Le Courrier de l'environnement n°31, août 1997
Une certitude scientifique : l'effet de serre dû à l'activité humaine va bouleverser le climat de la planète. Les accidents climatiques, tels que les inondations de l'Oder, sont peut-être les prémices de ce chambardement. Paris sous la mer n'est qu'une image. Mais la Terre entre dans une zone de turbulences.
Quinze jours de pluies diluviennes - de 20 à 30 millimètres
quotidiens, contre 60 millimètres mensuels en période normale
- et voilà, en plein mois de juillet, 1 000 kilomètres le long
des bassins de l'Oder et de la Neisse, en Allemagne, en Pologne et en
République tchèque, sous les eaux.
Une inondation comme on n'en a pas vu depuis cent ans. 115 morts, 140 000
personnes évacuées, des dégâts considérables.
Responsable : le blocage sur l'Europe centrale d'une forte dépression
par une « barrière anticyclonique ». Ces débordements
interviennent peu de temps après que la France a connu ce printemps
une sécheresse accusée, suivie, en juin, d'un arrosage massif
peu de saison. Les habitants de Washington ne sont pas près, pour
leur part, d'oublier Blizzard 96, une tempête de neige et une vague
de froid qui, cette année-là, paralysèrent la côte
est des États-Unis...
Ces catastrophes naturelles, si dévastatrices soient-elles, sont
classées par la météo dans la rubrique des « anomalies
climatiques ». Des accident qui, depuis la nuit des temps, hérissaient
de pics les belles courbes des moyennes météorologiques. Cependant,
depuis quelques années, ce genre d'accrocs violents semble plus nombreux.
Les climats s'accusent et multiplient les situations extrêmes.
Pures contingences naturelles ou signe annonciateur d'un début de
révolution du climat mondial ? Toujours est-il que tout ça
ressemble bougrement aux traits du climat futur, dont les chercheurs dressent
le portrait robot à l'aide de leurs ordinateurs. Le réchauffement
en cours - c'est un fait - de l'atmosphère de la Terre sous le joug
du fameux effet de serre se ferait-il déjà sentir ? Sans trancher,
il est légitime de se poser la question et de tenter d'imaginer ce
monde sous serre qui se prépare.
Environ 4 000 spécialistes fédérés par le GIEC
(Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) de
l'ONU tentent d'y voir plus clair. Même si beaucoup d'incertitudes
demeurent, le tableau qu'ils nous brossent pour le prochain siècle
n'a rien de réjouissant. Ces nouveaux prophètes nous menacent
de sécheresses, de tornades, d'épidémies, d'engloutissement,
d'hécatombes animales proprement bibliques.
Si encore les changements climatiques attendus frappaient une Terre paisible,
en pleine santé. Celle-ci aurait toutes les chances de surmonter le
traumatisme. Mais notre bon vieux globe est loin d'afficher une forme parfaite.
Par la faute de l'homme, déforestation, famines, épidémies...
Sur un tel terrain miné, la fièvre du siècle prochain
risque de faire des ravages.
Ceux qui voient déjà les plages bretonnes transformées
en paradis tropicaux devront déchanter. Loin d'être uniformes,
les perturbations engendrées par le réchauffement de la
planète se traduiraient surtout par une exagération des conditions
climatiques extrêmes : accentuation de la désertification ici,
redoublement des précipitations là, multiplication des inondations
et des tornades ailleurs. Aujourd'hui, dix-neuf pays - essentiellement au
Moyen-Orient et en Afrique du Nord - souffrent d'un manque d'eau. D'après
le GIEC, leur nombre devrait doubler d'ici à 2025.
En Afrique, l'aridité gagnera surtout le Sahel, ainsi que l'ouest
et le sud du continent. Déjà, des conflits se font jour autour
de certains fleuves. Entre Israël et les pays arabes, entre la Namibie
et le Botswana, qui se disputent le fleuve Okavango. Tous les continents
seront touchés. Selon un expert londonien, les pluies hivernales devraient
diminuer de 10 à 20% et les pluies estivales de 30% sur l'Europe du
Sud. Gare aux incendies de forêt ! Sécheresse dans le Sud, mais
de grandes inondations dans le Nord et le Nord-Ouest européen ! Le
même scénario schizophrène est attendu en Australie :
sécheresse accentuée dans l'immense désert central et
pluies à gogo ailleurs entraînant érosion des sols et
glissements de terrain. En Amérique du Nord, petite variante : les
périodes de sécheresse et d'inondation pourraient s'abattre
sur les mêmes régions, mais alternativement. Par ailleurs, le
réchauffement a déjà commencé à faire
fondre les glaciers de montagne du monde entier. C'est particulièrement
net dans les Alpes, où ils devraient maigrir de moitié d'ici
à l'an 2100. Idem dans l'Himalaya, où un recul de 25% est attendu
d'ici à cinquante ans. Les conséquences sont à double
détente. Dans un premier temps, la fusion accélérée
des glaces risque de faire grossir les torrents, qui, en érodant les
terres cultivables, mettraient l'agriculture montagnarde en danger et les
vallées à la merci d'inondations. Dans un second temps, une
fois la fonte terminée, les lacs de montagne pourraient se vider et
les ruisseaux se tarir. Par ailleurs, le recul des glaciers, associé
à une diminution de l'enneigement, commence à affoler les stations
de sports d'hiver.
Le réchauffement induira un glissement des zones climatiques vers les pôles et vers le sommet des montagnes. Selon une simulation, pour une hausse de température comprise entre 1 à 3,5°C, les déplacements seraient, respectivement, de 150 à 550 kilomètres vers le nord et de 150 à 550 mètres vers le haut. Ainsi, on craint de voir les vastes forêts boréales coloniser la taïga tout en reculant sur leur lisière sud. Cette migration végétale risque de se dérouler dans la douleur. Par définition, une forêt est enracinée dans le sol et ne peut guère progresser de plus de quelques kilomètres... par siècle. Prises de vitesse, nombre d'essences d'arbres, de végétaux mais aussi d'espèces animales inféodées à ces forêts sont condamnées à disparaître. Toutes les autres grandes formations, tous les grands écosystèmes végétaux seront soumis au même traumatisme migratoire.
Selon les experts du GIEC, la production agricole mondiale pourrait, globalement, tenir tête aux bouleversements climatiques. L'augmentation du gaz carbonique, favorable à la croissance végétale, compenserait, en effet, les calamités climatiques. Seulement, au niveau régional, de grandes disparités pourront exister. Dans les régions soumises à une recrudescence des vagues de sécheresse, les rendements agricoles chuteraient de 10 à 30%. Ainsi, l'Afrique peut s'attendre - comme si elle en avait besoin ! - à une diminution des récoltes de blé, de maïs et de la production fruitière. En revanche, parmi les pays gagnants au grand jeu de la loterie climatique, il faudra compter la Russie, la Scandinavie, le Canada, le Japon, le Chili et l'Argentine, qui bénéficieront d'un réchauffement précoce de leurs sols du grand Nord ou du grand Sud. Leurs cultures d'hiver y gagneront certainement. Pourtant, l'humanité ne peut pas se satisfaire du maintien de la production agricole actuelle. N'oublions pas qu'aujourd'hui 800 millions de personnes souffrent encore de la faim. Pour nourrir l'ensemble des Terriens dans quarante ans, la FAO estime qu'il faudrait un doublement des apports alimentaires. Même en faisant appel à l'irrigation, à davantage d'engrais, à l'amélioration génétique, à des changements dans les calendriers de plantation, le pari sera, dans ces conditions, quasi intenable.
Rien que dans les deltas des trois principaux fleuves de Chine, une hausse de 1 mètre prévue par le pire des scénarios du GIEC noierait 50 000 kilomètres carrés de terre, poussant 70 millions de Chinois à l'exode. Même punition, même motif, pour le Bangladesh surpeuplé. Bien d'autres pays asiatiques seront ainsi à la merci des eaux en Asie : notamment la Thaïlande, le Vietnam, l'Indonésie et le Japon où la moitié des installations industrielles est directement implantée au bord de l'eau ! Certains pourraient perdre, dans ces submersions, jusqu'à 10% de leur PIB. En Europe, comment ne pas penser aux Pays-Bas ? Certes, leurs habitants sont habitués à faire barrage à la mer depuis des siècles. Mais se protéger des cataractes orageuses, qui devraient augmenter de 10 %, leur coûtera aussi cher que de se défendre d'une hausse de 60 centimètres des flots. Et ces milliers dîles tropicales qui culminent rarement au-dessus de 4 mètres ! Leur avenir est en pointillé : balayées par les flots, rongées par l'érosion, englouties par les raz-de-marée, polluées par le sel, beaucoup risquent, tout simplement, de disparaître. Quant aux autres, elles verront s'enfuir leurs touristes avec leurs devises. Cette montée des eaux aura également des impacts négatifs sur les zones humides, les marais, les deltas, les lagunes et les mangroves côtières, qui comptent parmi les milieux vivants les plus riches de la planète. La pêche pourrait en subir des conséquences incalculables, car ces zones intermédiaires servent de nurseries pour les poissons. Lintrusion des eaux saumâtres dans les terres risque également dêtre fatale à de nombreuses espèces végétales.
Lan dernier, la publication dun rapport de lOMS a fait leffet dune minibombe. Selon ses auteurs, le réchauffement du climat relancerait dramatiquement les maladies infectieuses transmises par les insectes. Le réchauffement, surtout au printemps, est une bénédiction pour les moustiques et les mouches vecteurs des maladies parasitaires. Une hausse de 3 à 5°C permettrait ainsi au paludisme de coloniser de 4 à 17 millions de kilomètres carrés supplémentaires (environ deux fois lEurope), menaçant ainsi 60% de la population mondiale, contre 45% aujourdhui ! Déjà, les Américains sinquiètent pour le Texas et les Européens, pour la zone méditerranéenne. Un épidémiologiste britannique imagine même des cas de paludisme en Angleterre ! Parmi les autres affections tropicales transmises par les insectes, lOMS sattend également à une recrudescence et à lexpansion de la fièvre jaune, de la dingue, de la cécité des rivières (onchocercose), de la maladie du sommeil, de la douve du foie...
Chaque année, des milliers dhommes meurent victimes dune catastrophe naturelle. Le bilan est appelé à salourdir. Un médecin américain a, par exemple, calculé que dans les sept plus grandes métropoles américaines, les excès climatiques tueront, en 2050, 1 750 citadins (surtout de crises cardiaques provoquées par les grandes chaleurs) contre 1 100 aujourdhui. On nose pas imaginer lhécatombe à Bombay ou encore à Mexico !
Apparemment, ce tableau apocalyptique dressé par les scientifiques
naffole pas les gouvernements. La mobilisation générale
décrétée lors du sommet de la terre à Rio a fait
long feu. Puisque les impératifs industriels et économiques
semblent peser plus que les risques écologiques, les experts se sont
attelés à un exercice fort difficile : chiffrer le coût
des retombées négatives de leffet de serre. Ils sont
arrivés à une fourchette comprise entre 1,5 et 2,5% du PIB
mondial pour un doublement du CO2. A comparer aux 0,5 à 2% du PIB
mondial que coûteraient, seulement, les mesures nécessaires
pour maintenir les émissions du gaz carbonique au niveau de 1990.
Linvestissement serait rentable.
Depuis le 21 mars, la convention sur les changements climatiques a bien
été ratifiée par 165 pays sengageant à
stabiliser leurs émissions de gaz à effet de serre aux niveaux
de lan 1990 dici à lan 2000. La plupart nont
pas tenu leur engagement. Depuis 1992, les émissions nont pas
cessé de progresser : +28% en Inde, +27% en Chine, +8% aux
États-Unis et au Japon ! Seuls les Européens ont tenu parole.
Lavenir est sombre : lAgence internationale de lénergie,
en raison dun boom économique attendu dans les pays émergents,
prévoit une hausse de 50% des émissions dici à
lan 2010.
Que faire ? Les 165 adhérents de la convention climatique ont rendez-vous
en décembre prochain à Kyoto en vue de nouveaux engagements
encore plus drastiques. Seule lUnion européenne a décidé
de jouer cartes sur table : elle annonce une réduction de 15% de ses
émissions de gaz à effet de serre dici à 2010.
Appuyés par le Japon et le Canada, les États-Unis se refusent,
eux, à prendre le moindre engagement chiffré par peur de
pénaliser leurs industries. Quant aux nations du Tiers-Monde,
regroupées au sein du groupe des 77, elles sont prêtes à
jouer le jeu, mais à condition de bénéficier de transferts
technologiques et financiers de la part de lOccident. Apparemment,
on nen prend pas le chemin.
Article repris
du Point du 9 août 1997, avec laimable autorisation de
la revue, et placé en introduction à ce supplément sur
leffet de serre.