus vrai encore si l'on
considère que la richesse spécifique n'est qu'une première
approche de la diversité, car elle ne tient pas compte des
différences entre les effectifs des espèces. Or, à nombre
égal d'espèces, un peuplement est plus diversifié si
les espèces qui le composent y ont des effectifs plus voisins. Il
le sera moins, au contraire, si certaines espèces y sont très
communes et d'autres très rares. On utilise, pour tenir compte de
cette caractéristique, des indices de diversité. Le plus connu
est celui de Shannon, défini par l'expression : H'= somme de i=1 à
S de pi log2 pi, où pi est la fréquence de l'espèce
de rang i et S le nombre total d'espèces. L'indice de Shannon est
d'autant plus élevé que le nombre d'espèces est grand.
Pour comparer des peuplements dont le nombre des espèces est
différent, on utilise alors un indice d'équitabilité,
E, défini par le rapport entre l'indice de diversité (de Shannon
par exemple) et l'indice qui correspondrait à une diversité
maximale, c'est-à-dire à un peuplement où toutes les
espèces auraient le même effectif et qui serait donc H'max=
log S, d'où E = H'/H'max = H'/log S.
Quel que puisse être l'intérêt théorique de tels
paramètres pour définir la diversité spécifique,
ils présentent l'inconvénient de s'appuyer sur des données
les effectifs des espèces - toujours difficiles à obtenir.
Ils n'ont d'ailleurs de sens que dans le cadre d'un groupe taxinomique
limité, correspondant en particulier à des formes qui ont des
tailles du même ordre de grandeur, comme les Oiseaux, les Rongeurs,
les Carabiques, les Myriapodes Diplopodes. Ils ne peuvent donc pas s'appliquer
à l'ensemble des espèces d'une biocénose, allant des
Protozoaires jusqu'aux Vertébrés. Aussi faudrait-il, dans la
pratique, se contenter le plus souvent de définir la diversité
spécifique par le nombre d'espèces, lui-même bien difficile
à connaître.
La diversité des taxons d'un niveau supérieur à
l'espèce
Un autre aspect de la biodiversité au sein des biocénoses a
été très négligé jusqu'à ce jour
: celui de la diversité envisagée à l'échelle
des taxons d'ordre supérieur à l'espèce. Un peuplement
renfermant une centaine d'espèces pourra en effet être
considéré comme moins diversifié s'il est composé
d'espèces appartenant toutes à un même groupe taxinomique
que si celles-ci appartiennent à des groupes très différents.
Pour prendre un exemple totalement imaginaire -, une biocénose renfermant
1 000 espèces, 250 genres, 5 familles, 3 ordres, 2 classes est moins
diversifiée qu'une autre renfermant 1 000 espèces, 400 genres,
20 familles, 8 ordres et 4 classes.
Il n'est évidemment pas facile de quantifier ce type de diversité
supraspécifique, car il faudrait pour cela donner une valeur
numérique aux écarts entre les divers niveaux taxinomiques.
On peut toutefois en rendre compte en considérant conjointement un
ensemble de taxons allant de l'espèce au genre, à la famille
ou même l'ordre et la classe. On complètera ainsi l'estimation
de diversité trop souvent faite en ne tenant compte que de la richesse
spécifique d'un ou quelques taxons choisis parce que plus faciles
à étudier.
Entre les individus d'une même population locale existe déjà
une diversité génétique dont l'ampleur apparaît
de plus en plus considérable au fur et à mesure que progresse
l'efficacité de son analyse. Autrefois limitée à un
petit nombre de cas de polymorphisme visible de la forme ou de la coloration,
étendue ensuite à des différences dans les structures
chromosomiques, puis à des polymorphismes protéiniques
détectés par électrophorèse, elle s'observe
aujourd'hui au niveau de la constitution même des gènes grâce
aux techniques de la biologie moléculaire. En dehors des organismes
d'un même clone, identiques par définition en l'absence de
mutations, il n'y a donc pas deux individus qui soient totalement semblables
entre eux.
Cette diversité génétique au sein d'une population locale
se trouve très amplifiée lorsqu'une espèce occupe une
aire géographique étendue ; elle se traduit alors par l'existence
de races géographiques (sous-espèces) différentes selon
les régions. Une telle variation géographique des génomes
est présente chez presque toutes les espèces, sans être
toujours bien visible sur les phénotypes lorsque leur aire de
répartition est restreinte.
La diversité génétique mise en évidence au sein
des populations naturelles diminue avec leur effectif, ainsi qu'avec leur
aire de répartition. Cette réduction est à l'origine
du phénomène appelé "effet de fondation"., qui joue
un rôle essentiel dans les mécanismes de l'évolution
en permettant des divergences inattendues du patrimoine héréditaire
d'une espèce.
Sans être éteintes, nombre d'espèces sauvages des divers
milieux de la Planète ont de nos jours des effectifs qui tendent à
diminuer considérablement. Il en résulte des conséquences
importantes.
Pour certains animaux de grande taille, des Mammifères en particulier,
le comportement social se trouve modifié et appauvri. Tel est le cas
notamment des espèces qui vivent en communauté car leurs
comportements de protection contre les ennemis et de transmission du savoir
acquis sont liés à un effectif minimal du groupe. On peut citer
l'exemple des Eléphants, des Lycaons, des Chimpanzés et sans
doute de bien d'autres espèces parmi les Cétacés, les
Primates, les Ongulés, les grands Carnivores...
Aussi grave, sinon davantage car elle concerne la totalité des
espèces de faible effectif, animales ou végétales, sociales
ou non, est la situation du patrimoine héréditaire, c'est à
dire du stock de variabilité de leur génome. Celui-ci risque
en effet de descendre à un niveau incompatible, non seulement avec
un pouvoir d'adaptation à de nouvelles conditions, y compris les
variations inéluctables du milieu actuel, mais même avec le
maintien d'une vitalité intrinsèque suffisante.
Sur ce dernier point, des situations très différentes semblent
toutefois exister selon les espèces. Chez certaines, la
consanguinité semble être bien supportée ; l'exemple
le plus net est celui des souches de Souris de laboratoire, et même
de Drosophiles, qui persistent après de nombreuses générations
endogames. Une situation opposée se rencontre chez la Caille japonaise,
dont la consanguinité détermine la stérilité
et l'extinction en quelques générations seulement. Les
réactions des populations naturelles des diverses espèces sont
malheureusement inconnues sous ce rapport.
L'isolement de populations locales de très petits effectifs contribue
de la même façon, lorsqu'il est total, à ce danger de
létalité génétique. Or une telle situation est
de plus en plus courante chez beaucoup d'espèces de Mammifères
de grande taille, dont les aires résiduelles sont maintenant
séparées par des zones qu'ils ne peuvent franchir.
L'appauvrissement de la diversité génétique au sein
des espèces pose, du point de vue pratique, des problèmes
particulièrement graves pour l'avenir dans le cas des espèces
domestiques, animales et végétales.
Des modes particuliers d'élevage et la poursuite d'une certaine
sélection, variables selon les régions, avaient originellement
conduit à la formation d'un grand nombre de races domestiques, parfois
très différentes les unes des autres. Chacun connaît
la multiplicité des races de Chiens, de Chats, de Chevaux, de Porcs,
de Bovins, de Moutons, de Poules, de Pigeons, de Canards à travers
le monde. Cette diversité des races correspondait en partie à
des besoins différents (races à viande et races à lait
de Bovins, Moutons à viande et Moutons à laine, Chevaux de
trait et Chevaux de selle...), mais plus encore à un isolement
géographique accompagné de conditions mésologiques
différentes, climatiques en particulier.
Avec le développement des échanges interrégionaux et
internationaux permettant la confrontation des performances et avec la recherche
de rendements toujours plus élevés, de nombreuses races locales
ont paru perdre leur intérêt. Négligées par les
paysans et par les autorités, elles ont été
abandonnées et, pour certaines, ont disparu. Après l'accroissement
de diversité né de la création progressive de ces races,
il se produit donc au contraire de nos jours une rapide diminution de la
diversité génétique, au sein des espèces domestiques.
Une telle réduction constitue une menace pour l'avenir car elle rend
plus aléatoire l'éventuelle adaptation à de nouvelles
conditions de milieu. Aussi des organisations nationales et internationales,
les unes publiques, les autres privées, s'efforcent-elles de conserver
la richesse du patrimoine accumulé à ce jour grâce à
des collections de ressources génétiques ou "banques de
gènes".. Pour les végétaux, ce peuvent être des
collections de graines, maintenues notamment par la lyophilisation ou encore
par la congélation de méristèmes ou d'embryons. On fait
aussi appel à des cultures, surtout lorsqu'il s'agit de plantes
pérennes à longue durée de vie.
Un même problème se pose pour les races animales domestiques,
problème rendu plus complexe encore que pour les plantes cultivées
par le coût plus élevé de leur entretien. A côté
de la conservation d'animaux sur pied se mettent également en place
des banques de sperme et d'embryons conservés dans l'azote liquide.
Des microorganismes font également l'objet de programmes de conservation
à cause de leur utilité dans les domaines agro-alimentaire,
comme les Levures et les Bactéries lactiques, agronomique avec les
Rhizobium fixateurs d'azote, biomédical avec les Penicillium
et les Streptomyces.
Une présentation détaillée de ces problèmes du
maintien d'une diversité génétique suffisante dans les
espèces et les souches domestiques a été faite
récemment de façon excellente par Chauvet et Olivier dans leur
livre "la biodiversité, enjeu planétaire". paru aux éditions
Sang de la terre (Paris, 1993).
Les progrès du génie génétique ont par ailleurs
attiré l'attention sur une autre technique de modification d'un
génome et donc d'accroissement de la diversité du patrimoine
héréditaire d'une espèce. Il s'agit de l'introduction
d'un gène provenant d'une espèce différente. Comme la
résistance aux parasites ou aux conditions défavorables du
milieu a souvent disparu dans les races domestiques, sélectionnées
pour d'autres caractéristiques (de fort rendement en particulier),
il devient possible de la réintroduire ou de l'accroître à
partir d'espèces sauvages voisines. Un bon exemple est fourni par
un chiendent des côtes méditerranéennes françaises,
Agropyrum elongatum, qui possède des gènes de
résistance à certaines viroses des blés
cultivés.
Les espèces sauvages parentes d'espèces cultivées peuvent
avoir d'autres fonctions comme celle de porte-greffes : tel est le cas du
prunier sauvage pour l'abricotier. D'autres fournissent des individus mâles
stériles utilisés dans les plans de sélection, comme
la betterave, Beta maritima, des côtes françaises. C'est
dire l'intérêt d'assurer la survie de telles espèces,
dont certaines peuvent être menacées d'extinction parce qu'elles
ne sont plus présentes que dans des aires restreintes. Des plans existent
déjà dans le monde pour la conservation dans les milieux naturels
des plantes sauvages apparentées aux différentes plantes
cultivées des régions tropicales aussi bien que
tempérées, mais leur mise en pratique est souvent difficile.
On peut faire la même remarque pour les parents sauvages des animaux
domestiques. De fait, beaucoup de ces espèces sont devenues rares
comme celles de Mouflons et celles du genre Bos ou comme le cheval de Prjevalski
qui n'existe plus que dans des parcs zoologiques. Il apparaît ainsi
que le maintien d'une diversité suffisante au sein d'une espèce
n'implique pas seulement la persistance de diverses races, mais qu'elle
dépend aussi de la sauvegarde d'autres espèces, c'est-à-dire
d'écosystèmes naturels.
S'il est permis de conclure, après ces quelques remarques, ce peut
être pour tenter de préciser les efforts qui doivent être
faits, de toute urgence, pour ralentir la dégradation de notre patrimoine
biologique. Il serait dommage, en effet, que la bonne volonté qui
semble se manifester en haut lieu (trop haut peut-être pour être
ressenti au niveau de l'exécution) en faveur de la biodiversité,
ne soit tout à la fois détournée des buts essentiels
et diluée dans une multitude de directions qui, sans être inutiles,
sont en tout cas de moindre urgence.
Trois axes principaux semblent s'imposer en priorité.
Le premier concerne les aspects globaux des paysages et des
écosystèmes. C'est pour assurer leur conservation qu'ont
été créés les réserves naturelles et les
parcs nationaux. Les réserves de la biosphère coordonnées
par l'UNESCO dans le cadre du Programme MAB ont le même but. La
difficulté vient de ce que ces mises en réserve,
décidées par des autorités politiques nationales et
internationales, sont trop souvent incomprises par les populations locales
et mal respectées. Il est urgent de développer une politique
de surveillance efficace et pour cela de consacrer les crédits et
le personnel nécessaires. Comme c'est un effort le plus souvent impossible
pour beaucoup de pays concernés, il doit être pris en charge
par la communauté internationale.
Le second axe prioritaire concerne la survie des espèces. La
préservation du plus grand nombre possible d'écosystèmes
et d'écocomplexes dans les diverses parties du monde jouera un rôle
de premier plan dans cette sauvegarde. Elle doit néanmoins être
complétée par une attention plus particulière portée
à certaines espèces très menacées comme beaucoup
d'Oiseaux et surtout de grands Mammifères, accessoirement quelques
grands Reptiles. Une telle survie peut parfois être obtenue, en cas
de dégradation irréversible du milieu primitif, par simple
interdiction de chasse et le maintien de milieux de remplacement. Des milieux
Erreur! Source du renvoi introuvable., c'est à dire remaniés
par l'homme, sont parfois, en effet, des refuges satisfaisants pour certains
animaux forestiers privés de forêts primaires. Ce maintien d'une
diversité spécifique aussi élevée que possible
à l'échelle de notre globe doit évidemment s'accompagner
d'une poursuite active de son étude. L'effort fait au siècle
dernier pour la découverte du monde et la prospection de ses faunes
et de ses flores s'est malheureusement relâché de façon
lamentable. Il est essentiel que les musées et autres organismes qui
se consacrent aux études taxinomiques retrouvent les moyens qu'ils
ont perdus. Des travaux de systématique sont plus que jamais
indispensables, ne serait-ce que pour connaître les espèces
innombrables, quoi qu'on fasse - qui risquent de disparaître dans les
siècles et même les décennies à venir. Et le plus
urgent dans ce domaine, ce sont des travaux de systématique classique
auxquels une priorité doit être accordée. De tels travaux
ne demandent pas du matériel coûteux, mais un personnel nombreux
et stable. Une meilleure collaboration internationale en accroîtrait
l'efficacité.
Un troisième axe de travail s'impose dans le domaine du maintien de
la biodiversité génétique chez les plantes
cultivées et les animaux domestiques. Malgré leur
intérêt pratique évident, ces problèmes sont loin
d'avoir reçu l'attention qu'ils méritent. De fait, les succès
considérables obtenus dans l'amélioration des rendements des
différentes cultures et des qualités des races animales domestiques
ont occulté le revers de la médaille, qui est la diminution
des ressources génétiques accumulées jusqu'alors et
disponibles pour les siècles futurs. L'intérêt immédiat
ne doit pourtant pas faire oublier l'importance fondamentale qu'a pour l'avenir
le maintien d'une forte diversité génétique, seule à
pouvoir répondre à des besoins futurs d'adaptation. Il importe
donc de prévoir les moyens administratifs, techniques et financiers
nécessaires pour assurer la survie du plus grand nombre possible de
races animales et végétales, comme aussi des espèces
sauvages voisines susceptibles de fournir des gènes utiles. Le coût
de telles mesures ne sera certainement pas regretté dans l'avenir.
[R] Notes
(1) Instaurés par l'UNESCO
(programme MAB- L'homme et la biosphère) au début des années
70. On relira à ce sujet, de Jacques Lecomte, Protection et gestion
des espaces naturels en France, paru dans le n°5 du Courrier de la
cellule environnement (1988), pp. 4 à11
[VU]
(2) Très petits organismes pluricellulaires (moins
de 1mm en général) caractérise par 2 couronnes
de cils (Rotifères=porte-roues) dont les battements les font se mouvoir
en tournant comme une toupie. La classe des Bdelloïdes rassemble les
Rotifères terrestres ou d'eau douce, tous femelles.
[VU]