De l'angoisse suscitée il y a quinze ans par le "
dépérissement des forêts " est né un dispositif
coordonné et structuré de surveillance de l'état de
santé des forêts : plus de 30 pays y participent sous la double
tutelle de la Commission européenne (CE) et de la Commission
économique pour l'Europe des Nations unies (CEE-NU) en concentrant
leurs efforts sur deux réseaux, l'un systématique à
maille carrée 16 x 16 km, l'autre constitué de placettes
intensives. Ce dispositif vise une connaissance objective de l'état
des forêts et de son évolution, et l'identification des facteurs
de dommages, parmi lesquels la pollution atmosphérique,
préoccupation centrale de deux programmes internationaux, le "
Schéma de l'Union européenne pour la protection des forêts
contre la pollution atmosphérique " et le " Programme international
concerté sur l'évaluation et la surveillance des effets de
la pollution atmosphérique sur les forêts " (PIC-Forêts)
qui a pour cadre la Convention sur la pollution atmosphérique
transfrontière à longue distance (Convention de
Genève).
Avec sept rapports, des centaines de pages, des dizaines de cartes, des chiffres
par milliers, l'information sur l'état de santé des forêts
en Europe issue des réseaux de surveillance - et résumée
dans un rapport de synthèse d'un trentaine de pages (CEE-NU/UE, 1997)
- a atteint en 1997 un niveau inédit. Ces sources documentaires
intéressent potentiellement un large public : en dehors des
spécialistes des problèmes sanitaires et des forestiers, on
peut citer les médias en quête d'informations sur l'état
de santé des forêts - un sujet qui préoccupe une large
fraction de l'opinion -, les scientifiques intéressés par une
confrontation de leurs propres résultats, souvent issus de recherches
plus ponctuelles avec une vision spatiale et temporelle qui faisait encore
défaut récemment, les bailleurs de fonds souhaitant évaluer
la bonne utilisation des moyens consacrés à la surveillance
des forêts et, finalement, les décideurs qui peuvent
légitimement espérer y déceler les premiers fruits des
efforts consentis en matière de réduction des émissions
polluantes.
Ces attentes ne semblent pas, loin s'en faut, totalement satisfaites. C'est
le constat par lequel débute la courte analyse proposée ici,
qui vise à dégager les principales raisons de la difficulté
d'informer sur la santé des forêts.
Contribution aux IIIe Rencontres forestières de l'ENGREF, les
14 et 15 novembre 1997
Avec un dispositif de surveillance étoffé, les analyses
spéculatives dominées par l'émotion, si
caractéristiques du débat des années 1980 sur les "
pluies acides ", devaient logiquement céder peu à peu la place
à une analyse plus sereine et consensuelle. Pourtant, au sein du groupe
d'experts impliqués dans la préparation des rapports sur la
santé des forêts européennes, les appréciations
sur la gravité de la situation et les causes des évolutions
observées restent encore diverses. Les rapports européens sur
la santé des forêts traduisent donc des compromis, souvent
laborieusement atteints pour des raisons qui seront évoquées
plus loin.
Les échos que suscitent ces rapports sont mitigés. De nature
relativement technique et globalement peu attrayants, ils ne sont connus
d'un public plus large que par le biais de communiqués de presse.
En France, les forestiers restent perplexes et s'interrogent sur le crédit
qu'il faut donner à des conclusions qui leur paraissent assez pessimistes.
Les techniciens de la santé des forêts jugent assez
déséquilibrée (malgré une évolution depuis
les premiers rapports) l'interprétation des résultats, dans
la mesure où le rôle de la pollution est explicitement ou
implicitement mis en avant alors que les causes alternatives, dont certaines
(stress climatiques, ravageurs divers) paraissent importantes, sont
traitées superficiellement. Une partie de la communauté
scientifique internationale critique le manque de rigueur des conclusions
des rapports officiels et l'image réductrice et négative
donnée par les rapports, soulignant notamment qu'on ne peut résumer
la santé des écosystèmes forestiers à l'état
des cimes des arbres (même si, occasionnellement, on donne des
précisions sur le statut chimique de tel ou tel compartiment de
l'écosystème forestier) et qu'il est difficile de concilier
ces données avec le résultat (établi par d'autres
méthodes et par d'autres acteurs que ceux de la surveillance) d'une
productivité en progression constante de la forêt européenne.
Le caractère laconique de la plupart des dépêches de
presse (" un quart des arbres européens sont malades ", " poursuite
de la détérioration ", etc.) contraste, à la déception
des acteurs du suivi de la santé des forêts, avec la diversité
croissante des informations disponibles. Les médias semblent
éprouver une grande difficulté à extraire les enseignements
marquants de ces rapports, et les journalistes qui font l'effort d'en discuter
avec les experts s'étonnent de la difficulté à fournir
des réponses simples et convaincantes à leurs questions sur
la localisation des dommages graves et sur leurs causes.
Enfin, dans les organisations internationales qui hébergent les programmes
de suivi, la perception du succès du travail accompli semble
également mitigée. Au sein de l'ONU, des voix s'élèvent
pour s'inquiéter de l'incapacité apparente du PIC-Forêts
à quantifier l'impact de la pollution atmosphérique. Au niveau
communautaire, le Parlement s'est récemment plaint de n'être
pas suffisamment informé des actions entreprises et de ne pas en saisir
clairement les enseignements.
Le groupe d'experts élaborant les rapports sur la santé des
forêts en Europe a conscience de certaines insuffisances, et
reconnaît volontiers le caractère trop technique des rapports
publiés, y compris du rapport de synthèse annuel, largement
diffusé. Dès 1998, la situation sera meilleure, espère-t-on,
grâce à une collaboration avec des journalistes
spécialisés. Les parlementaires européens ont
déjà fait l'objet d'une information ciblée (CE, 1997).
L'attention des bailleurs de fonds est attirée sur le fait que le
suivi intensif des écosystèmes forestiers, partie la plus
prometteuse du travail s'agissant de l'identification des causes de dommages,
n'a démarré que récemment (1995 pour la plupart des
pays, 1992 en France avec le réseau RENECOFOR) et produira ses fruits
très prochainement. Enfin, un rapprochement des divers groupes d'experts
travaillant au sein de l'ONU doit permettre de dégager des conclusions
plus claires, comme le fait valoir le PIC-Forêts au " Groupe de travail
sur les Effets " (de la pollution atmosphérique sur divers
récepteurs), qui s'efforce, au sein de l'Organe exécutif de
la Convention de Genève, d'extraire des résultats des
différents groupes de travail la matière utilisable dans le
cadre des négociations en cours.
Mieux informer et travailler dur, telle semble être la devise de la
communauté en charge du suivi des forêts, dans l'espoir que
la qualité du travail finira par faire l'unanimité et que la
" vérité " sortira des chiffres. Mais quelle vérité
?
A la décharge des rédacteurs des rapports sur la santé
des forêts, il faut souligner que le sujet est très ardu sur
un plan technique. Tous ceux qui se sont penchés sur le
problème peuvent en témoigner. Il est difficile de trouver
de bons indicateurs, et les causes des variations observées sont
nombreuses (phénomènes climatiques, facteurs biotiques, pollution
atmosphérique, etc.) et rarement suffisamment bien documentées
pour permettre une analyse quantitative. Pour apprécier l'état
sanitaire des forêts à grande échelle, l'appréciation
visuelle de l'état des cimes, simple à mettre en uvre
et peu coûteuse, a été privilégiée ;
malheureusement, les interrogations sur la pertinence de ce critère
d'évaluation continuent à alimenter les discussions d'experts
et le manque de comparabilité des résultats entre pays (en
raison de l'utilisation de " standards " différents) constitue un
échec (puisque l'harmonisation de la méthode avait été
tentée dès l'origine du dispositif) et un handicap sérieux
pour l'interprétation des résultats à l'échelle
de l'Europe.
La gravité des problèmes méthodologiques est
appréciée diversement parmi les experts, mais leurs
conséquences n'échappent à personne. Certains sont
embarrassants car ils touchent directement des pierres angulaires de
l'information ritualisée sur la santé des forêts en Europe.
C'est ainsi que les notateurs des pays d'Europe centrale sont plus
sévères que ceux d'Europe de l'Ouest, ce qui relativise (mais
de combien ?) le fait que les dommages paraissent plus importants dans cette
partie de l'Europe, par ailleurs la plus polluée. De plus, il semble
que divers pays, dont la France, aient eu des problèmes pour maintenir
constante la " sévérité " des notations depuis 1987,
et des questions se posent à présent sur l'incidence
d'éventuels " glissements " sur la tendance monotone à
l'augmentation des dommages à l'échelle de l'Europe observée
depuis dix ans qui laisse beaucoup d'observateurs perplexes.
Mais les plus grosses difficultés dans le domaine de la santé
des forêts pourraient bien être d'ordre culturel. L'impact
de la pollution atmosphérique sur les forêts fait toujours,
en cette fin des années 1990, l'objet de sensibles divergences
d'appréciation selon qu'on s'adresse à un expert anglo-saxon,
germanique ou français. Certes, la réalité des impacts
varie beaucoup au sein de l'Europe, ce qui peut expliquer certaines
différences (on est plus " sensible " à une menace si on la
sait ou craint importante). Mais il suffit d'avoir assisté une fois
aux joutes verbales entre les experts sur ces questions pour comprendre qu'il
ne s'agit pas d'une discussion où la rationalité est souveraine.
Entre ceux qui se plaignent de la propension de certains de leurs collègues
à déceler partout la signature de la pollution atmosphérique
et ceux qui dénoncent le recours par trop systématique à
l'incertitude scientifique (l'expression " quête irréaliste
de preuves à l'américaine " est parfois utilisée) pour
nier l'interprétation la plus probable, le dialogue est parfois
difficile.
Ces différences de perception se prolongent par des conceptions
différentes des rapports entre scientifiques et politiques,
ce qui ramène au problème de l'information (que faut-il dire
ou ne pas dire dans les rapports ?). Certains experts croient identifier
chez une partie de leurs collègues une tendance à vouloir
défendre une " bonne cause " (ici, réduire la pollution
atmosphérique), qui les conduit à faire des entorses à
la déontologie scientifique, par exemple en passant sous silence les
résultats qui pourraient fournir des arguments aux sceptiques ou à
freiner certains travaux qui pourraient déboucher sur des résultats
embarrassants. Mais à l'inverse, les experts ainsi mis en cause s'irritent
de voir que sous couvert d'honnêteté intellectuelle, l'ensemble
du dispositif est mis en péril par certains de leurs collègues
en fournissant des arguments de choix aux bailleurs de fonds souhaitant diminuer
les crédits alloués à la surveillance des forêts.
Une crainte à laquelle les premiers répondent en brandissant
le spectre d'une perte de crédibilité globale de la
communauté scientifique.
Ces difficultés internes au monde des experts s'expriment d'autant
plus clairement que les activités de surveillance sont pour l'essentiel
discutées au sein même des organismes qui participent à
leur financement (Commission européenne) ou servent de cadre à
la négociation sur la réduction des émissions polluantes
(Convention de Genève). Elles trouvent leur point d'orgue dans les
ultimes discussions des rapports sur l'état des forêts en Europe,
avant leur adoption formelle.
Divers artifices permettent d'édulcorer consciemment ou inconsciemment
certains problèmes ou, au contraire, de dramatiser certains
résultats. S'agissant de difficultés d'ordre méthodologique
comme celles évoquées plus haut, elles peuvent, selon le rapport
des forces en présence, être occultées ou, plus couramment,
être mentionnées sous la forme d'une déclinaison subtile
et progressive dans la succession des rapports, du plus technique où
les problèmes seront clairement présentés mais en termes
" savants ", au plus synthétique - qui seul sera consulté par
les médias - où une formule relativement évasive n'attirera
guère l'attention. Ce compromis entre l'expert et le politique n'est
pas des plus satisfaisants. A l'inverse, un certain nombre de bémols
essentiels disparaissent dans la succession des rapports et communiqués.
C'est ainsi que le communiqué de presse de la Commission européenne
du 4 septembre 1997 mentionne, dans sa version courte, que " dans 42% des
placettes observées, les sols sont en mauvais état " et qu'une
" grande proportion des arbres présentent un déséquilibre
nutritionnel " sans plus de précisions. On imagine les conclusions
qu'un lecteur pressé et livré à lui-même peut
tirer de ces informations, convaincu que la situation est grave et que la
pollution atmosphérique est un sérieux problème. Comment
expliquer dans un deuxième temps que des sols peuvent être acides
naturellement et que la plupart des déséquilibres nutritionnels
identifiés ne sont en rien reliés à la pollution
atmosphérique ?
Faute de résultats concluants dans le travail présenté
dans les rapports (situation fréquente !), il est tentant
d'agrémenter le propos en se référant à d'autres
sources, ce qui pose le problème de la valeur de ces sources car dans
le domaine de l'impact de la pollution atmosphérique, les idées
largement ancrées dans les esprits mais mal établies ne manquent
pas. On notera par exemple avec insistance que les résultats sont
cohérents avec le fait que la pollution exacerbe les effets des
sécheresses, alors que rien dans le rapport ne permet de le dire et
que, par ailleurs, on manque de résultats solides dans ce domaine
à l'échelle des écosystèmes. On peut aussi extraire
des informations d'un " rapport national " (résumés fournis
par les pays et inclus dans les rapports techniques sans évaluation
critique) pour appuyer telle ou telle idée, et négliger une
autre information citée dans dix autres rapports nationaux.
Tous ces procédés, qui traduisent un manque de rigueur ou une
manipulation de l'information selon les compétences et les intentions
que l'on prête à leurs auteurs, ajoutent un peu plus à
la confusion qui existe déjà dans la littérature et
confortent le lecteur dans un certain nombre de fausses évidences.
Ces pratiques ne rencontrent pas, bien sûr, l'adhésion de tous
ceux qui participent aux discussions, mais il est surprenant, voire
inquiétant, de constater qu'ils n'entraînent pas davantage de
réprobation.
Il faut enfin souligner que la tentation d'une certaine dramatisation de
la situation est aujourd'hui d'autant plus forte que, sur un plan politique,
la question des " pluies acides " et de la surveillance des forêts
est déjà ancienne, que le contexte budgétaire
général est difficile et que, de surcroît, d'autres
thèmes plus " modernes " comme les changements climatiques et la
préservation de la biodiversité réclament des moyens
financiers accrus.
Gérer des réseaux de surveillance de la santé des
forêts est techniquement aussi difficile en France qu'ailleurs, et
peut-être même plus en raison de la diversité des milieux,
mais politiquement sans doute plus facile que dans beaucoup de pays
européens. Il existe en effet un relatif consensus au sein de la
communauté scientifique française sur l'impact de la pollution
atmosphérique alors que dans certains pays, les dissensions restent
fortes, ce qui se traduit dans certains cas par de lourdes procédures
d'évaluations demandées par les autorités
ministérielles ; la pression des milieux politiques sur les
opérateurs les obligeant à défendre la
légitimité et la qualité de leur travail est apparemment
moins forte que dans d'autres pays où les thèmes " à
la mode " font une irruption plus brutale ; les milieux de la protection
de la nature français se sont peu investis dans ce sujet alors que
les organisations de défense de l'environnement vont parfois dans
certains pays jusqu'à mener des inventaires parallèles sur
la santé des forêts, par défiance des autorités
nationales ; le ministère en charge de la forêt n'est pas
interpellé par les médias, en dépit de leur
intérêt pour ces questions, lorsque la publication des
résultats des inventaires annuels a pris un peu de retard, alors que
dans certains pays il est difficile de déroger à une
conférence de presse à date fixe.
Ce contexte général facilite la communication sur la santé
des forêts :
- l'adoption d'une attitude modeste, insistant sur la difficulté
à décoder la complexité intrinsèque de la nature,
ne passe pas nécessairement pour une tentative de masquer ce que l'on
sait mais que l'on refuse de dévoiler ;
- l'idée que la pollution atmosphérique n'est pas la cause
principale des dommages forestiers, même si ce facteur entraîne
diverses perturbations bien réelles et pour partie
insoupçonnées jusqu'à récemment, est en
continuité avec la tonalité des conclusions des travaux
engagés il y a plus de dix ans dans ce domaine ;
- l'idée d'insister plus sur des problèmes régionaux
bien identifiés que sur des tendances générales à
l'échelle du pays, qu'il est difficile de bien appréhender
et interpréter (car elles sont la somme de variations régionales
différentes causées par divers facteurs) a toujours été
une constante ;
- l'idée que la surveillance intensive va éclairer dans
un proche avenir toutes les questions en suspens sur le rôle de la
pollution atmosphérique n'est pas mise en avant en France ; on
préfère à ce discours volontiers utilisé au niveau
européen - et qui s'apparente à une fuite en avant - l'idée
plus neutre qu'une telle surveillance est indispensable pour suivre
l'évolution d'écosystèmes dans un environnement mouvant
et, plus simplement, mieux connaître les écosystèmes
forestiers. Ces idées sont souvent reprises dans les articles de la
presse régionale française sur le réseau RENECOFOR,
ce qui laisse penser que le lecteur français n'est pas seulement
disposé à écouter un discours dramatisant et accusateur.
En conclusion, il apparaît que l'information sur la santé des
forêts européennes est difficile en raison de la complexité
même du sujet, et qu'elle est déficiente car la communauté
d'experts concernée n'arrive pas, étant donné le contexte
politique spécifique dans lequel s'inscrit l'action de surveillance
des forêts, à élaborer un message clair sur la santé
des forêts qui soit compréhensible du plus grand nombre. La
vision souvent simpliste que donnent les médias de ces questions,
et que dénoncent (trop) promptement les experts, semble en
définitive autant illustrer la difficulté des rapports entre
science et politique dans ce domaine que traduire un problème de
communication à proprement parler.
CEE/NU - CE (1997) État des forêts en Europe. Rapport de synthèse 1997. Genève et Bruxelles, 31 p. + annexes (rapport de synthèse résumant l'ensemble des rapports parus en 1997, édité conjointement par la Commission économique pour l'Europe des Nations Unies et la Commission européenne).
CE (1997) Protection des forêts de l'Union européenne
contre la pollution atmosphérique 1987-1996 [règlement (CEE)
n°3528/86 du Conseil]. Collection " Europe Verte " 2/96, 24
p.
[R]
