Archaïque ou surmoderne ?
Une politique de protection activée par la
réappropriation
Patrimoine de proximité - art de
proximité
L'allusion au passé pour complexifier le
présent
La réinsertion sociale par le lavoir
Pratiquer l'espace
c'est répéter l'expérience
jubilatoire et silencieuse
de l'enfance. C'est,
dans le lieu, être autre
et passer à l'autre.
Michel de Certeau
Ce jour là, on inaugure, on arrose ! Je lâche la bonde brutalement,
l'assistance se tait, l'eau du lavoir fuse dans le petit bassin de granit.
Un quart d'heure durant un ruisseau s'improvise à travers le
couderc...
Mais qu'est-ce donc, la " facture de lavoirs " ?
C'est à la lisière d'une fiction pastorale de notre temps,
l'ébauche d'un scénario d'occupation, un outillage contemporain,
mêlé à de l'obsolète, pour une pensée
créatrice encline à l'imaginaire, une façon de
privilégier l'attitude plutôt que d'encombrer le monde de nouveaux
objets. La préférence pour les lieux, le temporel, le
relationnel.
La " facture de lavoirs " est un métier d'artiste et de chenapan,
d'amoureux et de médiateur qui revendique une approche anthropologique,
un onirisme élémentaire, une conscience poétique
primordiale. S'y mêle encore la capacité de l'enchantement tandis
que le parfum des Vanités n'est pas indifférent.
Quêtes exaltées, voyages, rencontres, plages contemplatives,
patientes recherches, négociations diverses sont le lot quotidien
à la marge et au cur d'un monde troublé que secoue une
surabondance événementielle.
Le facteur de lavoirs s'occupe de battoirs et de psyché à travers
des objets utilitaires, patrimoniaux, artistiques ou culturels. Faut-il
préciser que les loges de bergers, les pierres à mil, les cadrans
solaires, la toponymie, la viographie, etc. l'intéressent aussi ?
C'est la diversité des objets, des approches et des situations qui
permet le renouvellement de l'attention portée sur le génie
d'un lieu, la nuance d'une atmosphère, l'identité et la
mémoire d'un site. Le lavoir est, pour en revenir à lui, un
paysage " actualisé " qui éclôt à la confluence
d'une époque, d'un besoin de mémoire, d'une éthique
de réhabilitation et aussi de désirs, encore mal
formulés.
Pour l'ethnologue Marc Augé, " les non-lieux sont la mesure de
l'époque " et " l'espace du non-lieu ne crée ni identité
singulière, ni relation, mais solitude et similitude ". A contre-vent
et pourtant toujours dans l'époque, mon facteur de lavoirs entend
parler du besoin de sens, des problèmes de société et
des aspirations de nos contemporains tout en levant de l'inattendu, du
poétique.
[R] Une politique de protection activée par la réappropriation
La France, comme une bonne part de l'Europe de l'Ouest et du Nord
redécouvre son patrimoine. Les espaces naturels, eux-mêmes devenus
patrimoniaux, sont aussi objets de tous les soins. Le phénomène
se prolonge et s'amplifie, bien au-delà de l'effet de mode et de
bavardage. En fait, nos sociétés sophistiquées, dont
la complexité s'accentue, sont aussi espaces de paradoxes. Une
modernité technicienne qui accélère et
généralise les moyens de " commutation " (difficile, avouons-le,
de dire " communication ") est en pleine euphorie et elle ne connaît
plus d'autres limites ou frontières que celles de l'exclusion. D'un
autre côté, on voit croître un besoin de monde (monde
géographique plutôt qu'historique), d'enracinement, de connivence
avec le passé proche et affectif, constitutif de l'identité.
Dans le champ des pratiques artistiques elles-mêmes, cette dualité
est perceptible à tout instant. Certains artistes utilisent, non pas
l'abolition de l'espace mais la pérégrination, non pas la
virtualité mais la collecte, non pas les derniers outils technologiques
mais des techniques tombées en désuétude, ou simplement
la main... des outils primitifs pour raviver, réaffecter.
En ce qui concerne les lieux de patrimoine, les anthropologues, les analystes
du monde contemporain, les conservateurs et décideurs ont compris
que la seule protection ne suffirait pas. S'il est urgent de conserver, de
veiller à l'intégrité physique des lieux et des
architectures, sans occulter la destination première, utilitaire,
parfois rituelle, encore faut-il restituer et fertiliser la vie et le vivant
et souvent redestiner, sinon requalifier. Un regard actuel critique est
nécessaire à ces réalités pétrifiées
pourtant en mutation.
Certaines pratiques de conservation courent en effet le danger d'évacuer
tout métabolisme, de figer le mouvement. Alors se développerait
sur nos territoires de vie un écomusée illimité. Un
muséographe ironisait il y a peu : " La France égale le musée
de la France ". Un paysage, hélas, largement réalisé
et qui est le signe d'un fléchissement de l'imagination. Des autoroutes,
des salles d'aéroport et des écrans pour nos fantasmes de voyageurs
de l'espace. Un vaste éco-parc pour nos randonnées à
thème.
L'artiste, quelle que soit sa discipline, est en mesure d'apporter par des
moyens spécifiques, dans le sens d'une lecture et de perceptions neuves,
des éléments de signification et d'identification, de
réappropriation collective. Dans cette approche les immatériaux,
les concepts, les idées et les visions sont autant sollicités
que les matériaux et substances, le balisage mental est renouvelé,
les éléments mis en relation génèrent des projets
et des appétences, suscitent une appropriation par d'autres disciplines
et regards.
La facture de lavoirs ? pas vraiment un message, ni une lessive
rédemptrice... Plutôt une procédure d'" artialisation
" pour emprunter le bon mot d'Alain Roger, nouveau braconnier du paysage
contemporain. Un espace de conscience et son reflet. Un sentiment
géographique ; mais aussi du mouvement : énamoration,
contre-offensive...
[R] Patrimoine de proximité - art de proximité
L'histoire et la géographie se constituent aussi de menus
événements accumulés sur des temporalités longues,
de lieux et de séjours anodins, de quotidien amoncelé, strates
de temps et de lieux qui poudroient, d'expériences dispersées
que l'on feuillette pour la curiosité du vécu et du commun.
C'est un espace anthropologique que le chercheur et l'artiste parcourent
par les sillons, les traverses, les sentes et autres chemins de
transgression.
Il y a beaucoup de pertinence dans ce concept de " petit patrimoine rural
de proximité ". Certaines régions manqueraient-elles
singulièrement d'abbayes cisterciennes, de forteresses ou d'écuries
royales ? Ou bien le petit patrimoine de pierre sèche est-il moins
onéreux à entretenir que les tympans des cathédrales
? Voyons plutôt dans ce patrimoine de village la possibilité
d'un voisinage quotidien et d'un tutoiement, même si les mystères
ne manquent pas là où la langue écrite n'a pas
jardiné. Il participe puissamment à l'esprit du paysage, il
est support et jalons d'une mémoire à l'échelle de la
vie humaine, là où le souvenir de l'usage prime encore la
valeur.
Ils sont légions ces objets du paysage se constituant soudainement
prochain patrimoine : fontaines, lavoirs, pêcheries, puits, pigeonniers,
capitelles, murets, anciennes voies pour n'évoquer que les plus intimes
au paysage. Ou les plus chers au cur du facteur de lavoirs. On les
restaure en toute hâte pour demain, sans savoir, souvent, pour quoi
faire.
Elle m'avait frappé cette remarque d'un critique d'art dans la revue
d'art la plus distinguée de l'époque contemporaine : " il nous
faudrait maintenant développer un art de proximité [...] ".
Était-ce dans un contexte où il fallait voir " en réparation
" d'un art, il est vrai, souvent aéroporté, faible en enjeux
et responsabilités, sans lieux, pris dans les affres du visuel et
les stratégies de sa diffusion ?
Que sont-ils et quels liens entretiennent-ils ces patrimoines et ces arts
de proximité ? Le besoin de proximité, " il y a bien un tourisme
et une médecine de proximité ", disait le critique en question,
s'étend-il aux domaines culturel et artistique, sans les
rétrécir, dans un monde à l'abstraction galopante dont
les réseaux s'entrelacent dans l'oubli de l'" ici-moi-maintenant "
? Si les " non-lieux sont la mesure de l'époque ", la recherche de
proximité est-elle la mesure, le signe du besoin d'identité
et de réalité, du besoin de présence et d'énonciation,
de récits qu'ils soient fondateurs ou intimistes ?
Par mégarde, le facteur de lavoirs peut rassembler les objets d'un
écomusée de la buée, mais il est surtout, sur le terrain,
le colporteur de ces interrogations, l'arpenteur des lieux où le temps
soudain se signifie dans sa profondeur de champ. Il y a un geste,
prémédité, pour armer la chambre d'échos.
Les Carmes
Extrait d'un carnet de voyage " Monts d'Arrée " 1997
dessin de l'auteur
[R] L'allusion au passé pour complexifier le présent
Segalen se moquait des ailleurs et des autrefois. Quel succès pour
le vide-grenier et quelle cote pour la statuette océanienne. Il en
va ainsi : ailleurs et avant, c'est et c'était mieux ! L'idée
de l'âge d'or ou de l'île dessinée pour nos rêves
naît des insuffisances et énigmes d'un présent mutique
: rien là pour nous préparer aux temps à suivre...
Le facteur de lavoirs ne nie pas, mais il constate aussi que le souhait de
sauver la planète et d'y trouver jardins, le besoin d'authentique
comme on entend dire si souvent sont des préoccupations de plus en
plus partagées et avec lesquelles notre société devra
faire. Ne pas confondre passéisme et aspirations nouvelles, souci
d'intégrer. " Aujourd'hui, le monde est recensé, écrit
Gilles Clément, le célèbre jardinier, tout est rangé
maintenant, étiqueté, classé, suivant l'ordre
systématique adopté par tous à l'échelle de la
planète ". Les géographes aussi remarquent qu'il n'y a plus
de blancs sur les cartes. Faute de nouvelle terra incognita, il nous
faudra savoir consulter ces archives et cette encyclopédie avec un
il différent et de nouveaux mobiles. État d'esprit,
approches, perspectives, en se renouvelant, transforment le paysage, tout
est affaire de perceptions, de points de vue, au sens littéral. Le
sociologue Jean-Didier Urbain voit la nécessité de "
réintroduire de l'étrangeté en des lieux qui en sont
a priori dépourvus ou purgés ", et aussi " d'utiliser la
métaphore comme une machette "... De ces clairières interroger
le temps présent, peut-être simplement par des faits, des gestes
et des attitudes. Ou une parole sans adresse, qui va d'abord se perdre, avant
de ricocher.
[R] La réinsertion sociale par le lavoir
Sous ce titre incandescent pour un facteur de lavoirs, le Monde du
18 juin 1998 développe une belle réflexion qui arrive en gerbes
sonores dans le goulet.
On sait que les petits soins dont on entoure le patrimoine rural
génèrent des initiatives et des créations d'emplois.
C'est une piste que d'aucuns explorent avec conviction. Il faut dire les
choses de manière abrupte, comme dans ce titre du Monde, pour interpeller,
provoquer le débat, défier. La réinsertion sociale par
le lavoir, voilà une forme de modernité comme sont modernes
les pratiques d'économie solidaire ou la multifonctionnalité
de l'espace rural.
La notion la plus convenue aujourd'hui est celle de tourisme vert, mais aussi
de tourisme culturel, un tourisme qualiteux, truffé, arpenteur qui
a ses bataillons d'adeptes. On pourrait peut-être dire : la transition
touristique. Pour l'heure, elle aura ravivé chez les habitants des
régions défavorisées ou " retardées " une certaine
perception de la valeur patrimoniale. Elle aura aussi permis à ces
populations de se familiariser avec ce concept peu fréquenté,
sinon inconnu des civilisations agricoles : le paysage. Elle aura maintenu
un maillage, entretenu des voies, une économie, inspiré de
nouveaux métiers.
Mais peut-être y aura-t-il un au-delà de l'ère touristique
?
Le touriste est loin d'avoir la persévérance et la
perspicacité du voyageur. Sa couardise, son instinct grégaire,
son besoin de balisage et de confort sont de nature à scléroser
l'offre, à standardiser le produit touristique, à renforcer
les normes du tout-sanitaire-sécuritaire-humanitaire des
sociétés occidentales.
" Si le discours touristique n'était pas déployé comme
une exclusion passéiste ", regrette Xavier Fabre dans un texte sur
les villes du Massif central. Peut-être y aura-t-il des formes nouvelles
d'occupation de ces réserves d'espaces, quand le métissage
des populations, le maillage et la fluidité des parcours, les nouvelles
activités et les solidarités à gagner auront fait leur
travail. C'est pour après-demain, après le règne de
la pensée unique.
Employons ce temps incertain à forger de nouveaux outils, à
défricher. Ce n'est pas vert de dire que lorsque la forêt recule
c'est pour créer des espaces de parole. Le ciel est prometteur. Allons
donc étendre. Prenez les pinces en plastique, ça ne tache pas
le linge.