Le Courrier de l'environnement n°35, novembre 1998

facteur de lavoirs

Archaïque ou surmoderne ?
Une politique de protection activée par la réappropriation
Patrimoine de proximité - art de proximité
L'allusion au passé pour complexifier le présent
La réinsertion sociale par le lavoir


Pratiquer l'espace
c'est répéter l'expérience
jubilatoire et silencieuse
de l'enfance. C'est,
dans le lieu, être autre
et passer à l'autre.

Michel de Certeau

[R] Archaïque ou surmoderne ?

Ce jour là, on inaugure, on arrose ! Je lâche la bonde brutalement, l'assistance se tait, l'eau du lavoir fuse dans le petit bassin de granit. Un quart d'heure durant un ruisseau s'improvise à travers le couderc...
Mais qu'est-ce donc, la " facture de lavoirs " ?
C'est à la lisière d'une fiction pastorale de notre temps, l'ébauche d'un scénario d'occupation, un outillage contemporain, mêlé à de l'obsolète, pour une pensée créatrice encline à l'imaginaire, une façon de privilégier l'attitude plutôt que d'encombrer le monde de nouveaux objets. La préférence pour les lieux, le temporel, le relationnel.
La " facture de lavoirs " est un métier d'artiste et de chenapan, d'amoureux et de médiateur qui revendique une approche anthropologique, un onirisme élémentaire, une conscience poétique primordiale. S'y mêle encore la capacité de l'enchantement tandis que le parfum des Vanités n'est pas indifférent.
Quêtes exaltées, voyages, rencontres, plages contemplatives, patientes recherches, négociations diverses sont le lot quotidien à la marge et au cœur d'un monde troublé que secoue une surabondance événementielle.
Le facteur de lavoirs s'occupe de battoirs et de psyché à travers des objets utilitaires, patrimoniaux, artistiques ou culturels. Faut-il préciser que les loges de bergers, les pierres à mil, les cadrans solaires, la toponymie, la viographie, etc. l'intéressent aussi ? C'est la diversité des objets, des approches et des situations qui permet le renouvellement de l'attention portée sur le génie d'un lieu, la nuance d'une atmosphère, l'identité et la mémoire d'un site. Le lavoir est, pour en revenir à lui, un paysage " actualisé " qui éclôt à la confluence d'une époque, d'un besoin de mémoire, d'une éthique de réhabilitation et aussi de désirs, encore mal formulés.
Pour l'ethnologue Marc Augé, " les non-lieux sont la mesure de l'époque " et " l'espace du non-lieu ne crée ni identité singulière, ni relation, mais solitude et similitude ". A contre-vent et pourtant toujours dans l'époque, mon facteur de lavoirs entend parler du besoin de sens, des problèmes de société et des aspirations de nos contemporains tout en levant de l'inattendu, du poétique.

[R] Une politique de protection activée par la réappropriation

La France, comme une bonne part de l'Europe de l'Ouest et du Nord redécouvre son patrimoine. Les espaces naturels, eux-mêmes devenus patrimoniaux, sont aussi objets de tous les soins. Le phénomène se prolonge et s'amplifie, bien au-delà de l'effet de mode et de bavardage. En fait, nos sociétés sophistiquées, dont la complexité s'accentue, sont aussi espaces de paradoxes. Une modernité technicienne qui accélère et généralise les moyens de " commutation " (difficile, avouons-le, de dire " communication ") est en pleine euphorie et elle ne connaît plus d'autres limites ou frontières que celles de l'exclusion. D'un autre côté, on voit croître un besoin de monde (monde géographique plutôt qu'historique), d'enracinement, de connivence avec le passé proche et affectif, constitutif de l'identité.
Dans le champ des pratiques artistiques elles-mêmes, cette dualité est perceptible à tout instant. Certains artistes utilisent, non pas l'abolition de l'espace mais la pérégrination, non pas la virtualité mais la collecte, non pas les derniers outils technologiques mais des techniques tombées en désuétude, ou simplement la main... des outils primitifs pour raviver, réaffecter.
En ce qui concerne les lieux de patrimoine, les anthropologues, les analystes du monde contemporain, les conservateurs et décideurs ont compris que la seule protection ne suffirait pas. S'il est urgent de conserver, de veiller à l'intégrité physique des lieux et des architectures, sans occulter la destination première, utilitaire, parfois rituelle, encore faut-il restituer et fertiliser la vie et le vivant et souvent redestiner, sinon requalifier. Un regard actuel critique est nécessaire à ces réalités pétrifiées pourtant en mutation.
Certaines pratiques de conservation courent en effet le danger d'évacuer tout métabolisme, de figer le mouvement. Alors se développerait sur nos territoires de vie un écomusée illimité. Un muséographe ironisait il y a peu : " La France égale le musée de la France ". Un paysage, hélas, largement réalisé et qui est le signe d'un fléchissement de l'imagination. Des autoroutes, des salles d'aéroport et des écrans pour nos fantasmes de voyageurs de l'espace. Un vaste éco-parc pour nos randonnées à thème.
L'artiste, quelle que soit sa discipline, est en mesure d'apporter par des moyens spécifiques, dans le sens d'une lecture et de perceptions neuves, des éléments de signification et d'identification, de réappropriation collective. Dans cette approche les immatériaux, les concepts, les idées et les visions sont autant sollicités que les matériaux et substances, le balisage mental est renouvelé, les éléments mis en relation génèrent des projets et des appétences, suscitent une appropriation par d'autres disciplines et regards.
La facture de lavoirs ? pas vraiment un message, ni une lessive rédemptrice... Plutôt une procédure d'" artialisation " pour emprunter le bon mot d'Alain Roger, nouveau braconnier du paysage contemporain. Un espace de conscience et son reflet. Un sentiment géographique ; mais aussi du mouvement : énamoration, contre-offensive...

[R] Patrimoine de proximité - art de proximité

L'histoire et la géographie se constituent aussi de menus événements accumulés sur des temporalités longues, de lieux et de séjours anodins, de quotidien amoncelé, strates de temps et de lieux qui poudroient, d'expériences dispersées que l'on feuillette pour la curiosité du vécu et du commun. C'est un espace anthropologique que le chercheur et l'artiste parcourent par les sillons, les traverses, les sentes et autres chemins de transgression.
Il y a beaucoup de pertinence dans ce concept de " petit patrimoine rural de proximité ". Certaines régions manqueraient-elles singulièrement d'abbayes cisterciennes, de forteresses ou d'écuries royales ? Ou bien le petit patrimoine de pierre sèche est-il moins onéreux à entretenir que les tympans des cathédrales ? Voyons plutôt dans ce patrimoine de village la possibilité d'un voisinage quotidien et d'un tutoiement, même si les mystères ne manquent pas là où la langue écrite n'a pas jardiné. Il participe puissamment à l'esprit du paysage, il est support et jalons d'une mémoire à l'échelle de la vie humaine, là où le souvenir de l'usage prime encore la valeur.
Ils sont légions ces objets du paysage se constituant soudainement prochain patrimoine : fontaines, lavoirs, pêcheries, puits, pigeonniers, capitelles, murets, anciennes voies pour n'évoquer que les plus intimes au paysage. Ou les plus chers au cœur du facteur de lavoirs. On les restaure en toute hâte pour demain, sans savoir, souvent, pour quoi faire.
Elle m'avait frappé cette remarque d'un critique d'art dans la revue d'art la plus distinguée de l'époque contemporaine : " il nous faudrait maintenant développer un art de proximité [...] ". Était-ce dans un contexte où il fallait voir " en réparation " d'un art, il est vrai, souvent aéroporté, faible en enjeux et responsabilités, sans lieux, pris dans les affres du visuel et les stratégies de sa diffusion ?
Que sont-ils et quels liens entretiennent-ils ces patrimoines et ces arts de proximité ? Le besoin de proximité, " il y a bien un tourisme et une médecine de proximité ", disait le critique en question, s'étend-il aux domaines culturel et artistique, sans les rétrécir, dans un monde à l'abstraction galopante dont les réseaux s'entrelacent dans l'oubli de l'" ici-moi-maintenant " ? Si les " non-lieux sont la mesure de l'époque ", la recherche de proximité est-elle la mesure, le signe du besoin d'identité et de réalité, du besoin de présence et d'énonciation, de récits qu'ils soient fondateurs ou intimistes ?
Par mégarde, le facteur de lavoirs peut rassembler les objets d'un écomusée de la buée, mais il est surtout, sur le terrain, le colporteur de ces interrogations, l'arpenteur des lieux où le temps soudain se signifie dans sa profondeur de champ. Il y a un geste, prémédité, pour armer la chambre d'échos.

Les Carmes
Extrait d'un carnet de voyage " Monts d'Arrée " 1997
dessin de l'auteur

[R] L'allusion au passé pour complexifier le présent

Segalen se moquait des ailleurs et des autrefois. Quel succès pour le vide-grenier et quelle cote pour la statuette océanienne. Il en va ainsi : ailleurs et avant, c'est et c'était mieux ! L'idée de l'âge d'or ou de l'île dessinée pour nos rêves naît des insuffisances et énigmes d'un présent mutique : rien là pour nous préparer aux temps à suivre...
Le facteur de lavoirs ne nie pas, mais il constate aussi que le souhait de sauver la planète et d'y trouver jardins, le besoin d'authentique comme on entend dire si souvent sont des préoccupations de plus en plus partagées et avec lesquelles notre société devra faire. Ne pas confondre passéisme et aspirations nouvelles, souci d'intégrer. " Aujourd'hui, le monde est recensé, écrit Gilles Clément, le célèbre jardinier, tout est rangé maintenant, étiqueté, classé, suivant l'ordre systématique adopté par tous à l'échelle de la planète ". Les géographes aussi remarquent qu'il n'y a plus de blancs sur les cartes. Faute de nouvelle terra incognita, il nous faudra savoir consulter ces archives et cette encyclopédie avec un œil différent et de nouveaux mobiles. État d'esprit, approches, perspectives, en se renouvelant, transforment le paysage, tout est affaire de perceptions, de points de vue, au sens littéral. Le sociologue Jean-Didier Urbain voit la nécessité de " réintroduire de l'étrangeté en des lieux qui en sont a priori dépourvus ou purgés ", et aussi " d'utiliser la métaphore comme une machette "... De ces clairières interroger le temps présent, peut-être simplement par des faits, des gestes et des attitudes. Ou une parole sans adresse, qui va d'abord se perdre, avant de ricocher.

[R] La réinsertion sociale par le lavoir

Sous ce titre incandescent pour un facteur de lavoirs, le Monde du 18 juin 1998 développe une belle réflexion qui arrive en gerbes sonores dans le goulet.
On sait que les petits soins dont on entoure le patrimoine rural génèrent des initiatives et des créations d'emplois. C'est une piste que d'aucuns explorent avec conviction. Il faut dire les choses de manière abrupte, comme dans ce titre du Monde, pour interpeller, provoquer le débat, défier. La réinsertion sociale par le lavoir, voilà une forme de modernité comme sont modernes les pratiques d'économie solidaire ou la multifonctionnalité de l'espace rural.
La notion la plus convenue aujourd'hui est celle de tourisme vert, mais aussi de tourisme culturel, un tourisme qualiteux, truffé, arpenteur qui a ses bataillons d'adeptes. On pourrait peut-être dire : la transition touristique. Pour l'heure, elle aura ravivé chez les habitants des régions défavorisées ou " retardées " une certaine perception de la valeur patrimoniale. Elle aura aussi permis à ces populations de se familiariser avec ce concept peu fréquenté, sinon inconnu des civilisations agricoles : le paysage. Elle aura maintenu un maillage, entretenu des voies, une économie, inspiré de nouveaux métiers.
Mais peut-être y aura-t-il un au-delà de l'ère touristique ?
Le touriste est loin d'avoir la persévérance et la perspicacité du voyageur. Sa couardise, son instinct grégaire, son besoin de balisage et de confort sont de nature à scléroser l'offre, à standardiser le produit touristique, à renforcer les normes du tout-sanitaire-sécuritaire-humanitaire des sociétés occidentales.
" Si le discours touristique n'était pas déployé comme une exclusion passéiste ", regrette Xavier Fabre dans un texte sur les villes du Massif central. Peut-être y aura-t-il des formes nouvelles d'occupation de ces réserves d'espaces, quand le métissage des populations, le maillage et la fluidité des parcours, les nouvelles activités et les solidarités à gagner auront fait leur travail. C'est pour après-demain, après le règne de la pensée unique.
Employons ce temps incertain à forger de nouveaux outils, à défricher. Ce n'est pas vert de dire que lorsque la forêt recule c'est pour créer des espaces de parole. Le ciel est prometteur. Allons donc étendre. Prenez les pinces en plastique, ça ne tache pas le linge.


[R]