Le Courrier de l'environnement n°22, juin 1994

Paysages, paysans

Une récente exposition à la Bibliothèque nationale « Paysages, paysans » aurait pu être le thème d'un prochain comité interministériel de l'aménagement du territoire, puisqu'il semble reconnu que l'agriculture ayant au cours des siècles façonné le pays, le génie du terrien puisse guider l'évolution. Pour ce faire il est proposé que les efforts financiers de l'Etat passent prioritairement par les agriculteurs ; mais l'économie et le social ne sont pas seuls à considérer, le culturel doit toujours être associé.
Or ce lien entre culture et agriculture n'est pas régulièrement noué. Un exemple en a été donné à l'occasion de l'exposition Paysages, paysans ; l'art de la terre en Europe du Moyen Age au XXe siècle magnifiquement présentée à la Bibliothèque nationale de France d'avril à juin 1994. En effet le ministre de la Culture n'était pas à l'inauguration, celui de l'agriculture non plus, le Premier Ministre ne l'a visitée qu'à titre personnel. Cependant l'initiateur de cette manifestation, M. Emmanuel Le Roy Ladurie, voulait intégrer le monde agricole à cette démarche artistique originale. Malheureusement, les personnalités qu'il avait sollicitées sont restées indifférentes, même celles qu'il pensait convaincre par la convivialité d'un repas partagé.
On pense généralement que les milieux citadins industriels et culturels ont une certaine condescendance vis-à-vis des ruraux, ce qui n'est pas totalement faux, et je croyais moi-même que les valeurs culturelles que possède « le paysan » étaient principalement ignorées des bourgeois des bourgs... A l'évidence, il faut aussi constater que les responsables agricoles butent sur leurs préoccupations économiques et techniques en délaissant un peu les bienfaits des « humanités », de l'art en particulier.
Heureusement le commissaire de l'exposition Paysages, paysans, Mme Gisèle Lambert, conservateur à la Bibliothèque nationale, et Mme Marie-Thérèse Varlamoff, responsable de la Communication, ont accepté avec enthousiasme de faire parvenir les dossiers de presse à tous les journalistes agricoles dont la liste a été fournie par le Syndicat national des professionnels de la communication et des rédacteurs de la presse agricole (SYRPA).


La Bergère 1651 h.s.t. Jacob Gerritsz Cuyp Rijksmuseum, Amsterdam Photo BN

L'intérêt pour le monde agricole en était-il donc si grand ? La visite guidée par Mme G. Lambert a persuadé les membres du SYRPA et des représentants de la Société des agriculteurs de France. Il est malheureusement impossible d'en faire une relation percutante en un article, alors que pour quelques-unes des 250 oeuvres, le conservateur a exprimé, brièvement, significations et qualités artistiques durant plus de deux heures. Mais un ouvrage-catalogue (1) a été publié que toutes bibliothèques agricoles devraient posséder. Il comprend près de 300 pages avec 230 illustrations, toutes en couleur, dont plusieurs, pleine page, format 24 x 30... très beau.
Peut-être un résumé du plan de l'exposition incitera-t-il à étudier ce livre qui contient aussi des textes de 25 spécialistes français et étrangers ; de nombreuses oeuvres provenaient du monde entier.
On peut ainsi réfléchir sur les manuscrits enluminés, les peintures, tapisseries, dessins et gravures, photographies, sculptures, éditions originales... : du Moyen Age, relatant dans les somptueux Livres d'Heures les travaux de la terre et leur calendrier, les labeurs des saisons et les soins des bergers à leurs troupeaux ; des XVIe et XVIIe siècles, avec l'univers de la fable, des paraboles et des proverbes et la place du paysan dans la société ; du XVIIIe siècle célébrant le bonheur à la campagne et la vertu du travail, créant un décor campagnard, du XIXe siècle où apparaît le pittoresque romantique, puis se développent le réalisme et le naturalisme bientôt officiel et triomphant ; du XXe siècle, où la Terre devient enjeu idéologique avec la recherche d'un nouvel Espace et, comme le dit Héliane Bernard, de nouveaux totems (2).
Cette exposition fait éclater avec force les idées liant culture et agriculture : peut-être faut-il maintenant renouveler leurs réalisations, sûrement plus profondes au Moyen Age qu'à partir de la Renaissance.
Les actions menées actuellement dans le cadre de la Convention passée entre les ministères de la Culture et de l'Agriculture se développent avec malheureusement, là aussi, un certain complexe de supériorité des représentants du premier et un recroquevillement du second. Des initiatives « privées » sont également fructueuses et, comme la mise en place des « jachères artistiques », prennent un essor européen (3).
Dans l'avenir, en s'inspirant d'oeuvres que la Bibliothèque nationale nous a révélées, ne pourrait-on mettre en chantier un moderne Livre d'Heures parlant des travaux de l'agriculteur d'aujourd'hui, non avec des illustrations technologiques détaillant les modes d'application comme le font fort bien les instituts et les industries, mais en sollicitant écrivains, poètes, peintres surtout, au langage plus universel. En effet, mieux qu'un schéma, qu'une photographie de l'instant, une enluminure rassemble en un feuillet la chose et l'idée, permettant à qui n'est pas spécialiste de comprendre l'oeuvre d'un autre. La dynamique de films a parfois fait comprendre au grand public la vie de ceux qui nous nourrissent, mais la projection les rend bien éphémères ; le livre, lui, est enseignement quotidien : on peut l'ouvrir à tout instant.
A l'autre bout de l'exposition étaient présentées, bien timidement certes, quelques peintures et « installations » contemporaines ; de la sorte, avec l'extraordinaire vogue des salons d'art plastique, présenter des créations modernes inspirées par l'agriculture serait aussi utile pour aider à insérer le « paysan » dans notre société
Plus que de réalisations montrant les liens puissants de l'agriculture avec les démarches culturelles, qui peuvent paraître marginales pour le cultivateur, c'est l'état d'esprit associant systématiquement les productions agricoles à tous les besoins essentiels de l'homme qui doit guider les décisions économiques. Une éthique réclame la gratuité de l'art.

[R]


Notes
(1). Paysages, paysans, ouvrage publié par la Bibliothèque nationale de France, Editions de le Réunion des musées nationaux, Paris, 1994.[VU]
S'adresser à Mmes Gisèle Lambert ou Dominique Villemot, conservateurs,
BNF, 58 rue de Richelieu, 75002 Paris. Tél. : 47 03 81 10.
(2). Héliane Bernard, lauréate du prix Olivier de Serres 1989, auteur du livre La terre toujours réinventée, ouvrage édité aux Presses Universitaires de Lyon, 1990.[VU]
Une analyse de ce livre est parue dans le numéro de juin 1993 d'Agro-Magazine.
(3). Champs d'art et d'essai, article paru dans le numéro 21, janvier 1994, du Courrier de l'Environnement de l'INRA, pp. 92-93 [VU]