Le Courrier de l'environnement n°30, avril 1997
le peuplier et l'eau
ou l'une des figures de la nature populaire
Le terme de " nature " ne dit pas seulement le support terrestre de nos
activités, ni la somme des inventaires scientifiques comptabilisant
les espèces et les habitats, ni la métaphysique... De par la
vie qu'elle incarne, au travers de ses formes variées, animées
et changeantes, la nature est aussi - et peut-être surtout - l'univers
du sensible, dans lequel nous ne nous lassons pas de projeter nos désirs
et nos angoisses. Il y a eu ainsi des représentations de la nature
selon les époques, les groupes sociaux, les cultures.
La culture savante n'a eu de cesse de produire codes et schèmes donnant
à voir la nature. Aujourd'hui encore, il serait difficilement envisageable
d'aborder la question de l'appréciation sensible de la na-ture sans
en référer aux paysages de Poussin ou aux rêveries de
Rousseau. Pourtant, des voix s'élèvent, soulignant la
nécessité de prendre en compte l'existence de sensibilités
propres aux popu-lations vernaculaires et qui ne peuvent être conçues
indépendamment de l'ensemble des pratiques techniques et sociales
(Larrère R., 1996). Et si les sensibilités des habitants et
des usagers sont si sou-vent encore occultées, ce serait, tout simplement,
parce qu'elles ne s'expriment pas, ou bien alors selon des modes et dans
des formes (nains de jardin, cabanons de villégiatures ...) qui ne
sont pas légi-timés par les discours dominants.
A partir d'une réflexion basée sur l'analyse d'un cas concret,
nous voudrions avancer ici quelques idées qui pourraient être
autant de pistes en direction des représentations populaires de la
nature. Nous nous inspirons d'une recherche consacrée au peuplier
(Le Floch, 1996), objet a priori banal s'il en est, et qui conduit
à rencontrer des espaces qui sont parmi les plus quotidiens et les
moins specta-culaires au sens littéral du mot ; plus
précisément, nous retiendrons comme base de réflexion
cette partie de la recherche qui a consisté en une série
d'enquêtes menées auprès d'un échantillon le plus
diversifié possible d'habitants et d'usagers des marais de la
Sensée.
Nous décrirons d'abord le modèle d'appréciation paysager
des marais de la Sensée tel qu'il est par-tagé par ses usagers
et montrerons en quoi ce paysage fonctionne comme un véritable
schème d'appréciation de la nature. Puis, à partir d'une
réflexion sur la construction sociale de ce paysage, nous
évoquerons, avec une liberté de ton qui fait écho aux
sentiments recueillis sur le marais auprès de ses usagers, ce que
peuvent être l'importance et la signification des représentations
populaires de la nature, dont le peuplier fait partie intégrante.
A la frontière des départements du Pas-de-Calais et du Nord,
à une vingtaine de kilomètres à l'est d'Arras, les marais
de la Sensée marquent la limite entre l'Artois, pays de grands plateaux
aux vagues ondulations, et la Flandre, pays plat de basse plaine. Longtemps,
ils furent considérés comme un vé-ritable no man's
land, un endroit inaccessible, capable même de devenir un réel
obstacle lorsque la défense du pays l'exigeait : outre le canal et
le cours de la Sensée, outre les dépressions creusées
lors de l'extraction de la tourbe et transformées en étangs,
un système d'écluses permettait, en temps de guerre, d'élever
le plan d'eau de deux mètres.
Aujourd'hui, de milieu repoussant, les marais sont devenus un lieu attractif,
synonyme de détente et de plaisir. De façon saisonnière,
ils drainent toute une population venue des grandes villes du bassin minier
et des environs, situées dans un rayon de 10 à 30 km, voire
beaucoup plus : Arras, Douai, Lens, Valenciennes, Lille... Le temps d'un
week-end ou des vacances estivales, les innombrables caravanes, les mobilhomes
et les chalets s'animent, les berges se peuplent d'une foule de pêcheurs
et de promeneurs.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est à quel point l'évocation
de l'espace des marais parvient à faire vibrer la corde sensible des
habitants et des usagers. Ceux-ci partagent largement une représentation
des marais de la Sensée possédant des traits bien affirmés
; le paysage des marais est perçu comme une entité globale
constituée de trois facettes.
L'eau occupe la place centrale des évocations du paysage de marais.
Elle est celle qui justifie tout le reste : la végétation,
les animaux, les hommes, le bonheur... Mais elle est aussi celle qui est
mise en valeur par tout le reste : le tableau ne trouve tout son sens que
grâce à l'étroite association entre l'eau et tout un
cortège d'éléments qui en fait un lieu de vie et
d'animation. En particulier, le rôle des arbres, s'il est essentiellement
un rôle de " toile de fond ", n'en est pas moins important car assurant
la mise en valeur de l'eau. A ce niveau, le fait qu'il s'agisse de peupliers
n'est pas indifférent : leur port droit et élevé est
décrit comme les rendant particulièrement à même
de produire des effets de contraste avec les plans horizontaux des étendues
d'eau. Plus qu'un peuplement ayant une réelle épaisseur, plus
qu'un espace apprécié en lui-même (" Je ne vais pas dans
le bois, je n'oserais pas [...] On rentre pas dans le bois "...), les arbres
sont surtout un rideau de verdure qui donne sa véritable dimension
au spectacle de l'eau. Souvent, ce sont les coupes qui font prendre conscience
de la place tenue par les arbres : pour ces enquêtés, ce qu'ils
appréciaient le plus étaient " ce qu'on a démoli : les
grands arbres, en face. [...] On avait pris des photos, avant la coupe des
peupliers. On ne reconnaît plus. C'était magnifique, les peupliers
des deux côtés de la rivière " ; " C'est moche, maintenant.
Il n'y a plus rien ".
En outre, la présence sonore spécifique des peupliers participe
de la sensibilité au paysage de marais. " J'aime écouter le
vent dans les peupliers... " ; " Quand il y a du vent, j'ouvre le cabanon
derrière, je me mets dans le transat et j'écoute : j'ai
l'impression d'entendre le bruit de la mer... "
Un aspect tout à fait typique de ce paysage du coeur du marais est
son caractère animé. L'animation, c'est celle des animaux :
" Moi, c'est les paysages. Voir les canards, tout ce qui est vivant sur l'eau
". Mais c'est surtout celle qui découle de la présence humaine.
De fait, l'animation a un caractère sai-sonnier marqué ; on
pourrait presque dire que le paysage du coeur du marais n'existe plus l'hiver,
quand ses admirateurs qui en sont aussi une des composantes essentielles
ont déserté les lieux. " C'est bordé de petits chalets
; il y a des gens qui viennent le week-end. C'est un beau marais ". " Ce
qui me plaît, c'est les gens qui se promènent : ils regardent
les maisons (chalets et mobilhomes) ". Cet autre enquêté aime
" regarder les pêcheurs... Surtout pendant les vacances : il y a des
gens dans les carava-nes qu'on peut regarder ".
Outre leur rôle de toile de fond, les arbres déterminent en
eux-mêmes une deuxième facette du paysage de marais aux yeux
des usagers : si les plantations de peupliers entourant le marais ne constituent
pas en effet un paysage forestier à proprement parler - c'est-à-dire
renvoyant à la seule masse des arbres et à l'idée de
profondeur -, ils forment un paysage de transition, à la fois ceinture
protectrice vis-à-vis de l'extérieur et " entrée " de
marais. A la fois, ce paysage possède une ambiance propre et prend
tout son sens dans la promesse d'un " au-delà " des arbres qui lui
est indissociable, cet au-delà étant les bords de l'eau. Sous
les arbres, on ne reste pas vraiment, mais on y passe forcément et,
de l'intérieur ou de l'extérieur du marais, ce sont eux que
l'on a pour horizon. A nouveau, des caracté-ristiques propres au peuplier
sont soulignées : les allées " monumentales " plantées
le long des voies d'accès ou les plantations claires, peu profondes
et relativement propres et ordonnées, sont décrites comme les
éléments typiques constitutifs de ce paysage de transition.
Bien souvent, quelle que soit la structure décrite - alignements le
long des chemins ou plantations en plein - c'est la notion d'" allée
", d'" entrée " ou d'" accès " qui est utilisée. " Ici,
regarde les plantations d'arbres, ça fait une allée, et il
y a des étangs de part et d'autre ! " ; quand elle part se promener
dans le marais, cette autre enquê-tée " passe sous les arbres.
Ca fait un tour superbe " ; et pour celle-ci, c'est " Tout à fait
notre pay-sage ! Tout à fait. Les yeux fermés, on irait ! "
Enfin, la troisième facette du paysage de marais est celle qui correspond
à la silhouette des arbres se profilant à l'horizon de l'espace
agricole. Marais et plaine agricole sont en quelque sorte deux contraires
dont le rapprochement implique une mise en valeur réciproque, par
effet de contraste. Le marais contribue ainsi à une certaine lecture
du paysage rural ; par ailleurs, la vue du rideau d'arbres se déployant
dans les lointains suffit à faire surgir l'image toute entière
des marais aux yeux des populations locales. Les cimes hautes et
régulières des peupleraies agissent en " porte-paysage ". Ainsi,
cet enquêté dit combien il aime " tout l'ensemble. Du mont Robin,
on domine tout le versant ; on voit l'écrin de verdure. Le coup d'oeil
est très joli " ; " on a ce rideau d'arbres et, derrière, les
marais ". " Chez nous, il y a une ligne qui barre l'horizon à chaque
fois qu'on regarde " : " ligne de désirs ", aurait-on envie de
préciser, tant les marais sont des repères importants dont
chacun possède l'image en lui.
En fait, il est avéré que ce paysage de marais, largement reconnu
au sens fort du terme par les habi-tants et par les usagers dont certains
viennent parfois d'assez loin, possédant une représentation
très structurée et dotée d'une forte charge
émotionnelle, ne vaut pas seulement en tant que paysage des marais
de la Sensée : il participe d'un schème d'appréciation
de la nature ayant une signification à une échelle régionale
beaucoup plus large. Pratiquement toutes les personnes interrogées
à propos de la Sensée ont mentionné à un moment
ou à un autre d'autres " marais ", plus ou moins importants, plus
ou moins éloignés. Elles montrent ainsi combien ce modèle
paysager du marais est une repré-sentation importante dans l'imaginaire
collectif des populations du Nord-Pas-de-Calais, voire de Picardie : ici,
qui n'a pas dans le coeur son coin de marais, fortement investi de sentiments
mêlant l'affectif et l'esthétique, les souvenirs d'enfance et
les récits légendaires, la mémoire des escapades de
fin de semaine et des parties de pêche inoubliables ? Une
référence en particulier revient avec une étonnante
constance, au point de signifier qu'il s'agit là de l'archétype
du paysage de marais régio-nal : les marais de la Somme.
Finalement, toute l'importance du schème du marais se comprend si
l'on conçoit que lui seul est ca-pable de remplir le rôle de
" vrai " morceau de nature dans une région marquée par un relief
plat et par la rareté des forêts. Certes, il y a le littoral,
mais souvent décrit comme sur-fréquenté ainsi
qu'approprié par d'" autres ", qui sont des catégories sociales
plus favorisées ou des gens venus d'autres régions. Quant à
la forêt, cet archétype de la nature, " il n'y en a pas, ici
" ; ou alors - et même des forêts comme Marchiennes sont
classées dans cette catégorie - des petites, d'aspect " pas
très beau, pas génial. Ca nous a semblé étriqué,
on arrive tout de suite au bout ". " De boisé, ici, y a que le marais.
Sinon, c'est la plaine, y a pas grand-chose " ; sinon, ce n'est que " des
champs, rien que des champs [...]. Rien à l'horizon ! ".
Ici, c'est donc l'élément eau qui confère le statut
de nature aux espaces de marais ; plus exactement, c'est l'eau accompagnée
de son cordon de végétation haute, en particulier les peupliers,
puis les sau-les : " Les arbres ? ici, c'est le peuplier. Puis le saule,
aussi. Y a que ça, ici ", " c'est les arbres de marais ". Bref, c'est
l'association de l'eau et de l'arbre représenté par des
espèces de milieux humides qui fait de la représentation du
marais celle d'un morceau de nature. Une association encore
réaffir-mée dans cette exclamation d'une enquêtée
: " Les bois, ici, c'est des marais ".
Là où cette représentation du paysage de marais est
la plus forte, là où elle est une vraie motivation, c'est parmi
les enquêtés appartenant à des milieux urbains et de
condition modeste : c'est-à-dire les vacanciers séjournant
temporairement dans le marais et les résidents installés
récemment dans les villages voisins et ayant pour origine les grandes
agglomérations de la région.
Le paysage de marais est une construction urbaine. Ce qui suppose qu'il est
à la fois opposé et complément de la ville (Eizner,
1995).
Entre dépaysement...
Ici, ce que les citadins cherchent en premier lieu n'est pas tant la rencontre
avec le marais lui-même qu'une échappatoire à la ville.
Toutes les personnes rencontrées et originaires d'un milieu urbain
ont témoigné des difficultés liées à la
vie urbaine, voire de situations d'échec attribuées au
fonction-nement de la société urbaine, comme le chômage.
Quand elles sont amenées à s'exprimer sur ce que leur apporte
le marais, ce sont d'abord les affres de la ville qui sont exposées
: bruit, pollution, lai-deur, insécurité, problèmes
de voisinage, travail pénible des uns et chômage des autres,
maladie... Dans ce contexte, le marais tient fonction d'antidote. " On recherche
le calme, la tranquillité. On habite Tourcoing, c'est la ville, le
bruit... ". Le marais est rupture et ressourcement : " C'est le calme avant
tout ; ici, tu penses à rien d'autre ". Il est pourvu de vertus
hygiéniques voire thérapeutiques : " On a le bon air, ici.
Sur Douai, c'est pollué. C'est très sain, ici " ; " Ils m'ont
trouvé une angine de poitrine. On vient se reposer pour ça
aussi ".
Le marais, antidote aux maux urbains, est dépaysement. Ses paysages
sont source d'émerveillements toujours renouvelés. Ils sont
le décor enchanté des moments de loisirs, des vacances. Le
dépaysement qu'ils procurent ne se lit pas seulement dans les descriptions
enthousiastes du marais, mais aussi dans la façon de parler du trajet
qui conduit au marais : le trajet vers le marais est presque évoqué
comme un acte symbolique, un passage, un voyage durant lequel défilent
les images des vacances, souvenirs et désirs à la fois. Les
vacances dans le marais étaient pour beaucoup les seules possibles,
et le témoi-gnage suivant est en quelque sorte le lot commun de la
majorité des usagers du marais : " Avant [dans l'enfance], j'allais
à Arleux pour les vacances [les parents avaient un chalet]. Mon père
et mon frère, c'était la pêche. Nous, on faisait pas
grand-chose : on nageait avec ma soeur dans l'étang ; on faisait des
tours en barque, des promenades dans les champs ".
Toutefois, le marais n'est pas considéré comme le dépaysement
par excellence, et l'on sent bien que, dans l'imaginaire des personnes, les
grands archétypes paysagers demeurent la montagne et la mer. Ceux-là
sont les " vrais " paysages qui " dépaysent ", ceux que des siècles
de diffusion d'images peintes ou photographiques ont exalté et qui
ont fini par être légitimés par la mémoire collective.
" Nous, on partait parfois vraiment en vacances : alors, on allait à
la montagne ".
Le marais est non pas dépaysement par excellence mais dépaysement
par rapport à la ville, au quoti-dien, et c'est aussi peut-être
pour cela qu'il apparaît si important aux yeux de ses usagers.
...et familiarité
Mais, en tant qu'" anti-ville ", le marais n'échappe pas à
la ville, il existe avant tout par différencia-tion avec elle : il
n'est finalement que son complément, en quelque sorte sa cour de
récréation. Le marais devient le lieu de projection de valeurs
et de liens sociaux, selon un phénomène vital à leur
renforcement. Ici, la nature est créée en prolongement de la
vie en société et au foyer domestique.
Nous avons vu que la présence humaine était une composante
capitale de la représentation paysagère du marais ; en corollaire
est décrite l'importance des liens sociaux qui se tissent dans l'espace
du marais et de ses environs. Tout particulièrement, les valeurs
familiales trouvent ici un lieu d'expression privilégié. Le
marais est le lieu où l'on peut non seulement se ressourcer soi-même
mais retrouver vraiment sa famille. Les activités récréatives
apparaissent comme autant de petits rituels qui ont pour but de redonner
force à ces liens : promenade, pêche, pique-nique... " C'est
la pêche, le re-pos, en famille " ; c'est le cadre de la sortie " en
famille, le dimanche ". Les amis ne sont pas en reste : " la pêche
[...], à plusieurs, surtout pour manger les grillades après
dehors ! "
Le phénomène de la cabanisation, se développant dans
certaines parties du marais, peut être lu comme une expression de cette
re-création de nature dans le but de prolonger la vie en
société et au foyer domestique, sur le mode urbain. Chalets
et mobilhomes, installés au bord de l'eau et sous les arbres, doivent
permettre à leurs habitants saisonniers de se ressourcer au coeur
de la nature. Para-doxalement, ils remplissent cette fonction tout en devenant,
au bout du compte, une sorte de réplique de la ville. Près
d'Hamel, les " chalets " se sont transformés en constructions " en
dur " depuis long-temps, les peupliers ont été coupés
car ils étaient perçus comme menaçant les habitations,
les jardins qui autrefois s'étendaient au bord de l'eau se tournent
vers la " rue " qui a remplacé le chemin en terre et vers les
constructions voisines, aux vacanciers temporaires a partiellement
succédé une popu-lation de résidents à
l'année... Partout, la moindre caravane s'entoure d'" annexes " diverses,
dispo-sées dans le périmètre du jardin que matérialise
une clôture ; l'été, les camping se hérissent
d'antennes télé...
La notion de confort s'impose avec force. S'immerger dans la nature ne signifie
pas, loin s'en faut, qu'on recherche l'aventure et le contact avec ce que
le marais a de plus sauvage ! La nature devant faire oublier les problèmes
du quotidien, il ne s'agit pas de s'immerger dans un monde inconnu pour risquer
d'être confronté à on ne sait quels
désagréments... La nature " antidote ", la nature saine et
source de bien-être, est une nature propre et facilement accessible.
Les critiques à l'égard du manque d'entretien des marais sont
légion : " c'est plein d'herbe ! ", " ils devraient faire un gazon
! ", " le bois est pas assez nettoyé "...
Une notion primordiale pour comprendre la construction du paysage de marais
est celle de " familiarité ", en ce qu'elle renvoie à la fois
à la famille et à l'habituation, à la proximité
matérielle et affective. La fréquentation du marais, cet espace
proche de la ville, est caractérisée par un proces-sus de
fidélisation ; fidélisation qui aboutit bien souvent à
la sédentarisation complète. Un échec vécu en
ville (licenciement...), la rencontre avec le futur époux à
l'occasion des vacances, l'arrivée à la retraite... sont autant
d'occasion de provoquer la sédentarisation. " C'est pas trop loin
de Douai. Nous, on cherche ce qui est pas trop loin " ; " On vient depuis
32 ans. Tous les ans. [...] On se connaît tous ; on ne s'ennuie jamais
". " Le mari de ma marraine a une maison secondaire ici (dans le marais d'Hamel)
[...]. Au numéro 11, c'est mon parrain ; il habite là toute
l'année " ; telle autre enquêtée originaire de Valenciennes
a connu son mari dans les marais et a fini par venir habiter à Ecourt,
avant que ses parents ne viennent définitivement s'installer dans
un village voisin à l'occasion de la retraite...
En bref, la construction urbaine du paysage de marais par le biais des pratiques
de loisirs revient à inventer un morceau de nature qui permet de mieux
revenir à la ville. La ville se trouve en quelque sorte transportée
dans les marais, et les marais sont une étape sur le chemin qui
ramène à la ville. C'est aussi cette idée qui se trouve
derrière les remarques de ce type : " on va revenir tout le mois de
juillet [...] ; on sera reposé pour l'année, après !
".
Pour les villageois : distanciation par rapport aux " gens des villes
" et appropriation du marais
Enfin, on ne saurait montrer que le marais est une construction urbaine sans
évoquer le point de vue de ceux qui sont nés et ont toujours
vécu dans les communes attenant au marais. Ceux-ci mettent en effet
un point d'honneur à montrer une certaine distance vis-à-vis
du marais, qui répond en fait à leur besoin de
différenciation vis-à-vis des " gens des villes ". D'abord,
ils rappellent l'appropriation physique voire juridique des marais par les
gens externes : " c'est beaucoup des trucs de vacan-ciers " ; " sur Saudemont,
on n'a pas le droit d'y aller, c'est à Béghin ". Puis ils
signifient aussi qu'ils n'appartiennent pas au même monde, n'ont pas
les mêmes besoins ni les mêmes préoccupations : " Non,
on n'y va pas. On travaille. On n'a pas le temps. C'est pour les vacanciers,
le marais " ; et puis, on est déjà " trop dehors toute la semaine
pour ça ! ".
Finalement, ils se représentent le marais comme un lieu physiquement
éloigné : si cela paraît a priori un comble, il
faut en fait y lire l'éloignement " psychologique ". " On habite
Rumaucourt, on n'a pas l'occasion d'aller dans le ma-rais ", affirme cette
habitante d'un village situé aux portes du marais ; " Nous, on est
plutôt éloignés des marais ", confie également
cet agriculteur résidant à Saudemont.
Pourtant, force est de constater que, au-delà de cette
nécessité de se démarquer des catégories sociales
urbaines qui investissent le marais, les villageois font également
de ce dernier un espace de liberté ; d'ailleurs, les représentations
du paysage de marais sont identiques chez les citadins et chez les agri-culteurs
ou autres personnes originaires des lieux. Seulement, les locaux se
démarquent par des mo-des de fréquentation un peu différents
: ils y vont tôt le matin, ils le pratiquent aussi l'hiver, vont plus
dans les endroits qui ne sont pas peuplés de caravanes. Bref, ils
se gardent leurs bouts de marais à eux : " nous, on a tout refusé,
les chalets, tout. [...] les habitants voulaient garder leur marais ". Ils
ont aussi besoin de cet espace de liberté. " C'est le lieu de promenade.
Tous les jours, le matin. Mon mari aussi. On fait le tour du marais. C'est
pour respirer l'air pur, le repos, la promenade, la distraction ". D'une
façon générale, le marais est l'anti-quotidien : on
va dans le marais " pour pas regarder la télé : sinon, le dimanche,
on se met devant sa télé ! ".
En fait, le marais apparaît avant tout comme le complément et
l'opposé du monde du travail et du quotidien dont la ville est la
principale métaphore. Mais pour les villageois aussi, le marais a
cette fonction vitale qui permet de mieux " redémarrer " : il est
l'opposé et le complément de l'espace agricole et du village.
Cette habitante de Rumaucourt vient chercher " l'air pur, l'air est plus
pur que dans le village. On y va de bonne heure, après on travaille
bien ! ".
A partir de cette présentation des attitudes à l'égard
du marais, on peut peut-être commencer à réflé-chir
sur les représentations de la nature dans les couches populaires.
Nature, qui est recherche du calme, du vert, du vent dans les arbres, de
l'eau qui coule. Une nature de proximité, modeste, qui n'est en aucun
cas celle de la solitude où l'on retrouve son être et son moi
dans un dialogue avec les éléments. Le contraire du " promeneur
solitaire " et de ses exaltations. C'est une nature peuplée, une nature
de sociabilité où l'on retrouve les autres, où l'on
partage avec eux, où justement le calme, le vert et les arbres ne
sont appréciés que parce qu'ils sont synonymes et symboles
de la liberté, par rapport aux mille contraintes de la vie quotidienne,
aux mille soucis d'une vie subie plus que choisie. Un moment de relations
sociales non imposées, d'absence de hiérarchie, où l'on
retrouve des pairs, des égaux, venus eux aussi se ressourcer " à
la bonne franquette ", dans une nature familière, où
pro-blèmes de travail (ou d'absence de travail !), soucis d'argent,
etc., peuvent un moment être mis de côté.
Le peuplier des marais fait partie intégrante de cette nature-là.
Il est un arbre du petit peuple, familier, rustique, sécurisant. Pas
un arbre noble comme le chêne ou le hêtre, pas une futaie glo-rieuse.
Non, un arbre solide, connu, sans " frime ", un arbre qui est comme la
quintes-sence de ces visions sans prétention de la nature, de l'eau,
des arbres, du vent. Il fait penser au pêcheur à la ligne, il
fait penser à la découverte de la nature, lors des premiers
congés payés du Front populaire en 1936, tout cet
émerveille-ment devant le fait de pouvoir échapper à
l'usine, aux appartements confinés et sordides. Un arbre humble, celui
d'une certaine France prolétaire et chaleureuse, dont on garde des
tra-ces grâce au cinéma d'avant-guerre, grâce aux poèmes
de Jacques Prévert ou aux photogra-phies de Henri Cartier-Bresson,
Willy Ronis et Robert Doisneau. C'est l'arbre d'après les ban-lieues,
juste après, là où commence la campa-gne, celui proche
des cabanons, du jardin ou-vrier. L'image de bambins en liberté, de
femmes entre elles, et de fratries d'hommes en maillots de corps blancs.
La ripaille et le jeu de boules. Une nature socialisée et libertaire,
où l'on se fréquente entre égaux. Elle n'est ni romantique,
ni fusionnelle, elle n'est pas une recherche de " l'ego ", plutôt un
symbole de la détente, du plaisir de vivre volé au travail,
à la monotonie contrainte et survoltée de la vie quotidienne,
de ses horaires, du petit chef, de la hantise du chômage, ou de la
déprime de ne pas avoir de travail, pour un moment au moins.
Ainsi cette affaire des représentations du peuplier (au moins dans
les marais), qui au premier abord peut apparaître un thème de
recherche un peu ténu, se révèle-t-elle à la
fin du compte être riche de révélations a priori
insoupçonnées. Le peuplier porte témoignage de ce
qu'est le " beau " paysage dans les couches populaires, de ce qu'est la nature,
de ce qu'est la sociabilité, de ce qu'est la liberté et beaucoup
d'autres choses encore. Bref, à sa manière, il permet de comprendre
un des éléments qui fonde la culture des humbles, et par la
même occasion la culture de ceux qui le sont moins, le plaisir de l'eau
et de l'arbre, dans une nature toujours pleine des autres (comme dans les
campings), et pleine de désirs. En tout cas, c'est une lecture. Il
y en a beaucoup d'autres possibles, bien sûr.
Eizner N., 1995. La forêt, archétype de la nature. In
: La forêt, les savoirs et le citoyen. ANCR, pp.17-19.
Larrère R., 1996. Paysans, marché, paysages. C.R. Acad.
Agri. Fr., 82(4), 95-104.
Le Floch S., 1996. Regards sur le peuplier, un arbre entre champs et
forêts. Du rationnel au sensible. ENGREF, 298 pp. + ill. + ann.
(thèse de doctorat en Sciences forestières).
Le Floch S., 1996. Impacts paysagers de la populiculture. Cour. Env. INRA,
29, 39-46.
Le Floch S., 1996. Le peuplier dans la peinture de paysage. Esthétique
et originalité d'un arbre de l'ordinaire. Paysage et
aménagement, 34,
14-22.
.