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Le Courrier de l'environnement n°29, décembre 1996

l'art naturaliste,
une écologie ?

Le dessinateur, le peintre et le sculpteur naturalistes doivent, selon l'opinion courante, représenter avec exactitude le modèle naturel perçu par l'oeil, surtout, mais aussi par le toucher et parfois à l'aide de mesures. Naturaliste aussi, le faiseur d'herbiers ou le taxidermiste qui donnent à voir les êtres desséchés.
La science a besoin de ces exactitudes ; la parfaite exécution de l'ouvrage peut être considérée parfois comme artistique, particulièrement lorsqu'à la forme sont jointes la couleur et mieux l'animation. Ainsi, des pièces anatomiques, des planches illustrées, des photographies et des films documentaires.
£Un certain esthétisme néglige, voire dédaigne, ces exercises spécialement s'ils sont gravures ou aquarelles, mais un intérêt renouvelé semble s'éveiller aujourd'hui. Dans de nombreux musées, bibliothèques, centres culturels, des collections d'illustrations, souvent florales où ne manquent jamais quelques « Redouté » et « Audubon », sont extraites de réserves oubliées.
De pures reproductions scientifiques sont assemblées en reliures avec textes explicatifs et didactiques. Ainsi, par exemple, le recueil iconographique (1) publié récemment par l'INRA, qui ne contient, est-il annoncé, que « des représentations utilitaires d'insectes pour les désigner, les reconnaître dans le cadre de l'entomologie appliquée ».
Cet avertissement n'empêche pas de contempler avec bonheur les encres de Fernand Pétré, de René Préchac ou l'hiératique Géotrupe de Bernard Mauchamp (ci-contre).
- Une exposition intitulée Dessiner la nature (2), en septembre 1996 à l'Espace Electra (fondation EDF), a présenté luxueusement plus d'une centaine de dessins et de manuscrits des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles choisis par Madeleine Pinault-Sorensen du département des Arts graphiques du Musée du Louvre. Le thème développé était Relation entre l'art et la Nature, en soulignant le rôle de la pensée scientifique. Il serait intéressant un jour de regarder en détail l'album publié et d'analyser les pertinents commentaires des titres de chapitres guidant toute réflexion souhaitable sur l'art naturaliste : le travail de l'artiste, le travail des savants, les femmes peintres, collections et amateurs, florilège et botanique, volière et oiseaux, les insectes, les mammifères, les champignons et puis, voyages, minéralogie, formes et couleurs.


Cétoine dorée

Le film Microcosmos de Claude Nuridsany et Marie Perennou qui a reçu prix et récompenses et succès public est une autre démonstration du désir contemporain de saisir en profondeur les phénomènes vitaux par le savoir et l'émotion. Il est à craindre qu'en l'absence de toutes paroles la compréhension des comportements des insectes sera fautive et la liberté d'interprétation donnée au spectateur sera source d'erreur, alors qu'éclairée elle serait chemin de vérité (3).


Panthère de Chine

Si la représentation du réel par un créateur s'accompagne d'une réelle intention de traduire, non seulement la forme, mais aussi de faire ressentir les faits biologiques, on peut vraiment parler d'art naturaliste.
Le Ier Salon des artistes naturalistes (4)  organisé en novembre 1996 s'est révélé remarquable en osant montrer côte à côte les différentes approches, anciennes et modernes, des artistes naturalistes tout en donnant une place prépondérante aux contemporains. Etait donc représenté le classicisme qui est rendu fidèle de proportions, de formes et de couleurs d'un individu pris pour lui-même, le plus souvent sur un fond nu, hors de son milieu. Entre les aquarellistes de cette école, était invitée Madeleine Rollinat de la lignée des grands peintres sur vélin, comme Nicolas Robert dont les oeuvres furent regroupées par Colbert dans la Bibliothèque royale. Cette recherche d'exactitude formelle, chez les photographes, est exemplaire pour Daniel Tosello, par exemple, avec Accouplement d'Hyponomeutes, chez le peintre Bernard Duheim avec une Cétoine dorée ; parmi les sculptures, retenons la Panthère de Chine, d'Anne Nicolle.


Accouplement d'hyponomeutes

Cependant d'autres créateurs ont apporté des oeuvres non « copies conformes » mais ambitieuses de suggérer les tensions vitales. Ces stylisations, ces abstractions, fausses appellations de critiques voulant accaparer le domaine des « explications », sont plus sûrement justifiées par les artistes eux-mêmes qui ont le devoir de parler car, pour tous, le langage est l'éminent moyen de communiquer. D'ailleurs, une remarquable initiative des organisateurs du salon fut d'accompagner chaque ouvrage d'un texte court, d'une grande valeur lorsqu'il était de la main du maître ; c'était l'aide idéale à voir vérité et beauté. En conséquence, citer quelques-unes de ces pensées vaut mieux qu'un long discours pour nous faire aimer ce qui pourrait bien être un nouveau naturalisme.
Du peintre Pierre Bablon : « Admirateur de la richesse et de la beauté des animaux, curieux de leur vie et de leur mystère, amoureux des arbres, de l'eau, des pierres et de tous les paysages, j'ai tenté dans mes images, de les retrouver, intimement liés, comme dans la nature ». Ces mots ne sont-ils pas comme une définition poétique de l'écologie, tandis que le tableau Epave et cormorans campe un couple d'oiseaux becs pointés vers le large ? Du sculpteur Christian Bicrel : « Je souhaite communiquer l'élan et la force de ma joie de participer à ce monde, pendant les moments privilégiés de la création » ; son oeuvre de bronze intitulée L'écoute évoque bien ce qui est le propre de l'homme : parler de ses savoirs, de ses sentiments, de ses rapports avec les êtres vivants. D'Annick Delhomel : « Mettre en exergue le mouvement des animaux est mon envie profonde... Avec le bronze, feu et métal deviennent formes et mouvements, moments intenses... ».


Trois dauphins


Présence

Certes, le comportement de ses Trois dauphins est criant dans leurs bondissements coordonnés (bronze). Tomohide Kameyama exalte ses collages et tracés. « Graner (sic) des végétaux sur le papier correspond à ma volonté de croire au cycle perpétuel : naissance, croissance, déclin, mort, renaissance... » mais est-ce un manque de spontanéité ou trop de théories qui donnent au tableau Végétaux gravés pour renaître un excès de mystère sans véritable émotion ? Un photographe aussi, Bertrand Runtz, s'exprime : « Photographier les animaux comme des totems, emblématiques, épurés. Les placer entre l'homme et l'animal... finalement, parler de l'Homme à l'homme... ». Image en noir et blanc, Emergence boréale nous transporte avec de lourds ours blancs sur une banquise fracturée dans une mer noire ! Oui, spectateur, nous craignons de glisser en un gouffre fatal. Encore deux sculpteurs, Henri Maurin et Dominique-William Siméon : « Les observations sur le terrain sont souvent furtives... par la sculpture on peut saisir dans l'espace ces instants privilégiés en interprétant une forme, une attitude ou un mouvement... ». La terre cuite La rainette chante est en effet un véritable objet d'éthologie. Et puis aussi : « Concevoir une forme belle ne constitue pas l'essentiel... Je finirai même par oublier le côté charnel de mes animaux pour ne m'intéresser qu'à leur âme. Montrer leur force, leur caractère... J'aime sculpter pour donner la vie ». Siméon intitule son gorille Présence ! (bronze).
Ainsi des artistes dévoilent-ils avec passion leurs intentions de capter l'être vivant dans son comportement et son milieu. Ce sont les sculpteurs, tout au moins dans cette exposition, qui professent le plus souvent un souci d'éthologie. Parmi eux, Maurice Guillaume, auteur d'un Félin en tôle d'acier éclaire celà : « Outre le regard, la sculpture offre le plaisir de toucher, subtile sensation, elle est le monument du vivant ». On peut ajouter qu'elle crée un accord dynamique entre le compositeur et le spectateur interprète qui doit se mouvoir, tourner autour de l'objet naturalisé.
Ces aspirations, « biologiques », si elles tranchent sur le naturalisme strictement descriptif des siècles récents, plus souvent dans le passé, se découvrent par exemple chez Léonard de Vinci (1452-1519) : « [...] Les arbres sont plus petits et plus minces à mesure qu'on monte vers le sommet et aussi le terrain est d'autant plus maigre... donc, peintre, tu montreras sur les roches les herbes qui y poussent courtes et maigres et les petites plantes, rabougries, sans croissance [...] » et aussi : « La chose la plus importante que l'on puisse trouver dans les recherches de la peinture consiste dans les mouvements appropriés aux états d'âme de chaque animal tels que l'exigent le mépris, la colère, la pitié... « (Traité de la peinture).
Et pour accomplir ce naturel il faut scruter l'objet, se libérer de l'immédiate perception. Ainsi, Nicolas Poussin dans une célèbre lettre à son client Chantelou (1639) : « Il y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement, l'autre en les considérant avec attention » et Paul Véronèse, au cours de son procès d'inquisition à Venise (1573) : « Nous les peintres, nous nous donnons la liberté, comme se la donnent les poêtes et les fous. »
Arrive le XXe siècle, où toutes ces revendications d'une spécificité de l'artiste éclatent, mais en évitant les confusions sur la liberté, qui est celle de l'esprit telle que l'a définie Igor Stravinsky (1882-1971) : « Plus l'art est contrôlé, limité, travaillé, et plus il est libre ». En art plastique, le peintre Atlan (1913-1960) précise cette liberté : « Ce qui est important ce n'est pas la vision de la réalité, mais bien plutôt la réalité de sa vision. L'imagination plastique peut créer des formes qui, pour être mystérieuses ou inédites, n'en sont pas moins tout aussi réelles et concrètes qu'un arbre ou un oeuf ».
Les exigences des artistes naturalistes de notre temps seraient-elles démesurées ? Exigences d'un travail soutenu, d'une connaissance scientifique certaine, d'une libre imagination. C'est pourtant bien ainsi que la philosophe Simone Weill (1909-1943) voit la grandeur de l'homme qui « est toujours de recréer sa vie. Recréer ce qui lui est donné. Forger cela même qu'il subit. Par le travail il produit sa propre existence naturelle. Par la science il recrée l'univers au moyen de symboles. Par l'art il recrée l'alliance entre son corps et son âme ».
Le renouveau d'un art naturaliste libéré apparaît en de multiples lieux et le Ier Salon des artistes naturalistes au Muséum s'est montré particulièrement « re-créatif ». On est persuadé que le second - la décision de montrer une manifestation annuelle est prise - saura discerner mieux encore le travail insigne des grands artistes naturalistes actuels. Liant ainsi l'art et la biologie, elle pourrait prendre place parmi les évènements artistiques majeurs de notre temps.


[R] Notes

(1) Les illustrations entomologiques. Textes, documentation et iconographie par Jacques d'Aguilar, Rémi Coutin, Alain Fraval, Robert Guilbot et Claire Villemant. INRA Editions Route de Saint-Cyr, 78026 Versailles cedex.[VU]
(2) Dessiner la nature. Dessins et manuscrits des Bibliotyèques de France. Fondation Electricité de France, Espace Electra, 6, rue Récamier, Paris VII [VU]
La commissaire de l'exposition, Madeleine Pinault-Sorensen, a été le premier lauréat du Prix Nature de la Fondation, en 1991, pour le peintre et l'histoire naturelle, publié chez Flammarion.
(3) Voir en p. 99 l'opinion d'Alain Fraval sur ce film.[VU]
(4) Salon des artistes naturalistes. Muséum d'histoire naturelle, mission de la diffusion des connaissances et de la communication (dir. Patrick Blandin). Sylviane Maigret-Mondry est chargé de la coordination du comité d'organisation. A la suite d'une conférence de Jean Dorst, membre de l'institut, directeur honoraire du Muséum, deux films animés de Colette Portal, intitulés le jardin de Buffon et le chaos immobile, pouvaient tout à fait avoir en sous-titre Art et environnement. Aussi, au prochain salon, verrons-nous peut-âtre, outre des photographies, des films. [VU]

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