Le dessinateur, le peintre et le sculpteur naturalistes doivent, selon l'opinion
courante, représenter avec exactitude le modèle naturel perçu
par l'oeil, surtout, mais aussi par le toucher et parfois à l'aide
de mesures. Naturaliste aussi, le faiseur d'herbiers ou le taxidermiste qui
donnent à voir les êtres desséchés.
La science a besoin de ces exactitudes ; la parfaite exécution de
l'ouvrage peut être considérée parfois comme artistique,
particulièrement lorsqu'à la forme sont jointes la couleur
et mieux l'animation. Ainsi, des pièces anatomiques, des planches
illustrées, des photographies et des films documentaires.
£Un certain esthétisme néglige, voire dédaigne,
ces exercises spécialement s'ils sont gravures ou aquarelles, mais
un intérêt renouvelé semble s'éveiller aujourd'hui.
Dans de nombreux musées, bibliothèques, centres culturels,
des collections d'illustrations, souvent florales où ne manquent jamais
quelques « Redouté » et « Audubon », sont extraites
de réserves oubliées.
De pures reproductions scientifiques sont assemblées en reliures avec
textes explicatifs et didactiques. Ainsi, par exemple, le recueil iconographique
(1) publié récemment par
l'INRA, qui ne contient, est-il annoncé, que « des
représentations utilitaires d'insectes pour les désigner, les
reconnaître dans le cadre de l'entomologie appliquée ».
Cet avertissement n'empêche pas de contempler avec bonheur les encres
de Fernand Pétré, de René Préchac ou
l'hiératique Géotrupe de Bernard Mauchamp (ci-contre).
- Une exposition intitulée Dessiner la nature
(2), en septembre 1996 à l'Espace
Electra (fondation EDF), a présenté luxueusement plus d'une
centaine de dessins et de manuscrits des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles
choisis par Madeleine Pinault-Sorensen du département des Arts graphiques
du Musée du Louvre. Le thème développé était
Relation entre l'art et la Nature, en soulignant le rôle de
la pensée scientifique. Il serait intéressant un jour de regarder
en détail l'album publié et d'analyser les pertinents commentaires
des titres de chapitres guidant toute réflexion souhaitable sur l'art
naturaliste : le travail de l'artiste, le travail des savants, les femmes
peintres, collections et amateurs, florilège et botanique, volière
et oiseaux, les insectes, les mammifères, les champignons et puis,
voyages, minéralogie, formes et couleurs.

Cétoine dorée
Le film Microcosmos de Claude Nuridsany et Marie Perennou qui a reçu prix et récompenses et succès public est une autre démonstration du désir contemporain de saisir en profondeur les phénomènes vitaux par le savoir et l'émotion. Il est à craindre qu'en l'absence de toutes paroles la compréhension des comportements des insectes sera fautive et la liberté d'interprétation donnée au spectateur sera source d'erreur, alors qu'éclairée elle serait chemin de vérité (3).

Panthère de Chine
Si la représentation du réel par un créateur s'accompagne
d'une réelle intention de traduire, non seulement la forme, mais aussi
de faire ressentir les faits biologiques, on peut vraiment parler d'art
naturaliste.
Le Ier Salon des artistes naturalistes (4)
organisé en novembre 1996 s'est
révélé remarquable en osant montrer côte à
côte les différentes approches, anciennes et modernes, des artistes
naturalistes tout en donnant une place prépondérante aux
contemporains. Etait donc représenté le classicisme qui est
rendu fidèle de proportions, de formes et de couleurs d'un individu
pris pour lui-même, le plus souvent sur un fond nu, hors de son milieu.
Entre les aquarellistes de cette école, était invitée
Madeleine Rollinat de la lignée des grands peintres sur vélin,
comme Nicolas Robert dont les oeuvres furent regroupées par Colbert
dans la Bibliothèque royale. Cette recherche d'exactitude formelle,
chez les photographes, est exemplaire pour Daniel Tosello, par exemple, avec
Accouplement d'Hyponomeutes, chez le peintre Bernard Duheim avec une
Cétoine dorée ; parmi les sculptures, retenons la
Panthère de Chine, d'Anne Nicolle.

Accouplement d'hyponomeutes
Cependant d'autres créateurs ont apporté des oeuvres non «
copies conformes » mais ambitieuses de suggérer les tensions
vitales. Ces stylisations, ces abstractions, fausses appellations de critiques
voulant accaparer le domaine des « explications », sont plus
sûrement justifiées par les artistes eux-mêmes qui ont
le devoir de parler car, pour tous, le langage est l'éminent moyen
de communiquer. D'ailleurs, une remarquable initiative des organisateurs
du salon fut d'accompagner chaque ouvrage d'un texte court, d'une grande
valeur lorsqu'il était de la main du maître ; c'était
l'aide idéale à voir vérité et beauté.
En conséquence, citer quelques-unes de ces pensées vaut mieux
qu'un long discours pour nous faire aimer ce qui pourrait bien être
un nouveau naturalisme.
Du peintre Pierre Bablon : « Admirateur de la richesse et de la beauté
des animaux, curieux de leur vie et de leur mystère, amoureux des
arbres, de l'eau, des pierres et de tous les paysages, j'ai tenté
dans mes images, de les retrouver, intimement liés, comme dans la
nature ». Ces mots ne sont-ils pas comme une définition
poétique de l'écologie, tandis que le tableau Epave et cormorans
campe un couple d'oiseaux becs pointés vers le large ? Du sculpteur
Christian Bicrel : « Je souhaite communiquer l'élan et la force
de ma joie de participer à ce monde, pendant les moments
privilégiés de la création » ; son oeuvre de bronze
intitulée L'écoute évoque bien ce qui est le
propre de l'homme : parler de ses savoirs, de ses sentiments, de ses rapports
avec les êtres vivants. D'Annick Delhomel : « Mettre en exergue
le mouvement des animaux est mon envie profonde... Avec le bronze, feu et
métal deviennent formes et mouvements, moments intenses... ».

Trois dauphins

Présence
Certes, le comportement de ses Trois dauphins est criant dans leurs
bondissements coordonnés (bronze). Tomohide Kameyama exalte ses collages
et tracés. « Graner (sic) des végétaux sur le papier
correspond à ma volonté de croire au cycle perpétuel
: naissance, croissance, déclin, mort, renaissance... » mais
est-ce un manque de spontanéité ou trop de théories
qui donnent au tableau Végétaux gravés pour
renaître un excès de mystère sans véritable
émotion ? Un photographe aussi, Bertrand Runtz, s'exprime : «
Photographier les animaux comme des totems, emblématiques,
épurés. Les placer entre l'homme et l'animal... finalement,
parler de l'Homme à l'homme... ». Image en noir et blanc,
Emergence boréale nous transporte avec de lourds ours blancs
sur une banquise fracturée dans une mer noire ! Oui, spectateur, nous
craignons de glisser en un gouffre fatal. Encore deux sculpteurs, Henri Maurin
et Dominique-William Siméon : « Les observations sur le terrain
sont souvent furtives... par la sculpture on peut saisir dans l'espace ces
instants privilégiés en interprétant une forme, une
attitude ou un mouvement... ». La terre cuite La rainette chante
est en effet un véritable objet d'éthologie. Et puis aussi
: « Concevoir une forme belle ne constitue pas l'essentiel... Je finirai
même par oublier le côté charnel de mes animaux pour ne
m'intéresser qu'à leur âme. Montrer leur force, leur
caractère... J'aime sculpter pour donner la vie ». Siméon
intitule son gorille Présence ! (bronze).
Ainsi des artistes dévoilent-ils avec passion leurs intentions de
capter l'être vivant dans son comportement et son milieu. Ce sont les
sculpteurs, tout au moins dans cette exposition, qui professent le plus souvent
un souci d'éthologie. Parmi eux, Maurice Guillaume, auteur d'un
Félin en tôle d'acier éclaire celà : «
Outre le regard, la sculpture offre le plaisir de toucher, subtile sensation,
elle est le monument du vivant ». On peut ajouter qu'elle crée
un accord dynamique entre le compositeur et le spectateur interprète
qui doit se mouvoir, tourner autour de l'objet naturalisé.
Ces aspirations, « biologiques », si elles tranchent sur le naturalisme
strictement descriptif des siècles récents, plus souvent dans
le passé, se découvrent par exemple chez Léonard de
Vinci (1452-1519) : « [...] Les arbres sont plus petits et plus minces
à mesure qu'on monte vers le sommet et aussi le terrain est d'autant
plus maigre... donc, peintre, tu montreras sur les roches les herbes qui
y poussent courtes et maigres et les petites plantes, rabougries, sans croissance
[...] » et aussi : « La chose la plus importante que l'on puisse
trouver dans les recherches de la peinture consiste dans les mouvements
appropriés aux états d'âme de chaque animal tels que
l'exigent le mépris, la colère, la pitié... «
(Traité de la peinture).
Et pour accomplir ce naturel il faut scruter l'objet, se libérer de
l'immédiate perception. Ainsi, Nicolas Poussin dans une
célèbre lettre à son client Chantelou (1639) : «
Il y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement,
l'autre en les considérant avec attention » et Paul
Véronèse, au cours de son procès d'inquisition à
Venise (1573) : « Nous les peintres, nous nous donnons la liberté,
comme se la donnent les poêtes et les fous. »
Arrive le XXe siècle, où toutes ces revendications d'une
spécificité de l'artiste éclatent, mais en évitant
les confusions sur la liberté, qui est celle de l'esprit telle que
l'a définie Igor Stravinsky (1882-1971) : « Plus l'art est
contrôlé, limité, travaillé, et plus il est libre
». En art plastique, le peintre Atlan (1913-1960) précise cette
liberté : « Ce qui est important ce n'est pas la vision de la
réalité, mais bien plutôt la réalité de
sa vision. L'imagination plastique peut créer des formes qui, pour
être mystérieuses ou inédites, n'en sont pas moins tout
aussi réelles et concrètes qu'un arbre ou un oeuf ».
Les exigences des artistes naturalistes de notre temps seraient-elles
démesurées ? Exigences d'un travail soutenu, d'une connaissance
scientifique certaine, d'une libre imagination. C'est pourtant bien ainsi
que la philosophe Simone Weill (1909-1943) voit la grandeur de l'homme qui
« est toujours de recréer sa vie. Recréer ce qui lui est
donné. Forger cela même qu'il subit. Par le travail il produit
sa propre existence naturelle. Par la science il recrée l'univers
au moyen de symboles. Par l'art il recrée l'alliance entre son corps
et son âme ».
Le renouveau d'un art naturaliste libéré apparaît en
de multiples lieux et le Ier Salon des artistes naturalistes au Muséum
s'est montré particulièrement « re-créatif ».
On est persuadé que le second - la décision de montrer une
manifestation annuelle est prise - saura discerner mieux encore le travail
insigne des grands artistes naturalistes actuels. Liant ainsi l'art et la
biologie, elle pourrait prendre place parmi les évènements
artistiques majeurs de notre temps.
[R] Notes
(1) Les illustrations
entomologiques. Textes, documentation et iconographie par Jacques d'Aguilar,
Rémi Coutin, Alain Fraval, Robert Guilbot et Claire Villemant. INRA
Editions Route de Saint-Cyr, 78026 Versailles
cedex.[VU]
(2) Dessiner la nature. Dessins et manuscrits des
Bibliotyèques de France. Fondation Electricité de France, Espace
Electra, 6, rue Récamier, Paris VII [VU]
La commissaire de l'exposition, Madeleine Pinault-Sorensen, a été
le premier lauréat du Prix Nature de la Fondation, en 1991, pour
le peintre et l'histoire naturelle, publié chez Flammarion.
(3) Voir en p. 99 l'opinion d'Alain Fraval sur ce
film.[VU]
(4) Salon des artistes naturalistes. Muséum
d'histoire naturelle, mission de la diffusion des connaissances et de la
communication (dir. Patrick Blandin). Sylviane Maigret-Mondry est chargé
de la coordination du comité d'organisation. A la suite d'une
conférence de Jean Dorst, membre de l'institut, directeur honoraire
du Muséum, deux films animés de Colette Portal, intitulés
le jardin de Buffon et le chaos immobile, pouvaient tout à
fait avoir en sous-titre Art et environnement. Aussi, au prochain
salon, verrons-nous peut-âtre, outre des photographies, des films.
[VU]