Introduction
L'intention éthologique
L'idée de possession par l'homme
L'intention de stylisation
L'intention anthropomorphique.
L'idée du sacré
L'idée biologique
Quelques références
Représenter un animal par le dessin, la peinture ou la sculpture
nécessite une perception visuelle particulièrement aiguë.
Les autres sens servent peu, hormis peut-être l'ouïe en quelques
occasions alors que, par exemple, le goût, l'odorat et le toucher
participent à la réussite d'une nature morte. Le coup d'oeil
rapide est seul à pouvoir saisir la forme mouvante des animaux, le
plus souvent soumis à l'instinct de fuite. Ceci fut incontestable
du Paléolithique à M. Nicéphore Niepce, moins vrai
aujourd'hui puisque la photographie et la décomposition cinétique
des films donnent au dessinateur scientifique et à l'artiste les moyens
d'étudier l'anatomie en détail et les postures des comportements
si le chasseur d'images est un zoologiste d'infinie patience.
La représentation de l'animal-homme est plus complexe. L'artiste
"classique" veut, par libre choix, non seulement évoquer un personnage
dans une situation et une attitude captivantes, mais encore en un état
psychique émotionnel que lui inspire son imagination créatrice
: "Le bon peintre a deux choses principales à représenter,
à savoir l'homme et ce qui se passe dans son esprit. La
première est facile, la seconde difficile parce qu'il faut l'exprimer
par des gestes et mouvement des membres"(Léonard de Vinci,
Traité de la peinture, 176). Facile, car il y a "pose" de
modèles dociles, comme le récent film la Belle Noiseuse nous
l'a montré ; difficile, car, auparavant, il faut avoir longuement
observé et expérimenté les pensées et les sentiments
humains.
Pour "peindre" l'animal, le difficile, déjà, est de saisir
les formes et les postures ; l'impossible semble être de capter son
esprit. Cependant tout ce que nous admirons dans les oeuvres "animalières"
nous laisse à penser que beaucoup d'artistes ont pu déceler
l'âme animale, peut-être en transposant leurs propres intuitions
et croyances. D'ailleurs, les "contemporains" sont plus enclins encore à
signifier cette vie cachée de l'animal par la forme qui n'est plus
image d'un corps, mais évocation vitale et spirituelle.
Les dessins scientifiques n'ayant pas cette prétention, il va être
plus excitant de parler du seul "art animalier".
Pour cela rappelons, sans prétention car sans nuances, ce que sont
les "causes" de l'oeuvre d'art pour Aristote, Sénèque, Dante
et bien d'autres ; elles nous éclaireront sur les processus de la
création. Au nombre de quatre à six selon les auteurs, nous
citerons : la matière dont l'oeuvre est produite, la forme
qui lui est donnée, l'outil avec lequel elle est faite,
la fin en vue de laquelle on l'exécute, l'artiste par qui elle
est conçue. Reconnaître chacune de ces causes dans l'oeuvre
d'un artiste actuel qu'on pourrait approcher en possédant de vastes
compétences techniques, psychologiques et historiques serait
éventuellement possible ; mais pour apprécier les ouvrages
du passé il faudrait une équipe de spécialistes. Aussi,
démunis mais audacieux, nous tenterons de choisir une de ces causes
pour considérer quelques productions artistiques animalières,
et ce sera l'artiste et son idée. En effet, Aristote, encore
lui, a probablement donné une des meilleures définitions de
l'art : "Est un produit de l'art tout ce dont la forme réside dans
l'âme" et Wassili Kandinsky (1866-1944) ne dit rien d'autre dans son
livre Le spirituel dans l'art : "L'art exprime l'âme et la
pensée et non la connaissance du monde extérieur... Fort de
ces "autorités", il doit être loisible d'avancer quelles sont
les intentions fondatrices de certaines oeuvres animalières
réputées. D'autant qu'il ne s'agit pas de convaincre mais de
réfléchir face à des créations qui, pour leur
valeur globale, ont toutes été soigneusement recueillies et
conservées. Une "critique" pas trop confuse nécessite le choix
d'une intention dominante dans l'idée le plus souvent complexe que
l'artiste a de sa réalisation à venir. Par exemple, si le
désir prépondérant est d'exprimer un comportement, une
intention moins clairement consciente peut être le goût de la
stylisation ou le sens du sacré, comme on le constate dans certains
chapiteaux romans.
Parmi les multiples intentions qui stimulent les artistes nous n'en retiendrons
que six.
La représentation d'un comportement semble être un souci très
constant des dessinateurs, peintres ou sculpteurs ; il s'agit de rendre un
animal individualisé, identifiable, manifestant des attitudes qui
traduisent des réactions à des événements que
l'artiste aura probablement longuement observés.
- A Persépolis, le bas-relief du combat du lion et du taureau montre
l'impuissance effarée, face à la morsure profonde et aux griffes
énormes incrustées au flanc (Perse, 500 av. JC). A 25 siècles
de différence, Le lion a faim du Douanier Rousseau exprime
de la même manière la lutte pour la vie.
- Un âne broute, tranquillement, un chien tourne la tête vers
son maître, impatient de partir à la chasse, sculptés
sur un mur de l'église d'Espaly (musée Crozatier, Le Puy,
Haute-Loire) 1 (1).
- Pour la dynastie des peintres Kano (XVI-XVIIe siècles), le don
d'animalier est la capacité d'analyse et de synthèse du
comportement. Sur les panneaux de la "salle des cogognes" du château
de Momoyama, au Japon, un oiseau cherche sa nourriture, un deuxième
l'observe, attentif à sa réussite, mais, distrait, laisse une
troisième cigogne saisir une proie sous ses pattes (musée de
Kyoto) 2.
- Peter-Paul Rubens, avant de construire ses tableaux, faisait de soigneux
dessins d'étude : la vache qui pâture, choisissant son herbe
préférée, est un modèle de placidité
alimentaire 3.
- Tandis que la bergère tricote, confiante, son chien immobile d'attention
gouverne le troupeau de moutons (La grande bergerie, eau-forte, J.-F.
Millet) 4.
- Au Jardin des plantes, à Paris, Paul Simon (1892-1979) accumule
les croquis de grands animaux et modèle des terres cuites. Un
éléphanteau apeuré par les visiteurs serre de près
sa mère 5.
- Un sculpteur sur bois, actuel, fait s'affronter deux chiens, gueules ouvertes,
corps raidis et... peints en vert, ce qui renforce l'impression de fureur
6.
L'intention de parler de la soumission de l'animal s'est
révélée dès les premières gravures sur
os et peintures rupestres. Abandonnée semble-t-il par les artistes
de notre époque "écologique", elle reste influente dans les
pays où l'élevage et la chasse sont les moyens de survie
quotidienne.
- Chacun pense aux fresques préhistoriques d'Altamira, de Lascaux,
(250 siècles av. JC) sur lesquelles les cerfs élaphes, les
bisons, les bouquetins, les antilopes sont atteints par des flèches
de chasseurs. Curieusement ceux-ci sont tracés par de simples lignes
alors que les animaux sont magistralement silhouettés. Est-ce pour
affirmer que l'homme frêle peut s'approprier de puissantes créatures
?
- L'extraordinaire frise sculptée des Achéménides (Ve
s. av. JC) à Persépolis figure la procession des tributaires
de l'empire ; se succèdent les délégations des peuples
soumis, maintenant par la toison ou tenant en laisse les animaux de leur
contrée : les Susiens avec la lionne, les Babyloniens avec le taureau,
les Sogdiens avec le bélier, l'Ethiopien avec l'okapi... 7

- Au musée d'Athènes ont été transportées
les peintures murales de Santorin, vieilles de 35 siècles. Celle dite
"du pêcheur" le montre droit, solide, élancé tenant à
chaque main de longues grappes de maquereaux liés, gueules béantes
8. Il est rare dans l'iconographie de montrer les poissons capturés
à l'instar du gibier terrestre ; ils sont presque toujours grouillants,
libres dans les ondes, en particulier dans les mosaïques des villas
romaines.
- Un sanglier gaulois, haut-relief sur un mur à Narbonne, n'est pas
la brute hirsute, menaçante, mais une bête ressemblant fort
à un de nos cochons attendant d'être saigné
9.
- Les bijoux zoomorphes romains sont parfaitement assujettis. Un somptueux
bracelet, serpent ciselé dans un ruban spiralé, en or, devait
être porté par une belle pompéienne qui ainsi domptait
l'ennemi...
- En Inde, à Mahabalipuram au VIIe s., on reconnaît les
éléphants harnachés pour le labeur ou le confort du
seigneur 10.
- Au XIe s., à Angkor, c'est une chasse aux oiseaux, scène
d'action inattendue où, tout à la fois, un écureuil
grimpe au tronc d'un arbre investi par deux chasseurs, dont l'un vise un
oiseau aussi gros que lui et l'autre, excité, en désigne un
deuxième cependant que, sous le bras, pendent déjà trois
pièces de gibier 11.
- En Irlande, au XIIe siècle, Gérald de Galle accusait le peuple
d'être affreusement brutal, et un manuscrit enluminé à
son bénéfice confirme évidemment ses dires : une jument
blanche est souillée de sang par un coup de hache 12.

- Les peintres animaliers au XVIIIe siècle ont multiplié les
scènes de chasse et ont été récompensés
par les rois. Très souvent, à l'idée principale de la
capture, s'ajoute le désir de transcrire les comportements, l'anatomie,
les symboles... Ainsi faut-il regarder entre autres les oeuvres de F. Desportes,
J.-B. Oudry et, bien sûr, visiter les musées de la chasse, à
Paris, à Gien...
La morphologie d'un animal, sa forme, sa course, ses couleurs aussi, nous
donnent souventes fois une impression d'équilibre, d'harmonie, d'aisance,
en un mot, le sentiment d'une vie belle et facile. C'est probablement la
raison pour laquelle un créateur, parfois, sans se soucier d'exactes
proportions, du travail apparent des muscles, des réactions vitales,
des détails des peaux ou des plumages, va chercher à traduire
avec des structures élémentaires ce qu'il sait complexe. En
ce cas l'individu n'apparaît pas, seulement l'espèce. Et s'il
y a plusieurs images du même animal, elles sont évidemment
identiques, ce qui amène un effet décoratif. Ainsi des oiseaux
sculptés sur des bandeaux de pierre sur la place de Chançay,
royaume de Chimu (Pérou), vers 1400 ap. JC 13.

- En Espagne, à Qintanilla de las Vinas, sur un bas-relief wisigothique,
une pintade est figée dans son plumage divisé en cinq zones
hachurées, rayées et ocellées. Elle n'est pas seule
mais c'est son double parfait qui la regarde 14.
- Un aigle linéaire se trouve en compagnie du lion, du boeuf et de
l'ange, eux aussi hiératiques, dans une miniature irlandaise du Livre
d'Armagh (800). Ils sont aussi symboles des évangélistes
15.
- La stylisation est très poussée lorsqu'elle orne des tissus,
en faisant jouer la répétition du même motif. Au nord
du Pérou l'art Chan-Chan (XIIIe siècle) s'est ainsi servi du
singe, dont le faciès, inversé, introduit la symétrie
dans une fréquence décorative sur une tapisserie
16.
- Douze lions identiques dans la cour de l'Alhambra de Grenade. Hors les
lieux de prière musulmans, l'animal peut être
représenté. Ici c'est avec refus de naturalisme, un
hiératisme qui leur permet de supporter la célèbre vasque
17. Des sculptures léonines du même style, crinières
régulièrement ourlées, poitrails en plastrons
festonnés se retrouvent dans les palais safavides de Perse (IXe
siècle).
- Depuis des siècles, le poisson bleu chinois décore avec grande
élégance les porcelaines. Et de nos jours les "Comptoirs d'Orient",
les "Pier-Import", regorgent de vaisselle au traditionnel poisson bleu
18.
- Au musée de Phnom-Penh, une cloison en bois foisonne d'animaux
stylisés au milieu de lotus et de pavots ; chaque espèce y
est unique, et l'oiseau se remarque par le traitement simplifié des
plumes : raies parallèles en trois caissons et virgules au cou. Ce
qui ne l'empêche pas de s'intéresser, tournant le bec, au poisson,
à l'éléphant, à la crevette, au serpent...
19
- Oui, c'est bien un canard, un pélican, un ours, un porc... et pourtant
le plâtre ou le bronze, lisses, polis, ne reproduisent ni rémiges
ni poils et en sa forme rondesne laissent saillir aucun os ; c'est un modelage
signé François Pompom 20. Dans la première
moitié du XXe siècle, il n'a pas été le seul
à vouloir caresser la quintessence de ces corps faits pour glisser
dans les eaux, dans l'air ou bondir dans les savanes s'il s'agit de félins.
Ces sculpteurs sont J. Poupelet, Artus, M. Hernandez, le peu connu mais
génial Elie Nadelman.
Prêter aux animaux les sentiments, pensées et vouloirs des hommes
est très fréquent dans les arts. Les démarches qui y
conduisent sont nombreuses : la pudeur ou l'hypocrisie, l'enseignement ou
la dérision, l'ésotérisme ou la
sentimentalité...
- Le langage, la discussion sont criants sur une fresque d'Akrotiri, à
Santorin (île des Cyclades) : deux jeunes antilopes passionnées
sont reliées par la courbe insistante de la croupe de l'une d'elle,
sorte de dialectique esthétique (IIe millénaire av. JC) ; au
musée d'Athènes 21.
- Plus ambiguë dans l'intention est la silhouette d'un homme revêtu
d'une peau de bison, ou d'un bison à jambes humaines, relevée
par l'abbé Breuil sur les parois de la grotte des Trois Frères
(Ariège). Il joue de la flûte ! Et les animaux, sans aucune
trace de blessures, voudraient-ils danser? 22
- A l'époque "Kofun", au Japon, dans des tumulus, sépultures
de l'Age du fer, ont été retrouvées des terres cuites
à tête de singe, de chien, ayant une expression humaine poignante
de parents désireux de protéger le repos du défunt
(musée de Tokyo) 23.
- Décidément la vie à Pompéi devait être
optimiste ! On y faisait volontiers participer les bêtes. Une
mosaïque de la maison du Faune (musée de Naples) met côte
à côte un hippopotame, bonasse malgré d'énormes
dents carnassières, un crocodile rigolard et un canard offrant une
fleur de lotus à sa cane. Le mosaïste du Vésuve devait
avoir l'idée d'une Egypte idyllique rapportée par un romain
vantard 24.
- Pour conjurer peut-être les monumentaux reptiles terrifiants des
bijoux incas, au Xe siècle (musée de Genève) paraissent
amicaux : un lama en or semble rassurant pour qui le porte 25.
- Une vache allaitant son veau, tendresse de ce couple ; "l'enfant" rend
palpable son émouvant abandon (sculpture cambodgienne du XIIe
siècle, musée d'Angkor) 26.
- L'art japonais aime que les animaux manifestent la gamme des émotions
humaines. Sur les dessins du XIe siècle, la colère, le rire,
la provocation transparaissent chez la grenouille, le lapin, le singe.
Gravés sur un panneau de bois, on connaît les trois fameux singes
qui se bouchent les yeux, les oreilles, la gueule 27.
- Bien amusant, le "cochon Napoléon" incitant les peuples de la ferme
à se révolter, illustration d'un livre de George Orwell par
Frazer 28. Et aussi "Dodo" expliquant à Alice (aux pays des
merveilles) les théories de Darwin dont se moque Lewis Carroll
29.

- Le petit chien de Goya, accroché à la jupe de la belle au
parasol, ressemble beaucoup à un bébé voulant être
porté par sa mère 30.
Il conviendrait de distinguer plusieurs grands desseins dans ce domaine du
sacré et de les analyser à fond, ce qui ne peut pas être
fait ici.
Déjà reconnaissons : la Bête qui sera force brutale,
nature perverse, ange déchu, guerre, mort... ; le Monstre, force
maléfique ou bénéfique selon sa propre humeur ou la
conduite des hommes ; l'ésotérisme pur ; les symboles de la
Vie ; les vices et les vertus...
- Au Pérou, sur le site de Chavin (300 av. JC), un effrayant
félidé aux cheveux tressés de serpents, tient un cactus
de San Pedro, puissant hallucinogène, accès aux divinités
31.

- Le golfe du Mexique abrite au Xe siècle av. JC la civilisation
Olmèque. On y découvre la première forme connue du serpent
Quetzalcoatl taillée dans un bloc de lave 32. L'intention
essentielle de l'auteur est probablement de divulguer une volonté
supérieure pesant sur les habitants des marécages tropicaux.
Une certaine stylisation, cependant, est un effort pour juguler la fatalité
(les Olmèques ont réussi par un extraordinaire quadrillage
de drains à créer de riches cultures). Onze siècles
plus tard, les coutumes sont devenues terriblement sanglantes ; au temple
de Quetzalcoatl, le monstre est horrible, ses yeux spiralés fascinants
sont le reflet du mystère cosmique grandissant 33.
- Ailleurs, au Ve siècle av. JC, en Etrurie, alors que les couples
humains arborent tous un sourire, équivoque il est vrai, la violence
venue des monts surgit dans "La Louve" 34 : membres tendus, longs
poils écailleux, côtes saillantes, mamelles gonflées
pour une descendance ravageuse, elle s'est retrouvée domptée,
en quelque sorte, par les Romains, qui, pour consolider l'avenir de la capitale
l'ont accoutrée des enfants Remus et Romulus d'une facture
lénifiante.
- La tête de lion couronnée, L'homme-lion, avatar
supposé de Vishnu, au Prah Khan d'Angkor, du XIIe siècle,
présente une similitude de vision avec les masques Jaguar du Pérou
35.
- Dominés par l'Agneau et les quatre sages de l'Apocalypse, symbole
de Dieu et des vertus, se dévoilent la souffrance, la fureur, la mort,
dans les Cavaliers et le mal absolu dans le dragon à 7 têtes
et à 7 cornes, l'antique Serpent (intention symbolique autant que
sacrée). Inspirés par le prophétique livre de Saint
Jean, des enluminures, des chapiteaux, des fresques, des gravures, des tableaux
célèbres sont dans la mémoire de tous 36. Thème
toujours repris, les "Cavaliers de l'Apocalypse" sont emportés dans
des tourbillons rougeoyants, par le talent de Carlo Carra (1908).
- La mort encore : le taureau de Guernica (1937) de Pablo Picasso
37. Mais pour célébrer la paix, ce génie espagnol
choisit la colombe, symbole de la liberté retrouvée depuis
des siècles au cours desquels elle volette çà et là,
depuis qu'elle tient dans son bec le rameau de l'espoir. Ainsi est-elle dans
le merveilleux manuscrit du moine Facundus de 1047, perchée au dessus
de l'arche de Noé (Bibliothèque nationale de Madrid) 38.
L'appréhension consciente ou subconsciente des merveilleux
phénomènes vitaux : naissance, croissance, mort naturelle,
est semble-t-il de plus en plus fréquente chez les productions des
artistes contemporains (ce qu'un jour il faudra mieux examiner). Elle fut
profonde dans les civilisations
archaïques.
- Chez les Indiens Kwatiut du Canada est souvent gravée ou tissée
une louve mangeant un enfant. Le monstre est là, bien sûr, mais
la représentation est d'abord biologique ; l'intérieur organique
est évoqué aussi bien pour le petit d'homme que pour le fauve,
avec dentition, articulations, viscères, d'ailleurs stylisés
39.
- Sur des poteries Nazca du Pérou, l'imbrication " règne
animal-règne végétal" est rendue par une image
d'interpénétration corporelle 40.
- La dernière sculpture de F. Pompom qu'il a voulu modeler jusqu'à
son dernier souffle, en son lit même, est un frelon, non plus galbé,
lissé, quelque peu statique comme dans ses autres oeuvres, mais ailes
vibrantes à l'instant de l'envol 41. Et hors les scarabées
égyptiens, les papillons des peintures "de vanités", les pattes
de mouche et autres articulations de J. Miro, il y a peu d'"animaliers"
enthousiastes de micro-faune (2) ; il
faudra regarder de plus près chez les jeunes peintres actuels.
- L'idée d'"envol" a été très forte chez Constantin
Brancusi (1876-1957) quoique traduite en volume abstrait pas encore admis
par tous. Pourtant un historien d'art américain, Hubert Read, a
parlé du "style animal"qu'il voit chez ce sculpteur comme "[...] chez
les grecs archaïques, en certaines sculptures égyptiennes, gothiques
et romanes, à partir d'une conscience intérieure de la nature
de l'animal, de son mouvement, de ses habitudes [...]; [ce style] traduit
l'essence même de l'animal, la même vitalité signifiante...
"
- Hans Arp (1887-1966) fut plus encore obsédé par l'organique
; il voyait dans l'oeuf, par exemple, non seulement le "primordial", mais
la fragilité de toute vie, en introduisant dans ses sculptures
"l'accident" qui, en outre, est élément esthétique
universel.
- Parmi les contemporains, les sculpteurs encore, par l'argile originelle
façonnée peut-être, sont les artistes les plus hantés
par les phénomènes biologiques. Ainsi Claude Cokio avec une
Excroissance organique (1994) 42 et Mircea Milkovitch qui suppose
à la fois la décomposition d'un corps ailé et son
perfectionnement 43.
Dans toutes les oeuvres dont nous venons de parler, si parfois l'intention
est unique, le plus souvent elle n'est que prépondérante. Et,
si nous cherchions ailleurs, l'idée pourrait aussi être le
naturalisme, l'antomie, le didactisme, l'ésotérisme, le conceptuel,
le lyrisme, le sensuel, l'érotisme, la répétition, les
déformations et, en eux-mêmes, la matière, la forme,
l'outil, la destination de l'oeuvre.
Ces différents éclairages de la création artistique
ne doivent surtout pas conduire à classification, mais être
un encouragement à juger par soi-même l'intérêt
et la valeur d'une oeuvre, qui bien évidemment dépend aussi
de la qualité des autres "causes". Analyser puis faire la synthèse
pour un seul chef-d'oeuvre, qui est harmonie entre toutes les causes, devrait
permettre de parvenir à l'extase ! On est bien loin de la phrase commune
: une oeuvre d'art c'est un coup de coeur, on aime ou on aime pas.
Peut-être qu'entre les deux démarches pourrait se glisser un
peu de discernement.
[R] Notes
(1) Les numéros
renvoient aux illustrations placées le long du texte. Les croquis,
sauf mention contraire, sont de l'auteur. [VU]
(2) Signalons la sortie prochaine de l'ouvrage Les illustrations
entomologiques par Jacques d'Aguilar, Rémi Coutin, Alain Fraval, Robert
Guilbot et Claire Villement chez INRA Editions.
[VU]
Erwin Panofsky (1892-1968) : Idéa. Gallimard,
Paris, 1989.
H.E. Read : Sir (1893-1968).
Musées nationaux : Catalogue de l'exposition "L'âme au
corps" Gallimard-Electa, Paris, 1993 (exposition du Grand Palais,
Paris)
Henry Stierlin : séries d'ouvrages sur l'histoire de l'art et des
civilisations. Ed. Princess, Artaud, Seuil, Office du livre, 1980 et suite.
Musées nationaux : Catalogue de l'exposition "L'animal de Lascaux
à Picasso".Ed. Bias, 1976. (exposition du Muséum, Paris)
J. Barry, G. Bronowski, J. Fisher, J. Huxley : L'homme et son art, ed. CEAM,
Milan. Collection "Les musées du monde", Ed. des deux coqs d'or.
J.M. Paramon, V. Ballestar : Comment dessiner et peindre les animaux.
Bordas, Paris, 1991.
John Baskett : La photographie animalière. Paul Montel, Paris,
1982.
Catherine Chevillot : Le sculpteur, la boule et le miroir, catalogue de
l'exposition F. Pompom. Ed. musées nationaux, 1994.