Le Courrier de l'environnement n°33, avril 1998

De la difficulté d'informer sur l'état sanitaire des forêts européennes

La surveillance des forêts en Europe : perception des différentes catégories d'acteurs
Les difficultés à informer objectivement sur la santé des forêts
Informer sur la santé des forêts : la situation favorable de la France


De l'angoisse suscitée il y a quinze ans par le " dépérissement des forêts " est né un dispositif coordonné et structuré de surveillance de l'état de santé des forêts : plus de 30 pays y participent sous la double tutelle de la Commission européenne (CE) et de la Commission économique pour l'Europe des Nations unies (CEE-NU) en concentrant leurs efforts sur deux réseaux, l'un systématique à maille carrée 16 x 16 km, l'autre constitué de placettes intensives. Ce dispositif vise une connaissance objective de l'état des forêts et de son évolution, et l'identification des facteurs de dommages, parmi lesquels la pollution atmosphérique, préoccupation centrale de deux programmes internationaux, le " Schéma de l'Union européenne pour la protection des forêts contre la pollution atmosphérique " et le " Programme international concerté sur l'évaluation et la surveillance des effets de la pollution atmosphérique sur les forêts " (PIC-Forêts) qui a pour cadre la Convention sur la pollution atmosphérique transfrontière à longue distance (Convention de Genève).
Avec sept rapports, des centaines de pages, des dizaines de cartes, des chiffres par milliers, l'information sur l'état de santé des forêts en Europe issue des réseaux de surveillance - et résumée dans un rapport de synthèse d'un trentaine de pages (CEE-NU/UE, 1997) - a atteint en 1997 un niveau inédit. Ces sources documentaires intéressent potentiellement un large public : en dehors des spécialistes des problèmes sanitaires et des forestiers, on peut citer les médias en quête d'informations sur l'état de santé des forêts - un sujet qui préoccupe une large fraction de l'opinion -, les scientifiques intéressés par une confrontation de leurs propres résultats, souvent issus de recherches plus ponctuelles avec une vision spatiale et temporelle qui faisait encore défaut récemment, les bailleurs de fonds souhaitant évaluer la bonne utilisation des moyens consacrés à la surveillance des forêts et, finalement, les décideurs qui peuvent légitimement espérer y déceler les premiers fruits des efforts consentis en matière de réduction des émissions polluantes.
Ces attentes ne semblent pas, loin s'en faut, totalement satisfaites. C'est le constat par lequel débute la courte analyse proposée ici, qui vise à dégager les principales raisons de la difficulté d'informer sur la santé des forêts.
Contribution aux IIIe Rencontres forestières de l'ENGREF, les 14 et 15 novembre 1997

[R] La surveillance des forêts en Europe : perception des différentes catégories d'acteurs

Avec un dispositif de surveillance étoffé, les analyses spéculatives dominées par l'émotion, si caractéristiques du débat des années 1980 sur les " pluies acides ", devaient logiquement céder peu à peu la place à une analyse plus sereine et consensuelle. Pourtant, au sein du groupe d'experts impliqués dans la préparation des rapports sur la santé des forêts européennes, les appréciations sur la gravité de la situation et les causes des évolutions observées restent encore diverses. Les rapports européens sur la santé des forêts traduisent donc des compromis, souvent laborieusement atteints pour des raisons qui seront évoquées plus loin.
Les échos que suscitent ces rapports sont mitigés. De nature relativement technique et globalement peu attrayants, ils ne sont connus d'un public plus large que par le biais de communiqués de presse. En France, les forestiers restent perplexes et s'interrogent sur le crédit qu'il faut donner à des conclusions qui leur paraissent assez pessimistes. Les techniciens de la santé des forêts jugent assez déséquilibrée (malgré une évolution depuis les premiers rapports) l'interprétation des résultats, dans la mesure où le rôle de la pollution est explicitement ou implicitement mis en avant alors que les causes alternatives, dont certaines (stress climatiques, ravageurs divers) paraissent importantes, sont traitées superficiellement. Une partie de la communauté scientifique internationale critique le manque de rigueur des conclusions des rapports officiels et l'image réductrice et négative donnée par les rapports, soulignant notamment qu'on ne peut résumer la santé des écosystèmes forestiers à l'état des cimes des arbres (même si, occasionnellement, on donne des précisions sur le statut chimique de tel ou tel compartiment de l'écosystème forestier) et qu'il est difficile de concilier ces données avec le résultat (établi par d'autres méthodes et par d'autres acteurs que ceux de la surveillance) d'une productivité en progression constante de la forêt européenne.
Le caractère laconique de la plupart des dépêches de presse (" un quart des arbres européens sont malades ", " poursuite de la détérioration ", etc.) contraste, à la déception des acteurs du suivi de la santé des forêts, avec la diversité croissante des informations disponibles. Les médias semblent éprouver une grande difficulté à extraire les enseignements marquants de ces rapports, et les journalistes qui font l'effort d'en discuter avec les experts s'étonnent de la difficulté à fournir des réponses simples et convaincantes à leurs questions sur la localisation des dommages graves et sur leurs causes.
Enfin, dans les organisations internationales qui hébergent les programmes de suivi, la perception du succès du travail accompli semble également mitigée. Au sein de l'ONU, des voix s'élèvent pour s'inquiéter de l'incapacité apparente du PIC-Forêts à quantifier l'impact de la pollution atmosphérique. Au niveau communautaire, le Parlement s'est récemment plaint de n'être pas suffisamment informé des actions entreprises et de ne pas en saisir clairement les enseignements.
Le groupe d'experts élaborant les rapports sur la santé des forêts en Europe a conscience de certaines insuffisances, et reconnaît volontiers le caractère trop technique des rapports publiés, y compris du rapport de synthèse annuel, largement diffusé. Dès 1998, la situation sera meilleure, espère-t-on, grâce à une collaboration avec des journalistes spécialisés. Les parlementaires européens ont déjà fait l'objet d'une information ciblée (CE, 1997). L'attention des bailleurs de fonds est attirée sur le fait que le suivi intensif des écosystèmes forestiers, partie la plus prometteuse du travail s'agissant de l'identification des causes de dommages, n'a démarré que récemment (1995 pour la plupart des pays, 1992 en France avec le réseau RENECOFOR) et produira ses fruits très prochainement. Enfin, un rapprochement des divers groupes d'experts travaillant au sein de l'ONU doit permettre de dégager des conclusions plus claires, comme le fait valoir le PIC-Forêts au " Groupe de travail sur les Effets " (de la pollution atmosphérique sur divers récepteurs), qui s'efforce, au sein de l'Organe exécutif de la Convention de Genève, d'extraire des résultats des différents groupes de travail la matière utilisable dans le cadre des négociations en cours.
Mieux informer et travailler dur, telle semble être la devise de la communauté en charge du suivi des forêts, dans l'espoir que la qualité du travail finira par faire l'unanimité et que la " vérité " sortira des chiffres. Mais quelle vérité ?

[R] Les difficultés à informer objectivement sur la santé des forêts

A la décharge des rédacteurs des rapports sur la santé des forêts, il faut souligner que le sujet est très ardu sur un plan technique. Tous ceux qui se sont penchés sur le problème peuvent en témoigner. Il est difficile de trouver de bons indicateurs, et les causes des variations observées sont nombreuses (phénomènes climatiques, facteurs biotiques, pollution atmosphérique, etc.) et rarement suffisamment bien documentées pour permettre une analyse quantitative. Pour apprécier l'état sanitaire des forêts à grande échelle, l'appréciation visuelle de l'état des cimes, simple à mettre en œuvre et peu coûteuse, a été privilégiée ; malheureusement, les interrogations sur la pertinence de ce critère d'évaluation continuent à alimenter les discussions d'experts et le manque de comparabilité des résultats entre pays (en raison de l'utilisation de " standards " différents) constitue un échec (puisque l'harmonisation de la méthode avait été tentée dès l'origine du dispositif) et un handicap sérieux pour l'interprétation des résultats à l'échelle de l'Europe.
La gravité des problèmes méthodologiques est appréciée diversement parmi les experts, mais leurs conséquences n'échappent à personne. Certains sont embarrassants car ils touchent directement des pierres angulaires de l'information ritualisée sur la santé des forêts en Europe. C'est ainsi que les notateurs des pays d'Europe centrale sont plus sévères que ceux d'Europe de l'Ouest, ce qui relativise (mais de combien ?) le fait que les dommages paraissent plus importants dans cette partie de l'Europe, par ailleurs la plus polluée. De plus, il semble que divers pays, dont la France, aient eu des problèmes pour maintenir constante la " sévérité " des notations depuis 1987, et des questions se posent à présent sur l'incidence d'éventuels " glissements " sur la tendance monotone à l'augmentation des dommages à l'échelle de l'Europe observée depuis dix ans qui laisse beaucoup d'observateurs perplexes.
Mais les plus grosses difficultés dans le domaine de la santé des forêts pourraient bien être d'ordre culturel. L'impact de la pollution atmosphérique sur les forêts fait toujours, en cette fin des années 1990, l'objet de sensibles divergences d'appréciation selon qu'on s'adresse à un expert anglo-saxon, germanique ou français. Certes, la réalité des impacts varie beaucoup au sein de l'Europe, ce qui peut expliquer certaines différences (on est plus " sensible " à une menace si on la sait ou craint importante). Mais il suffit d'avoir assisté une fois aux joutes verbales entre les experts sur ces questions pour comprendre qu'il ne s'agit pas d'une discussion où la rationalité est souveraine. Entre ceux qui se plaignent de la propension de certains de leurs collègues à déceler partout la signature de la pollution atmosphérique et ceux qui dénoncent le recours par trop systématique à l'incertitude scientifique (l'expression " quête irréaliste de preuves à l'américaine " est parfois utilisée) pour nier l'interprétation la plus probable, le dialogue est parfois difficile.
Ces différences de perception se prolongent par des conceptions différentes des rapports entre scientifiques et politiques, ce qui ramène au problème de l'information (que faut-il dire ou ne pas dire dans les rapports ?). Certains experts croient identifier chez une partie de leurs collègues une tendance à vouloir défendre une " bonne cause " (ici, réduire la pollution atmosphérique), qui les conduit à faire des entorses à la déontologie scientifique, par exemple en passant sous silence les résultats qui pourraient fournir des arguments aux sceptiques ou à freiner certains travaux qui pourraient déboucher sur des résultats embarrassants. Mais à l'inverse, les experts ainsi mis en cause s'irritent de voir que sous couvert d'honnêteté intellectuelle, l'ensemble du dispositif est mis en péril par certains de leurs collègues en fournissant des arguments de choix aux bailleurs de fonds souhaitant diminuer les crédits alloués à la surveillance des forêts. Une crainte à laquelle les premiers répondent en brandissant le spectre d'une perte de crédibilité globale de la communauté scientifique.
Ces difficultés internes au monde des experts s'expriment d'autant plus clairement que les activités de surveillance sont pour l'essentiel discutées au sein même des organismes qui participent à leur financement (Commission européenne) ou servent de cadre à la négociation sur la réduction des émissions polluantes (Convention de Genève). Elles trouvent leur point d'orgue dans les ultimes discussions des rapports sur l'état des forêts en Europe, avant leur adoption formelle.
Divers artifices permettent d'édulcorer consciemment ou inconsciemment certains problèmes ou, au contraire, de dramatiser certains résultats. S'agissant de difficultés d'ordre méthodologique comme celles évoquées plus haut, elles peuvent, selon le rapport des forces en présence, être occultées ou, plus couramment, être mentionnées sous la forme d'une déclinaison subtile et progressive dans la succession des rapports, du plus technique où les problèmes seront clairement présentés mais en termes " savants ", au plus synthétique - qui seul sera consulté par les médias - où une formule relativement évasive n'attirera guère l'attention. Ce compromis entre l'expert et le politique n'est pas des plus satisfaisants. A l'inverse, un certain nombre de bémols essentiels disparaissent dans la succession des rapports et communiqués. C'est ainsi que le communiqué de presse de la Commission européenne du 4 septembre 1997 mentionne, dans sa version courte, que " dans 42% des placettes observées, les sols sont en mauvais état " et qu'une " grande proportion des arbres présentent un déséquilibre nutritionnel " sans plus de précisions. On imagine les conclusions qu'un lecteur pressé et livré à lui-même peut tirer de ces informations, convaincu que la situation est grave et que la pollution atmosphérique est un sérieux problème. Comment expliquer dans un deuxième temps que des sols peuvent être acides naturellement et que la plupart des déséquilibres nutritionnels identifiés ne sont en rien reliés à la pollution atmosphérique ?
Faute de résultats concluants dans le travail présenté dans les rapports (situation fréquente !), il est tentant d'agrémenter le propos en se référant à d'autres sources, ce qui pose le problème de la valeur de ces sources car dans le domaine de l'impact de la pollution atmosphérique, les idées largement ancrées dans les esprits mais mal établies ne manquent pas. On notera par exemple avec insistance que les résultats sont cohérents avec le fait que la pollution exacerbe les effets des sécheresses, alors que rien dans le rapport ne permet de le dire et que, par ailleurs, on manque de résultats solides dans ce domaine à l'échelle des écosystèmes. On peut aussi extraire des informations d'un " rapport national " (résumés fournis par les pays et inclus dans les rapports techniques sans évaluation critique) pour appuyer telle ou telle idée, et négliger une autre information citée dans dix autres rapports nationaux.
Tous ces procédés, qui traduisent un manque de rigueur ou une manipulation de l'information selon les compétences et les intentions que l'on prête à leurs auteurs, ajoutent un peu plus à la confusion qui existe déjà dans la littérature et confortent le lecteur dans un certain nombre de fausses évidences. Ces pratiques ne rencontrent pas, bien sûr, l'adhésion de tous ceux qui participent aux discussions, mais il est surprenant, voire inquiétant, de constater qu'ils n'entraînent pas davantage de réprobation.
Il faut enfin souligner que la tentation d'une certaine dramatisation de la situation est aujourd'hui d'autant plus forte que, sur un plan politique, la question des " pluies acides " et de la surveillance des forêts est déjà ancienne, que le contexte budgétaire général est difficile et que, de surcroît, d'autres thèmes plus " modernes " comme les changements climatiques et la préservation de la biodiversité réclament des moyens financiers accrus.

[R] Informer sur la santé des forêts : la situation favorable de la France

Gérer des réseaux de surveillance de la santé des forêts est techniquement aussi difficile en France qu'ailleurs, et peut-être même plus en raison de la diversité des milieux, mais politiquement sans doute plus facile que dans beaucoup de pays européens. Il existe en effet un relatif consensus au sein de la communauté scientifique française sur l'impact de la pollution atmosphérique alors que dans certains pays, les dissensions restent fortes, ce qui se traduit dans certains cas par de lourdes procédures d'évaluations demandées par les autorités ministérielles ; la pression des milieux politiques sur les opérateurs les obligeant à défendre la légitimité et la qualité de leur travail est apparemment moins forte que dans d'autres pays où les thèmes " à la mode " font une irruption plus brutale ; les milieux de la protection de la nature français se sont peu investis dans ce sujet alors que les organisations de défense de l'environnement vont parfois dans certains pays jusqu'à mener des inventaires parallèles sur la santé des forêts, par défiance des autorités nationales ; le ministère en charge de la forêt n'est pas interpellé par les médias, en dépit de leur intérêt pour ces questions, lorsque la publication des résultats des inventaires annuels a pris un peu de retard, alors que dans certains pays il est difficile de déroger à une conférence de presse à date fixe.
Ce contexte général facilite la communication sur la santé des forêts :
- l'adoption d'une attitude modeste, insistant sur la difficulté à décoder la complexité intrinsèque de la nature, ne passe pas nécessairement pour une tentative de masquer ce que l'on sait mais que l'on refuse de dévoiler ;
- l'idée que la pollution atmosphérique n'est pas la cause principale des dommages forestiers, même si ce facteur entraîne diverses perturbations bien réelles et pour partie insoupçonnées jusqu'à récemment, est en continuité avec la tonalité des conclusions des travaux engagés il y a plus de dix ans dans ce domaine ;
- l'idée d'insister plus sur des problèmes régionaux bien identifiés que sur des tendances générales à l'échelle du pays, qu'il est difficile de bien appréhender et interpréter (car elles sont la somme de variations régionales différentes causées par divers facteurs) a toujours été une constante ;
- l'idée que la surveillance intensive va éclairer dans un proche avenir toutes les questions en suspens sur le rôle de la pollution atmosphérique n'est pas mise en avant en France ; on préfère à ce discours volontiers utilisé au niveau européen - et qui s'apparente à une fuite en avant - l'idée plus neutre qu'une telle surveillance est indispensable pour suivre l'évolution d'écosystèmes dans un environnement mouvant et, plus simplement, mieux connaître les écosystèmes forestiers. Ces idées sont souvent reprises dans les articles de la presse régionale française sur le réseau RENECOFOR, ce qui laisse penser que le lecteur français n'est pas seulement disposé à écouter un discours dramatisant et accusateur.
En conclusion, il apparaît que l'information sur la santé des forêts européennes est difficile en raison de la complexité même du sujet, et qu'elle est déficiente car la communauté d'experts concernée n'arrive pas, étant donné le contexte politique spécifique dans lequel s'inscrit l'action de surveillance des forêts, à élaborer un message clair sur la santé des forêts qui soit compréhensible du plus grand nombre. La vision souvent simpliste que donnent les médias de ces questions, et que dénoncent (trop) promptement les experts, semble en définitive autant illustrer la difficulté des rapports entre science et politique dans ce domaine que traduire un problème de communication à proprement parler.

CEE/NU - CE (1997) État des forêts en Europe. Rapport de synthèse 1997. Genève et Bruxelles, 31 p. + annexes (rapport de synthèse résumant l'ensemble des rapports parus en 1997, édité conjointement par la Commission économique pour l'Europe des Nations Unies et la Commission européenne).

CE (1997) Protection des forêts de l'Union européenne contre la pollution atmosphérique 1987-1996 [règlement (CEE) n°3528/86 du Conseil]. Collection " Europe Verte " 2/96, 24 p.
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