La lutte contre les criquets ravageurs : l'intérêt
des mycopesticides
1. Les produits chimiques de synthèse
2. Les produits naturels
3 . Les mycopesticides
4. Place des mycopesticides dans les stratégies
de lutte
Les criquets ravageurs constituent une préoccupation majeure de nombreux services de protection des végétaux. L'une des espèces les plus dangereuses est le Criquet pèlerin, la fameuse 8e plaie d'Égypte. Après deux décennies de rémission, une recrudescence importante, bien que de courte durée, est survenue en Afrique en 1987-88. à cette occasion, d'énormes quantités d'insecticides ont été utilisées pour venir à bout de ce fléau. Des écosystèmes fragiles de régions désertiques ou semi désertiques ont souvent été largement touchés par des pulvérisations massives de produits toxiques. Les pays impliqués et la communauté internationale des pays donateurs se sont à juste titre émus de cet état de fait. Les principales préoccupations concernaient à l'époque l'importance économique réelle de cet insecte et les coûts très élevés des opérations de lutte (315 millions de dollars dépensés en 1987-88). Mais l'une des préoccupations majeures était sans doute liée aux quantités considérables de pesticides utilisées : 32 000 tonnes et des millions d'hectares traités en l'espace d'à peine deux ans. Les dangers de l'utilisation de telles quantités d'insecticides pour la population humaine impliquée et l'impact sur l'environnement étaient évidents. Cet événement a permis de lancer ou de relancer nombre de travaux de recherche destinés à trouver des produits de substitution aux insecticides chimiques traditionnels. Plusieurs voies ont été explorées. Après une dizaine d'années, les biopesticides à base de champignons pathogènes apparaissent comme les produits les plus prometteurs même si d'autres voies continuent et doivent continuer à être explorées.
[R] 1. Les produits chimiques de synthèse
Les inhibiteurs de croissance (IGR ou Insect growth regulators)
Ces produits organiques de synthèse, de la famille des benzoyl urées
(téflubenzuron, triflumuron, diflubenzuron, etc.), inhibent, chez
les insectes, le processus d'élaboration de la chitine, principale
composante de la cuticule. Ils agissent essentiellement par ingestion et
tuent les larves au moment de la mue. L'action acridicide est
différée, en revanche, la persistance du produit peut atteindre
quelques semaines. Susceptibles d'être appliqués en ultra bas
volume (UBV), les IGR peuvent être préconisés contre
les jeunes bandes larvaires de locustes, en traitements en barrières.
Les analogues d'hormones
Le fénoxycarbe, un analogue d'hormone juvénile des insectes,
testé sur des larves de dernier stade de criquets pèlerins
a provoqué d'une part des altérations morphologiques au cours
de la mue (gêne le saut et le vol des jeunes imagos) et, d'autre part,
la solitarisation des grégaires en modifiant la couleur, la morphologie
et le comportement, ce qui conduit à la dispersion des bandes larvaires.
L'usage de ces nouveaux produits en lutte antiacridienne nécessite
d'autres expérimentations pour réduire les doses d'application
et préciser le mode d'action de la molécule sur le
phénomène de solitarisation des criquets en phase grégaire
ou le maintien en phase solitaires des locustes (Dorn et al., 1997).
Les extraits végétaux
Les extraits provenant de deux méliacées, Azadirachta indica
(margousier ou neem) et Melia volkensii, connus depuis longtemps
pour leurs effets répulsifs et antiappétants contre les insectes,
présentent également des propriétés antiacridiennes
intéressantes. Des extraits de fruits, de feuillages ou d'écorce
protègent efficacement les cultures des attaques d'acridiens.
Appliqués directement sur des larves et sur des imagos de criquets
pèlerins, ces extraits végétaux provoquent une
mortalité élevée au bout de deux semaines, retardent
la croissance et la maturation sexuelle, réduisent considérablement
le taux de reproduction, et provoquent de nombreuses malformations (Rembold,
1997). Ces produits sont biodégradables et ne sont pas nocifs pour
l'homme et l'environnement. Par ailleurs, les plantes-source sont communes,
peu exigeantes sur la qualité des sols, et offrent un intérêt
économique évident pour les pays d'Afrique et d'Asie qui peuvent
tirer avantage en exploitant cette ressource naturelle. Il reste cependant
à résoudre des problèmes importants concernant la production
de masse de ces extraits (masse végétale nécessaire
pour traiter un hectare infesté), le coût de récolte
et d'extraction élevés ainsi que les homologations.
Sur plusieurs centaines d'espèces de champignons entomopathogènes,
seul un très petit nombre affecte les acridiens. Deux genres sont
particulièrement prometteurs : Beauveria et Metarhizium.
Ils sont déjà utilisés dans la lutte contre les insectes
nuisibles comme le Doryphore (Leptinotarsa decemlineata), le Bombyx
du pin (Dendrolimus punctata), le Charançon de la vigne
(Otiorhynchus sulcatus), le Cercope de la canne à sucre
(Mahanarva posticata), etc.
Ces champignons se trouvent communément dans le sol. Grâce à
la germination des spores à travers la cuticule externe ou à
travers le tube digestif, ils peuvent envahir la cavité
générale de l'hôte. La contamination se fait donc par
contact ou par ingestion de la végétation traitée par
un myco-insecticide. Durant cette première étape, diverses
interactions pathogène-hôte agissent au niveau de la cuticule
(mécanisme de défense de l'hôte, virulence de la souche,
hygrométrie ambiante, etc.) décidant ou non de la
pénétration du pathogène (Fargues et Goettel, 1996).
Les champignons peuvent tuer très rapidement en l'espace de quelques
heures par l'intermédiaire de toxines, ou plus lentement par
épuisement de l'hôte dont ils prélèvent l'eau
et les nutriments pour se développer. Dans ce dernier cas, on observe
une perte d'appétit et une réduction des capacités de
vol des criquets ce qui limite les dommages aux cultures avant la mort du
ravageur. Le taux de mortalité peut atteindre 70 à 90% et les
criquets meurent au bout d'une à deux semaines après le traitement,
selon l'importance de la biomasse végétale qui influe sur le
taux de dilution des spores épandues, de la dose de spores, de la
virulence de la souche et de la susceptibilité des acridiens cibles.
Les champignons pathogènes sont " des organismes vivants pour lesquels
il faut assurer la survie et favoriser le développement en
définissant les limites biotiques et abiotiques de leurs actions "
(Goettel, 1992). Les contraintes microclimatiques majeures telles que les
radiations solaires, la température et l'humidité agissent
à toutes les étapes du développement du champignon
pathogène. On pourrait les surmonter par sélection des souches
pathogènes résistantes, par manipulation génétique
(ADN recombinant pour accroître la résistance ou la virulence
de la souche) et par la mise au point de nouvelles formulations adéquates.
La germination des spores a été obtenue avec des formulations
huileuses appliquées en ultra-bas volume sous une hygrométrie
ambiante de 35% seulement. Ce résultat permet d'envisager l'utilisation
des mycopesticides même en zone tropicale sèche où
sévit certaines années le redoutable Criquet pèlerin.
Récemment, des techniques de production en masse de spores, selon
des procédés artisanaux peu coûteux (à base de
riz) ont été mis au point dans le cadre du projet LUBILOSA
(Lutte biologique contre les locustes et les sauteriaux) au Niger et au
Bénin (Lomer, 1996 ; 1997). Cette méthode pourrait faire l'objet
d'un transfert de technologie aux pays touchés par les fléaux
acridiens. Ce mycopesticide, encore appelé " Muscle Vert ", est
constitué de spores de Metarhizium anisopliae qui s'est
révélé efficace contre divers sauteriaux dont le Criquet
puant (Zonocerus variegatus), le Criquet du riz (Hieroglyphus
daganensis) et le Criquet sénégalais (Oedaleus
senegalensis). Sous certaines conditions de température et
d'humidité, un processus de recyclage peut se produire par la
multiplication des spores.
à Madagascar, après 3 années de recherche,
l'efficacité d'une souche locale de Metarhizium flavoviride
a été testée en laboratoire et sur le terrain contre
le Criquet migrateur malgache (Locusta migratoria capito). Des tests
d'impacts sur les organismes non-cibles et sur la biodiversité ont
pu être réalisés. Sur le plan pratique et logistique,
la production peut se faire dans le pays et les formulations peuvent être
appliquées avec des appareils de traitement courants.
Au Brésil, en Australie, en Afrique du Sud et dans d'autres pays,
des expérimentations se poursuivent pour développer l'utilisation
des ces produits en lutte antiacridienne. Leur efficacité semble
maintenant largement démontrée. Encore faut-il qu'ils trouvent
une place au sein d'une stratégie de lutte adaptée.
[R] 4. Place des mycopesticides dans les stratégies de lutte
En lutte antiacridienne, il convient de considérer que les interventions
les plus réussies sont celles qui ont lieu sur des aires de reproduction
avant que les insectes n'envahissent les cultures. Ce principe est
particulièrement vrai lorsqu'il s'agit de locustes car, lorsque les
zones cultivées sont concernées, les infestations sont tellement
énormes qu'il convient de considérer que la lutte a
échoué. Par de nombreux aspects, les invasions de locustes
s'apparentent à des épidémies. Une fois l'invasion
déclenchée dans une des parties de l'aire habitat, elle se
propage rapidement de proche en proche jusqu'à contaminer en un laps
de temps plus ou moins long (deux ans pour le Criquet pèlerin) l'ensemble
de son aire d'invasion. Une recrudescence de locuste qui n'a pu être
enrayée à son début a toutes les chances de prendre
rapidement une dimension qui la rend incontrôlable. Il faut admettre
que, malgré ses moyens techniques considérables, l'homme n'est
pas en mesure d'enrayer un fléau sans dégâts à
l'environnement. Comme avec les épidémies, le meilleur moyen
de juguler les invasions est de les empêcher de se déclencher.
Autrement dit, il faut adopter une stratégie préventive qui
consiste à intervenir en amont, sur des reproductions grégarisantes
qui se produisent dans des zones grégarigènes souvent très
éloignées des zones habitées. Ces reproductions qui
dégénèrent en fléau couvrent souvent de très
vastes superficies pouvant atteindre plusieurs dizaine de milliers d'hectares
et il arrive qu'il y ait plusieurs zones de reproduction à la fois.
Or dans ce cas, pour avoir une chance d'enrayer le processus, la rapidité
d'intervention doit être supérieure à la vitesse de
développement de l'insecte. Autrement dit, il faut éliminer
les infestations avant la formation et la dispersion des essaims. Ainsi,
la nécessité de traiter rapidement de grandes superficies exige
une logistique sans faille et des produits adaptés.
Les recherches opérationnelles antiacridiennes menées au cours
des années 60 ont permis de déterminer les principes d'une
approche pour résoudre ce problème :
Exigences concernant la logistique
Les formulations UBV (ultra-bas volume) huileuses s'imposent : absence
fréquente d'eau dans les zones d'opération, meilleure qualité
des pulvérisations, moindre quantité de produit formulé
à l'hectare.
Les traitements dits " en barrières ", suivant des espacements très
larges, s'imposent : ce type de traitements permet de traiter rapidement,
économiquement et avec un faible impact sur l'environnement de grandes
surfaces contaminées par des bandes de larves. Ils nécessitent
cependant l'utilisation de produits agissant par ingestion et à
persistance d'action de plusieurs semaines.
Exigences concernant les produits
Les insecticides les plus adaptés doivent avoir les caractéristiques
suivantes :
- avoir une efficacité relative suffisante, rapportée à
la catégorie de l'acridien (locuste ou sauteriau), à l'espèce
considérée, à la phase et à la densité
s'il s'agit d'un locuste et à la densité des pullulations s'il
s'agit d'un sauteriau. Ainsi l'efficacité doit être voisine
de 100% sur les bandes larvaires de locustes alors que sur des densités
modérées de sauteriaux elle est suffisante si elle est de l'ordre
de 75%. Les produits qui ont un puissant mode d'action par ingestion et à
longue persistance d'action, satisfont le mieux cette exigence ;
- pouvoir répondre aux exigence de la stratégie d'approche
spécifique. Dans la plupart des cas d'infestation de sauteriaux, la
stratégie prend en compte la proximité des cultures menacées,
l'étendue des zones de pullulation pour se cantonner dans la surveillance
afin d'intervenir lorsque les pullulations atteignent un seuil donné.
Dans cette perspective quelle est la place des mycopesticides en lutte
antiacridienne ?
Dans l'état actuel, les mycopesticides ne peuvent convenir dans tous
les cas d'intervention et réussir seuls à contrôler les
recrudescences de locustes particulièrement dangereuses. La
problématique acridienne dépend des espèces-cibles ce
qui conditionne le choix des acridicides les plus appropriés. Ainsi,
dans certains cas où des cultures ne sont pas sous la menace
immédiate de ravageurs relativement sédentarisés et
où les traitements en couverture totale son requis, les mycopesticides
peuvent dès à présent remplacer avantageusement les
insecticides de synthèse du point de vue de leurs conséquences
pour l'environnement, car leur mode d'action différé ne constitue
plus un handicap. On peut imaginer que leur place ira en augmentant dans
un avenir proche.
[R] Orientation bibliographique
Dorn, Schneider, Botens, Holtman, Petzak, 1997. Field application
of the juvenile hormone analogue Fenoxycarb against hopper bands of Locusta
migratoria capito in Madagascar. In S. Krall : New strategies
in locust control, 143-150.
Fargues J; Goettel M., 1996. Environmental constraints of mycopesticides
; a challenge. Bull OILB srop, 19(8).
Goettel M., 1992. Des champignons comme agents de lutte biologique. Compte
rendu d'un atelier tenu à l'IITA - Cotonou (Bénin) du 29
avril au 1er mai 1991. CAB international,122-132.
Lomer, 1996. Development and field evaluation of Metarhizium flavoviride
conidia. Bull. OILB srop, 19(8).
Lomer, 1997. Metarhizium flavoviride : recent results in the control of locusts
and grasshoppers. In S. Krall : New strategies in locust control,
159-169.
Rembold, 1997. Melia volkensii : a natural insecticide against desert
locusts. In S. Krall : New strategies in locust control, 185-191.
NDLR : on trouvera sans doute intérêt à se
référer au Glossaire des termes élémentaires
d'acridologie et de lutte anti-acridienne en Afrique sahélienne (par
Gilles Balança et Marie-Noëlle de Vischer), édité
par le PRIFAS.
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