Introduction
1. Les trois âges de la zootechnie classique
2. Les systèmes d'élevage, « objets critiques
» d'une nouvelle zootechnie générale
En conclusion
Le contenu de la zootechnie classique (encadré)
Références bibliographiques
Qu'est-ce que la zootechnie ? Convenons, en première analyse, d'inclure
dans le champ de notre réflexion le complexe constitué à
la fois par :
- les connaissances relatives aux animaux domestiques et à leurs
productions, aux milieux et aux techniques d'élevage ;
- les personnes et les organisations qui ont pour tâche d'élaborer
ces connaissances, de les diffuser sous une forme académique et de
les « valoriser » sur le terrain, fonction essentiellement impartie
dans notre pays aux organismes de développement, et leurs interrelations
;
- enfin, les stratégies et procédures d'utilisation des
connaissances que mettent en oeuvre les acteurs en question, ce que l'on
désigne parfois sous le terme de métaconnaissance.
Cette définition inhabituelle a pour objectif de nous permettre de
traiter en parallèle, à partir d'une analyse historique, deux
questions étroitement liées. L'une est d'ordre
épistémologique : elle est relative à l'identité
de la zootechnie en tant que science et à son autonomie par rapport
aux disciplines qui s'y rattachent. L'autre est d'ordre institutionnel et
concerne les relations entre l'enseignement supérieur et la recherche,
qui sont les principaux protagonistes du domaine.
La première partie de cet article montrera comment la zootechnie
française classique oscille depuis son origine entre d'un côté
une logique principalement soutenue par l'enseignement supérieur et
visant en priorité à répondre aux problèmes concrets
de l'élevage (la société), et de l'autre côté
une logique soutenue par la recherche et dominée par le mouvement
propre de la production des connaissances scientifiques sur l'animal (la
nature). Cette tension permanente retentit sur la construction des
catégories et des objets de la zootechnie, dont le découpage
variable reflète les interférences entre les rapports de force
institutionnels, le contexte socio-économique de l'élevage
et l'état des connaissances scientifiques.
Dans la seconde partie, cette grille de lecture sera utilisée pour
interpréter, d'une part, l'effacement progressif de la zootechnie
classique, centrée sur l'animal et, d'autre part, le développement
récent, en France et à l'étranger, d'une nouvelle zootechnie
générale centrée sur l'étude des systèmes
d'élevage, dont nous présenterons les grands traits.
1.1. L'ère des précurseurs (1760-1840)
Pour A.-J. Bourde (1967), c'est dans le dernier quart du XVIIIe siècle
qu'il est légitime de situer la naissance de la zootechnie, produit
d'une exceptionnelle génération de « chercheurs »
dont l'activité est à son apogée dans la décennie
qui précède la Révolution. Tessier, Rozier, Daubenton,
Huzard, Chabert, Flandrin, Yvart, presque tous ont été, à
un moment de leur vie, membres du corps enseignant des
écoles vétérinaires
(1), et cette circonstance mérite qu'on s'y
arrête.
Que représente en effet l'école d'Alfort à cette
époque ? Elle avait été créée par Bourgelat
dans un objectif précis, former des élèves maréchaux,
et maintenue par lui dans cette perspective étroitement sectorielle,
liée à l'élevage équin et à l'utilisation
des chevaux pour la guerre et les transports civils. C'est ainsi qu'il
éloigna résolument tout ce qui ne contribuait pas à
la formation de praticiens habiles, mais aux compétences strictement
bornées, et ne se rapportait pas à la « pratique »
du cheval (Leclainche, 1936).
Mais la création de l'école d'Alfort s'inscrivait aussi dans
la perspective beaucoup plus large et ambitieuse tracée par H.-L.
Bertin, contrôleur général de l'agriculture de 1759 à
1763, puis secrétaire d'Etat jusqu'en 1780. Un grand nombre de
réformes décisives pour l'agriculture française furent
menées à bien ou mises en chantier sous l'administration de
Bertin, « ministre agronome » : réformes agraires (lutte
contre le parcours et la vaine pâture, légalisation de la
clôture, partage des « communes ») ; création et animation
des sociétés d'agriculture, véritables académies
agricoles et fers de lance du progrès agronomique ; réorganisation
de l'administration des haras (2) ;
création de divers établissements d'enseignement agricole et
des écoles vétérinaires, etc. Le mouvement agronomique,
qui s'est épanoui dans le bouillonnement intellectuel des Lumières,
reçoit lors de cette période un soutien très
déterminé du pouvoir royal. Cette impulsion publique entraîne
une extraordinaire multiplication des études et des
expérimentations, dont témoigne qualitativement, mais aussi
quantitativement, la littérature agronomique.
Dans ce contexte, la disparition de Bourgelat en 1779, puis la nomination
en 1782 à la tête de certains services agricoles dont les
écoles vétérinaires et les sociétés
d'agriculture - de L.-B. Bertier de Sauvigny, qui était lui-même
en contact étroit avec le monde savant, allaient modifier la nature
des objectifs assignés à l'école d'Alfort. Très
vite, Bertier va mettre l'Ecole à la disposition de professeurs
célèbres qui la considèrent comme un terrain neuf et
bien préparé pour la recherche scientifique (Bourde, op. cit.,
p. 1221). L'enjeu central du moment, en vérité, s'est
déplacé, suite aux rapides avancées des connaissances
dans de multiples domaines. Ce qui est désormais visé, c'est
la synthèse des grandes questions de l'« économie rurale
», jusque là séparément explorées. Bertier
et ses amis scientifiques reconnaissent le lien qui doit unir la science
nouvelle des animaux domestiques (et non du seul cheval), cette zootechnie
naissante, et les démarches de l'agronomie. Alfort devient ainsi le
laboratoire de la tendance nouvelle et est traité comme un véritable
centre de recherche, dans lequel les études de maréchallerie
et de médecine vétérinaire poursuivies par Chabert et
ses « grossiers élèves » n'occcupent plus qu'une
place réduite (ibid., pp. 1224-1225). Certaines chaires de «
techniques appliquées » (Accouchement et Reboutage) sont
remplacées par des chaires plus ouvertes sur le plan scientifique
: Anatomie comparée (Vicq d'Azyr), Economie rustique (Daubenton),
Chimie (Fourcroy). Sous l'administration de l'intendant Calonne, l'Ecole
est richement dotée en personnel, en locaux, en laboratoires et en
animaleries. L'acquisition de la ferme voisine de Maisonville lui permet
bientôt de disposer d'un domaine expérimental.
Mais ces changements imposés ont été trop brutaux et,
dès le départ de Calonne puis l'abandon par Bertier des services
agricoles en 1788, une vigoureuse réaction des «
vétérinaires » humiliés par l'influence des professeurs
non résidents conduit à la remise en cause de l'évolution
« scientifique », à l'éviction des « savants
» et au moins dans les mots - à la restauration de la tradition
de Bourgelat. En réalité, les nouveaux maîtres reprennent
à leur profit le projet de lier l'exercice de l'art
vétérinaire à l'agriculture. Après une période
difficile, durant laquelle la survie de l'Ecole, violemment critiquée
par certains révolutionnaires, est en jeu, celle-ci obtient, lors
de sa réorganisation en 1795, le titre d'« Ecole d'économie
rurale vétérinaire ». Un enseignement régulier
de l'agriculture, confié à V. Yvart, y est introduit en 1806.
Ceci n'empêche pas ces luttes d'influence de finalement se solder par
la séparation définitive de l'enseignement vétérinaire
et de l'enseignement agronomique. C'est au moment où Yvart se retire
(1824) qu'est créée à Grignon l'Ecole d'agriculture
fondée par Polonceau et la Société royale agronomique
(1826) et que l'enseignement de l'agriculture disparaît d'Alfort. L'«
économie du bétail », ancêtre de la zootechnie,
est alors revendiquée à la fois par les vétérinaires,
qui défendent leur emprise sur l'ensemble des questions liées
à l'élevage et par les nouveaux agronomes, qui en font une
branche de l'« économie rurale », laquelle relève
clairement de leur compétence.
La zootechnie est donc disputée avant même d'avoir
émergé sous la forme d'une discipline unifiée, ce qui
confirme que ses bases sont pratiquement édifiées à
l'issue de cette première période, durant laquelle le principal
moteur de l'évolution fut la dynamique propre de la recherche, qui
a efficacement contribué, grâce aux multiples réseaux
sociaux dans lesquels sont insérés les « savants »,
à construire sa propre demande sociale puis à convaincre la
puissance publique de répondre à cette demande en faisant appel
à leurs compétences et en leur fournissant des moyens nouveaux.
Cette influence déterminante des « savants » s'est traduite
par des progrès sans précédent des connaissances
scientifiques, mais aussi par la dispersion du savoir et l'échec des
projets de synthèse, qui rendent difficile la transmission des
connaissances. En effet, en dépit de l'importance du rôle qu'y
joua l'école d'Alfort, les logiques structurantes propres à
l'enseignement ne pesèrent guère dans cette évolution.
Comme par un effet en retour, c'est précisément le souci
d'organiser les connaissances zootechniques en un ensemble cohérent
en vue de les transmettre qui va dominer la période suivante.
1.2. La consolidation académique (1840-1940)
La zootechnie va prendre naissance en tant que discipline académique
dans le contexte d'une tentative raisonnée de constitution d'un corpus
d'énoncés enseignables destiné à la formation
des cadres techniques de l'élevage. Les enseignants agronomes ou
vétérinaires - furent les principaux artisans de l'émergence
de cette discipline nouvelle.
Le comte A. de Gasparin fut le premier à distinguer explicitement,
dans l'introduction de son Cours d'agriculture (1843), deux matières
: l'agriculture proprement dite et la zootechnie. Ceci le conduira, lors
de la création de l'Institut agronomique de Versailles en 1848, à
ouvrir une chaire de zootechnie (3), dont
il définit l'objet dans les termes suivants : « Créer
une doctrine nouvelle de la production animale fondée sur la science
expérimentale et dont le caractère fondamental consiste
précisément dans la manière de considérer le
bétail en économie rurale ».
Cette reconnaissance institutionnelle vient en réalité couronner
une longue évolution des idées : « Magne explique fort
bien que si l'étiquette est nouvelle, le contenu est ancien, et qu'il
date effectivement des années 1780 » (Mulliez, 1984)
(4). L'habile introduction du néologisme
« zootechnie », qui fait le pendant de celui de phytotechnie, n'est
pas exempte d'arrière-pensées. Elle permet tout à la
fois au nouvel établissement d'affirmer ses prétentions en
matière de productions animales et de revendiquer l'héritage
de l'Economie rurale, tout en se démarquant prudemment du domaine
revendiqué par les toujours puissantes écoles
vétérinaires lesquelles ne tarderont pas à tirer les
conséquences du succès rencontré par le terme et à
le reprendre à leur compte en ouvrant en 1862 à Alfort une
chaire de zootechnie, qui sera occupée par J. Magne, élève
de Grognier.
Qu'ils émanent de l'une ou l'autre structure, cette période
sera celle des ouvrages et manuels de zootechnie. Elle est marquée
par les noms de Baudement, Magne, Gayot, Tisserant, Sanson, Cornevin, Diffloth,
Dechambre et bien d'autres. C'est la période des éminences,
des spécialistes omniscients, où la recherche de la reconnaissance
académique prend trop souvent le pas sur la production de connaissances.
A côté d'indéniables progrès, notamment en
matière d'amélioration des animaux de
ferme (5) et d'alimentation, ce système
tourne souvent à vide et n'évite pas certains errements. On
recopie ainsi d'ouvrage en ouvrage des affirmations jamais
validées (6), à moins que ne surgissent
de violentes controverses prétendûment scientifiques mais en
réalité plus souvent tranchées par des arguments
d'autorité que par des résultats de recherche. Fruit de
l'académisme, l'esprit de système domine, parfaitement
illustré par les étonnantes théories du pittoresque
R. Baron, professeur à Alfort et inventeur de la «
phanéroptique ».
La profession vétérinaire défend constamment le même
point de vue : sa compétence s'étend sur l'ensemble des
problèmes d'élevage. L'impossibilité pratique de
séparer les problèmes de pathologie animale des problèmes
d'élevage reste le principal argument invoqué à l'appui
d'une thèse au demeurant en parfaite harmonie avec les textes officiels
et les conceptions dominantes jusqu'à la fin du XIXe siècle.
Les choses se compliquent après la Grande Guerre. Fortement
mobilisée par le bouleversement du paysage des sciences médicales
consécutif à l'épopée pastorienne, où
elle s'est brillamment illustrée, la profession vétérinaire,
affaiblie par son souci constant de maintenir un numerus clausus
sévère, a de plus en plus de mal à faire face, en
matière de zootechnie, à la concurrence croissante des agronomes.
Au fil des progrès des sciences médicales, auxquelles il est
de plus en plus lié, l'enseignement vétérinaire se
spécialise progressivement sur la pathologie animale, qui constitue
son domaine réservé (7).
Peu à peu, durant l'entre-deux-guerres, la zootechnie se trouve ainsi
relativement marginalisée au sein des écoles
vétérinaires, alors qu'elle prend au contraire du poids dans
l'enseignement agronomique, et tout particulièrement à l'Institut
national agronomique, sous la conduite d'un jeune chef de travaux du nom
d'André-M. Leroy, qui parvient à restaurer une véritable
dynamique de recherche en zootechnie.
Si la constitution de la zootechnie en tant que discipline a donc été
l'oeuvre des enseignants, son développement leur est également
confié. La mission des établissements d'enseignement agronomique
et vétérinaire s'étend en effet à la production
des connaissances scientifiques et techniques à diffuser et à
l'expertise : pas plus que dans la période précédente,
les fonctions de recherche et d'enseignement ne sont distinguées.
Cette situation perdure schématiquement jusqu'à la Seconde
Guerre mondiale, l'enseignement vétérinaire et l'enseignement
agronomique exerçant conjointement (mais non sans une vive rivalité)
un quasi-monopole sur toute recherche touchant spécifiquement au domaine
de l'élevage. Ceci explique que durant toute cette période,
les orientations de la zootechnie restent dominées par les
impératifs de la formation de praticiens et d'ingénieurs :
nécessité de construire une approche globale des problèmes
d'élevage, souci de l'efficacité pratique dans la perspective
de l'action, proximité avec le monde agricole, sensibilité
au contexte économique et social. Il s'agit de créer et de
diffuser dans les campagnes, à travers la formation, une « doctrine
» de développement, accompagnée des références
et des savoir-faire correspondants. Ces objectifs se reflètent clairement
dans les manuels scolaires (Jussiau et Montméas, 1994). La demande
de formation repose sur le développement soutenu des productions animales,
dans un contexte dominé par l'industrialisation et l'urbanisation.
Le bilan final de cette période académique n'est guère
brillant en ce qui concerne l'avancée des connaissances. En cette
matière, force est de reconnaître que, depuis longtemps, Rome
n'est plus dans Rome : les connaissances nouvelles qui, au cours de la
période suivante, vont permettre à la zootechnie de connaître
en France un développement fulgurant n'ont pas été produites
dans le cadre de la zootechnie française. Elles proviennent de deux
types de sources : d'une part, de recherches fondamentales, menées
dans des disciplines diverses, qui auront des retombées décisives
dans le domaine qui nous occupe : les travaux de Liebig, de Pasteur et de
Mendel en sont les meilleurs exemples ; d'autre part, des recherches
appliquées menées à l'étranger. Durant cette
période où la France ne crée aucune structure
spécifique de recherche zootechnique
(8), des équipes de recherche zootechnique se sont
organisées dans de nombreux pays, principalement en Amérique
du Nord, en Grande Bretagne, en Allemagne et dans les pays scandinaves :
- appliquant les méthodes de la thermodynamique et les enseignements
de J. Liebig à l'alimentation animale et au métabolisme
énergétique, en vue d'établir des méthodes pratiques
de calcul des rations, plusieurs générations de chercheurs
allemands, dont G. Kuhn, O. Kellner et R. Fingerling élaborent le
système dit des équivalents amidon, qui sera introduit en France
en 1917 par A. Mallèvre, élève et successeur de Sanson.
Le système scandinave des équivalents fourragers, mis au point
par le danois N.J. Fjord et le suédois N. Hansson, est introduit
parallèlement, ainsi que le système allemand NKf de Möllgard
;
- en amélioration animale, la génétique factorielle
de G. Mendel, combinée aux statistiques, a conduit à la
génétique quantitative, dont les bases théoriques sont
établies par les travaux de R.A. Fisher (1918), J.B.S. Haldane (1924-1932)
et S. Whright (1921). L'ouvrage de J.L. Lush (1937) Animal Breeding Plans,
relayé en France par les recherches de G. Malécot (1948), ouvre
définitivement la voie ;
- en matière de physiologie de la reproduction, les recherches conduites
à l'étranger, notamment en URSS et surtout aux USA, d'où
nous viendra la technique de l'insémination artificielle, n'ont qu'un
écho très limité en France. Les célèbres
travaux de J. Hammond sur la croissance ne seront quant à eux traduits
en français qu'en 1961.
Cette longue période durant laquelle la zootechnie a été
exclusivement dominée par une logique académique se solde donc
par une phase de fermeture et de stagnation. A l'Institut national agronomique,
pourtant, le professeur A.-M. Leroy a constitué une équipe
de recherche qui sera le ferment du renouveau. Sous l'impulsion de Laplaud,
qui a réalisé en 1938 la première insémination
artificielle sur l'espèce ovine, une équipe est d'autre part
en cours de constitution à la Bergerie nationale de Rambouillet, où
les arrivées successives de R. Cassou et de R. Laurans vont permettre
de mettre en place dès la fin de la guerre, autour des recherches
sur les techniques de reproduction, un laboratoire de zootechnie qui
s'avérera une véritable pépinière de chercheurs
de talent qui essaimeront à l'INRA au cours de la période suivante.
1.3. L'après-guerre et la restauration scientifique des Trente
Glorieuses (1950-1980)
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'élevage français,
qui se relève lentement des difficultés du temps de guerre,
présente une physionomie qui n'est pas si différente de celle
qu'il présentait au début du siècle. Des décennies
de protectionnisme et de conservatisme agrarien n'ont en effet autorisé,
jusqu'à la guerre de 1914-1918, qu'une évolution très
lente. Dans l'entre-deux-guerres, aucune alternative politique d'envergure
ne pourra se mettre en place et les seuls changements importants concerneront
le secteur des productions végétales, et principalement des
céréales. Au total, l'élevage représente en 1950
le secteur le plus arriéré d'une agriculture dont la modernisation
est devenue une priorité nationale, et les contrastes avec les pays
d'Europe du nord sont criants, tant sur le plan sanitaire que sur le plan
zootechnique (9) (Servolin, 1989).
a) La réaffirmation d'une ambition généraliste et
appliquée (1945-1965)
La France de 1946 est aussi « un pays sous-développé en
matière de connaissances et de recherches zootechniques. Elle a plusieurs
décennies de retard sur la Grande Bretagne, qui dispose d'une
demi-douzaine de centres de recherche spécialisés. Le laboratoire
du professeur A.-M. Leroy est le seul foyer de recherche organisé
» (Jarrige, 1986). La création d'un secteur des Productions animales
sera donc l'une des tâches prioritaires du nouvel Institut national
de la recherche agronomique créé par la loi du 18 mai 1946.
Cette loi n'évoque que marginalement le problème de la liaison
entre l'enseignement supérieur et la recherche : l'INRA peut implanter
des unités de recherche au sein des établissements d'enseignement
agricole (article 27) et confier des responsabilités aux membres de
l'enseignement supérieur agricole (article 37). En réalité,
les choses iront beaucoup plus loin, et l'on pourra même parler d'une
véritable intégration des deux systèmes (Février,
1986). Force est cependant de constater que cette intégration sera
surtout sensible dans les premières années et qu'elle ne concernera
guère que l'enseignement agronomique. Campés sur des positions
défensives, la profession et l'enseignement vétérinaires
se tiendront en effet à l'écart du nouvel institut, dont les
« agros » constituent l'essentiel des cadres et auquel la recherche
vétérinaire ne sera rattachée qu'en 1960
(10). En pratique, cette évolution prive
définitivement l'enseignement vétérinaire de tout espoir
d'influencer les orientations de la recherche zootechnique
(11).
Ce qu'organise la loi de 1946, c'est bien la séparation institutionnelle
des activités de recherche et d'enseignement en matière d'agronomie
au sens large. C'est désormais à l'INRA qu'il revient, en fonction
de ses missions et objectifs propres, de piloter la recherche, fut-elle conduite
au sein des écoles. Une règle non écrite, mais
observée d'emblée, veut en effet que les recherches
effectuées par les enseignants soient financées, au titre du
ministère de l'Agriculture, exclusivement par l'INRA, dans le cadre
de ses programmes (Février, op. cit., p. 26).
Ce partage institutionnel des tâches entre Recherche, Enseignement
et bientôt Développement s'avère rapidement d'une remarquable
efficacité. Durant près de trente années, les structures
en question contribuent en complémentarité à un mouvement
de modernisation à marches forcées dont l'Etat est
incontestablement le chef d'orchestre. Les objectifs sont clairs (il faut
accroître la production), les moyens sont connus, les conditions sont
réunies, l'Etat puis la CEE assurant la régulation des grands
marchés. Un modèle de développement unique, reposant
sur l'intensification de la production, facilite l'organisation des rapports
entre les différents partenaires de la Recherche, de l'Enseignement
et du Développement. Les connaissances scientifiques produites par
les chercheurs sont diffusées par l'enseignement supérieur
agricole et valorisées à travers la mise au point, en collaboration
avec le Développement et l'appareil d'encadrement et de conseil des
filières amont et aval du secteur, des modèles techniques normatifs
qui sont ensuite vulgarisés par différents canaux, et au premier
chef par l'enseignement technique agricole. La reconnaissance de la
spécificité des métiers de la recherche, de la formation
et du développement est généralement reconnue comme
un facteur décisif de l'efficacité d'ensemble du nouveau dispositif
(Servolin, op. cit.).
Quelles furent les conséquences de cette nouvelle donne pour la zootechnie
? Sur le plan de la recherche, la très forte impulsion donnée
par la création de l'INRA va se traduire par des avancées
spectaculaires dans pratiquement tous les domaines de la zootechnie. D'abord
très liée à l'enseignement agronomique, la recherche
zootechnique se libère peu à peu de l'influence exercée
par le Professeur Leroy (Vissac, 1994), en qui l'on s'accorde à
reconnaître le promoteur en France de la zootechnie moderne. Des champs
de recherche nouveaux s'ouvrent au rythme (rapide) du recrutement des nouveaux
agents et de la mise à disposition de nouvelles installations, et
les succès s'enchaînent. Dans le cadre des grandes orientations
arrêtées par l'INRA, chacune des disciplines
(12) constitutives de la zootechnie (génétique
animale, alimentation, physiologie de la reproduction, etc.) suit sa dynamique
propre.
b) L'éclatement des savoirs et l'irrésistible tentation
fondamentaliste
Bien que globalement plutôt plus « généraliste »
et plus proche du terrain que d'autres secteurs, la zootechnie n'échappe
pas au mouvement généralisé
d'approfondissement-spécialisation qui marque l'époque. Cette
tendance est considérablement renforcée par la domination sans
partage qu'exerce sur le CNRS et par contrecoup sur l'INRA - la biologie
moléculaire, auréolée du prix Nobel attribué
en 1965 à Jacob, Lwoff et Monod (Latour, 1995). Le caractère
particulièrement réductionniste de cette nouvelle science
entraîne pourtant, de l'avis même de ses promoteurs, des risques
que seul le développement souhaité des applications de la
systémique semble pouvoir limiter (Jacob, 1977). Mais ces
développements tardifs, et encore limités en matière
de zootechnie (cf. infra), n'empêcheront pas que l'on assiste
progressivement à l'éclatement croissant du savoir zootechnique,
les forces centripètes étant loin d'équilibrer les tendances
centrifuges dominantes. Les conséquences de cette évolution
sont diversement appréciées dans l'institution et dans son
environnement, où de plus en plus de voix s'élèvent
pour s'inquiéter d'une dérive fondamentaliste jugée
incompatible avec les missions de l'INRA, et de son désintérêt
croissant pour les applications pratiques.
L'enseignement de la zootechnie va lui aussi subir, dans la première
partie de cette période, une modernisation accélérée.
Celle-ci se traduit par une refonte presque totale des programmes, mais ne
remet pas en cause la conception unitaire de la zootechnie en tant que discipline
académique. Les enseignants partagent d'ailleurs cette manière
de voir avec les chercheurs (du moins ceux des premières
générations, si l'on peut dire, pour la plupart formés
au même moule), quand bien même leurs pratiques de recherche
les écartent de plus en plus de ce modèle. Cependant, après
vingt-cinq ans de progrès techniques spectaculaires, la productivité
de l'élevage a considérablement augmenté et la France
est en passe de devenir l'un des premiers exportateurs mondiaux de produits
agricoles. Le « fleuve blanc » déborde, on ne cesse d'augmenter
les capacités de stockage des entrepôts communautaires et l'on
va bientôt parler d'abattre des vaches laitières et de geler
des terres (Jarrige, 1986, op. cit.).
A partir du milieu des années 60, le consensus sur l'accroissement
de la production, « ardente obligation » qui cimentait l'alliance
entre Recherche, Enseignement et Développement, va peu à peu
se dissoudre et laisser place à une incertitude croissante sur les
objectifs à suivre. Comme nous l'avons vu, c'est aussi à ce
moment que les recherches zootechniques, aspirées par la grande aventure
de la biologie moléculaire, diversifient leurs objectifs et prennent
de la distance avec le monde professionnel, abandonnant progressivement aux
Instituts techniques créés au début des années
60 le soin de « valoriser » leurs résultats.
Deux tendances apparaissent alors dans l'enseignement supérieur
agronomique (13). La première,
que nous qualifierons de « suivisme scientifique », s'alimente
du souci de délivrer un enseignement « up to date » et de
ne pas se laisser distancer par le mouvement particulièrement rapide
de la science, source de la légitimité du discours magistral.
C'est dans cette mouvance que s'inscrivent par exemple les nominations
répétées (et soutenues par l'INRA) de nutritionnistes
et de physiologistes en tant que titulaires des chaires de zootechnie des
écoles nationales supérieures agronomiques. Le souci de transmettre
aux étudiants les derniers résultats de la recherche a pour
corollaire un éparpillement et un alourdissement continu des programmes.
On voit des chercheurs toujours plus « pointus » se succéder
devant les élèves pour leur transmettre un message de moins
en moins digéré et structuré par des problématiques
d'ensemble. S'apparentant trop souvent à des entreprises de bourrage
de crânes, ces contacts pourraient être beaucoup plus fructueux
s'ils ne privilégiaient aussi systématiquement le savoir
plutôt que le savoir-faire, les résultats plutôt que la
construction des questions, bref la science faite plutôt que la science
en train de se faire, pour parler comme le philosophe Bruno Latour (1989).
Cette spirale encyclopédique, entretenue par l'approfondissement constant
de disciplines scientifiques de plus en plus cloisonnées, conduit
clairement à une impasse.
La seconde tendance, que nous qualifierons d'« ingénierie
zootechnique », est plus représentée à l'Institut
national agronomique que dans les autres écoles agronomiques. Elle
met au premier plan le souci de préparer les futurs ingénieurs
agronomes aux missions qui leur seront confiées en « collant
» aux évolutions socio-économiques et du marché
du travail. Elle conduit à accroître la place accordée
à l'économie, à développer l'analyse des
filières agricoles et agro-industrielles, des relations avec le secteur
coopératif, etc. Pourtant bien représenté dans d'autres
grandes écoles d'ingénieurs telles que les Mines, Polytechnique
ou Centrale, ce type d'orientation a toujours éprouvé des
difficultés à s'incarner, au sein de l'enseignement agronomique,
dans un projet pédagogique d'ensemble. Globalement minoritaire au
plan national, cette tendance généraliste souvent défendue
par de « grands experts », a cependant pu se maintenir parce qu'elle
rencontrait les préoccupations des organismes du développement
agricole et des filières du secteur animal, ainsi que certaines
volontés de réflexion prospective auxquelles elle était
seule à pouvoir répondre. Largement reconnue pour la qualité
de la formation qu'elle dispense, elle constitue en pratique une force de
rappel importante, qui équilibre la tendance précédente
et joue dans le sens du maintien d'une certaine unité conceptuelle
de la zootechnie et de sa pertinence opérationnelle.
La zootechnie, discipline inconnue de l'Université, n'a en revanche
aucune existence dans les formations supérieures du domaine des
productions animales. Les formations académiquement reconnues
(diplôme d'études approfondies DEA), pour lesquelles l'enseignement
agronomique doit s'allier avec l'Université, ont en effet
complètement épousé les avancées de la recherche
dans des disciplines biologiques « appliquées », physiologie,
nutrition, génétique, pathologie animales, qui plongent
elles-mêmes leurs racines théoriques dans les disciplines
fondamentales de la biologie biologie moléculaire, biochimie, biophysique,
bactériologie, virologie, immunologie, génétique - ainsi
que dans la statistique et la biométrie. On ne forme donc plus, à
proprement parler, de chercheurs en zootechnie.
1.4. Conclusion : la zootechnie est-elle une discipline scientifique
?
L'évolution historique de la zootechnie, que nous venons de retracer
brièvement, s'éclaire nous semble-t-il si l'on prend soin de
distinguer la fonction d'acquisition des connaissances analytiques de base,
relatives à des objets divers, et la fonction de constitution d'un
savoir global, spécifique de l'activité d'élevage, et
tourné vers l'action. Contrairement à une idée
répandue, cette constitution ne saurait résulter d'une
synthèse passive : il ne s'agit ni d'un simple « transfert des
acquis de la recherche », ni d'une « application » directe.
Le processus nécessite au contraire un ensemble complexe
d'opérations de réinterprétation, d'approfondissement
et d'agencement de ces connaissances, de recherche nouvelles, d'invention
et d'expérimentation de dispositifs finalisés permettant de
les utiliser aux fins envisagées et dans les contextes visés...
On parle à ce propos d'ingénierie, ou de science de
l'ingénieur (Jollivet, 1992).
Pour la plupart des auteurs classiques, la zootechnie est « une discipline
de synthèse et d'application, qui emprunte à d'autres sciences
les connaissances dont elle a besoin » (Denis et Théret, 1994).
La filiation qui unit la zootechnie à l'ancienne économie rurale
reste très présente dans les écrits : « Tout en
s'appuyant sur la zoologie, l'anatomie, la physiologie, etc., la zootechnie
emprunte à l'économie rurale ses théories et ses
préceptes, et c'est précisément l'intervention de ces
considérations économiques qui caractérise le mieux
la zootechnie » (Diffloth, 1904). L'objectif ultime est de désigner
aux éleveurs les combinaisons de techniques qui leur permettront de
dégager les profits les plus élevés possibles. Le terme
de « doctrine » utilisé par de Gasparin (op. cit.) est donc
beaucoup plus adapté, pour décrire le projet de la zootechnie
classique, que celui de discipline scientifique : il s'agit d'un projet normatif,
élaboré par des formateurs, et directement tourné vers
le développement des productions animales.
Le développement de cette doctrine va cependant susciter des recherches
nouvelles, et finalement provoquer l'émergence de nouvelles disciplines
finalisées, essentiellement représentées par l'alimentation
et la génétique animales. Ceci justifiera l'expression de «
recherches zootechniques » et par contrecoup la promotion de la zootechnie
au rang d'une science à part entière. Denis et Théret
(op. cit.) citent à cet égard un passage révélateur
du professeur Leroy : « La zootechnie est la science de la production
animale. Elle se propose pour objet l'étude des règles qui
permettent de faire fructifier des capitaux par l'intermédiaire des
animaux domestiques [...]. C'est une science appliquée, qui utilise
comme matériaux des données empruntées aux grandes sciences
biologiques, la physiologie, la chimie, la botanique, etc. ». Cette
tentative de conciliation entre la conception originelle de la zootechnie,
discipline de synthèse, généraliste et appliquée,
et la voie « scientifique » qui s'ouvre dominera la scène
durant près d'un quart de siècle, soutenue par de fortes
personnalités, au premier plan desquelles le professeur Leroy à
l'INA, R. Jarrige et J. Poly à l'INRA. Cependant, dès la fin
des années soixante, la plupart des recherches zootechniques menées
à l'INRA se concentrent sur l'approfondissement de leurs bases
biologiques, tandis que la fonction de synthèse et d'intégration
des connaissances est progressivement déléguée aux
établissements d'enseignement supérieur et aux Instituts
techniques, eux-mêmes très tentés de suivre le mouvement
de la recherche.
La dialectique entre la connaissance et l'action, entre l'analyse et la
synthèse, entre le fondamental et le finalisé rythme ainsi
l'histoire de la zootechnie. Cette histoire n'est pas close, puisqu'aujourd'hui
l'intégration dans la perspective de l'action des connaissances nouvelles
(dont le renouvellement n'a jamais été si rapide) nécessite
à son tour de nouvelles recherches finalisées, qui répondent
en quelque sorte au concept d'ingénierie zootechnique défendu
par les enseignants de l'Institut national agronomique. La présentation
de ces recherches, centrées sur le concept de système
d'élevage, fait l'objet de la seconde partie de cet article.
2.1. De nouveaux défis pour la recherche zootechnique
Jusqu'aux années 80, la recherche agronomique et le développement
agricole ont eu pour principale mission d'aider l'agriculture à
développer quantitativement et qualitativement sa production. Il
s'agissait essentiellement de mettre au point des techniques puis de les
diffuser dans un monde agricole résolument engagé dans la «
modernisation ». L'assemblage de technologies partielles issues de chaque
discipline à l'échelle des systèmes de production ne
soulevait en général pas de problème particulier, dans
une logique où l'optimisation globale se ramenait à la maximisation
simultanée de l'efficacité productive des grandes fonctions
biologiques de la « machine animale » (croissance, nutrition,
reproduction...). Ce résultat était recherché à
travers un modèle de développement technico-économique
caractérisé par une intensification constante de l'utilisation
du travail et de la terre, reposant sur le recours croissant aux intrants,
l'artificialisation du milieu d'élevage et la mécanisation.
Les innovations techniques trouvaient en général, grâce
à la garantie des prix et des débouchés, un
intérêt économique direct. La « demande sociale
», telle qu'elle s'était progressivement formalisée au
cours de la décennie 1950-1960, était supposée prise
en compte à travers le paradigme socio-économique qui avait
fait l'objet d'un large consensus au début des années 60, et
inspirait à la fois la doctrine productiviste, la politique des
structures, l'Organisation communautaire des marchés et l'organisation
de l'appareil du Développement.
Les fondements de ce paradigme se sont progressivement effrités sous
l'effet d'une évolution socio-économique à laquelle
il a d'ailleurs largement contribué, à travers la saturation
progressive des principaux marchés agricoles, dont les effets sont
renforcés par la mondialisation des échanges et l'avènement
local d'une société d'abondance. Le bouleversement du contexte
de l'agriculture et de l'élevage à partir du milieu des
années 80 (limitation des productions, pilotage par l'aval et montée
des exigences de qualité, prise en compte des effets environnementaux,
respect du bien-être des animaux...) brouille progressivement une «
demande sociale » dont les différents partenaires de l'agriculture
s'étaient jusque là accordés pour ignorer l'évolution,
en dépit ou à cause de la multiplication des parties prenantes.
La crise consécutive du « modèle unique » de
développement se traduit à la fois par une brusque diversification
des modèles techniques, tant à l'échelle des exploitations
agricoles qu'à celle des filières (segmentation des marchés,
développement de différentes « gammes » de produits,
etc.), et depuis quelques années par l'émergence de ce qu'on
est désormais convenu d'appeler les « nouvelles fonctions »
de l'agriculture.
D'autres fonctions que la production alimentaire sont en effet aujourd'hui
reconnues à l'agriculture, et notamment à l'élevage
des herbivores, par nos sociétés qui se réapproprient
l'espace rural, avec la volonté de le gérer, et qui
s'inquiètent de plus en plus des conséquences jugées
néfastes, en termes d'aménagement du territoire ou en termes
d'environnement, de l'évolution en cours. Ce souci s'exprime sous
des formes diverses : protection de l'environnement, gestion de l'espace
rural, aménagement du territoire (maintien de l'emploi et de
l'activité en zones rurales, maîtrise de l'urbanisation, etc.),
gestion des paysages (entretien de l'espace, aménités, cadre
de vie). Concrètement, des problèmes de ce genre sont de plus
en plus souvent posés, face à l'agrandissement
généralisé des exploitations, à l'extensification
de l'élevage allaitant, à la concentration des quotas et à
l'uniformisation des systèmes techniques en production laitière,
aux restructurations en cours dans l'agro-fourniture comme dans les industries
agro-alimentaires d'aval, à la pollution liée à
l'élevage, aux menaces de délocalisation de certaines productions,
etc. Les acteurs qui se trouvent confrontés à ces problèmes
sont conduits à formuler à l'adresse de la recherche des demandes
nouvelles, sans doute plus complexes que par le passé.
Il n'est pas toujours facile pour la recherche agronomique de se saisir de
ces questions. Sa propre dynamique, qui s'attache davantage à
l'enchaînement logique des problèmes scientifiques qu'aux
problèmes des acteurs économiques, s'avère très
sensible aux modes qui traversent la communauté scientifique et
dépend directement des progrès de l'instrumentation. La
complication et l'intégration des modèles bio-techniques
sous-jacents ont pu un temps sembler constituer une solution, mais les limites
ont vite été atteintes, et la recherche zootechnique s'est
trouvée littéralement écartelée entre, d'un
côté, le mouvement d'approfondissement des connaissances biologiques
et, de l'autre, l'élargissement et la complexification des questions
relatives à l'élevage. Centré sur les principales
productions animales, le champ classique de la discipline zootechnique, dont
les contours avaient été redessinés au début
des années cinquante, a perdu dans l'aventure tout à la fois
son identité, sa spécificité méthodologique et
sa pertinence pour la recherche. Ceci explique, par exemple, que depuis plus
d'une dizaine d'années, l'INRA ne recrute pratiquement plus de
scientifiques sur des profils classiques de zootechniciens. L'univers culturel
des chercheurs s'éloigne de plus en plus des métiers de
l'élevage et des industries animales. La formation des hommes, la
nature des connaissances, les lieux où elles sont produites, tout
confirme que l'activité de recherche, quelque compréhensibles
qu'en puissent être les raisons, est de plus en plus
déconnectée du monde de l'élevage.
Depuis le milieu des années 80, cette obsolescence patente de la
zootechnie en tant que discipline de recherche et les difficultés
qu'elle connaît dans l'enseignement supérieur posent des
problèmes croissants, face à l'importance et à l'urgence
des besoins de recherche et de formation qui émanent du secteur de
l'élevage et des filières correspondantes, y compris ceux qui
résultent de l'émergence des « nouvelles questions »
concernant les activités d'élevage, leur place et leurs fonctions
dans la société de demain.
2.2. Une nouvelle conception de l'innovation
L'une des caractéristiques majeures des problématiques nouvelles,
c'est qu'elles imposent désormais, dès la genèse des
questions, de prendre en compte les acteurs, leurs stratégies, leurs
pratiques et leurs modes d'organisation. Il s'agit en effet de travailler
sur des situations réelles, non reproductibles, dans une perspective
d'aide à la décision et à l'organisation : il est donc
généralement exclu de délivrer un conseil standard,
tiré d'une doctrine de portée générale. Ceci
implique, d'une part, l'invention d'une démarche scientifique nouvelle
et, d'autre part, la remise en cause de la conception normative qui sous-tendait
le « modèle descendant » de l'innovation et le partage
institutionnel des tâches qui en découlait dans le paradigme
des années 60. Dans ce modèle, l'innovation était
assimilée à une information pratiquement prête à
l'emploi, produite par une activité de recherche autonome. Dûment
« conditionnée » par les instituts techniques, qui la mettaient
à portée du public-cible, l'innovation était ensuite
diffusée par l'appareil de Développement et par l'enseignement,
les agriculteurs n'ayant plus qu'à appliquer les prescriptions. Cette
conception « science push », qui a entraîné diverses
conséquences sur l'évolution de la recherche agronomique et
ses rapports avec le Développement, ne permet plus de répondre
efficacement à tous les problèmes auxquels est confrontée
notre agriculture.
Un nouveau modèle, inspiré d'une approche « demand pull
», s'impose actuellement dans le champ de l'économie industrielle.
Selon ce modèle, l'innovation technologique se construit progressivement
au cours de la diffusion de savoirs ou de savoir-faire nouveaux dans le milieu
où elle sera utilisée, l'ensemble des acteurs concernés
contribuant à définir peu à peu les caractéristiques
qui conditionneront finalement l'efficacité de sa mise en oeuvre et
les fonctions exactes qu'elle remplira. Dans cette conception, c'est le champ
économique et social et non plus la seule recherche - qui représente
le lieu réel où se déroulent les processus innovants
(De Bandt et Foray, 1991). Des capacités organisationnelles
particulières sont nécessaires pour que la recherche joue
pleinement son rôle dans ces processus : dans ce modèle,
l'efficacité d'une institution de recherche dépend en effet
dans une large mesure de l'intensité et de la qualité de son
implication dans les réseaux socio-techniques où l'innovation
prend forme (Callon, 1989). Dans le processus continu qui préside
à la production des connaissances, des techniques et des apprentissages,
ces « réseaux de l'innovation » (qui ne s'arrêtent
pas aux seuls scientifiques) fabriquent, entretiennent, expertisent,
réparent, forment, le tout de manière souvent non prévisible
: l'innovation obéit à une « alchimie »
particulière, toute de complexité et de ruse et, si elle est
bien un acte de création, elle n'est pas la simple résultante
des progrès du savoir (Paillotin, 1993). Ces réseaux
socio-techniques sont également le lieu privilégié de
l'émergence progressive des nouvelles questions qui constitueront
la demande sociale de demain, questions à la construction desquelles
la recherche doit impérativement contribuer.
Depuis plusieurs années, l'INRA a pour sa part entrepris d'analyser
les implications de ces nouvelles conceptions afin d'en tirer des conclusions
opérationnelles en termes d'organisation et de fonctionnement (Sebillotte,
1993 ; INRA, 1993), tout en respectant un certain nombre d'équilibres.
L'exercice est difficile, car la recherche agronomique doit couvrir un champ
de plus en plus large, continuer à participer aux rapides avancées
des sciences biologiques, investir dans les technologies agro-industrielles,
etc. Les marges de manoeuvre sont donc relativement restreintes.
Pourtant, la seule compréhension des phénomènes ne saurait
constituer le produit final des recherches. C'est l'impact en retour sur
l'objet initial (le troupeau, le produit, le territoire, la filière...),
lui-même intégré dans un ensemble de pratiques et d'usages
(donc prenant en compte les acteurs) qui doit constituer la « ligne
d'arrivée » où se juge la pertinence des recherches. Trois
orientations essentielles en découlent, selon le projet
d'établissement de l'INRA (op. cit.) :
- poursuivre l'approfondissement des « sciences du vivant », en
se préoccupant davantage des problèmes liés à
la continuité des connaissances acquises à différents
niveaux d'organisation du vivant ;
- consentir un effort particulier en faveur des « sciences du contexte
» afin de mieux se saisir des nouveaux enjeux de la production agricole,
de l'agro-industrie et de la gestion de l'espace rural, en développant
notamment une approche des systèmes de production centrée sur
les hommes qui les construisent et les « pilotent » ;
- solliciter (et, dans une large mesure, contribuer à construire)
les « sciences de l'intégration » dont l'apport est
nécessaire pour parvenir à des approches opérationnelles,
notamment pour ce qui concerne les questions liées à la gestion
de l'espace rural et à la mise au point de systèmes productifs
durables du double point de vue de leur productivité et du respect
de l'environnement.
2.3. Le choix de la complexité et le poids des acteurs
Cette orientation stratégique renforce le développement au
sein de l'INRA d'une approche systémique et pluridisciplinaire des
activités d'élevage, entreprise tournée à la
fois vers le renouvellement de la recherche zootechnique et vers la
reconstruction d'une cohérence d'ensemble du dispositif de
recherche-formation-développement en matière d'élevage.
Confrontée aux limites des démarches disciplinaires, l'agronomie
a entrepris il y aura bientôt vingt ans, sous l'impulsion de Stéphane
Hénin puis de Michel Sebillotte, de rassembler et d'ordonner sur une
base théorique les connaissances relatives à l'ensemble des
facteurs mis en jeu dans les processus biotechniques qui aboutissent à
l'obtention d'une production végétale sur un territoire
donné. Le souci d'une efficacité accrue a conduit les agronomes
à élargir en même temps leurs investigations en direction
de l'activité agricole et des conditions de l'adoption des techniques
nouvelles par les agriculteurs. Cette démarche, clairement finalisée
par la perspective de l'action, s'est développée à partir
d'une démarche systémique. Sa fécondité et le
profond renouveau qu'elle a suscité tant dans la recherche que dans
l'enseignement agronomique ne pouvaient pas ne pas intéresser les
zootechniciens (Bonnemaire, 1987).
A la suite des agronomes, des zootechniciens, chercheurs et
enseignants-chercheurs rattachés à des structures diverses,
travaillant sur des terrains variés, en France comme outre-mer, ont
donc entrepris, depuis le début des années 1980, d'explorer
les réalités de l'élevage en adoptant une approche
systémique. Prenant des distances avec l'expérimentation en
milieu contrôlé, qui constituait jusque là l'univers
de référence privilégié par les zootechniciens,
au bénéfice d'enquêtes de terrain, ils furent rapidement
conduits à inclure les acteurs locaux au premier rang desquels les
éleveurs - dans le champ de leurs recherches, voire à les associer
directement à ces recherches. Placées au coeur des investigations,
les pratiques d'élevage sont progressivement érigées
en objets de recherche à part entière, et la place de leur
étude au sein de l'analyse des systèmes d'élevage est
précisée (Cristofini et al., 1978 ; Teissier, 1979 ; Gibon,
1981 ; Bourbouze, 1982 ; Milleville et al., 1982 ; Berthet-Bondet,
1983 ; Landais, 1983 ; Dedieu, 1984 ; Brunschwig, 1988 ; Landais et Deffontaines,
1988 ; Ingrand et al., 1993 ; Darré et al., 1994).
L'élaboration de méthodes constitua d'emblée une dimension
essentielle pour ces recherches qui ne pouvaient plus s'enraciner dans la
seule biologie, dès lors que des acteurs organisés socialement,
agissant et projetant, étaient placés au centre du champ de
la recherche, et y introduisaient des objets qui, à l'instar des pratiques
d'élevage, n'étaient pas à proprement parler inconnus
des zootechniciens, mais qu'ils ne considéraient pas jusque là
comme des objets de recherche : l'exploitation agricole, le troupeau, son
territoire, le système agraire local, le système productif
régional... Cette démarche globale et pluridisciplinaire, qui
rejoint les sciences de la décision et de l'organisation, qui associe
la recherche à l'action, s'insère dans un courant scientifique
plus global, où elle puise les éléments qui lui manquent.
Le département « Systèmes agraires et Développement
» de l'INRA, créé en 1979, joue un rôle essentiel
dans cette maturation méthodologique et conceptuelle (Bonnemaire,
1987), qui s'accompagne d'une active capitalisation collective (Landais,
1986 ; Gibon et al., 1988 ; Capillon, 1990 ; Gibon et Matheron, 1992
; Landais, 1993 ; Lhoste et al., 1993 ; Gibon et Flamand, 1994 ;
Béranger et Vissac, 1994).
Figure 1. Schéma général d'un système
d'élevage, dans une conception privilégiant la fonction de
production
Le terme de système d'élevage, qui constitue l'identifiant
commun à tous ces travaux, recouvre en général une notion
holiste qui répond à la volonté d'appréhender
dans leur globalité et dans leur complexité les problèmes
rencontrés par les acteurs du terrain. Suivant cette acception courante,
qui date des années 80 et reste très centrée sur la
gestion des processus de production, un système d'élevage est
un ensemble d'éléments en interaction, organisés par
l'homme dans le cadre d'une activité d'élevage visant à
obtenir des productions variées (lait, viande, cuirs et peaux, travail,
fumure...) ou à atteindre tout autre objectif. Selon la
problématique en cause, cette notion peut s'appliquer à des
niveaux d'organisation variables, du plus local au plus global. Dans tous
les cas, les éléments constitutifs du système peuvent
se classer sous quatre rubriques principales : l'homme (le berger,
l'éleveur, la société pastorale locale, un groupement
de producteurs, une entreprise, etc.), l'animal (les individus, les lots,
les troupeaux, la population), les ressources exploitées (le bâti,
les équipements et l'acquis technique, le territoire, les formations
végétales pâturées, les intrants, etc.) et les
produits (figure 1).
L'application des principes de la modélisation systémique (Le
Moigne, 1977) conduit à une analyse plus distanciée : le concept
de système d'élevage désigne une représentation
finalisée du réel, construite pour faciliter la décision
et orienter l'action destinée à transformer ce réel
en fonction d'objectifs divers. L'objectif de la recherche devient alors
de définir un cadre conceptuel et méthodologique de portée
générale, permettant à la fois (Landais, 1994) d'identifier
et d'organiser les connaissances nécessaires pour analyser une situation
d'élevage particulière, d'évaluer une telle situation
par comparaison à un modèle organisant les références
pertinentes, de comparer entre elles des situations différentes ou
des états successifs de la même situation et, enfin, d'accéder
aux représentations sur lesquelles s'appuient les divers acteurs
concernés par les activités d'élevage. La connaissance
de ces représentations est en effet un élément essentiel
pour la compréhension de leur comportement, d'autant que des modifications
de ces représentations accompagnent toujours (annoncent, expliquent
ou justifient) les comportements innovants.
La diversité des situations et des projets, donc des représentations
à comprendre et des modèles à construire, est extrême.
On peut cependant faire l'hypothèse qu'il existe, en raison de la
forte spécificité des activités d'élevage, des
invariants, dont la conjonction « fait » le système
d'élevage. Ces invariants sont à rechercher tant au niveau
des catégories d'éléments constitutifs des systèmes
(cf. supra) qu'à celui des catégories de relations qui les
unissent. Le recours à la modélisation systémique permet
d'introduire, dans la construction de ces modèles, des
éléments théoriques de portée générale
relatifs au fonctionnement des « systèmes complexes pilotés
». Il devient dès lors possible de proposer des méthodes
rigoureuses et opératoires, qui permettent de structurer les modèles
et de sélectionner, en fonction des objectifs, les éléments
et les relations qu'ils vont privilégier. Cette démarche nous
paraît à même de restaurer une cohérence conceptuelle
et méthodologique dans le champ de la zootechnie, en permettant de
mieux prendre en compte les interrelations qui confèrent aux
phénomènes étudiés leur unité fonctionnelle
et leur dynamique, et partant d'intégrer de manière plus pertinente
à la fois les connaissances nouvelles et les questions nouvelles.
En définitive, le concept de système d'élevage constitue
à nos yeux le nouvel « objet critique » de la zootechnie,
au sens épistémologique du terme, parce qu'il est désormais
seul susceptible de fédérer et d'unifier le champ de la discipline
(Landais et al., 1987), succédant dans ce rôle au concept de
« machine animale » ou d'« animal entier », qui recouvrait
le fonctionnement biologique global de l'animal. Ceci ne signifie pas que
les systèmes d'élevage doivent nécessairement constituer
l'objet de recherche de tous les zootechniciens. Dans la plupart des cas,
ceux-ci continueront bien évidemment à travailler sur des aspects
plus ponctuels et à des niveaux d'organisation inférieurs,
sur des questions dont l'étude du système aura mis l'importance
en lumière. Ils continueront à mobiliser différentes
méthodes d'investigation complémentaires, enquêtes en
situations réelles, expérimentations en milieux plus ou moins
contrôlés, modélisation... Le changement attendu porte
sur la mise en perspective des recherches, c'est-à-dire, d'une part,
sur le cadrage initial de la problématique et, d'autre part, sur le
niveau auquel les recherches viennent finalement « boucler » et
auquel leurs résultats sont évalués : par principe,
les questions doivent être formulées à des niveaux pertinents
en termes de fonctionnement des systèmes d'élevage et c'est
à ces mêmes niveaux que les réponses doivent être
apportées.
Ceci implique d'accorder beaucoup plus d'importance que par le passé
aux interactions entre les phénomènes étudiés
et à la cohérence entre les études menées à
des niveaux d'organisation différents. La décomposition analytique
n'est réversible qu'à condition que l'on soit en mesure de
rendre compte des relations et des propriétés que l'on a dans
un premier temps négligées pour isoler les objets d'étude.
Or, ce qui caractérise les systèmes complexes, c'est leur
capacité à s'informer sur l'état de leur environnement
et sur leur propre fonctionnement, puis à mobiliser cette information
pour modifier leur organisation et réguler leur fonctionnement. Ces
fonctions systémiques supérieures, dont il est essentiel de
comprendre les mécanismes pour maîtriser le fonctionnement d'un
système, doivent donc être étudiées en tant que
telles au niveau du système global : leur connaissance ne saurait
résulter d'une quelconque synthèse a posteriori. Vu
la hiérarchie des niveaux qui caractérise très
généralement l'organisation des systèmes complexes,
le problème majeur est de maîtriser les passages d'un niveau
à un autre en évitant l'écueil du réductionnisme,
qui consiste à postuler que les propriétés d'un
système peuvent se déduire de celles de ses composants, et
qu'il est donc possible de réduire chaque niveau au niveau inférieur
(Jacob, op. cit.).
Le troupeau, la qualité des produits animaux, le paysage d'un terroir
agricole, le mode d'exploitation des surfaces d'un bassin versant constituent
par exemple des entités dont la conception et la gestion, par la
médiation des techniques, du travail, des équipements et des
intrants, requièrent des connaissances spécifiques, en partie
indépendantes de celles qui sont relatives aux entités
constitutives. L'intégration pluridisciplinaire de toutes ces
connaissances ne se limite pas à une simple juxtaposition : la perspective
de l'action fait apparaître des besoins de recherche nouveaux et des
champs de connaissance scientifique originaux et non couverts. La relation
forte qui unit dans les exploitations d'élevage la gestion de l'espace,
les pratiques d'allotement et l'organisation du travail en est un excellent
exemple (Benoît, 1985 ; Dedieu, 1993 ; Ingrand et al., 1993 ; Josien
et al., 1994).
Il n'est pas question de présenter ici les concepts et les méthodes,
les acquis et les questions vives de cette nouvelle zootechnie systémique.
Ils sont largement décrits dans la littérature que nous avons
citée. Au-delà de la place qu'elle accorde aux acteurs de
l'élevage, nous nous bornerons à souligner deux de ses
caractéristiques originales vis-à-vis de la zootechnie classique
:
- la première concerne l'importance que prennent dans cette démarche
notamment en raison de la mobilité des animaux - les dimensions spatiales
(Milleville et al., 1982 ; Hubert et Girault, 1988 ; Deffontaines et Lardon,
1993 ; Landais, 1993 ; Hubert 1994) et les dimensions temporelles : temps
« rond » du cycle annuel et temps « long » de l'histoire
des animaux, des troupeaux (évolution démographique,
génétique, etc.), des exploitations (notion de trajectoire
technico-économique), des systèmes d'élevage locaux
(évolution des techniques, des modes d'utilisation du territoire et
des paysages produits : Bonnemaire et Raichon, 1989 ; Vissac, 1993) ;
- la seconde concerne la nature « hybride » de certains de ses
objets.
2.4. Interdisciplinarité et construction d'objets hybrides
Figure 2. La représentation du fonctionnement des systèmes
d'élevage fait appel au couplage de deux modèles de nature
différente
Pour qui souhaite comprendre le fonctionnement des systèmes
d'élevage, et en particulier les phénomènes d'adoption
et d'insertion des innovations techniques et/ou organisationnelles, la principale
difficulté consiste à rendre compte des liaisons entre les
processus décisionnels et les processus biotechniques mis en jeu par
le fonctionnement de ces systèmes. En termes de modélisation,
ceci revient à établir la liaison entre deux modèles
de nature différente :
- l'un est de nature biotechnique. Il vise à rendre compte de la
manière dont les performances du système s'élaborent
sous l'influence des pratiques mises en oeuvre. Il s'attache à
décrire les différents mécanismes biologiques mis en
jeu dans les processus de production, dans les processus écologiques,
etc., en précisant la manière dont ils sont infléchis,
modulés par les pratiques ;
- l'autre est de nature psycho-socio-cognitive : son objectif est de rendre
compte du processus de formation des décisions relatives à
l'organisation et à la gestion du système (et principalement,
des choix techniques, qui sont au centre des préoccupations des
zootechniciens).
Le couplage entre ces deux sous-modèles repose d'une part sur la
modélisation des flux d'information qui alimentent la prise de
décision (informations relatives à l'état du système
et à celui de son environnement) et, d'autre part, sur la
modélisation des pratiques, dont la combinaison constitue à
la fois la principale « sortie » des processus décisionnels
et une « entrée » pour les processus biotechniques. Le cycle
cybernétique information-mémorisation-décision-action
se trouve de ce fait au coeur du modèle global (figure 2).
Ce projet général de modélisation systémique
mobilise des connaissances et des méthodes issues de diverses disciplines.
Ceci n'est pas en soi très original, les zootechniciens ayant toujours
été amenés à collaborer avec des chercheurs de
disciplines voisines. Cependant, l'irruption des acteurs dans le champ de
la recherche donne à l'interdisciplinarité une dimension nouvelle,
puisque les sciences de l'homme et de la société sont
désormais directement concernées. Une telle situation n'est
pas exceptionnelle lorsque la définition des objets d'étude
ne procède pas du mouvement interne de la science mais d'une demande
qui lui est extérieure, ce qui conduit souvent à prendre en
compte des systèmes complexes où la part des phénomènes
biologiques et celle des phénomènes d'ordre culturel, social
ou économique ne sont ni égales, ni prévisibles, ni
aisées à démêler, mais où il est sûr
que les deux sont présents (Legay, 1988). Face aux problèmes
scientifiques qui en découlent, la pluridisciplinarité
représente « l'état obligé de l'organisation de
la recherche » (Legay, 1992)
Il en résulte notamment la construction d'objets de recherche d'un
genre nouveau du point de vue épistémologique, que l'on peut
qualifier d'"hybrides" entre ceux des sciences de la vie et ceux des sciences
de l'Homme. Nous en citerons un exemple particulièrement illustratif
dans le champ de la zootechnie : le troupeau.
Il s'agit de concilier deux points de vue sur le troupeau. Pour le zootechnicien,
le troupeau procèdait classiquement de l'animal-individu par simple
agrégation, et ses propriétés découlaient directement
de celles des individus qui le composent. Par suite, le troupeau n'a jamais
été considéré comme un objet de recherche en
soi, jusqu'à une époque très récente. Pour
l'éleveur, le troupeau est au contraire d'abord une entité,
dont l'existence mais aussi dans une certaine mesure les caractéristiques
- est indépendante de celle des individus qui la composent à
un instant donné, et qui possède des propriétés
propres (Santucci, 1991 ; Moulin, 1993). C'est une entité qui se
construit, à travers un certain nombre de pratiques, qui jouent sur
le choix des animaux (pratiques de réforme, choix des reproducteurs
et pratiques de renouvellement), sur leur répartition en lots qui
sont conduits différemment, sur leur apprentissage (relation à
l'homme, apprentissage du territoire et de ses ressources, apprentissage
des rythmes d'élevage) et sur leur état nutritionnel et sanitaire
(pratiques de conduite). Les propriétés attendues du troupeau
(comportement, niveau et calendrier de production, adaptation au milieu
d'élevage, aptitude à valoriser et entretenir les surfaces
pâturées, etc.) dépendent évidemment de ces pratiques,
à travers sa structure d'âge et de sexe, sa structure
génétique, son fonctionnement social, son comportement spatial
et alimentaire, etc. Mais comment et dans quelle mesure en dépendent-elles
? Autrement dit, comment rendre compte de l'élaboration des performances
d'un troupeau sous l'influence des pratiques d'élevage ?
Un champ de recherche nouveau est donc ouvert, avec pour objectif d'établir
une continuité entre d'une part les objets des zootechniciens, d'autre
part les questions relatives à la gestion technique des ateliers
d'élevage (figure 3).
Ceci suppose premièrement que l'on soit effectivement capable
d'intégrer à l'échelle de l'animal entier les connaissances
disponibles sur les grandes fonctions physiologiques (croissance, reproduction,
alimentation, immunité, etc.). Cet objectif classique de la zootechnie
est encore loin d'être atteint. En second lieu, la perspective de la
gestion conduit à dépasser les pas de temps courts qui
caractérisent la plupart des recherches expérimentales pour
réintroduire, à l'échelle du fonctionnement de l'animal,
des pas de temps plus longs, permettant de saisir les effets cumulatifs ou
compensateurs qui prennent tant d'importance dans la pratique, ainsi que
d'introduire l'irréversibilité et donc l'historicité
dans l'analyse de ce fonctionnement. Ceci conduit à s'intéresser
à une autre notion familière aux zootechniciens mais cependant
jamais érigée en objet de recherche : la carrière animale,
dont le déroulement traduit l'évolution, sur toute la durée
de sa vie, d'un objet biologique complexe en interaction avec son milieu
d'élevage (Coulon et al., 1989 et 1993 ; Lasseur et Landais, 1991).Du
côté de la gestion, la recherche s'oriente sur des sujets tout
aussi neufs : les pratiques d'allotement (Ingrand et al., 1993) et de
réforme (Beaudeau, 1995), que la connaissance des carrières
des animaux concernés permet effectivement de caractériser
et d'interpréter dans des termes cohérents avec le discours
des éleveurs. La boucle semble donc bouclée, et l'on débouche
sur une mouvelle image du troupeau, considéré comme un ensemble
structure en divers lots dont la variabilité interne peut elle-même
être caractérisée sur le plan biologique par
référence aux carrières des animaux qui les composent.
Figure 3. La carrière animale, un objet essentiel pour construire
une continuité conceptuelle entre les connaissances analytiques relatives
aux fonctions physiologiques et les questions portant sur la gestion des
troupeaux.
La construction progressive des objets "troupeau"et"carrière".
représente un enjeu important pour la construction des futurs
modèles d'élaboration des performances, qui permettront de
raisonner la construction de nouveaux itinéraires techniques adaptés
à des situations et à des contraintes variées. Cet exemple
montre que s'il n'est pas facile de mobiliser les acquis des sciences de
l'animal au service de la gestion des systèmes d'élevage, il
n'y a pas cependant pas d'impossibilité théorique, mais seulement
des problèmes de volonté et de moyens.
2.5. Esquisse d'organisation du champ de la zootechnie
L'étude des systèmes d'élevage s'entend comme dynamique
(elle reconnaît une dimension temporelle et historique forte) et
multi-niveaux (elle part des divers niveaux d'organisation des acteurs
concernés). Elle appréhende les systèmes étudiés
tant dans leur complexité que dans leur diversité et se centre
sur le problème de la maîtrise de l'élaboration de leurs
"performances", dont la définition dépend du ou des points
de vue adoptés : performances animales (performances zootechniques
au sens classique du terme, performances sanitaires), performances
économiques (qualité des produits, coûts de production,
etc.), performances environnementales ou territoriales... Cette architecture
d'ensemble permet d'engager la réflexion sur les fonctions
socio-économiques de l'élevage, sur les moteurs de son
évolution, sur les références technico-économiques
et leur emploi, sur les démarches d'aide à la gestion.
Figure 4. Trois points de vue sur les systèmes
d'élevage
La fourniture de produits animaux reste la principale fonction impartie à
l'élevage, et le premier objectif est de maîtriser les processus
biotechniques mis en jeu dans la production. Mais il faut aussi vendre, et
le champ de la zootechnie s'élargit en direction des filières
des produits d'origine animale et des processus technologiques qui transforment
ces produits. Le zootechnicien doit enfin être capable d'analyser les
"nouvelles fonctions"de l'élevage, et de les resituer dans un ensemble
complexe de finalités et d'interactions. Les plus importantes d'entre
ces fonctions sont de nature territoriale et/ou environnementale (ce qui
n'exclut pas des composantes patrimoniales et culturelles). Elles ont pour
point commun de mettre en jeu entre autres - des processus spatialisés,
et leur étude mobilise de ce fait des concepts et des méthodes
en partie similaires.
Schématiquement, le champ de la zootechnie nous semble donc pouvoir
s'organiser, en particulier à des fins d'enseignement, selon
différents points de vue qui se recoupent logiquement au niveau de
son objet critique : le système d'élevage. Trois points de
vue principaux méritent nous semble-t-il d'être aujourd'hui
privilégiés : ils se focalisent respectivement sur les processus
biotechniques mis en jeu dans la production animale ; sur les processus
technologiques, les relations sociales et les conventions économiques
à l'oeuvre dans les filières ; enfin sur les processus spatiaux
(figure 4).
Le point de vue centré sur les processus biotechniques permet
d'aborder un ensemble de questions qui s'ordonnent principalement au niveau
de l'animal entier, niveau d'analyse et d'interprétation
élémentaire classique du zootechnicien : Erreur! Source du
renvoi introuvable., écrivait Osty en 1988, ce qui signifiait non
pas que les investigations zootechniques ne puissent s'intéresser
au fonctionnement interne de l'animal, mais que leur caractéristique
principale consistait à ne jamais Erreur! Source du renvoi introuvable.
à un niveau inférieur. Les questions étudiées
peuvent également concerner des niveaux d'organisation supérieurs
des peuplements d'animaux domestiques : lots, troupeaux, populations, ce
qui renvoie à l'étude des techniques et pratiques correspondantes,
y compris les mises en oeuvre à travers des pratiques collectives
dans les schémas d'amélioration génétique (Vissac,
1986) ou dans certains systèmes d'alimentation animale par exemple.
Le rôle actuel et potentiel des biotechnologies en reproduction et
en sélection animales, de même, mérite d'être
examiné à la fois sous ses aspects biologiques, technologiques,
écologiques, économiques, industriels, sociaux, organisationnels,
éthiques... La complexité de cette dernière question
est exemplaire, et le schéma proposé vise précisément
à faciliter l'apprentissage de l'articulation entre des points de
vue et entre des niveaux d'analyse différents.
L'étude des filières des produits animaux ne se réduit
pas à l'approche d'une chaîne économique linéaire,
d'une coordination fonctionnelle centrée sur l'élaboration
du produit. La filière doit être abordée comme un espace
organisé d'opérations technologiques et de conventions
économiques, d'acteurs et d'organisations, de stratégies et
de relations (Lossouarn, 1994). Il s'agit d'un système
délimité au sein du système productif, situé
dans un espace économique et social donné, doté de
modalités spécifiques d'organisation et de régulation
d'un ensemble de flux et de relations marchandes et non marchandes entre
les agents. C'est un espace stratégique dans lequel s'affirment et
se confrontent les stratégies des acteurs, leurs savoir-faire et leurs
ressources technico-économiques (Valceschini, 1990). La dimension
technologique peut être approfondie, en suivant la démarche
de certains ethnologues (Sigaut, 1987), en termes de processus,
d'adéquation entre un fonctionnement et une fonction, de cahiers des
charges réciproques aux différentes étapes, de
déterminismes techniques élémentaires. Le concept de
"qualité", en tant que révélateur de ces conventions
entre acteurs de la filière, mais souvent aussi des relations entre
une société locale et son territoire, joue un rôle central
dans cette analyse (Cerf et al., 1994). La plupart des enjeux de la filière
se cristallisent en effet autour de la spécification et de
l'élaboration de la qualité aux différents maillons
de la filière, car elle conditionne de plus en plus fortement l'ensemble
des processus d'élaboration-transformation-valorisation des produits
animaux par les déterminations qu'elle exerce sur les prix, les
quantités, les rythmes de production, les comportements économiques
et sociaux des producteurs comme des consommateurs, bref le "sort commun.
à l'échelle d'un "territoire-marché"(Sigaud, op. cit.).
L'analyse du processus de "construction sociale de la qualité". conduit
à repérer l'existence de logiques biotechniques et sociales
parmi les forces et innovations qui modèlent et régulent la
dynamique du système agro-alimentaire, depuis les processus
élémentaires de la production (modèle technique
d'élevage) jusqu'à la transformation et la distribution (Cerf
et al., op. cit.).
Les activités d'élevage sont inséparables de l'espace
dans lequel elles s'inscrivent, dont les caractéristiques les
contraignent et qu'elles contribuent en retour à façonner.
On pense tout d'abord à l'espace mis en jeu dans le fonctionnement
de l'exploitation d'élevage, dimension évidente mais
néanmoins ignorée de la zootechnie classique - lorsqu'il s'agit
d'herbivores au pâturage, mais tout aussi réelle lorsqu'il s'agit
par exemple de l'espace mis en jeu par les pratiques d'épandage
liées à l'élevage hors-sol. Au-delà, on
s'intéresse à l'espace des systèmes agraires locaux
et régionaux, à la fois support, facteur et produit des
activités d'élevage (Deffontaines et Lardon, 1994). A ces
échelles, l'étude de l'emprise spatiale des pratiques
d'élevage en relation avec les processus écologiques et paysagers
avec lesquels elles interfèrent a un intérêt en termes
de gestion de l'espace rural et d'aménagement du territoire. Quelle
que soit l'échelle considérée, ceci conduit à
distinguer et éventuellement à superposer deux types de
découpages spatiaux : l'un répond à l'organisation spatiale
des flux biologiques, physiques ou chimiques mis en jeu dans les fonctionnements
des écosystèmes considérés et conduit à
définir des unités écologiques ; l'autre répond
à l'emprise territoriale des décisions et des pratiques mises
en oeuvre par chaque catégorie d'acteurs (les éleveurs, les
divers autres usagers de l'espace rural, les entreprises des filières
d'amont et d'aval, les organismes de sélection, les administrations
compétentes, etc.) et définit des unités de gestion.
Quoi qu'en pensent certains chercheurs, la science n'est ni hors du temps,
ni hors de la société. L'histoire de la zootechnie montre qu'elle
n'échappe pas à cette règle. C'est pourquoi nous avons
jugé nécessaire, pour développer notre analyse, de ne
pas nous en tenir à un point de vue épistémologique
uniquement centré sur les caractéristiques des connaissances
produites, mais de considérer aussi les acteurs concernés,
leur insertion institutionnelle et leurs stratégies d'utilisation
de la connaissance.
La conception élargie de la zootechnie à laquelle nous a conduit
cette analyse et que nous avons défendue dans la seconde partie de
ce texte s'efforce de répondre aux multiples évolutions qui,
d'une manière ou d'une autre, ont depuis une quinzaine d'années
affecté les activités d'élevage et ont été
accompagnées en ce domaine de changements profonds dans les contenus,
les formes et les partenaires de l'innovation, et par voie de conséquence
dans les métiers exercés par les zootechniciens.
Elle s'inscrit dans une vision renouvelée du rôle de la science
dans la société, qui contribue à remettre en cause la
séparation traditionnelle des tâches entre Recherche, Formation
et Développement et à plonger les chercheurs, mais aussi les
enseignants et les étudiants, dans les débats de
société d'où les cercles scientifiques ont trop souvent
tendance à se tenir éloignés, isolés qu'ils sont
dans un monde peuplé essentiellement d'artefacts plutôt que
d'objets et de sujets réels (Paillotin, 1994).
Dès ses origines, la zootechnie se présente comme un projet
de synthèse scientifique à visée pratique, s'incarnant
dans des doctrines successives, élaborées par des "savants".
soucieux d'appliquer aux techniques d'élevage les connaissances
nouvellement acquises dans des domaines variés. Les avancées
des sciences valideront bientôt ce pari et conforteront une zootechnie
légitimée en tant qu'"art" de l'ingénieur qui mobilise
et combine des connaissances d'origine diverse en fonction d'un projet
d'action.
Mais le poids des dynamiques de l'acquisition des connaissances l'emportant
sur cette logique de synthèse et d'application, les contours de ce
projet se sont peu à peu brouillés. Suivant chacune son mouvement
propre, les disciplines concernées se sont progressivement
éloignées du champ de la zootechnie classique où elles
confluaient jusqu'alors.
La situation ainsi créée suscite un certain nombre de questions,
relatives tant à la problématique de l'innovation qu'à
la conception même d'une recherche finalisée, socialement pertinente
et scientifiquement fondée, concernant spécifiquement une
activité aussi économiquement et socialement importante que
l'élevage.
Il n'apparaît plus possible de s'en tenir dans ce contexte aux conceptions
antérieures. C'est un projet scientifique nouveau, à l'interface
entre les sciences du vivant et les sciences de l'Homme et de la
société donc "hybride"- qu'il appartient aux zootechniciens
de reconstruire. N'est-ce pas en définitive dans la perspective d'une
"technologie science humaine", au sens de A.-G. Haudricourt (1964) que cette
réflexion les invite à chercher la voie d'une re-légitimation
de cet "art de l'ingénieur" qui a longtemps défini la zootechnie
? Telle est en tout cas la conclusion à laquelle nous sommes parvenus,
et c'est pourquoi le concept de système d'élevage nous paraît
devoir être placé au coeur de cette entreprise qui, au-delà
des choix épistémologiques qu'elle implique, appelle une
réflexion spécifique sur les rapports entre recherche, formation
et développement.
La plupart des grands traités de zootechnie publiés au cours
de cette période organisent leur matière en deux grands domaines
:
la zootechnie générale présente « les principes
qui s'appliquent à l'élevage de tous les animaux, sans distinction
d'espèces » (Leroy, 1929, cité par Denis et Théret,
1994). Elle est essentiellement consacrée aux « bases de
l'alimentation rationnelle des animaux », aux principes généraux
de l'hygiène et aux « méthodes d'amélioration des
animaux », qui recouvrent « l'amélioration des races »
(multiplication des animaux, hérédité, choix des
reproducteurs, croisement, consanguinité) et l'amélioration
individuelle des animaux par le dressage et la « gymnastique fonctionnelle
».
La zootechnie spéciale comprend d'une part l'étude des
différentes espèces et races animales, d'autre part l'application
à chaque espèce des principes de la zootechnie
générale. Elle s'intéresse ainsi aux méthodes
d'élevage et d'exploitation propres à chaque espèce
: rationnement, méthodes de multiplication, logement, etc.
µL'hygiène vétérinaire, l'étude des maladies
contagieuses et des principes de la police sanitaire sont progressivement
exclues du champ de la zootechnie.
Le paradigme zootechnique de l'époque est celui de «
l'industrialisation de l'élevage » (Geoffroy, 1978), qui passe
par l'amélioration et la maîtrise de l'animal, « machine
vivante à aptitudes multiples », dont le fonctionnement est
traité sans mention significative de son appartenance à un
troupeau ni de son insertion dans une exploitation agricole.
[R] Notes
(1) C. Bourgelat avait créé
l'école de Lyon en 1765, Ph. Chabert à Alfort en 1771. J.-B.
Huzard, qui fut l'un des savants les plus célèbres de son temps,
compléta l'oeuvre de Bourgelat en faisant fonder à Toulouse,
en 1829, un école vétérinaire spécialement
consacrée aux bovins, jusque là négligés au profit
des chevaux et des "bêtes à laine". P. Flandrin, professeur
et directeur-adjoint de l'école d'Alfort, était le neveu et
l'élève de Chabert;L.-J.-M. Daubenton y enseigna l'"économie
rustique" et V. Yvart l'agriculture; H.A. Tessier était pour sa part
professeur d'agriculture et de commerce aux Ecoles centraleees, académicien
et membre de la Société d'agriculture de Paris.
[VU]
(2) Après l'impulsion sans grand lendemain
donnée par Colbert, les bases de l'organisation de ce service avaient
finalement été établies par le Réglement
des haras du 22 février 1717 sous l'autorité du marquis de
Brancas. [VU]
(3) Cette chaire "spéciale" sera confiée à
Emile Baudement, en qui l'on peut voir le véritable créateur
de la zootechnie classique.[VU]
(4) Le cours de L.-F. Grognier, publié dès
1834, constitue, parmi d'autres, un exemple accompli de littérature
zootechnique. Ceci n'enlève évidemment rien au mérite
d'A. de Gasparin, d'autant que la question était encore loin de faire
l'unanimité. Ainsi, A. Sanson explique (dans l'introduction de la
seconde édition, datée de 1874) que son éditeur (l'illustre
librairie agricole de la Maison rustique) lui avait imposé
de publier la première édition de son célèbre
ouvrage sous le titre "Economie rurale" plutôt que sous celui de
"trauté de zootechnie" qu'il proposait en tant qu'auteur, en raison
des controverses que suscitait la "nouvelle doctrine" et au motif que "les
agriculteurs les plus avancés balbutiaient à peine [en 1864-1865]
le nom de la zootechnie". Il faut noter que d'autres éditeurs avaient
fait montre de plus d'audace, notamment Mme Bouchard-Huzard (cf. par exemple
l'ouvrage de Bardonnet des Martels, 1854). [VU]
(5) Les méthodes de sélection
développées en Angleterre à la suite des travaux menés
par Bakewell et les frères Collins entre 1760 et 1795 connaissent
un grand retentissement en France, où l'organisation des herd-books
va être la grande affaire de la seconde moitié du XIXe
siècle. [VU]
(6) Ainsi de la très fameuse méthode proposée
en 1840 par un éleveur du nom de Guénon pour prédire
la production laitiaire des vaches à partir de la forme de leurs
"écussons", épis, observé sur le pelage du
périnée.[VU]
(7) Forte de son antériorité et de la
solidité de ses implantations, la profession vétérinaire
parviendra cependant à conserver jusqu'aus indépendances
africaines le contrôle exclusif de toutes les activités liées
à l'élevage colonial, y compris les "Services zootechniques
" et la recherche associée. Cette situation perdure jusqu'à
maintenant dans le domaine de la coopération (landais,
1990).[VU]
(8) Le domaine de compétence de l'Institut de la recherche
agronomique (IRA), créé en 1924, se limitait "au sol et aux
plantes". [VU]
(9) C'est ainsi par exemple que moins de 1% des vaches
françaises sont au contrôle laitier en 1948, contre près
de 70% au Danemark. [VU]
(10) L'arrêté pris le 24 septembre 1961 par
Edgar Pisani exprime la volonté politique de voir créer
au sein de l'INRA une recherche vétérinaire de haut niveau,
ce qui constitue un désaveu manifeste de l'action des écoles
en la matière; par ailleurs, certains personnels des écoles
intégraient le cadre des contractuels de l'INRA. Plus de vingt
après, la création du centre national des études
vétérinaires et alimentaires (CNEVA) témoignera de
l'irrédentisme vétérinaire.[VU]
(11) Ce qui n'empêchera pas les écoles
vétérinaires de produire des recherches zootechniques de
qualité, particulièrement dans le domaine de la physiologie
dugestive. [VU]
(12) L'organisation scientifique de l'INRA, institut de
recherche finalisée, ne répond pas à une logique
disciplinaire académique. Elle résulte d'un compromis (qui
a varié au cours du temps) entre des principes d'organisation
différents, tels que recherches par discipline, par espèce
ou par fonction. [VU]
(13) Paradoxalement, le débat entre ces deux tendances,
dont la réalité ne fait pourtant aucun doute, n'a jamais
été clairement ouvert.[VU].