Le Courrier de l'environnement n°24, avril 1995

Les terres labourées

Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place où la main ne passe et ne repasse » : Esope, avant La Fontaine, en fit une morale ; cela ne donne pas à ces vers valeur agronomique. Le labourage n'est en rien remue-ménage incessant mais savante opération et art. Il doit mettre une terre en état de favoriser une culture spécifique en toutes ses étapes. Les éléments sont multiples et complexes : ils sont temporels, comme les rotations anciennes et futures, technologiques comme les textures du sol, les outils, les variétés, ponctuels comme les « humeurs » du sol et du climat.
Mettre la charrue dans la parcelle est une action mûrie dans laquelle s'équilibrent sciences, expériences et intuitions pour combler les besoins de la variété végétale choisie. Ainsi tout est donné à la terre, fertilisants enfouis, herbicides incorporés, semences bien couchées, pour que la plante puisse germer avec vigueur, lever régulièrement, développer harmonieusement racines, tiges et feuilles, puis, fructifier dans l'abondance. Il reste évident que le laboureur sait qu'il doit être un bon « éducateur » s'il veut une parfaite récolte.
Mais déjà avant plantations et semailles, les choix dans les tâches, pour réussir, sont si grands qu'on pourra voir, en des temps, des lieux et des économies différents, soit une armada de machines, sous-soleuses, charrues portées à socs ou à disques, chisels..., soit un simple outil gratouilleur ou bien, rien qu'un pulvérisateur détruisant adventices et repousses, indignes d'un labour qui serait inutile sur une terre excellemment structurée.
Ainsi l'agriculteur, à l'instant du semis, est un authentique créateur devant sa terre nue comme le peintre face à sa toile vide.
Prenant en compte tous les impondérables de la nature, il fait exactement comme l'artiste dont l'acte créateur est pertinemment défini par le musicien-compositeur Pierre Boulez : " Si l'on place toute sa confiance en la mécanique des matériaux, on est sûr d'échouer, le libre arbitre, cette part primordiale du créateur, n'ayant plus de champ où opérer sa magie. Si l'obéissance à un désir de structuration sans poétique devient trop forte, on se situe, oui, "à la limite du pays fertile", mais du côté de l'infertilité. Au contraire, si la structure force l'imagination à entrer dans une nouvelle poétique, alors on est en pays fertile ». Cette réflexion, à propos d'une oeuvre du peintre Paul Klee, exprime très bien aussi ce qu'est l'oeuvre réussie de l'agriculteur lorsqu'affronté aux accidents biologiques, il use de son imagination.
Comment aussi ne pas lire dans un passage des Ecrits sur l'art de Charles Beaudelaire la vérité de la maîtrise du cultivateur : « Plus on possède l'imagination, mieux il faut posséder le métier pour accompagner celle-ci dans ses aventures et surmonter les difficultés ». Et, plus brièvement, Bernard Palissy avait essayé de placer le paysan à son niveau d'inventeur, dans son Livre des préceptes. « Je te dis qu'il n'est nul art au monde auquel soit requise une plus grande philosophie qu'à l'agriculture ».
Alors, si le labour est un art, comment les peintres le voient-ils ?
L'appropriation par les artistes de cette entreprise fondamentale, le labour (labor, travail dont dépend la vie) l'a été et l'est de manière fort différente, et souvent très restreinte, par rapport à sa réalité profonde. On peut penser que les peintres contemporains dits « abstraits », par leur démarche créatrice, traduisent mieux que les « figuratifs », l'essence du labourage. Il est donc intéressant de reconnaître avec l'historienne d'art Héliane Bernard, les façons dont les artistes du milieu du XXe siècle, grands amateurs de « paysages », ont exprimé le labeur « paysan » : «[...] ils peignent le paysage d'un imaginaire collectif où se posent les questions essentielles de la vie et de la mort. Ils rendent compte de la mémoire, de la prégnance et de l'évolution des schémas culturels...». Sans parler d'Ecoles, que les peintres récusent souvent eux-mêmes, il est possible de choisir quelques chefs de file de cette époque pour évoquer les tendances esthétiques. Avec Henri Martin, les travaux de la terre participent à une harmonie générale d'un paysage fortement composé, lumineux et souvent ocré par l'automne. Louis Charlot préfère montrer les personnages saisis par la fatigue du labeur cherchant le repos, en les traitant avec un réalisme proche des effets photographiques aux contrastes marqués. André Dunoyer de Segonzac enracine ses ruraux dans des lieux aux rudes couleurs chaudes, rouges et brunes, à tel point qu'on a dit qu'il « transportait la terre sur ses toiles ». Les récits bibliques resurgissent dans les oeuvres d'Amédée de la Patelière où les clairs-obscurs suggèrent les antagonismes entre les animaux, la nature et l'homme. Une véritable passion pour les matières que moulent les socs s'exprime sur les tableaux de Jules Zingg grâce aux empreintes des pinceaux dans une pâte huileuse de couleurs violentes. Marcel Gromaire trace de vigoureuses lignes anguleuses définissant des masses de matières épaisses, donnant aux thèmes agricoles un caractère d'éternité. Renonçant à la tradition de l'animal de trait, Jacques Villon, reconnaissant aux paysans le droit au progrès, montre la machine et introduit la géométrie dans le paysage. Ernest Pignon, lui, voudrait peindre les mouvements et les énergies et ose s'attaquer au classicisme descriptif des formes et des récits en tordant les figures pour transcrire le labeur prégnant. La « Terre labourée » de Juan Miro n'est pas seulement la traduction d'une activité mais aussi la mise en évidence du berceau et des racines de l'auteur ; les symboles répartis en secteurs quadriques se substituent aux représentations imagées. Comme Miro, les peintres Max Ernst, André Masson et Paul Klee sont « plongés dans les mythes de la terre d'où surgissent les métaphores de la germination, de la fécondation, des forces vitales englobant vie et mort » (H. Bernard).
Il est agréable, et sans risque de fausse appréciation, de parler ainsi d'artistes confirmés, d'autant qu'on trouve aisément parmi les nombreuses expositions et salons de nos provinces et de Paris des tableaux proches de l'un ou l'autre de ces styles. Plus délicat est de forcer les intentions des peintres des mouvances contemporaines, voire de les « critiquer ». Cependant, en quelques places, galeries, salons nommés Mac 2000 ou Découvertes, ce sont les « abstraits » qui, parfois, semblent pouvoir transcender le sujet fondamental du labour. Il ne s'agit plus de figuration exacte de sillons, de charrues, ni de transcription de phénomènes vitaux, d'idées, ni de confrontations symboliques ou conceptuelles, mais d'une démarche créatrice qu'on peut croire identique à celle du laboureur. Le panneau brut est comme le chaume et, de leur vacuité, la main par l'outil choisi, repris ou changé, par la matière analysée, fine ou grossière, réalise une surface enrichie, donnant à la vue la certitude d'être fertile, libre des résidus d'autres oeuvres, prête à donner au spectateur l'envie irrésistible d'accomplir ses propres désirs, de donner ses propres fruits.
Aussi extravagant que cela puisse apparaître à certains, c'est bien le propre des arts de suggérer à chacun, par le rythme et les accords voulus par l'artiste inventif, l'envie de s'accomplir à son tour.
La musique, aisément, plus que la peinture, permet ce transport de l'âme. L'oreille, en effet, assaillie souvent de bruits disparates, atteinte par les explosions désordonnées de moteurs violeurs, trouve dans la rareté d'une harmonie sonore le goût de se défaire des actions brouillonnes. L'oeil, lui, du matin au soir peut jouir d'un ciel changeant, même en ville (les inévitables considérations sur le beau et le mauvais temps le prouvent) profiter des perspectives physiologiquement ordonnées, être rassuré par les architectures aux nécessaires équilibres. Aussi, lorsque saturé de lumières, de couleurs, de formes naturellement équilibrées, l'oeil découvre de petits carrés de toile coloriées, encadrées, se côtoyant par choix arbitraire, sa déception est telle que la fuite ou le papotage entre amis contrarie l'unique façon d'apprécier un tableau : s'asseoir face à lui dans le calme ! Car, pastichant l'écrivain poète Novalis, qui, lui, parlait du langage, on dira que le propre de la peinture est de ne se préoccuper que d'elle-même - et cela personne ne le sait. C'est pourquoi la peinture est un univers secret, merveilleux et fertile ; c'est quand un homme peint, simplement pour peindre (comme un homme laboure simplement parcequ'il faut labourer) qu'il émet les vérités les plus belles et les plus originales... mais il est entendu qu'il faut savoir bien parler, bien peindre, bien labourer.
Ces façons de procéder pour créer (dont l'étude est aujourd'hui la « poiëtique », d'après un mot de Paul Valéry) semblent bien être celles qui ont conduit à des oeuvres picturales où la terre est à l'origine de leur fertilité. Mais alors, en elles, peu d'images reconnaissables. Si elles ressemblent à quelque chose, c'est à elles-mêmes : les fruits qu'elles produisent sont singuliers. Leur aspect est tout de support, matières, formes et couleurs, comme un labour («[...] Les terres nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour... », Emile Zola).
Ainsi Tal-Coat à propos de son tableau intitulé Accent vert (1965) disait : « Avant le vert, il y a la terre, il y a la vie ». Weimar, brésilien, fait se perdre d'ondulants sillons rouges, crêtés de jaune, dans des collines aux verts innombrables de bleus de Prusse nuancés. Pierre Fournel, après avoir malaxé huiles et acryliques, fixe à la résine des sables de textures et de couleurs infinies, matière qu'il recueille au cours de ses voyages ; et il nous donne, par exemple, une magnifique toile en camaïeu de bleus où alternent rayures, billons, qui semblent appeler la herse pour l'ensemencement. Grâce à Alain Fraval, la vue plonge sur des entrecoupements d'aires démembrées, opposant avec hardiesse, pour notre plaisir, des bleus et des verts aux concerts inattendus. Rolf Iseli, avec ses outils de graveur d'abord, s'est saisi de la terre « en reproductions archaïques » puis, délaissant le noir et le blanc des « pointes-sèches » et des lithographies, gratte encore des surfaces brunes et noires accidentées de macules bleutées.
Les démarches créatrices suivent probablement assez souvent des chemins homologues. Espace et temps sont pour tous, en fait, semblables. Plus difficile est de comprendre le maniement de l'énergie mise en oeuvre. Le professeur d'une célèbre chaire d'agronomie, pensant aux milliers de socs usés, parfois rassemblés en conservatoires, voudrait, par caresse de la main et des yeux, y lire les effets des innombrables facies de nos sols labourés. Tout aussi obsédant est de comprendre les effets des arts, multiples labours imaginaires, sur nos esprits et nos actes.

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Pour en savoir plus
- Sur Jean de la Fontaine (1621-1695). Les nombreuses manifestations, événements, etc. sont répertoriés par la direction des Archives de France, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris, dans un catalogue de 36 pages ! A noter le colloque international, du 25 au 27 octobre et l'exposition à la Bibliothèque nationale, du 3 octobre 1995 au 10 janvier 1996. Consulter l'ouvrage du professeur Dandrey (université Paris-III), La fabrique des Fables, dont un important chapitre est consacré au domaine zoologique, utilisant des dessins du peintre Charles le Brun (1619-1690). Il est amusant de lire les commentaires de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), dans l'Emile, qui relève les approximations linguistiques de La Fontaine, ce qui a inspiré la première phrase de cet article.
- Sur la France rurale des peintres de la première moitié du XXe siècle, étudier l'ouvrage d'Héliane Bernard, lauréate du prix Sully Olivier-de-Serres 1989, La terre toujours réinventée, Presses universitaires de Lyon, 1990.
- Sur les mécanismes de la création artistique, voir le livre Paul Klee de Pierre Boulez. La « poïétique », processus de la création en général, a conduit à la constitution d'une société savante dont le siège est à l'université de Valenciennes (Société internationale de poïétique - SIP).
- Sur les socs portant les traces de leurs efforts : il est loisible de visiter les musées de la machine agricole, comme celui de l'Ecole de Grignon, le musée de Chartres. Le musée Maurice-Dufresnes, d'Azay-le-Rideau, est particulièrement riche.
- Sur Novalis (Friedrich, baron von Hardenberg 1772-1801), philosophe-poète allemand : tenter de lire son essai Disciples de Saïs (1797) empli d'allégories sur la Nature et Monologue (1798) d'où est tirée la phrase : «[...] le propre du langage... ».
- Sur la valeur des oeuvres contemporaines : acquérir un jugement personnel en se munissant d'un siège pliant ou d'une canne de chasse pour s'asseoir longuement devant une toile. Un autre jour, recommencer, face au même tableau et... en parler.

C.-G.M.