La première mesure de protection des espèces menacées
est d'en interdire tout prélèvement. Il s'agit là d'une
disposition de sauvegarde, la protection de ces espèces ne pouvant
être assurée que dans la mesure où l'on parviendra à
préserver les milieux qu'elles fréquentent et, s'agissant de
prédateurs, les espèces dont elles se nourrissent. Ainsi
l'élaboration de listes d'espèces végétales et
animales protégées par la loi est, bien souvent, une étape
conduisant les pouvoirs publics à prendre des mesures de protection
des milieux "naturels" qui leur sont nécessaires (arrêtés
de biotopes ou création de réserves naturelles). Telle est
la logique qui a abouti à la directive "Habitats".
Mais la progression des terrains en friche, des prairies et des forêts
à l'abandon, dans certaines régions, permet d'envisager d'oeuvrer
pour la protection de la faune, sans même devoir contrôler et
gérer des milieux. Il peut alors suffire, si l'évolution du
paysage végétal le permet, de renforcer les populations
menacées, voire de réintroduire des espèces animales
qui avaient disparu. Les "protecteurs de la nature" estiment la conjoncture
favorable. Ils ont pris acte de la "déprise agricole". Déjà,
dans de nombreuses régions où les modèles de production
intensifs sont difficilement applicables, des parcelles agricoles ont
été délaissées depuis quelques décennies,
livrées à l'envahissement de la broussaille, puis à
l'installation de peuplements spontanés. Des forêts sont
abandonnées par des propriétaires absents. On admet que, pour
lutter contre une "surproduction structurelle", la politique agricole commune
sera dans l'obligation de planifier des mises en friches, et que l'on assistera,
au cours des prochaines années, à l'abandon d'importantes
superficies qui avaient jusqu'alors été mises en valeur. Certains
"protecteurs" voient, dans ces perspectives, l'occasion d'un retour à
un ordre naturel, trop longtemps perturbé par l'artificialisation
des milieux. La déprise agricole peut donc "faire place" à
la "nature"(ou plus exactement, au désir de la nature). On assiste
déjà à l'ensauvagement de certaines campagnes : il convient
de l'accompagner, de saisir l'occasion de protéger la flore, de renforcer
les populations animales.
Dans ce contexte, les réintroductions (et les opérations de
renforcement de populations animales) visent, tout en enrichissant le patrimoine
faunistique des zones concernées, à marquer un territoire dont
l'ensauvagement paraît inéluctable. Il s'agit, dès
maintenant, et sous couvert de l'urgence et de la sauvegarde, d'annoncer
symboliquement, à grand renfort de campagnes d'explications, le "retour
à la nature" par le retour d'espèces disparues. Il s'agit
de familiariser "l'opinion publique" avec l'idée que, sur les
ruines de l'agriculture, ce n'est pas le désert qui va s'installer,
mais, grâce aux efforts et au savoir des écologistes et des
naturalistes, la "nature"., celle qui est l'objet de leur désir, et
qu'ils s'emploient à rendre désirable.
Or, les opérations de réintroduction sont souvent
réalisées avec des animaux récupérés dans
des zoos ou des élevages (même quand ils ont été
prélevés "dans la nature", les animaux relâchés
ont, en effet, subi une période plus ou moins longue de captivité).
Ils ne peuvent ainsi être largués sans précaution : il
faut qu'ils soient capables de se comporter comme s'ils étaient
réellement des animaux sauvages. Cela conduit les promoteurs de telles
expériences à utiliser des techniques pour acclimater ces animaux
réintroduits à une vie en liberté. Le processus est
plus ou moins long, selon les cas, l'origine et le degré
d'imprégnation des spécimens : il a demandé plusieurs
années pour les vautours des Causses. Quant aux opérations
de "survie assistée", elles consistent en diverses manipulations
destinées à renforcer les effectifs : introduction de
reproducteurs, capture de couples que l'on fera se reproduire en captivité
avant d'en relâcher les descendants (dans tous les cas, il faut employer
des techniques de "renaturation" après "dénaturation"). Enfin,
qu'il s'agisse de rétablir des populations disparues ou de renforcer
les effectifs de populations menacées, les responsables de ces
opérations sont souvent obligés, du moins pendant une phase
transitoire, de fournir un approvisionnement complémentaire aux animaux.
Il en est encore ainsi, par exemple, pour le vautour fauve des Causses, et
l'on prévoit d'utiliser le même expédient pour l'ours
des Pyrénées. Ainsi, le "retour du sauvage" qui symbolise
l'ensauvagement des campagnes, n'est qu'une image : la pratique est, en fait,
de contrôler la reproduction d'animaux que l'on a dû
ensauvager.
Tant d'efforts supposent, pour n'être pas vains, un "suivi". Les animaux
remis en liberté dans les campagnes ensauvagées sont alors
équipés d'émetteurs, parfois même de balises
Argos (1), pour qu'on les puisse suivre
à la trace. Chaque animal a reçu un nom (comme
Castille), parfois un sobriquet, et il émet sur une longueur
d'onde particulière : tous peuvent être ainsi "filés"
et fichés en permanence. S'ils ont un ennui si l'émetteur semble
ne plus bouger - on peut leur porter assistance. Mais on peut aussi savoir
que Castille est dans les parages et qu'Anabelle est avec lui
(ce qui permettra, éventuellement, de capturer leurs rejetons pour
les munir à leur tour d'émetteurs ou de balises). Voici des
animaux "sauvages" en liberté, mais en liberté surveillée
(et il est quelque peu surprenant que l'état de nature, dont on semble
désirer s'approcher par de telles opérations, soit, en quelque
sorte, un Etat policier).

Dans les brochures, plaquettes, livres, films et vidéocassettes
proposés, les animaux réintroduits sont présentés
sur deux registres. Le premier, pédagogique, évoque les conditions
favorables à l'espèce et les facteurs fragilisants, décrit
son comportement d'animal sauvage, et, compte tenu de l'état des
populations dans nos contrées, argumente la nécessité
des expériences entreprises. Mais, peut-être pour frapper les
esprits, ces textes eux-mêmes utilisent fréquemment des
métaphores anthropomorphiques. Ainsi, les lynx et les ours, animaux
prédateurs, seront présentés comme les "seigneurs" de
la forêt... Sans se soucier apparemment du faible enthousiasme que
suscite chez les paysans le "retour des seigneurs", ni de l'homonymie entre
seigneur et saigneur (ce que ne manqueront pas de relever les propriétaires
de brebis égorgées). Quant au vautour des Causses, on
évitera, autant que faire se peut, le terme de "charognard" (car il
est dévalorisant, et certains opposants au parc national des
Cévennes n'ont pas manqué de s'y référer pour
faire du vautour le symbole même de ce parc). Il est donc baptisé
"éboueur des Causses".
Le second registre, plus médiatique, revient à parler de ces
animaux, comme s'il s'agissait d'animaux domestiques et familiers. Et cela
n'est d'ailleurs pas sans rapport avec la réalité : familiers,
ces animaux sauvages le sont certes pour ceux qui ont été
chargés de préparer leur introduction, de les lâcher,
de les suivre à la trace. Ainsi voit-on dans le film intitulé
Le retour du Bouldras les gardes préposés à
l'opération donner à manger aux vautours, les caresser, s'amuser
avec eux, les encourager. Puis on nous conte les amours d'Anabelle
et de Castille : nous assistons à leur rencontre, à
leurs hésitations, puis à leur vol nuptial (moment
intensément érotique qui permet de passer pudiquement sur leur
accouplement). Nous suivons l'alimentation du nouveau-né (quel bel
appétit), son apprentissage, et ses "premiers pas".. A n'en point
douter Anabelle et Castille vivront heureux et auront beaucoup
d'enfants. Belle et édifiante histoire, en vérité !
Triste histoire, par contre, que celle du lynx Elisa, qui d'une
brève rencontre avait eu deux "chatons". Elle les chérissait,
mais un soir, entre chien et loup, un indigne chasseur la tua, laissant les
deux pauvres orphelins à une mort certaine.
Qu'il y ait simple métaphore, ou appel pressant à la sensiblerie
de citadins censés vivre dans un monde policé, pacifié
et saturé d'images édifiantes, s'impose une représentation
domestique, familière, parfois même humanisée, des animaux
sauvages réintroduits. Cette imagerie conduit à une confusion
des catégories du sauvage et du domestique. Que sont donc les vautours
des Causses ? Des charognards, ayant une niche écologique (encore
une métaphore domestique) toute prête entre Causses et
Cévennes, les éboueurs des Causses, nettoyant à titre
gratuit les parcours de bêtes crevées, ou ce couple charmant
si tendrement attaché l'un à l'autre ?
Qu'est-ce qu'un lynx ? Un prédateur susceptible de sélectionner
le gibier à poil, un "seigneur" ou un gros matou ? Sans que l'on sache,
pour l'instant, comment de telles images sont appropriées et
réinterprétées, on est en droit de penser qu'elles sont
de nature à brouiller les limites du sauvage et du domestique. Ne
risque-t-on pas de favoriser, par la subversion des catégories, le
passage à l'acte, que représentent les réintroductions
"sauvages" d'animaux apprivoisés ou imprégnés, voire
même d'animaux domestiques ?
Quand des scientifiques sérieux lâchent des lynx dans la
nature (2), et qu'on en parle comme si
c'étaient des animaux familiers, pourquoi le premier imbécile
venu n'irait-il pas se débarrasser, sur le bord d'un étang,
de la tortue de Floride qui l'encombre, verser dans la rivière la
plus proche le contenu de son aquarium
(3), ou abandonner ses portées de chatons dans
une forêt périurbaine ?
Ainsi, une opération d'ensauvagement d'animaux captifs, destinée
à marquer l'inéluctable ensauvagement des campagnes, est
présentée sous le visage de la domesticité. Nous sommes
bien entré dans l'ère du Canada Dry. Vous connaissez
: ça a la couleur de l'alcool, l'odeur de l'alcool, le goût
de l'alcool, mais ce n'est pas de l'alcool ! Des animaux "sauvages"sont mis
en "liberté" (Canada Dry)dans une "nature" (Canada Dry). Si l'on y
veille, ils le seront un jour par des "protecteurs de la nature (Canada Dry).
[R] Notes

(1) Le radiopistage des
animaux fait appel à différentes techniques, en fonction de
leur taille, de l'ampleur de leurs déplacements et de leur
logévité (ou de la durée espérée de
l'expérience). Il s'applique aux abeilles, aux rongeurs, aux dauphins,
aux sangliers, aux éléphants, aux baleines. A ces dernières,
on fixe des "balises argos" dont les émissions sont relayées
par des satellites. Autre application: on munit de bracelets émetteurs
des prisonniers, enfermés ou pas dans une prison, mais dans un
périmètre défini par le juge (aux USA).
[VU]
(2) Remarquons que les premiers lynx relâchés
"dans les règles" (sortant d'un quelconque parc animalier) se sont
révélés si "imprégnés" par la présence
humaine qu'ils eurent un comportement un peu trop familier. Et l'on ironise
volontiers en Cévennes sur certains tétras réintroduits
qui semblent particulièrement attirés par les matchs de foot
d'un terrain communal. [VU]
(3) La faune halieutique des cours d'eau, étangs et
canaux réserve souvent bien des surprises, surtout aux abords des
agglomérations: on y trouve des spécimens de poissons africains
ou américains.[VU]