En France, comme dans le reste de l'Europe, les introductions d'espèces
animales se sont multipliées depuis le début du siècle.
Parfois, il s'agit d'introductions fortuites, fréquemment favorisées
par les activités humaines. Souvent aussi, il s'agit d'introductions
volontaires, répondant à des motivations diverses.
Nous nous attacherons à cette dernière catégorie, en
étudiant précisément quelques cas et en examinant les
avantages ou les inconvénients qui en résultent.
Pour réglementer ces introductions volontaires, la France dispose
d'une législation, encore imparfaite, que nous allons tout d'abord
présenter.
Les règlements sont très variables, selon les espèces
considérées. En ce qui concerne les espèces
protégées, la situation est claire puisque le transport en
est interdit (loi n°76-629, décret 77-1296). Seules les espèces
existantes sur le territoire national sont concernées, mais les
réintroductions et les renforcements de populations à partir
d'animaux d'origine étrangère peuvent être
contrôlés par cette loi. Les listes des espèces
protégées ont été précisées par
arrêtés datant :
du 24.04.79 pour les mollusques,les amphibiens et les reptiles,
du 3.08.79 pour les insectes,
du 2.02.80 pour les mamifères marins,
du17.04.81 pour les mammifères terrestres et les oiseaux.
Par la suite, des arrêtés modificatifs ont été
pris dans certains cas. C'est ainsi que la protection des espèces
dans les Départements et Territoires d'Outremer faitit 1' objet de
textes particuliers.
L'importation de toutes les espèces d'oiseaux considérées
comme gibier (1) (à l'exception
de six espèces) est interdite, sauf autorisation (arrêté
du 20. 12. 83).
Le cas du sanglier fait 1' objet d'un traitement particulier (arrêté
du 8. 10. 82).
En ce qui concerne les animaux aquatiques, le Code Rural interdit 1' introduction
d' espèces non représentées en france (art.
413,2° ) (2). Le ministre peut toutefois accorder
des autorisations à des fins scientifiques ou pour des élevages
en milieu clos (décret du 9.12.86).
La loi fixe également la liste des poissons, grenouilles et
crustacés susceptibles de provoquer des déséquilibres
biologiques et interdit leur introduction dans les eaux libres (décret
du 8.11.85).
Par ailleurs, il faut noter que la France a ratifié la Convention
de Washington et qu'à ce titre elle observe les règlements
qui en sont issus concernant les espèces protégées.
Malgré cet ensemble de réglementations, 1' introduction
d'espèces reste difficile à contrôler du fait de la
spécificité de chaque cas.
On dispose des règlements sanitaires du Code Rural (art.244 et 247),
et du décret 77-1296 qui stipule que "sont soumises à
autorisation (...) l'introduction (...) d'animaux d'espèces non
domestiques (...) dont la liste est fixée (art1)
Il est évident que la difficulté réside dans
l'établissement de cette liste. Cependant, pour certains groupes et
pour résoudre des menaces précises, l'utilisation ponctuelle
de cet article pourrait être une solution commode.
Enfin, il serait souhaitable que les Recommandations du Conseil de l'Europe
R.(84)14 et R.(85)15 soient rapidement intégrées à notre
législation nationale.
Les insectes
Depuis 1812, date de l'arrivée du puceron lanigère, Eriosoma
lanigerum, en provenance d'Amérique du Nord, la France a vu sa
faune s'accroître de plusieurs dizaines d'espèces dont certaines
se sont révélées des ravageurs particulièrement
dangereux. On peut ,citer le phylloxera, Viteus vitifoliae, introduit
en1863 et le doryphore, Leptinotarsa decemlineata, en 1922. Bien que
ces introductions soient le plus souvent le fait d'activités humaines,
elles ne sont en aucun cas volontaires.
En revanche, de nombreuses introductions ont été sciemment
pratiquées par l'home. La plupart avaient pour but d'acclimater un
insecte entomophage destiné à lutter contre un insecte ravageur,
le plus souvent lui-même introduit. Après repérage et
identification d'un nouveau ravageur, il a parfois été possible
de trouver un prédateur spécifique qui donnait satisfaction
dans une large mesure.
à titre d' exemple, citons le cas d'un ravageur, Aleurothrixus
floccosus, identifié près de Nice en 1966. Pour lutter
contre cet aleurode, trois insectes entomophages ont été
importés.
Parmi eux, Cales noaki, originaire du Chili, s' est
révélé particulièrement efficace et a réduit
les populations de l'insecte ravageur à un niveau insignifiant (Onillon,
1978). Si de nombreux succès similaires peuvent être signalés,
on remarque aussi des échecs dûs le plus souvent à la
carence des études écologiques préalables.
D'autres motivations que celles de la lutte biologique peuvent inciter à
introduire des insectes. Ainsi a-t-on tenté d'introduire des insectes
pollinisateurs, dont au moins uneme espèce considérée
comme en danger dans son pays d'origine : il s'agit de Chrysocarabus
olympiae, transporté d' Italie dans les Alpes françaises
(Malausa et Drescher).
On peut également citer différentes introductions de papillons
de la famille des Attacidae, effectuées peu après 1850 pour
tenter de trouver des espèces de remplacement pour la production de
soie, à la suite d'une épidémie de pébrine touchannt
le Bombyx mori. Certaines espèces se sont maintenues jusqu'à
nos jours, en particulier le Bombyx de l'ailante, Samia cynthia (Rougeot
et Viette 1978)
Il ne semble pas que ces différentes opérations aient
présenté d'inconvénient, du moins en apparence. Cependant,
il serait souhaitable dans l'avenir qu'elles fassent au préalable
l'objet d'une expertise concernant l'impact sur d'autres éléments
de la faune que ceux pris pour cible. En particulier, la possibilité
que ces insectes puissent être des vecteurs d'organismes pathogènes
doit être examinée de façon sérieuse.
Le cas des écrevisses
Dans le dernier quart du XIXeme siècle, une épidémie
connue sous le nom de "peste de l'écrevisse", dont l'agent est le
champignon Aphanomyces astaci, a fait des ravages parmi les populations
d' écrevisses européennes.
Face à ce problème, divers pays réagirent en important
des espèces exogènes susceptibles de résister à
la peste, et ceci malgré de nombreux avis contraires. Deux espèces
furent alors introduites :
Orconectes virilis et Orconectes limosus. Après quelques
essais infructueux, cette dernière espèce s'installa et se
répandit. Elle occupe aujourd'hui l' ensemble du territoire
français. Son rôle compétiteur face aux espèces
indigènes et la possibilité qu'elle présente d'être
un vecteur de l'aphanomycose ne font pas de cette écrevisse un apport
particulièrement intéressant à notre faune.
Par la suite, les tentatives d' introduction d'autres espèces se sont
multipliées. Dans la plupart des cas, il s'agit d'échecs complets,
à quelques exceptions prés. On peut ainsi citer Pacifastacus
leniusculus qui a été implantée avec succès
en 1970, notamment dans le lac de Divonne. Cette espèce présente
toutefois l' inconvénient d'être porteur sain de
l'Aphanomyce. Malgré l' interdiction d' importation,
Procambarus clarkii a fait aussi l'objet d'introductions clandestines
dont on ne connaît pas encore le devenir.
En dehors de ces écrevisses américaines (Laurent 1983), on
rencontre également une espèce de l'Europe du Sud-Est, Astacus
Leptodactylus , implantée dans quelques lieux. Outre son
intérêt gastronomique réduit, cette espèce a le
défaut de s'hybrider avec les autres Astacus indigènes.
Les poissons
Des poissons peuvent plus ou moins naturellement, en profitant par exemple
de l' ouverture de canaux, étendre leurs domaines. C'est le cas du
hotu, Chondrostoma nasus, qui a envahi une grande partie de la France
à partir de 1870.
Néanmoins vers la fin du XIXéme siècle, l'importation
de poissons destinés à améliorer notre faune était
une idée à la mode.
"Beaucaqp de rivières ne se prêtant pas à la reproduction
des salmonidés (...) quelques personnes ont songé, dans ces
dermières années,. à emprunter à l'Amérique
du nord certaines espèces qui, tout en étant de très
bonne qualité peuvent se contenter d'une eau peu fraîche manquant
parfois de limpidité" (Raveretz-Wattez 1900)
C'est ainsi qu'on a vu s'installer dans nos eaux la perche-soleil, Eupomotis
gibbosus et des Black bass, Micropterus Micropt dolomieu et
Micropterus salmoïdes. Ces importations avaient été
précedées en1745 par celle de Carassius auratus comme
poisson d' ornement et suivies de bien d'autres. On peut citer le poisson-chat,
Ameirus nebulosus, le saumon des fontaines, Salvelinus
Fontinalis, la truite cristivomer, Salvelinus namaycush, et la
truite arc-en-ciel, Salmo gardneri, celle-ci se reproduisant
régulièrement au moins en un lieu de notre pays.
Dans le cadre de notre législation actuelle, le seul danger réside
dans l'évasion d'espèces dont la présence en élevages
clos a été autorisée. C'est pourquoi les autorisations
ne sont accordées qu'après une étude approfondie. Un
avis favorable a été donné pour l'esturgeon de
Sibérie, Accipenser baeri ; en remvanche, le vairon du Canada,
Pimephales promelas, n'a pas reçu l'accord, en particulier
en raison de sa capacité à répandre une maladie, la
yercinose.
Les oiseaux
Hormis les visiteurs de passage, voire des installations provisoires, les
introductions spontanées d' oiseaux sont assez rares. Il faut cependant
signaler le cas de la tourterelle turque, Streptopelia decaocto, qui
a été signalée en France pour la première fois
en1950 et qui nidifie maintenant sur la quasi totalité du territoire
national. De la même façon, le héron garde-boeufs,
Bubulcus ibis, s'est installé récemment en Camargue.
En matière d'introductions volontaires, il faut rappeler la très
ancienne introduction du faisan de Colchide, Phasianus colchicus.
Sans doute inspirés par cet exemple, les chasseurs ont tenté
à plusieurs reprises d'acclimater en France des oiseaux gibiers.
L'introduction en Bretagne du lagopède d'Ecosse, Lagopus lagopus
, s'est soldée par un échec, les surfaces nécessaires
à son développement étant insuffisantes. Pour
différentes raisons, il en a été de même pour
d'autres espèces élévées et relâchées
chaque année.
En revanche, le faisan vénéré, Syrmaticus reevesi,
semble persister dans quelques massifs forestiers (Roobrouk 1984). De même,
le colin de Virginie, Colinus v. virginianus, introduit massivement
entre 1960 et 1970, semble s'être implanté en Chalosse dans
les Landes et en Sologne (Berger et Mayot 1987).
Enfin, des oiseaux introduits comme oiseaux d'agrément peuvent parfois
constituer des populations viables. On peut ainsi signaler la bernache du
Canada, Branta canadensis, qui a été introduite en
particulier à l'étang de Saint-Quentin près de Versailles.
Elle présente toutefois l'inconvénient de s'hybrider avec l'oie
rieuse, Anser albifrons.
Les Mammifères
Différentes espèces de mammifères ont été
introduites comme animaux d'élevage et se sont ensuite répandues
dans la nature, soit accidentellement, soit à la suite d'actions
délibérées. C'est la cas du ragondin, Myocastor
coypus, du rat musqué, Ondatra zibethicus, du vison
d'Amérique, Mustela vison, et du raton laveur (Saint-Girons
1983).
De la même façon, le castor du Canada, Castor canadensis,
lâché dans un parc animalier du centre de la France en 1975,
s'est répandu à l'extérieur où il s'est
développé très rapidement. La crainte d'une
compétition avec le castor d'Europe, Castor fiber, en cours
de réintroduction dans la même région, a conduit les
autorités à faire éliminer l'intrus par piégeage
(Rouland 1985).
Le chien viverrin, Nyctereutes procyonoïdes, introduit dans la
partie européenne de l'URSS à partir de 1928, a colonisé
depuis de nombreuses régions. Une capture a même été
effectuée en France en 1979 (Duchene et Artois).
Les ongulés ont fait l'objet de nombreuses introductions, essentiellement
à des fins cynégétiques. On peut citer celle
déjà ancienne du daim, Cervus dama, dont la plus grande
population vivant en liberté se trouve dans une forêt de la
plaine d'Alsace. Les exemples du cerf sikka, Cervus nippon, qui se
maintient surtout en parc clos, ou de l'hytropote, Hydropotes inermis,
qui semble survivre dans le centre de la France, ne sont pas très
significatifs (Beaufort). En revanche, les lâchers de mouflons de Corse,
Ovis amon musimon, effectués depuis 1949, ont abouti à
une implantation de l'espèce dans 23 départements, dont l'une
des populations dépasse largement le millier d'individus (Anonyme
1985).
Cette énumération, loin d'être exhaustive, donne quelques
exemples de cas d'introductions. mis il est intéressant d'étudier
en détail deux cas, bien différents en ce qui concerne leurs
motivations. Il s'agit d'une part du lynx, Lynx lynx, (cf. pages
suivantes, 1' article "Réintroduction: la cas du lynx " ),
réintroduit dernièrement dans les Vosges (Herrenscmitt et Leger
1987).
D'autre part, une autre espèce a fait récemment l'objet d'une
tentative d'introduction : il s'agit de Sylvilagus floridanus, rongeur
originaire d'Amérique du Nord. à la suite de l'introduction
du virus de la myxomatose en 1952, les populations locales de lapine ont
été gravement touchées, et les chasseurs ont cherché
une espèce de remplacement. C'est ainsi qu'à partir de 1974,
malgré différents avis défavorables et sans souci de
légalité, les importations se sont multipliées. Les
élevages et les lâchers dans la nature sont devenus monnaie
courante (Arthur et Chapuis 1983).
Pour donner une base scientifique aux décisions prises vis-à-vis
du Sylvilagus, un programme d'étude très complet a
été confié en 1979 à l'Office National de la
Chasse. Il en ressort aujourd'hui qu'outre divers inconvénients comme
la compétition avec les Lagomorphes indigènes, une très
grande sensibilité à la prédation et la possibilité
d'effectuer des dégâts sur certaines cultures (la vigne en
particulier), les Sylvilagus semblent être des agents de
transmission d'un certain nombre d'affections virales et bactériennes.
Ces handicaps ne rendent pas leur présence souhaitable au sein de
notre faune (ONC 1984).
Malheureusement, si la 1égislation permet en principe d'interdire
les importations, d'autres réglements sont nécessaires pour
faire fermer les élevages existants. Et la lecture des journaux
cynégétiques montre que les éleveurs poursuivent leur
activité.
Nous avons vu que les exemples d'introductions d'espèces animales
effectuées volontairement par l'homme ne manquaient pas. Il n' est
pas inintéressant de se pencher sur les différentes motivations
qui ont été à l'origine de ces tentatives. On peut les
répartir en deux catégories.
La première, attribuée aux "naturalistes" sensu Lato,
consiste à vouloir enrichir un écosystème, soit pour
le plaisir des yeux, soit parce que le plus grand nombre d'espèces
possible est considéré comme un bien, soit encore parce qu'il
apparaît que le fonctionnement de l' écosystème
considéré nécessite la présence d' espèces
disparues, de leurs équivalents ou même d' espèces totalement
nouvelles.
La seconde, qui est celle des pêcheurs et des chasseurs, repose sur
l'idée que l'accroissement des ressources naturelles qui font l'objet
de leurs activités ne peut s'obtenir qu'en introduisant d'autres
espèces que celles déjà présentes dans le
milieu.
Les motivations des naturalistes ont été très fortes
pendant toute la durée du XIXème siècle, tant pour les
végétaux que pour les animaux. Elles se rapprochaient d'ailleurs
souvent des projets liés à l'amélioration de l'exploitation
de la nature.
Néanmoins, de nos jours, la grande majorité des naturalistes
rejette absolument 1' idée d'introduction d' espèces n'ayant
jamais fait partie de notre faune et regarde même parfois avec suspicion
les tentatives de réintroductions dans leur ensemble.
La proposition faite par Vasserot d'introduire un boa en Bretagne pour combler
un "vide" apparent a suscité bien des réprobations (Vasserot
1972).
Cependant, il est évident pour de nombreux gestionnaires des milieux
naturels que l'absence de certains éléments est préjudiciable
à la recherche d'une stabilité ou d'une plus grande
biodiversité. On a alors recours pour remplacer des grands herbivores
disparus à des races bovines ou équines rustiques. On peut
citer pour exemple l'utilisation des Highland cattles dans le marais Vernier
de Haute-Mormandie (Lecomte 1982).
Il faut d'ailleurs se demander, avec prudence et sens parti pris, s'il ne
sera pas nécessaire d'aller plus loin. la restauration des
écosystèmes peut ne pas aboutir à la reconstitution
des conditions préexistantes. L'utilisation d'espèces
végétales exogènes est souvent admise, celle d'espèces
animales sera peut-être bientôt nécessaire. De même,
la possibilité d'effectuer le sauvetage d' espèces menacées
d' extinction dans leur aire de répartition naturelle peut poser la
question de manière différente (Cairns 1988).
Pour des raisons toutes autres, des chasseurs et des pécheurs continuent
à mettre beaucoup d' espoirs dans les introductions. Le comportement
de l'espèce dans son pays d'origine leur paraît le plus souvent
un critère suffisant, sans que la question de l'adaptation au nouveau
milieu et encore moins l'impact sur celui-ci soient pris en considération.
L'exemple du Sylvilagus le montre.
En dehors de ces deux types de motivations, il faut encore citer les
préoccupations liées à la lutte biologique. Bien que
dans notre pays, il ne semble pas pour l'instant que des inconvénients
notoires en aient résulté, il conviendra certainement
d'officialiser un système de quarantaine efficace et une étude
d'impact préalable.
En effet, divers exemples cités mettent en évidence que les
frontières sont facilement franchies par les espèces introduites.
Les opérations de translocation, dans le cas où elles paraissent
souhaitables, devraient donc faire 1'objet de concertations entre pays
voisins.
Enfin, un colloque sur les réintroductions et soutiens de populations
animales sauvages a eu lieu du 6 au 8 décembre dernier à
Sain-Jean-du-Gard. Il rassemblait des intervenants d'horizons divers qui
ont abordé les questions majeures soulevées par les
réintroductions.
[R] Notes
(1) La liste en a été
fixée par arrêté du
26.06.87.[VU]
(2) La liste en a été fixée par
arrêté du 17.12.85.[VU]
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