Durable ou soutenable : pour s'y retrouver dans
une terminologie non
neutre.(encadré)
Derrière le discours sur le développement durable, c'est
en réalité un nouveau contrat social qui est proposé
aux agriculteurs. Et l'on ne peut exclure que la durabilité
représente, pour l'agriculture des prochaines décennies, un
" moteur " aussi efficace que l'a été la productivité
au cours de la période précédente.
Cet article reprend et développe le contenu d'une communication
publiée dans le numéro spécial que la revue Travaux
et Innovations a consacré au thème de l'agriculture durable
(n° 43, décembre 1997).
La notion de " développement durable " (sustainable development) a
fait son apparition officielle dans le discours politique lors de la publication
en 1987 du rapport demandé par les Nations unies à la commission
présidée par Gro Harlem Brundtland
(1), premier ministre norvégien, dans le cadre
de la préparation de la Conférence de Rio-de-Janeiro, qui l'a
consacrée cinq ans plus tard, en juin 1992 : " Le développement
durable est un développement qui répond aux besoins du
présent sans compromettre la capacité des générations
futures à répondre à leurs propres besoins ".
Cette notion s'est imposée, aux États-Unis d'abord, vers le
début des années 80. Son émer-gence coïncida avec
le tournant politique que prit alors la majorité des composantes du
mouvement écologiste. Elle marquait l'évolution de son dis-cours,
qui passait d'une contestation radicale des modèles de développement
dominants, au nom d'une conception très " écocentrée
" de l'envi-ronnement et de sa préservation, et donc très
défensive vis-à-vis de l'action de l'Homme, à une position
plus " anthropocentrée ", reconnaissant la légitimité
du développement économique et social et cherchant à
concilier les exigences de ce développement avec celles de la protection
des ressources et des milieux naturels. Née de la dialectique entre
conserver et construire, entre transmettre et transformer, la notion de
dévelop-pement durable répond à celle d'environnement
et apparaît en quelque sorte comme son prolon-gement dans le sens de
l'action. En ce sens, elle reprend des réflexions antérieures,
et notam-ment la problématique de
l'écodéveloppement prônée dans les années
70 en France par Ignacy Sachs.
Si tous s'accordaient sur le constat de la mondialisation des problèmes
et donc de la recherche des solutions, l'enjeu des longues discussions qui
aboutirent à Rio à la reconnaissance solennelle de la
nécessité de prendre en compte les revendications des
écologistes dans l'action politique consistait essentiellement à
négocier un compromis acceptable entre trois parties représentant
respectivement les intérêts de l'environnement, ceux des pays
industrialisés du Nord soucieux de concilier développement
économique et protection de l'environnement et ceux des pays du Sud
préoccupés exclusivement de développement économique
et social à court terme. Il s'agissait donc, pour cette négociation
triangulaire, de concilier les exigences du long terme et les
nécessités du présent. Les premières
caractérisent le discours écologiste. Les secondes, les discours
des politiques et des économistes. (1a)
Ce compromis ne put être trouvé qu'en s'appuyant sur des
considérations inspirées d'humanisme et de morale sociale.
C'est en effet au nom de l'équité et de la solidarité
entre les sociétés actuelles, d'une part, et entre ces
sociétés et les sociétés à venir, d'autre
part, que fut élaborée la doctrine qui inspira la définition
du rapport Brundtland.
Cette doctrine considère que la protection des ressources et des milieux
naturels est une condition nécessaire pour assurer la durabilité
du développement, la finalité ultime restant l'amélioration
sur le long terme des conditions de vie des hommes. Aux objectifs
écologiques et économiques initiaux s'ajoutent ainsi des objectifs
sociaux, politiques et géopolitiques, voire culturels. Bien entendu,
cet élargissement multiplie les points de vue possibles sur la notion
de durabilité et s'accompagne d'un foisonnement d'interprétations,
encore enrichi par la diversité des sociétés
impliquées et des niveaux d'organisation considérés.
Dans la majorité des cas cependant, la réflexion reste
fondamentalement centrée, au moins dans les pays du Nord, sur les
moyens concrets de concilier sur le long terme les dynamiques de
développement avec la protection des ressources et des milieux naturels.
Elle intègre ce que j'appellerai un principe de responsabilité
et de subsidiarité, qui affirme que chacun est impliqué, à
son niveau d'action, dans la poursuite de ces objectifs. Elle intègre
également bien souvent ce qu'il est désormais convenu d'appeler
le " principe de précaution ", qui appelle à prévenir
les risques, notamment écologiques, sans attendre que leur
réalité soit établie de manière
indiscutable (2).
Le concept de durabilité se construit graduellement dans la conscience
collective et ses traits évoluent au fur et à mesure de cette
appropriation sociale, sous la pression des questions soulevées par
sa mise en uvre concrète.
La " durabilité faible " a marqué la première étape
de ce processus. Reposant sur le principe de la subordination de l'environnement
aux intérêts de l'espèce humaine
(3), cette position qui se voulait " humaniste " reposait
en réalité sur une auto-référence du
développement au développement et conduisait en pratique à
privilégier de manière systématique le bien-être
de l'homme dans toute situation concrète d'arbitrage. Elle s'est
avérée totalement inopérante en termes de gestion.
La " durabilité forte " qui lui a succédé dans les
conceptions dominantes a marqué une seconde étape. Elle repose
sur la remise en cause, plus ou moins complète, du principe de
substituabilité. Différentes propositions en découlent.
Par exemple, d'identifier un noyau de " capital naturel critique " non
substituable, à protéger absolument. Ou encore d'exiger la
non-décroissance du capital naturel pris comme un tout. Le débat
est très ouvert, mais il apparaît de plus en plus clair que,
dans une perspective de gestion, la seule solution opératoire consiste
à donner à la durabilité un contenu environnemental
autonome vis-à-vis du développement économique.
Quelle démarche peut-on imaginer pour rendre opératoires ces
principes abstraits ? La définition suivante peut, me semble-t-il,
nous y aider : " Gérer, c'est agir délibérément
dans le but d'influencer un système d'action en fonction de buts
explicites formulés en termes de performances, donc appuyés
sur un ensemble cohérent de jugements de valeur
" (4). Le passage de modèles abstraits à
des références concrètes, susceptibles de guider l'action,
nécessite à mon avis une opération de " traduction "
en deux temps. Les principes d'une gestion durable doivent d'abord - c'est
le débat social - être traduits sous la forme d'un ensemble
cohérent de ce que j'appellerai des " valeurs-objectifs ". Le partage
de ces valeurs d'ordre philosophique, éthique, politique, est une
condition indispensable au déclenchement de l'action collective. Dans
un second temps - c'est le débat technique - ces valeurs doivent
elles-mêmes être déclinées en un ensemble de
critères de performances, dont l'utilisation débouchera enfin
sur l'élaboration de normes et de références pour l'action.
Les deux phases de l'opération de traduction (qui dans la
réalité ne se déroulent pas de manière successive,
mais itérative) doivent logiquement, et c'est un point important,
mobiliser des collectifs de nature différente : schématiquement,
c'est à des collectifs socio-politiques que revient le rôle
de définir les valeurs-objectifs, et à des collectifs formés
de scientifiques, de techniciens et de professionnels que revient celui de
produire les connaissances nécessaires puis d'élaborer les
références pour l'action.
En pratique, la fonction des connaissances ainsi produites sera à
la fois objectivante et normative. La fonction d'objectivation, qui s'incarne
dans le " diagnostic de situation ", joue un rôle essentiel pour le
déclenchement de l'action, par la prise de conscience de l'écart
entre, d'une part, la situation réelle et son évolution et,
d'autre part, la situation et l'évolution souhaitables, définies
à la lumière des valeurs-objectifs retenues. Le diagnostic
permet en outre de définir le contenu de l'action. La fonction normative
des connaissances se traduit par l'élaboration de normes et de
références, puis leur utilisation pour guider et évaluer
l'action.
Depuis la conférence de Rio, et malgré les difficultés
enregistrées au début de l'année 1997 lors du Sommet
de la Terre de New-York, la notion de développement durable poursuit
son chemin, comme on a pu le constater récemment au Sommet de Kyoto
(décembre 1997). En France, les Assises du développement durable,
qui se sont tenues en 1996, ont donné une image du niveau de
pénétration du concept de développement durable dans
les préoccupations des responsables de l'action publique. L'indigence
des contributions des " ministères qui préparent les hommes
" (Education, Culture, etc.) contrastait avec la percée d'une culture
de la durabilité dans les contributions des " ministères qui
préparent les choses " (Industrie, Equipement, Agriculture,
Aménagement du territoire). La politique agricole en constitue un
lieu d'application privilégié, en raison de l'importance des
impacts environnementaux des activités agricoles et forestières
à l'échelle mondiale, de leur implication dans l'aménagement
du territoire, de leur rôle dans la qualité et la
sécurité de l'alimentation, et des risques de crise qu'a
récemment rappelés l'affaire de la vache folle.
Cela dit, la prise en compte des impératifs environnementaux a
été particulièrement laborieuse dans le secteur agricole
français, en dépit de l'appel prémonitoire lancé
en 1978 par le regretté Jacques Poly
(5) en faveur d'une agriculture " plus économe
et plus autonome ". La mise en place dans le cadre européen, à
partir de 1985, des premières mesures agri-environnementales (MAE)
et notamment du fameux article 19, n'est pratiquement pas suivie d'effet
en France, alors que les Britanniques, puis les Allemands et les
Néerlandais, mettaient rapidement en place leurs dispositifs nationaux.
C'est seulement à partir de 1989 que nous développerons les
premières opérations expérimentales, l'impulsion
décisive étant donnée en 1992-1993 par la réforme
de la Politique agricole commune (PAC). Longtemps réfractaires à
toute remise en cause à fondement environnemental, les professionnels
conviennent alors en maugréant que le modèle de développement
suivi depuis trente ans pouvait poser des problèmes. Après
l'heure de la résistance et la tentation du repli dans le bunker
institutionnel, vient alors l'heure de l'ouverture, encore timide, sur les
multiples questions et les multiples partenariats que met en jeu la
réflexion sur une agriculture durable. Faciliter le changement en
redéfinissant les problèmes, justifier la recomposition des
réseaux et des alliances, définir un nouvel horizon qui permette
aux adversaires d'hier d'élaborer des compromis autour d'objectifs
communs, tels sont les enjeux stratégiques du concept d'agriculture
durable et les raisons de son succès.
Dans de nombreux pays, quel que soit leur niveau de développement,
la réflexion sur l'agriculture durable est ainsi d'actualité.
Pour l'Union européenne, la déclaration de Cork (novembre 1996)
a proposé de faire du concept de développement durable le pilier
de la réflexion sur le développement rural pour les années
à venir, même si " le paquet Santer " semble très en
retrait par rapport à cette proposition. En France, la Loi d'orientation
agricole en préparation lui fera une large place.
Il ne faut, je crois, ni s'exagérer ni sous-estimer la réalité
du changement que cette évolution sanctionne et annonce à la
fois. La montée en force de la notion de développement durable
vient en effet recouvrir tout un ensemble d'initiatives dispersées
qui tendaient à remettre en cause, à différents niveaux
et à différentes échelles, les dynamiques et les
modèles de développement antérieurs. Pour citer quelques
exemples, les mesures en faveur de l'extensification des systèmes
de production, les actions de développement local reposant sur des
slogans du type " des hommes, un territoire, un produit " - ou même
l'agriculture biologique - anticipaient sur cette évolution. On assiste
depuis au moins vingt ans, dans le secteur agricole, à la construction
sociale progressive des problèmes d'environnement et à
l'évolution des mentalités vis-à-vis de ces problèmes.
Le changement, de ce point de vue, n'est donc pas si important. Mais la promotion
politique du développement durable vient aujourd'hui offrir aux
réflexions antérieures un cadre conceptuel global et elle proposera
probablement demain un cadre d'action unifié. Il y a là pour
l'action politique un levier dont il est bien difficile d'évaluer
aujourd'hui la puissance potentielle, c'est-à-dire la capacité
à fédérer autour d'une démarche qualitative et
non plus quantitative les acteurs du développement, à mettre
en cohérence et en synergie des initiatives jusque là
dispersées, concurrentes, voire contradictoires, et à capter
les financements publics.
Derrière le discours sur le développement durable, c'est en
réalité un nouveau contrat social qui est proposé aux
agriculteurs. Et l'on ne peut exclure que la durabilité représente
pour l'agriculture des prochaines décennies un mot d'ordre et un "
moteur " aussi efficaces que l'a été la productivité
au cours de la période précédente.
Sous l'égide du ministère de l'Agriculture et de l'ANDA, un
travail pionnier de réflexion, d'animation et de synthèse
méthodologique a été entrepris en France, depuis 1993,
dans le cadre de l'expérimentation sur les " plans de développement
durable " (PDD). Ce travail a impliqué les organismes professionnels,
la recherche (INRA et CEMAGREF) et surtout un millier d'agriculteurs
répartis dans soixante petites régions agricoles. Appuyée
sur le slogan " Une agriculture dynamique, partenaire de la nature, ouverte
sur la société ", cette expérimentation a permis de
forger un certain nombre d'indicateurs de durabilité, de mettre au
point des méthodes de diagnostic à différents niveaux
d'organisation (diagnostic de territoire, diagnostic agri-environnemental,
diagnostic d'exploitation), de développer une démarche
d'ingénierie de projets, etc. Les " contrats territoriaux d'exploitation
" qui font l'objet du titre I de l'actuel projet de Loi d'orientation agricole
en sont directement issus.
Dans le discours des responsables de la recherche agronomique également,
l'objectif de durabilité prend, depuis quelques années, une
place croissante. La réforme récente de l'INRA s'inscrit dans
ce mouvement. Elle organise le renforcement des recherches sur la qualité
des produits, en liaison plus étroite qu'auparavant avec les recherches
sur les conditions de la production agricole et l'organisation des territoires,
le renforcement des recherches consacrées à la nutrition humaine
et à la sécurité alimentaire ; elle met en place une
direction scientifique intitulée " Environnement, Forêt et Agronomie
" qui dispose de plus d'un tiers des moyens de l'INRA. Les documents de cadrage
de la politique scientifique de cette nouvelle direction font largement
référence à la durabilité. La recherche agronomique
française se donne ainsi les moyens de développer dans un cadre
cohérent les recherches qui permettront de répondre aux multiples
questions que soulève, dans le domaine de l'agriculture et du
développement rural, le débat sur le développement
durable.
Il est clair, à ce sujet, que de nombreux travaux s'inscrivent d'ores
et déjà dans cette perspective : les recherches sur la lutte
biologique contre les ravageurs des cultures, sur la limitation des intrants
et la maîtrise des effluents, sur l'extensification des systèmes
de production, sur la qualité des produits, sur la gestion des espaces
ruraux, en sont quelques exemples. L'enjeu consiste à fédérer
en un tout cohérent ces travaux dispersés et à renforcer
l'ensemble.
Cette volonté politique se heurte néanmoins au fait que les
chercheurs éprouvent de sérieuses difficultés à
s'emparer du concept de durabilité et à le traduire sous forme
de questions et d'objets de recherche pertinents. Ceci est lié, je
crois, à trois difficultés principales, qui trouvent leur origine
dans le fonctionnement même de la recherche scientifique.
1) La première tient à la dimension éthique qui sous-tend
la définition du développement durable et lui confère
un caractère conventionnel et normatif étranger à la
démarche classique de la science. Ceci met particulièrement
mal à l'aise les chercheurs, qui considèrent non sans raison
qu'il est de leur rôle d'étudier les phénomènes
tels qu'ils sont et non de décréter ce qu'ils devraient être.
En m'appuyant sur l'analyse ébauchée plus haut, j'avancerai
de ce malaise l'interprétation suivante : faute d'avoir suffisamment
clarifié elles-mêmes, comme il est de leur devoir de le faire,
la nature des valeurs-objectifs sous les traits desquelles notre
société entend se représenter l'idéal de
développement durable, les instances politiques ont jusqu'à
présent eu trop tendance à se réfugier derrière
la science et à rejeter sur les chercheurs et leurs partenaires du
développement la charge de l'ensemble de l'opération de "
traduction " que j'ai évoquée. Or ceux-ci n'ont pas la
légitimité nécessaire pour décider des
valeurs-objectifs, leur rôle spécifique consistant à
instrumentaliser ces valeurs, et bien entendu à participer en tant
qu'experts, ou en tant que citoyens, au débat social et politique.
Il est donc nécessaire, pour surmonter le malaise éprouvé
par les chercheurs vis-à-vis du développement durable, que
l'on clarifie les rôles de chacun et que les instances politiques,
au sens large, assument plus nettement leurs responsabilités, pour
poser aux chercheurs des questions apurées des dimensions politiques
ou éthiques sur lesquelles ils n'ont pas prise.
2) La seconde difficulté, c'est celle qu'éprouvent de plus
en plus les chercheurs à penser globalement, surtout dans les sciences
de la nature, qui restent très dominées par le paradigme
expérimental classique et par les approches analytiques et
réductionnistes qui vont de pair. Cette difficulté se double
de celles que l'on éprouve pour intégrer les connaissances
issues des diverses disciplines concernées, et plus encore pour piloter
de manière concertée les recherches menées dans chacune
de ces disciplines. Le problème est encore aggravé lorsqu'il
s'agit de faire travailler ensemble les sciences de la nature et les sciences
de la société. Or tel est précisément le cas
en l'occurrence, le concept de durabilité mêlant au minimum
l'écologique, l'économique et le social.
Le corollaire de la difficulté ou du refus de penser globalement,
c'est malheureusement l'incapacité à répondre aux questions
de la société. Ceci milite à mon avis pour que les
institutions de recherche prennent explicitement en charge, en tant qu'objet
de recherche, la " traduction " scientifique du concept de développement
durable à différents niveaux d'organisation, et s'attachent
en priorité à produire des analyses critiques des " modèles
de développement " de l'agriculture. C'est seulement lorsqu'auront
été conduites ces clarifications interdisciplinaires qu'il
sera possible de faire l'inventaire des questions à traiter,
d'arrêter une stratégie de recherche globale et d'envisager
les nécessaires approfondissements par thème ou par
discipline.
A leur décharge, il faut dire que les chercheurs, particulièrement
dans les instituts de recherche finalisée, sont soumis à une
injonction paradoxale, dans la mesure où leur travail est de plus
en plus évalué sur des critères académiques et
disciplinaires. Ceci se traduit par des réactions de rejet pur et
simple qui vont jusqu'à mettre en cause les notions même de
demande sociale et de développement durable, considérées
comme non scientifiques et donc comme irrecevables. Suivant cette opinion,
les problèmes globaux ne relèvent pas de la science, mais de
la politique. Cette façon d'évacuer la demande sociale au nom
de l'excellence scientifique n'est guère recevable : à qui
d'autre qu'aux chercheurs, en étroite interaction avec leurs partenaires
socio-économiques, pourrait-il appartenir de traduire la demande sociale
en questions de recherche ?
3) La troisième difficulté, qui n'est pas sans rapport avec
la précédente, tient à la prise en compte de nouvelles
échelles de temps et d'espace. Cette difficulté n'est pas nouvelle,
mais elle est considérablement accrue par l'impératif du long
terme qui est à la base du concept de durabilité et par
l'élargissement concomitant des échelles spatiales
concernées, imposé notamment, à l'extrême, par
la mondialisation des échanges économiques et la prise en compte
de changements écologiques globaux à l'échelle de la
planète, tel l'" effet de serre ".
Ceci entraîne concrètement de très grandes difficultés
méthodologiques et métrologiques, en particulier pour
l'évaluation des pratiques agricoles. Il ne s'agit plus seulement,
en effet, d'évaluer les effets de ces pratiques, c'est-à-dire
les transformations qu'elles entraînent au niveau des objets qu'elles
visent directement (par exemple l'effet des pratiques culturales sur l'état
du sol et la croissance de la végétation cultivée),
mais aussi les conséquences qu'elles sont susceptibles
d'entraîner à plus ou moins long terme sur n'importe quel autre
objet ou système.
Il s'agit là, et c'est bien le problème, d'un défi quasi
insurmontable pour le paradigme expéri-mental classique, qui cantonne
par principe le chercheur dans un univers expérimental clos et
étroitement contrôlé, " tout étant égal
par ailleurs ", alors que l'émergence de la notion de développement
durable répond précisément à la
révélation du fait qu'il n'est plus possible de considérer
que l'état et le devenir du monde sont indépendants de nos
pratiques quotidiennes.
Figure 1. Une grille d'analyse spatio-temporelle pour
l'évaluation des effets et des conséquences des pratiques
agricoles
Flèches horizontales ; transferts spatiaux, influence du local
sur le global ;
flèches verticales : effets retardés, effets cumulatifs,effets
de compensation, etc.
D'après J.-M. Legay, 1993
Le petit schéma de la figure 1 (ci-dessus), qui n'a l'air de rien
de prime abord, explicite ce problème. L'univers expérimental
des sciences de la nature s'inscrit, sauf exception, dans la case située
en haut et à gauche du schéma. La difficulté de sortir
de cette case est déjà considérable lors-qu'il ne s'agit
que d'étudier les effets des prati-ques étudiées (que
l'on songe par exemple aux difficultés rencontrées pour suivre
les transferts spatiaux des produits polluants issus des intrants agricoles
ou pour évaluer les effets à moyen et long terme des pratiques
d'élevage sur la santé animale). Elle devient comme je l'ai
dit proprement insurmontable lorsqu'il s'agit d'évaluer les
conséquences de ces pratiques sur le reste du monde, c'est-à-dire
précisément sur tout ce qui n'est pas contenu dans l'univers
expérimental. Quel dispositif expérimental pourrait-il
répondre à la ques-tion de l'influence de l'amélioration
génétique de la production laitière sur l'emploi ou
sur l'occupation du territoire par l'élevage bovin laitier ? Aucun.
On est là dans le domaine des problèmes complexes, des recherches
en situations réelles, singulières, ni maîtrisées
ni répétables, à mille lieues de la comparaison à
des " témoins ", du " tout égal par ailleurs " et de
l'universalité postulée des résultats expérimentaux.
C'est donc en d'autres termes que la question doit être posée.
Comment la recherche agronomique peut-elle construire un cadre d'analyse
global pertinent face aux questions qui lui sont posées en termes
de développement durable ? Je n'ai bien entendu aucune solution miracle
à proposer, seulement des éléments de réflexion
plus ou moins disparates. En ce qui concerne les dispositifs et les
démarches de recherche, on pense inévitablement au
développement de la pluridisciplinarité, des approches
systémiques et de la modélisation
(6). Pour importants qu'ils soient, ce ne sont cependant
pas de ces aspects que je traiterai ici, mais plutôt de ceux qui sont
liés aux fonctions-clés que dans notre jargon de chercheurs
nous appelons les fonctions de problématisation et d'instrumentalisation,
c'est-à-dire des manières de poser et de traiter concrètement
le problème du développement durable en agriculture.
Figure 2. Les exploitations agricoles dans leur environnement : quatre types de relations cruciales pour un développment durable
" Un développement durable, c'est d'abord un développement
viable aujourd'hui " (7). Cette formule
s'applique en particulier aux cellules de base de l'activité agricole
: les exploitations agricoles. Je privilégierai ce niveau d'organisation
pour montrer, sans aucune intention normative, comment il est possible de
décliner le concept de développement durable pour lui donner
un contenu concret, susceptible de fonder la formulation de questions de
recherche, la construction d'outils de diagnostic et l'élaboration
de références. Je m'appuierai pour ce faire sur les travaux
d'une instance socio-politique qui a été mise en place par
le ministère de l'Environnement : la Commission française du
développement durable (CFDD). Cette instance a eu le mérite
d'expliciter les valeurs-objectifs qu'elle propose, dont les principales
sont les suivantes : équité sociale, emploi, occupation du
territoire, préservation de l'environnement et de la
biodiversité (8).
On peut dire, à propos de la durabilité du développement
des exploitations agricoles, ce que l'on dit de la reproduction de tout
système ouvert : elle résulte des rapports que l'exploitation
entretient avec son environnement, au sens le plus large du terme. Ces rapports,
je propose de les classer sous quatre grandes rubriques
(9) (figure 2, ci-contre) :
- le lien économique renvoie au marché et à l'insertion
de l'activité productive des exploitations dans des filières
amont et aval, à travers notamment les produits qu'elles mettent sur
le marché ;
- le lien social renvoie à l'insertion des agriculteurs et de leur
famille dans les réseaux principalement locaux de relations non
marchandes, relations avec les autres agriculteurs comme avec l'ensemble
des autres acteurs sociaux ;
- le lien entre générations est une dimension particulière
du lien social. Je la distingue ici parce qu'elle renvoie à la fois
à l'un des fondements du système de l'agriculture familiale,
la transmission des exploitations d'une génération à
l'autre à l'intérieur de la famille, et à l'idéal
de solidarité entre générations, qui est au cur
de la définition du développement durable ;
- le lien écologique ou environnemental, enfin, renvoie aux rapports
entre l'activité agricole et les ressources et milieux naturels, avec
pour enjeu principal le renouvellement des ressources naturelles sur le long
terme.
Cette classification simple des types de relations que les exploitations
entretiennent avec leur environnement permet, je crois (bien que ces types
de relations ne soient à l'évidence pas indépendants
entre eux), de clarifier la question. En m'inspirant d'une expression
popularisée par l'Institut de l'élevage, j'avancerai donc la
formule suivante : " Qu'est-ce qu'une exploitation agricole durable ? C'est
une exploitation viable, vivable, transmissible et reproductible " (figure
3, ci-dessus).
Examinons de plus près les critères de performances à
travers lesquels il est possible de décliner ces quatre composantes
de la durabilité des exploitations de manière à traduire
sous une forme opératoire les valeurs-objectifs citées plus
haut, ce que j'appelle instrumentaliser le concept de durabilité.
Figure 3. Les quatre piliers de la durabilité des exploitations agricoles
La viabilité dépend d'abord du niveau moyen de revenu,
qui est lui-même fonction des revenus de la production d'une part,
du montant des concours publics à l'agriculture, primes et subventions
diverses, d'autre part. Il est utile d'y rajouter, dans une perspective
élargie au système famille-exploitation, les revenus liés
aux activités non agricoles des ménages (que ces activités
soient ou non liées à l'exploitation) et, d'une manière
générale, l'ensemble de leurs revenus, quelle qu'en soit l'origine.
La durabilité dépend de la sécurisation à long
terme de chacune de ces sources de revenus.
Pour ce qui concerne les revenus de la production, on peut retenir deux aspects
principaux :
- la sécurisation du système de production, qui dépend
de ses performances technico-économiques, mais aussi de qualités
globales telles que son autonomie, son caractère plus ou moins
diversifié, sa souplesse et sa sensibilité aux aléas
de toute nature. Ces qualités sont plus ou moins liées entre
elles : ainsi, les systèmes autonomes et diversifiés sont
généralement considérés comme plus souples et
plus sûrs que les autres. La sensibilité à la
sécheresse des systèmes laitiers herbagers est parfois citée
comme un contre-exemple de cette relation entre autonomie et
sécurité, mais seule une comparaison pluriannuelle permettrait
d'en juger. Si les performances des systèmes d'élevage extensif
varient en effet plus largement que celles des systèmes intensifs
sous l'influence des aléas climatiques, cette variabilité ne
met que rarement en cause l'équilibre de ces systèmes : le
risque n'est pas fatalement associé à
l'aléa (10) ;
- la sécurisation des débouchés et des prix, qui est
négociée avec les participants de la filière aval, la
définition de la qualité des produits représentant le
point-clé de cette négociation. L'un des principaux enjeux
qui se joue dans cette négociation est en fait l'indépendance
des producteurs, c'est-à-dire leur capacité à conserver
à leur exploitation le statut de centres de décision autonomes,
par opposition à ce qu'il est convenu d'appeler leur intégration
dans la filière. Je considère personnellement que cette
indépendance représente également un facteur important
de la durabilité des exploitations.
La " vivabilité " traduit la qualité de vie de l'exploitant
et de sa famille, qui dépend à la fois :
- de facteurs endogènes, propres au système famille-exploitation
considéré : charge mentale liée à la capacité
de maîtriser le fonctionnement du système et à assumer
les risques encourus, stress, charge de travail, astreintes, conditions et
pénibilité du travail, risques physiques dans certains cas...
Les seuils de tolérance varient beaucoup selon les individus, leur
âge, leur origine, leur projet de vie et les compensations positives
qu'ils trouvent dans l'exercice de leur métier. Il est à noter
que dans la plupart des cas, la diversification des activités est
vécue positivement par les intéressés ;
- de facteurs exogènes, comme l'insertion dans les réseaux
professionnels locaux, l'entraide, l'accès aux services et les relations
de proximité d'une manière générale. Ces facteurs
sont fonction de la densité et de la qualité du tissu agricole
et rural local, de l'intensité et de la qualité des relations
entre les agriculteurs et les autres acteurs locaux, et, en particulier,
de la diversification des relations de partenariat dans lesquelles s'engagent
les agriculteurs, question dont l'importance a été soulignée
à juste titre par l'expérimentation PDD.
La " transmissibilité " est très liée à
la qualité des relations sociales et économiques que nous venons
d'évoquer et à la place de l'agriculture dans la dynamique
locale de développement. L'image de l'activité agricole, la
représentation dans la société locale des métiers
de l'agriculture et des modes de vie des agriculteurs, les valeurs qui lui
sont associées sont en effet des facteurs déterminants de la
motivation des jeunes à reprendre les exploitations.
Un problème particulier est relatif à l'image que se forment
les futurs agriculteurs des exploitations de leurs parents à travers
les schémas de pensée qui leur sont transmis durant leur formation.
On peut penser à cet égard que le message techniciste et
productiviste qui a largement dominé l'enseignement professionnel
agricole au cours des dernières décennies n'a pas contribué
à faire évoluer l'agriculture française dans le sens
d'une durabilité accrue.
Se posent en outre divers problèmes pratiques liés à
la succession. Ces problèmes d'ordre familial, juridique et financier
sont aujourd'hui alourdis par l'accroissement des capitaux immobilisés,
suite à la concentration des moyens de production, foncier,
équipements, droits à produire... Ils se compliquent du fait
de l'évolution des formes et des conditions d'exercice, que
reflètent mal les textes réglementaires. Je citerai à
ce sujet le problème-clé de l'évaluation de l'entreprise
agricole, face au développement des actifs incorporels, qui ne se
limitent plus, tant s'en faut, aux baux ruraux : les quotas betteraviers
et laitiers, les droits à primes bovines, ovines et caprines, les
droits de plantation viticoles, etc., sont en principe hors marché.
Les contrats, les marques et labels, les clientèles posent également
de délicats problèmes d'évaluation et de
transmission (11) .
Faut-il rappeler que l'agrandissement des structures, tendance lourde de
l'évolution actuelle, entre mécaniquement en concurrence avec
toute politique d'installation ? Il alourdit en outre la transmission des
exploitations et peut, de ce point de vue, faire apparaître des
contradictions entre l'amélioration de la viabilité des
exploitations et leur transmissibilité. Des solutions innovantes devront
être inventées pour faire face à ce type de
difficultés. L'agrandissement rend aussi encore plus difficile
l'installation hors cadre familial, déjà très
pénalisée dans la pratique, et qui apparaît pourtant
de plus en plus comme un complément indispensable aux successions
familiales.
L'enjeu, c'est l'emploi agricole, la place de l'agriculture dans la
société rurale et plus globalement l'avenir de l'agriculture
familiale elle-même.
La " reproductibilité " environnementale tient à diverses
composantes. La première est la qualité écologique des
pratiques agricoles, appréciée à travers leurs effets
sur les ressources naturelles, le sol, l'eau, l'air... D'une manière
générale, dans le contexte des pays développés,
les effets négatifs de l'activité agricole sur l'environnement
ne mettent qu'exceptionnellement en cause la poursuite de cette activité,
du moins ici et maintenant, contrairement à ce que l'on peut observer,
par exemple, dans les pays tropicaux, où une moindre maîtrise
technique, conjuguée à la grande fragilité de certains
milieux, entraîne parfois des dégâts considérables
en très peu de temps. La majeure partie des problèmes concerne
les conséquences des pratiques agricoles à distance (diffusion
de polluants dans les nappes phréatiques, les cours d'eau, les estuaires,
la mer) et/ou à long terme (accumulation de polluants dans les sols,
déclenchement de processus érosifs, etc.). Localement, ce sont
donc essentiellement des conséquences en retour qui affectent
indirectement la durabilité de l'activité agricole :
réglementations restrictives, mesures fiscales, détérioration
de l'image des systèmes de production et des produits, etc. De ce
point de vue, l'acceptabilité sociale des systèmes de production
dépend de la qualité du lien écologique.
D'une manière générale, la diversité des
systèmes de production et des itinéraires techniques, leur
adaptation aux milieux locaux, sont des facteurs importants de la qualité
du lien écologique. L'uniformisation des techniques de production,
tendance constamment associée à la conception dominante, qui
assimile le progrès technique en agriculture à la " maîtrise
du milieu ", est un facteur de risque aussi bien en termes de biodiversité
qu'en termes d'érosion, de dégradation des sols, voire de
pollution, lorsqu'elle s'accompagne d'une intensification
généralisée des pratiques productives.
Le lien écologique s'incarne dans le lien au territoire, qui devient
un axe central du développement local, comme en témoigne la
montée des " nouvelles fonctions " de l'agriculture (protection de
l'environnement et de la biodiversité, entretien de l'espace, production
de paysage, aménagement du territoire). Cet aspect de la durabilité
est particulièrement important en élevage, parce que le lien
au sol y est beaucoup plus labile qu'en production végétale,
et donc susceptible de se distendre, voire de disparaître, comme dans
les systèmes d'élevage hors-sol.
La qualité du lien écologique prend enfin une dimension symbolique,
à travers la qualité des relations homme-nature dans les
représentations sociales de l'activité agricole. Cette dimension
symbolique retentit de plus en plus fortement sur l'ensemble des autres "
liens ". L'image des systèmes de production devient, par exemple,
une composante essentielle de la qualité des produits agricoles. De
même, l'idée que se font les consommateurs de la qualité
des relations homme-animal et du bien-être animal deviendra probablement
un facteur de plus en plus important de la durabilité des systèmes
d'élevage.
La perspective du développement durable souligne le fait que l'avenir
des exploitations agricoles ne peut plus être évalué
exclusivement, comme on a encore trop souvent tendance à le faire,
à l'aune de leurs performances technico-économiques. Il
apparaît donc nécessaire, pour se placer dans la perspective
du développement durable, de réviser notre façon
d'évaluer les systèmes d'exploitation, de préciser les
valeurs qui fondent cette démarche, de forger des indicateurs qui
les traduisent concrètement et d'élaborer les
référentiels correspondants. L'approfondissement de cette
démarche, qu'a adoptée, par exemple, l'expérimentation
PDD, et qu'il convient de poursuivre, sans tomber pour autant dans le piège
d'une " objectivation " normative de la durabilité des systèmes
d'exploitation, représente un enjeu important pour tous les acteurs
du développement rural.
Je me suis focalisé sur le niveau de l'exploitation agricole. Mais
la réflexion doit se prolonger à d'autres niveaux d'analyse.
Je pense en particulier à deux d'entre eux :
- celui des agricultures locales tout d'abord : il n'y a pas d'exploitations
vivantes dans des agricultures mortes ! Je ne développerai pas ici
cet aspect, qui a été abordé notamment dans
l'expérimentation PDD, à travers le " diagnostic de territoire
". Il me semble qu'une démarche comparable à celle qui a
été appliquée à l'exploitation permet d'identifier
un certain nombre de variables indicatrices de la durabilité des
agricultures locales, telles que l'ouverture de la profession agricole sur
la vie politique et sociale locale et la qualité de son partenariat,
l'organisation des filières et la maîtrise collective de la
qualité des produits mis en marché, la diversité et
la complémentarité des systèmes de production en
présence, en particulier pour ce qui concerne l'occupation du territoire,
la valorisation de ses ressources, la qualité des paysages produits
;
- celui de ce que j'appelle les " modèles de développement
", cette expression recouvrant l'ensemble plus ou moins cohérent des
grands choix techniques et économiques qui déterminent
l'évolution d'un secteur de production agricole.
Il ne s'agit pas de remettre en cause le progrès des techniques. Tout
au contraire, les analystes s'accordent pour conclure que l'existence de
trajectoires de développement durables, conciliant la croissance du
capital " fabriqué " avec la protection du capital " naturel " est
conditionnée par la dynamique du progrès technologique. Le
problème tient à l'orientation qu'il convient de lui donner.
Malheureusement, la réflexion sur le progrès technique se
préoccupe par nature, si je puis dire, davantage du contenu que du
contenant. Par exemple, les discussions sur les technologies automobiles
" propres " oublient de considérer les grands choix qui sont
derrière : ceux du véhicule individuel, du transport routier,
etc. Or ce sont ces choix-là, c'est-à-dire ceux qui portent
sur ce que j'appelle les modèles de développement, qui sont
réellement déterminants pour l'avenir ! Il en va de même
en agriculture où la réflexion sur la durabilité des
modèles de développement, bien qu'absolument fondamentale,
me semble beaucoup trop rarement abordée. Je vais donc tenter d'expliquer
brièvement dans quel esprit il nous faut, je crois, nous attaquer
à cette réflexion.
Que nous le voulions ou non, l'agriculture moderne est devenue ce que d'aucuns
appellent un " mégasystème technologique " à l'instar
du nucléaire ou de la médecine, pour prendre des exemples
très différents. La conséquence, c'est que, comme les
autres systèmes technologiques, l'agriculture est de plus en plus
soumise à des risques qui sont eux-mêmes d'origine technologique.
Ces risques sont de deux types principaux :
- Les risques technologiques majeurs, caractérisés par une
probabilité très faible mais des conséquences très
graves. La catastrophe de Tchernobyl, les scandales du sang contaminé
et de l'hormone de croissance en sont des exemples. En élevage,
l'apparition de l'Encéphalopathie spongiforme bovine, première
épizootie technogène connue, en est une autre illustration
(si tant est que son origine soit effectivement liée à la
défaillance des techniques industrielles de stérilisation des
déchets d'équarrissage utilisés pour la fabrication
des farines de viande au Royaume-Uni) ;
- les risques de rejet par la société des techniques
utilisées. Ce rejet peut lui aussi entraîner des conséquences
très importantes : les protestations des mouvements écologistes
ont ainsi entraîné l'abandon du programme nucléaire allemand.
Le boycott du " veau aux hormones " et, plus récemment, la crise de
la vache folle et la désaffection temporaire des consommateurs
vis-à-vis de la viande bovine témoignent de la prégnance
particulièrement forte de ce type de risque dans le domaine agricole
(et sans doute plus particulièrement en élevage), en raison
de l'hypersensibilité de nos sociétés en matière
de santé et de sécurité alimentaire.
Ces risques sont générateurs de crises qui manifestent, à
mon avis, le caractère non durable de certains modèles techniques
de développement et qui s'accompagnent de conséquences
indésirables, en particulier pour les exploitants agricoles. Favoriser
l'évolution vers un développement durable tout en évitant
ces crises constitue donc, je crois, un objectif pertinent. Il s'agit en
fait de maîtriser l'utilisation des techniques, et en particulier
d'éviter que s'applique la fameuse Loi de Gabor : " Tout ce qui est
techniquement réalisable sera réalisé, quoiqu'il en
coûte sur le plan moral ".
Le problème-clé, du point de vue du développement des
techniques, est donc celui de la prévision et de la gestion des risques,
puisqu'aussi bien la technique n'aura jamais le pouvoir de nous éviter
l'incertitude et les risques dont s'accompagne toute visée d'avenir.
Identifier et évaluer les risques liés au développement
technologique, appliquer le principe de précaution sans tomber dans
un immobilisme stérilisant, c'est donc contribuer à construire
la durabilité du développement de l'agriculture. C'est dans
cet esprit que nous devons, je crois, examiner les modèles de
développement qui sous-tendent le développement actuel des
différents secteurs de notre agriculture.
Zootechnicien, je me suis personnellement livré à cet exercice
à propos de l'élevage bovin laitier. J'en concluais que le
modèle de l'intensification de la production laitière, qui
repose sur l'agrandissement continu des exploitations et des troupeaux, sur
l'amélioration génétique des performances de production
des vaches laitières et l'hégémonie de la race
Prim'Holstein, et sur le recours croissant au maïs ensilage, au
détriment de l'utilisation des surfaces en herbe, entre en contradiction
avec la plupart des valeurs-objectifs d'un développement durable et
s'avère porteur de différents risques technologiques, dont
les plus importants sont de nature environnementale
(12). Le modèle de développement de
l'élevage porcin, qui est entré dans une crise ouverte,
mériterait de même une analyse approfondie. Faute de
compétences suffisantes, je ne ferai qu'esquisser ici cette analyse
pour illustrer la démarche que je préconise.
Élevage porcin : où mène la concentration de la
production ?
Le porc étant un omnivore, et non un herbivore, le lien au territoire
est beaucoup moins fort en élevage porcin qu'en élevage bovin
: il y a longtemps que l'on ne mène plus les porcs au pâturage
et que la grande majorité des animaux est conduite en élevage
hors-sol. Dans ces conditions, la concentration de la production et
l'accroissement de la taille des unités de production s'est faite
presque indépendamment des surfaces disponibles. Ce processus a
entraîné des conséquences particulièrement
négatives en termes de pollution organique : odeurs, contamination
microbiologique des eaux, pollution azotée, etc. Ces conséquences
sont d'une telle gravité qu'elles ont suscité dans nombre de
pays la mise en place de mesures tendant à réglementer le
développement de l'élevage porcin hors-sol. Aux Pays-Bas, principal
concurrent de la France, la situation était tellement dégradée
que ce pays a dû adopter une réglementation qui, dans un premier
temps, a stoppé ce développement depuis 1989, avant d'imposer
une diminution drastique des effectifs. Ce blocage a directement
bénéficié à l'élevage français,
qui en a profité pour se développer de plus belle. Entre 1985
et 1995, la production a augmenté d'environ 40%.
Le paradoxe est que l'essentiel de ce développement a été
le fait des zones d'excédent structurel (ZES), c'est-à-dire
des zones où la concentration de l'élevage est déjà
si forte qu'elles sont incapables de recycler leurs effluents azotés,
fumiers et lisiers. Ainsi, les départements bretons, qui concentrent
plus de la moitié de la production nationale de porcs (et où
de surcroît l'élevage porcin est associé à
l'élevage bovin laitier et avicole), ont augmenté leur production
porcine de 70% durant cette période.
Dans les ZES, les contraintes réglementaires ont pour effet d'augmenter
les coûts de production. La directive Nitrates de la CEE, en limitant
l'épandage à 170 unités d'azote organique par hectare,
a déclenché une course au foncier qui contribue à ce
renchérissement. Pour y faire face, les éleveurs ont encore
concentré les structures de production tout en renforçant leur
recherche de productivité. Ainsi, les élevages
naisseurs-engraisseurs bretons, qui comptaient en moyenne 53 truies en 1988,
en comptaient 90 en 1990 et 127 en 1994.
S'agit-il d'un développement durable ?
La peste porcine, un risque technologique majeur ?
J'évoquerai d'abord l'épizootie de peste porcine qui ravage
depuis des mois l'élevage néerlandais, avec des conséquences
économiques catastrophiques (le cheptel a déjà
été réduit de plus d'un tiers). L'Allemagne et l'Espagne
sont atteintes à leur tour. Encerclée par la maladie, la France
en est aujourd'hui indemne, grâce à un dispositif sanitaire
particulièrement efficace. Mais certains spécialistes estiment
que notre pays n'est pas pour autant à l'abri. La transmission de
cette maladie virale est en effet favorisée par deux facteurs directement
liés au système technique de production : la densité
du cheptel et l'intensité des échanges d'animaux (principalement
de porcelets) entre élevages. L'évolution enregistrée
aujourd'hui sur ces deux variables conduit à accroître le risque
sanitaire.
Aux Pays-Bas, les pouvoirs publics ont profité de la fonte des effectifs
pour décider que le cheptel ne pourrait pas revenir à son niveau
antérieur. La crise joue ainsi son rôle, en dénouant
les tendances qui l'ont fait naître. Mais le prix à payer est
exorbitant et il est à souhaiter que l'élevage porcin
français saura s'éviter un tel cataclysme.
Le lien environnemental
Sur le plan de l'environnement, le sens de l'évolution ne fait
malheureusement guère de doute. Les réels efforts engagés
en faveur de la maîtrise des pollutions sont loin d'être à
la hauteur des enjeux et sont battus en brèche par la poursuite du
processus de concentration : dans les ZES, le déséquilibre
s'est accru. Une fois épuisés les moyens qui permettent de
réduire la pollution à la marge (principalement en réglant
mieux les apports alimentaires pour limiter la teneur en azote des effluents),
le traitement industriel des lisiers apparaît comme la seule solution
qui permette de ne pas remettre en cause le modèle de développement
adopté. C'est donc la solution sur laquelle reposent actuellement
tous les espoirs. Encore faudrait-il que les méthodes choisies
n'aboutissent pas à relarguer dans l'atmosphère, sous forme
d'ammoniac, une partie de l'azote contenu dans les produits traités.
Faute de quoi, il ne s'agirait certainement pas d'une solution durable.
L'ammoniac est un gaz polluant à fort effet de serre et la Bretagne
ne pourra pas durablement se débarrasser de l'ammoniac qui l'empoisonne
en le confiant tout bonnement aux vents d'Ouest. Confrontés au même
problème, les Néerlandais et les Allemands sont, pour leur
part, extrêmement attentifs aux rejets atmosphériques d'ammoniac.
Le lien social
Considérons d'abord les effets de la concentration sur l'emploi. Le
constat est simple : plus les élevages sont importants, moins ils
créent d'emploi. Ainsi, les porcheries comptant entre 100 et 200 truies
créent en moyenne deux fois plus d'emplois que les porcheries qui
comptent plus de 200 truies (un travailleur pour 46 truies contre un travailleur
pour 93 truies).
Un autre problème concerne l'évolution des modèles
techniques de développement de la production porcine. Revenons un
peu en arrière : traditionnellement, le naissage était une
activité consommatrice de main-d'uvre, répartie en petits
ateliers dans des exploitations disposant de peu de capitaux. Mais la plupart
de ces ateliers ont aujourd'hui disparu et ce secteur est aujourd'hui moribond
parce que la profession n'a jamais réussi à trouver une solution
équilibrée et équitable pour régulariser le
marché du porcelet, extrêmement instable (les prix varient du
simple au double selon la conjoncture). Le secteur engraissement, plus
concentré, caractérisé par son caractère
spéculatif, a prospéré aux dépens des naisseurs,
avec une rémunération du travail en moyenne deux fois
supérieure et une meilleure rentabilité du capital. Finalement,
ce déséquilibre chronique a assuré le succès
du modèle naisseur-engraisseur, par ailleurs le plus fiable sur le
plan sanitaire, sur lequel a reposé l'essentiel du développement
jusqu'à ces dernières années, spécialement dans
l'Ouest.
Aujourd'hui, le degré de concentration spatiale auquel on est parvenu
en Bretagne impose, qu'on le veuille ou non, un redéploiement
géographique, d'ailleurs entamé au profit des régions
voisines, Pays-de-Loire et Basse-Normandie. Cependant, des créneaux
potentiels de développement de l'élevage porcin existent ailleurs,
dans pratiquement toutes les zones céréalières, dont
les exploitations disposent à la fois de céréales et
d'oléoprotéagineux susceptibles de fournir l'essentiel d'une
ration bon marché et des surfaces nécessaires à
l'épandage. En dépit des résistances d'ordre culturel
et du manque de savoir-faire qui constituent des obstacles réels,
mais pas infranchissables, à l'adoption de la production porcine,
les céréaliers manifestent, un peu partout, un intérêt
croissant pour cette production. Disposant de capitaux, mais de peu de
main-d'uvre, ils s'intéressent à l'engraissement, voire
au modèle nouveau du post-sevrage-engraissement, plutôt qu'au
naissage, plus technique, plus exigeant en main-d'uvre et beaucoup
moins rémunérateur. On en est sans doute à une période
charnière, dont les enjeux sont à la fois la redistribution
spatiale de la production et la redéfinition des modèles
techniques, avec un retour de la séparation des ateliers de naissage
et des ateliers d'engraissement, ou plus probablement de
post-naissage-engraissement.
Dans ce contexte, le problème qui commence à se poser un peu
partout est celui de l'approvisionnement en porcelets. D'un côté,
les éleveurs des zones les plus concentrées de France et des
autres pays européens, qui disposent de capitaux et de savoir-faire,
cherchent logiquement à délocaliser en priorité
l'engraissement et exportent des porcelets. C'est bien entendu le cas des
éleveurs bretons, qui désirent néamoins conserver la
maîtrise de l'ensemble de la filière de production et souhaiteraient
implanter en zones céréalières, là où
cela sera possible, des ateliers d'engraissement intégrés.
De l'autre côté, les opérateurs locaux cherchent à
sécuriser leur approvisionnement, ce qui les conduit à créer
des maternités collectives, ateliers industriels de grande dimension
(500 à 1 000 truies, voire davantage) conduits par des salariés.
Enfin, certains groupements de producteurs ou certaines firmes d'alimentation
du bétail montent des maternités fonctionnant sur le même
modèle dans l'objectif de créer la demande en incitant les
céréaliers à monter des ateliers de
post-sevrage-engraissement. C'est par exemple la démarche de la firme
Sanders, qui réalise un atelier de naissage en Picardie. Ce qui se
profile derrière cette dernière évolution, c'est tout
simplement le modèle d'intégration qui s'est imposé
en élevage avicole.
La situation est donc très ouverte et il est clair que des enjeux
de plus en plus stratégiques pèsent sur le naissage et sur
l'organisation du marché des porcelets. La solution durable en termes
d'emploi, d'occupation du territoire et de protection de l'environnement
consisterait à adopter à l'échelle nationale une politique
résolue d'installation de jeunes sur de petites structures d'élevage
naisseur, en leur garantissant des débouchés et des prix stables
assurant la viabilité de leurs exploitations. Cela supposerait de
la part de la profession une prise de position nouvelle en faveur de
l'installation, la contractualisation des échanges, le renoncement
au caractère spéculatif de l'engraissement... Fera-t-on ces
choix ? Il ne semble pas qu'on s'y prépare. A l'inverse, c'est, je
le crains, l'industrialisation complète de l'élevage porcin
en France qui est en marche, avec toutes ses conséquences sociales
et politiques, que pourtant la profession récuse.
Or l'industrialisation de l'agriculture ne peut apparaître comme une
voie de développement durable, à la lumière de ce qui
a été dit plus haut des objectifs poursuivis. Une agriculture
durable repose en effet sur des exploitations susceptibles de remplir dans
la durée, individuellement ou collectivement, à l'échelle
locale, les trois fonctions que l'on s'accorde aujourd'hui à
reconnaître aux agriculteurs :
- une fonction économique de production de biens et de services, soutenant
directement ou indirectement la création d'emplois ruraux ;
- une fonction sociale d'occupation du territoire, d'animation du monde rural
et de transmission d'un patrimoine culturel spécifique ;
- une fonction écologique de protection de l'environnement et d'entretien
de l'espace rural (13) .
Sur ce point, la déclaration de Cork sur le développement rural
est, dans son soutien à une exploitation familiale autonome,
diversifiée, pluri-active, créatrice d'emplois et gestionnaire
du territoire, plus résolue que beaucoup des discours que l'on entend
en France. La Commission française du développement durable,
qui conclut dans son rapport 1996 (op. cit.) à la
nécessité de " réorienter les soutiens, actuellement
quasi-exclusivement consacrés aux produits, vers les hommes et les
territoires ", va dans le même sens.
À l'évidence, cette discussion sur la durabilité des
modèles de développement nous ramène donc sur le terrain
d'où nous étions parti, qui est celui des choix politiques.
De ce point de vue, le nouveau contrat social que la société
propose aux agriculteurs derrière le projet de développer une
agriculture durable représente pour l'agriculture un enjeu
essentiel.
J'aimerais dire, pour conclure, qu'il ne s'agit pas tant, pour les agriculteurs,
d'ouvrir une période nouvelle, que de clore enfin l'épisode
des Trente Glorieuses, épisode exceptionnel à bien des égards
et dont les succès mêmes ont fait oublier certaines des valeurs
qui s'inscrivaient au cur de leur métier. Était-il de
vertu plus paysanne que cette fameuse précaution qu'il s'agit aujourd'hui
de réintégrer dans nos modes de gestion ? Qui était
plus rompu que les agriculteurs à gérer dans cette incertitude
que les économistes semblent découvrir aujourd'hui ? Qui mieux
que les agriculteurs savait ménager l'avenir et préserver les
ressources naturelles ? Et la gestion " en bon père de famille " ne
fait-elle pas explicitement de la solidarité entre générations
la référence de base d'une gestion raisonnable ?
Seul cependant le progrès technique peut ouvrir la voie à un
développement durable, et les chercheurs sont particulièrement
bien placés pour mesurer les défis qu'il faudra relever pour
replacer notre agriculture sur une trajectoire vertueuse. Toute la question
est de savoir si nous en aurons collectivement la volonté. La profession
agricole saura-t-elle rompre avec une trajectoire qui banalise la profession,
en la reléguant au rang d'une activité productive comme les
autres et la soumet toujours davantage aux prétendues lois du
marché, tout en isolant les agriculteurs au sein d'un monde rural
où ils sont de plus en plus minoritaires ? Saura-t-elle resserrer
le lien distendu avec le territoire, avec les " pays ", avec toute la
société rurale et faire d'une agriculture retrouvée
le fer de lance d'un développement durable, en mobilisant pour y parvenir
toutes les ressources des connaissances et des technologies nouvelles ?
Nous sommes apparemment là devant un pari historique, un pari
risqué, que la Profession, dont la plupart des élites ont
été formées durant la période précédente,
hésite encore à relever, d'autant que les messages qui lui
parviennent de Bruxelles sont entachés d'une très forte
ambiguïté.
Mais en vérité, il n'y a pas le choix et c'est je crois le
rôle de la recherche agronomique, qui est depuis toujours son plus
fidèle partenaire, que d'en convaincre la profession agricole et de
l'accompagner sur cette voie nouvelle .
Étienne Landais est chargé de mission auprès du président de l'INRA
[R] Durable ou soutenable : pour s'y
retrouver dans une terminologie non neutre.(encadré)
Le sous-développement et la misère peuvent être durables,
et même " écologiquement corrects ", bien qu'ils ne soient ni
vivables, ni moralement supportables, ni donc soutenables. Le glissement
de la terminologie s'accompagne, aux yeux de certains observateurs, d'un
dérapage éthique, et marquerait l'abandon de la solidarité
Nord-Sud.
Au-delà, on délaisse souvent le concept global de
dévelop-pement pour ne parler que de gestions sectorielles durables
: " l'agriculture durable " en est un bon exemple. Cette terminolo-gie
s'accompagne d'une nouvelle restriction de la question initiale : l'accent
est mis sur les modalités d'une gestion plus respectueuse de
l'environnement et le souci de la transmis-sion patrimoniale aux
générations futures : capacités de pro-duction, patrimoine
naturel et cadre de vie intacts. Il s'agit là de questions d'ordre
technique et non plus moral ou socio-politique, ce qui légitime qu'on
fasse appel aux spécialistes du secteur considéré. D'un
débat de société centré sur les fins, on passe
à un débat de techniciens centré sur les moyens.