Article la chronique Art et Biologie, repris d'Agro Magazine, mars 1993, p. 27, avec l'aimable autorisation de l'auteur et de la revue.
Balle de paille, " code barre "
1991, huile et acrylique sur toile, par J.-P. Fane.
Les artistes dont le but est d'élaborer des formes ne travaillent
pas toujours en petites dimensions. Les peintures ne sont pas seule-ment
ces cadres étroits aux ci-maises des musées, mais, aussi, fresques
du Tassili, plafond de la Chapelle sixtine, coupole de Chagall à
l'opéra Garnier.
Les sculptures ne sont pas qu'objets décoratifs sur étagères,
mais aussi, cariatides au Parthénon, Bouddha colossal à Nara,
têtes géantes dans le roc du mont Rushmore.
Des artistes contemporains utilisent des supports plus vastes encore sur
lesquels ils " installent " dra-peries, monceaux de pierres, troncs abattus,
balles de paille (1).
C'est par la photographie que ces oeuvres précaires sont
pérennisées alors qu'elles sont menacées par les
intempéries et les passages hasardeux des animaux et des hommes. Jadis,
peintures et sculptures étaient durables car protégées
ou faites de matériaux indestructibles ; aujourd'hui, un créateur
peut modeler de vastes structures même fugaces et croit s'assurer leur
survie par des images fixes ou ani-mées car il aspire toujours à
la pérennité, tout en proclamant parfois la beauté
particulière de l'éphémère ! Est-ce une des raisons
d'une récente rencontre entre l'art et l'agriculture, dans les plaines
de l'Oise ! Là, se trouvent associés l'invention de formes
sur de grandes surfaces cultivées et les évé-nements
biologiques de la croissance des plantes.
Le peintre Jean-Paul Fane (2) a conçu,
avec l'aide enthousiaste de deux agriculteurs, des figures de plus de 10
ha chacune. A l'automne 1992, furent ensemencées des parcelles de
blé, de colza, de trèfle : intitulées Compositions
agricoles, elles forment un tableau grandeur nature dont les auteurs sont
aussi bien le concepteur que l'agriculteur qui a semé, soigne et
récoltera. A l'écoute des exigences de la na-ture et des
contraintes agricoles qu'il s'est attaché à respecter, ce peintre
voit l'agriculteur non seule-ment comme le nourricier de la terre mais,
également, comme le jardinier des paysages. La pleine
vé-gétation du printemps 1993 évoquera l'ombre d'une
ville sur le champ : une seconde figure sera un immense code barre, symbole
de l'hyper-technicité de notre époque qui, de la sorte, va
s'insérer aux exigences biologiques.
Pyramides de paille en baie de l'Authie en cours
d'élévation
(15 m de hauteur).
Ces essais d'art agronomique, soucieux de la réalité des productions, pourront intéresser des exploi-tants d'autant que, comme l'a affirmé le président Barret, lors du 125e anniversaire de la Société des agriculteurs de France, " l'agriculture est le premier des arts ". Il n'est d'ailleurs pas illusoire d'adapter ce type de réalisations aux règles des jachères européennes qui prévoient, sur les surfaces gelées, la ja-chère industrielle. La jachère " faune sauvage a bien été mise en place dans plusieurs départements avec entente entre préfecture, chambre d'Agriculture et Fédération des chasseurs : pourquoi pas la " jachère d'art " avec les DRAE de ministère de la Culture, les DIREN de celui de l'Environnement et d'autres mécènes attachés à l'Agriculture ?
De telles figures spatiales, comme tout objet créé par l'homme,
vont naturellement être appréhendées à un double
niveau : l'un esthétique, c'est à dire selon le sentiment
immédiat du plaisir, l'autre concep-tuel, c'est à dire selon
le rôle, l'utilité reconnus de l'objet "
(3). Aussi pour que ces champs d'art et d'essai acquièrent
toute leur valeur, il serait souhaitable que les visiteurs s'y enrichissent
des sensations de la vue, mais aussi de l'odorat (colza en fleurs), du toucher
(épi de céréales) ou de l'ouïe (bruissement des
tiges) (4), et qu'ils connaissent mieux
l'usage moderne des productions agricoles d'amidon, de gluten, d'huiles
alimentaires et industrielles, de tourteaux..., toutes précieuses
pour nos écus.
Pour la campagne 1993-1994, 100 ha sont façonnés dans l'Oise,
le long d'un parcours de 30 km. On espère aussi une telle surface
en Vendée. Il est envisagé de réaliser d'autres " tableaux
parcellaires " en Belgique, Allemagne et Espagne, en essayant de les relier
par des " fils conducteurs " que pourraient être les autoroutes ou
les réseaux électriques... dont les pylônes prendraient
un sens.
[R] Notes
(1) " Pyramides de paille ", installation
monumentale en baie de l'Authie.
J. Leclercq, 16, rue de l'Eglise à Croixrault
80290.[VU]
(2) " Installations ", Centre art contemporain, Vassivière
en Limousin à Beaumont-du-Lac 87120. Tél. : 55 69 27
27.[VU]
(3) " Ethnologie-Anthropologie ", ouvrage de Ph. Laburthe-Tolra
et J.-P. Warnier, 10 ed., PUF 1-1993.[VU]
(4) Exposition " Empereurs de Chine ", musée Chinagora.
" Les objets quotidiens doivent posséder les qualités propres
à éveiller les cinq sens de l'utilisateur...", 94140 Alfortville.
Tél. : 45 18 10 60.[VU ]