Une récente exposition à la Bibliothèque nationale
« Paysages, paysans » aurait pu être le thème
d'un prochain comité interministériel de l'aménagement
du territoire, puisqu'il semble reconnu que l'agriculture ayant au cours
des siècles façonné le pays, le génie du terrien
puisse guider l'évolution. Pour ce faire il est proposé que
les efforts financiers de l'Etat passent prioritairement par les
agriculteurs ; mais l'économie et le social ne sont pas seuls
à considérer, le culturel doit toujours être
associé.
Or ce lien entre culture et agriculture n'est pas régulièrement
noué. Un exemple en a été donné à l'occasion
de l'exposition Paysages, paysans ; l'art de la terre en Europe du
Moyen Age au XXe siècle magnifiquement présentée
à la Bibliothèque nationale de France d'avril à juin
1994. En effet le ministre de la Culture n'était pas à
l'inauguration, celui de l'agriculture non plus, le Premier Ministre ne l'a
visitée qu'à titre personnel. Cependant l'initiateur de cette
manifestation, M. Emmanuel Le Roy Ladurie, voulait intégrer le monde
agricole à cette démarche artistique originale. Malheureusement,
les personnalités qu'il avait sollicitées sont restées
indifférentes, même celles qu'il pensait convaincre par la
convivialité d'un repas partagé.
On pense généralement que les milieux citadins industriels
et culturels ont une certaine condescendance vis-à-vis des ruraux,
ce qui n'est pas totalement faux, et je croyais moi-même que les valeurs
culturelles que possède « le paysan » étaient
principalement ignorées des bourgeois des bourgs... A l'évidence,
il faut aussi constater que les responsables agricoles butent sur leurs
préoccupations économiques et techniques en délaissant
un peu les bienfaits des « humanités », de l'art
en particulier.
Heureusement le commissaire de l'exposition Paysages, paysans, Mme
Gisèle Lambert, conservateur à la Bibliothèque nationale,
et Mme Marie-Thérèse Varlamoff, responsable de la Communication,
ont accepté avec enthousiasme de faire parvenir les dossiers de presse
à tous les journalistes agricoles dont la liste a été
fournie par le Syndicat national des professionnels de la communication et
des rédacteurs de la presse agricole (SYRPA).
La Bergère 1651 h.s.t. Jacob Gerritsz Cuyp Rijksmuseum, Amsterdam
Photo BN
L'intérêt pour le monde agricole en était-il donc si
grand ? La visite guidée par Mme G. Lambert a persuadé
les membres du SYRPA et des représentants de la Société
des agriculteurs de France. Il est malheureusement impossible d'en faire
une relation percutante en un article, alors que pour quelques-unes des 250
oeuvres, le conservateur a exprimé, brièvement, significations
et qualités artistiques durant plus de deux heures. Mais un
ouvrage-catalogue (1) a été
publié que toutes bibliothèques agricoles devraient posséder.
Il comprend près de 300 pages avec 230 illustrations, toutes en couleur,
dont plusieurs, pleine page, format 24 x 30... très beau.
Peut-être un résumé du plan de l'exposition incitera-t-il
à étudier ce livre qui contient aussi des textes de 25
spécialistes français et étrangers ; de nombreuses
oeuvres provenaient du monde entier.
On peut ainsi réfléchir sur les manuscrits enluminés,
les peintures, tapisseries, dessins et gravures, photographies, sculptures,
éditions originales... : du Moyen Age, relatant dans les somptueux
Livres d'Heures les travaux de la terre et leur calendrier, les labeurs des
saisons et les soins des bergers à leurs troupeaux ; des XVIe
et XVIIe siècles, avec l'univers de la fable, des paraboles et des
proverbes et la place du paysan dans la société ; du XVIIIe
siècle célébrant le bonheur à la campagne et
la vertu du travail, créant un décor campagnard, du XIXe
siècle où apparaît le pittoresque romantique, puis se
développent le réalisme et le naturalisme bientôt officiel
et triomphant ; du XXe siècle, où la Terre devient enjeu
idéologique avec la recherche d'un nouvel Espace et, comme le dit
Héliane Bernard, de nouveaux totems
(2).
Cette exposition fait éclater avec force les idées liant culture
et agriculture : peut-être faut-il maintenant renouveler leurs
réalisations, sûrement plus profondes au Moyen Age qu'à
partir de la Renaissance.
Les actions menées actuellement dans le cadre de la Convention
passée entre les ministères de la Culture et de l'Agriculture
se développent avec malheureusement, là aussi, un certain complexe
de supériorité des représentants du premier et un
recroquevillement du second. Des initiatives
« privées » sont également fructueuses
et, comme la mise en place des « jachères
artistiques », prennent un essor européen
(3).
Dans l'avenir, en s'inspirant d'oeuvres que la Bibliothèque nationale
nous a révélées, ne pourrait-on mettre en chantier un
moderne Livre d'Heures parlant des travaux de l'agriculteur d'aujourd'hui,
non avec des illustrations technologiques détaillant les modes
d'application comme le font fort bien les instituts et les industries, mais
en sollicitant écrivains, poètes, peintres surtout, au langage
plus universel. En effet, mieux qu'un schéma, qu'une photographie
de l'instant, une enluminure rassemble en un feuillet la chose et l'idée,
permettant à qui n'est pas spécialiste de comprendre l'oeuvre
d'un autre. La dynamique de films a parfois fait comprendre au grand public
la vie de ceux qui nous nourrissent, mais la projection les rend bien
éphémères ; le livre, lui, est enseignement
quotidien : on peut l'ouvrir à tout instant.
A l'autre bout de l'exposition étaient présentées,
bien timidement certes, quelques peintures et
« installations » contemporaines ; de la sorte,
avec l'extraordinaire vogue des salons d'art plastique, présenter
des créations modernes inspirées par l'agriculture serait aussi
utile pour aider à insérer le « paysan »
dans notre société
Plus que de réalisations montrant les liens puissants de l'agriculture
avec les démarches culturelles, qui peuvent paraître marginales
pour le cultivateur, c'est l'état d'esprit associant
systématiquement les productions agricoles à tous les besoins
essentiels de l'homme qui doit guider les décisions économiques.
Une éthique réclame la gratuité de l'art.
Notes
(1). Paysages, paysans, ouvrage
publié par la Bibliothèque nationale de France, Editions de
le Réunion des musées nationaux, Paris,
1994.[VU]
S'adresser à Mmes Gisèle Lambert ou Dominique Villemot,
conservateurs,
BNF, 58 rue de Richelieu, 75002 Paris. Tél. : 47 03 81 10.
(2). Héliane Bernard, lauréate du prix Olivier
de Serres 1989, auteur du livre La terre toujours réinventée,
ouvrage édité aux Presses Universitaires de Lyon,
1990.[VU]
Une analyse de ce livre est parue dans le numéro de juin 1993
d'Agro-Magazine.
(3). Champs d'art et d'essai, article paru dans le numéro
21, janvier 1994, du Courrier de l'Environnement de l'INRA, pp. 92-93
[VU]
