Les cinq-à-sept de la ME&S
La deuxième série des Chroniques de pince-neurones

Mériter la confiance du consommateur et du
citoyen
(6 avril 1999)
OGM, essais et désir de transparence
(27 avril
1999)
Mériter la confiance du consommateur et du citoyen
Le sujet : Les consommateurs ne manquent pas de sujets d'inquiétude qui les rendent méfiants vis-à-vis de toute la chaîne alimentaire. Simultanément les alicaments font leur apparition dans les gondoles et la presse fait ses titres sur le " régime crétois " ou les aliments qui rendraient (presque) éternel. L'espoir que la nourriture maintienne en bonne santé va de pair avec les craintes qu'elle rende malade, alors que les experts affirment qu'elle n'a jamais été aussi sûre. Parallèlement, les crises récentes ont réinstallé le consommateur comme acteur déterminant de l'économie de la consommation tandis que ses aspirations, sans qu'on puisse encore les définir précisément, semblent différentes de celles qu'on lui prêtait jusqu'alors, et autrement plus complexes. Et il fait figure d'acteur absent, voire impalpable. Enfin, les modes et les méthodes mêmes d'un dialogue renouvelé manquent. Comment alors répondre aux exigences de sécurité, de qualité ? Comment aller au-delà du message marketing pour mériter la confiance du consommateur-citoyen ?
De l'utilité d'avoir la " mémoire qui flanche "
Qu'il est cocasse de confier la fonction, très honorifique et très
peu officielle, de " chroniqueur-mémorialiste " à quelqu'un
qui a si peu de mémoire ! Jamais un tel " grade " ne m'aurait
été attribué, si je n'avais la très curieuse
habitude de prendre d'abondantes notes chaque fois qu'un débat me
semble intéressant, si je n'avais coutume de retranscrire parfois
mes notes de façon synthétique pour en garder trace. C'est
une synthèse de ce genre que j'avais rédigée à
la suite du passionnant débat sur la " Bataille de La Villette " (cf.
Le Courrier de l'Environnement, n°36, mars 1999) et qui m'a valu
cette promotion, pour avoir eu l'heur ou le malheur - chacun appréciera
- de la faire lire à Patrick Legrand.
Voilà qui est de nature à flatter n'importe quel ego, fut-il
le moins développé, en vous conférant le rare
privilège de s'exprimer, si on le désire, à la
première personne. Voilà de quoi s'offrir à bon compte
un excellent canal pour la diffusion de ses idées (encore faut-il
avoir des idées diront, je le présume, quelques insolents).
Faut-il que je promette de n'en pas abuser ? Mais qui peut préjuger
du devenir des bonnes intentions ?
Pourtant, à rebours, que de périls. Risque de mécontenter
les participants des cinq-à-sept dont il sera question ici,
pour avoir trahi ou mal résumé leurs propos. Plus grave
peut-être, pour avoir omis de rapporter leurs péremptoires
diagnostics ou leurs irrécusables conclusions. De toute façon,
pour des scientifiques puristes, ces libres propos seront réputés
nuls et non avenus, car non étayés sur une problématique
ou sur des démonstrations ad hoc, non soumis à l'épreuve
d'un comité de lecture et - scandale des scandales - non
rédigés en anglais, la langue sacrée de la sainte
Recherche (1).
À la recherche de la confiance perdue
" Mériter la confiance du consommateur et du citoyen ", tel était
donc le thème de ce débat. Cette formulation n'est pas neutre
: il s'agit bien de mériter et non de conquérir. Quel changement
par rapport au vocabulaire guerrier si fréquemment adopté dans
les relations entre fournisseur et client ! Que de fois n'a-t-on pas voulu
" attaquer " tel segment de marché, " partir à la conquête
" du consommateur, " vaincre " ses préjugés (ou réputés
tels). Et lorsque telle firme déclarait qu'elle " mérite [notre]
confiance ", ce n'était qu'un slogan parmi d'autres, non
nécessairement fondé sur une pratique réelle. Sommes-nous
à la veille d'un changement fondamental des relations entre les deux
parties ? Certains faits d'observation courante tendraient à nous
en convaincre. Il est vrai que, pour la séance qui nous occupe, le
titre du débat avait émergé de la discussion d'un
précédent pince-neurones de la ME&S, consacré aux
boues des stations d'épuration et à leur épandage sur
les terres agricoles.
Et d'abord, qu'en est-il de cette confiance ? Pour la quasi-totalité
des orateurs et intervenants, c'est un fait étayé par des sondages
(Eurobaromètre) : le consommateur a perdu confiance dans la filière
agro-alimentaire (2). Sa crainte principale
est celle des résidus chimiques et sa confiance se reporte vers le
" naturel " et les aliments " bio ". Tous ces faits paraissent évidemment
scandaleux à une profession qui a atteint un haut niveau de
technicité et qui a su maîtriser la plupart des paramètres
critiques de la chaîne du vivant et de l'aliment. C'est là que
se situent les " vrais problèmes " pour les industriels, leurs
ingénieurs et cadres, leurs employés : que les choix alimentaires
renvoient à des critères autres que strictement techniques
ou économiques, ne leur paraît qu'accessoire, voire
dérangeant, car ni leur culture, ni leur organisation ne les
préparent à de telles prises en considération.
Dans les faits, une chose est certaine : il n'y a pas de commune mesure entre
le risque réel encouru par le consommateur et la perception qu'il
a de ce risque. Qualifier son attitude d'irrationnelle est à
la fois légitime et tentant, mais ne fait pas avancer le débat.
Cela peut d'ailleurs mettre sur la voie de faux remèdes tels que
l'idée que le dialogue ou l'éducation du consommateur suffiront
à résoudre le problème. Après tout n'y a-t-il
par une rationalité de cette irrationalité ? En y
réfléchissant, on est porté à croire que bon
nombre de choix humains procèdent de cette irrationalité :
sur quelles bases objectives, par exemple, peut-on préférer
une volaille " à peau blanche " à une volaille " à peau
jaune " ? Les entreprises de l'agro-alimentaire savent bien jouer de ce type
d'irrationalités. Et après tout, rationnel ou non, le client
a toujours raison, n'est-ce pas ?
Certains s'interrogent d'ailleurs sur les ressorts secrets du comportement
des divers acteurs : l'inquiétude n'est-elle pas un nécessaire
moteur de l'action ? Quelle est la part du rêve et celle du cauchemar
dans les motivations individuelles ? La stratégie de la peur n'est-elle
pas un moyen de gouvernement sur les hommes ? On a cité les cas, effectifs
pour certains ou prévisibles pour d'autres, de récupération
de ces craintes dans une optique d'augmentation des marges commerciales (aliments
pour bébés, aliments garantis sans OGM).
Plus généralement enfin, on peut observer que la crise de confiance
ne se manifeste pas seulement dans le sens clients-producteurs de la
filière agro-alimentaire. Au regard de leurs partenaires, les
consommateurs et les scientifiques sont aussi très largement
déconsidérés : les consommateurs, car on les suspecte
de dissimuler ou, pour le moins, de mal expliciter leurs motivations
réelles (leurs demandes réelles concernent-elles bien la
santé, l'éthique ou la société ?), les scientifiques
qui ne peuvent être neutres si, pour le moins, ils demeurent transparents
et qui souvent s'évertuent à se déqualifier
réciproquement. Par contre - mais le thème n'a été
qu'effleuré - le modèle spécifique à la France
avec le rôle dévolu à l'État (cf. les agences)
semble être plutôt un sujet de satisfaction.
À l'origine des crises de confiance
Plus intéressant est d'analyser les raisons de ces crises de confiance
et d'imaginer les moyens d'y porter remède. Et d'abord à quel
niveau se déclenche la crise, quand crise il y a ? Très
curieusement, il semblerait qu'elle n'émerge pas nécessairement
au niveau du maillon dominant de la filière et qu'elle dépende
beaucoup du pays concerné : dans le domaine des produits frais en
tout cas, celui qui est dans le collimateur en France est surtout le producteur
agricole, alors qu'en Allemagne ce serait davantage le transformateur, en
Grande-Bretagne le distributeur.
La crise qui attaque un produit procède d'un processus de
déqualification de celui-ci dans l'esprit du consommateur.
S'agissant d'aliments, la déqualification proviendrait de la perte
de sa connotation naturelle ou biologique au profit d'un statut de produit
artificiel ou chimique. Des exemples récents (cas des OGM, en particulier)
mettent à jour certains éléments majeurs de ce processus
: débat scientifique occulté, pré-acceptation d'innovations
techniques au seul nom du progrès, manque d'information ou de
préparation des consommateurs, etc. Enfin, la stratégie des
acteurs est déterminante selon qu'ils développent un discours
de proposition (" voilà ce qu'on fait ") ou qu'ils se réfugient
dans un discours de disculpation (" on ne fait pas "),
générateur de suspicion.
Le naturel contre l'artificiel, certains y voient un formidable retour en
arrière, le désaveu de tout ce que le progrès scientifique
a pu apporter à l'homme pour le libérer de la famine, de la
malnutrition et du risque alimentaire. Ce serait la négation de tout
l'art industriel humain. D'autres expliquent au contraire que la Nature ou
le Monde du Vivant constituent des lieux de repli lorsque, pour quelque raison
que ce soit, l'homme en arrive à se méfier de l'industrie
alimentaire. Mais pourquoi se méfie-t-il ? Quelques accidents regrettables
mais rarissimes, quelques menaces imprécises et mal formulées,
justifient-ils pareille attitude ? On pourrait probablement pousser l'analyse
plus loin, en observant que ce retour périodique aux sources du naturel
et du vivant se manifeste dans les périodes qui constituent des points
d'apogée de systèmes sociaux construits sur d'autres valeurs,
morales, techniques ou urbaines : on citera sans autre commentaire le Virgile
du siècle d'Auguste, le Rousseau du siècle des Lumières,
le John Milton de la révolution puritaine anglaise. Peut-être
peut-on y voir également une nouvelle méfiance à
l'égard de la science et de la technologie, faite à la fois
de suspicion quant à ses retombées et aussi d'une modestie
retrouvée à l'encontre de ses productions
(3).
Sur le plan chronologique, enfin, la crise suit un développement logique
: lorsqu'elle est déclenchée, il est vain de tenter de remonter
le courant. Toute démarche en ce sens est contre-productive, comme
le fut par exemple la campagne de presse pro-OGM déclenchée
par quelques grandes firmes à l'occasion de la Conférence de
citoyens du printemps 1998
(" Qu'ont-elles donc à se reprocher pour dépenser autant d'argent
en publicité ? " entendait-on dire). C'est dire toute l'importance
de l'anticipation : elle nécessite une part de flair, une part de
méthode, mais surtout une volonté d'agir, au risque parfois
d'aggraver les conséquences du cours inéluctable des
événements.
Inspirer confiance
Peut-on employer des moyens rationnels pour remédier à une
crise de confiance, c'est-à-dire à un processus qui laisse
une large place à de l'irrationnel ? S'il s'agissait seulement de
problèmes portant sur des spécifications objectives des produits,
on ne manque pas d'outils (l'assurance-qualité en particulier). Mais
tel n'est pas le cas. Dans une telle affaire, où le psychologique
et le culturel jouent un rôle considérable, il serait vain de
s'endormir sur l'illusion de "responsabiliser le consommateur" ou encore
de " l'éduquer " (pourquoi ne pas, après tout, responsabiliser
ou éduquer aussi le chercheur ou le producteur ? Pourquoi cette
dissymétrie ?).
En fait, on pourrait résumer l'essentiel des propos qui ont
été tenus par une lapalissade : comment rétablir la
confiance ? Eh bien, en inspirant confiance ! Cela suppose des attitudes
et des pratiques assez différentes de celles qui ont été
adoptées jusqu'à présent. Quelques pistes ont
été détaillées : la confiance dans le produit
passe d'abord par la confiance dans le producteur (la " requalification de
l'acteur "), le discours doit être propositionnel et non défensif,
le débat doit être proactif et non seulement réactif.
Il faut bien voir qu'il n'y a rien de très nouveau dans tout cela
: c'est évident pour ceux qui se sont peu ou prou frottés à
diverses approches impliquant le long terme (évaluation, prospective,
programmation stratégique et même ces vieilles méthodes
quelque peu passées de mode que furent le PPBS -
Program-Planning-Budgeting System - ou la RCB - rationnalisation des
choix budgétaires).
Les idées ne sont peut être pas neuves, mais la pratique n'en
est pas pour autant développée. C'est que les attitudes qui
en découlent ne sont pas spontanées et nécessitent quelque
courage : le courage de ne pas pratiquer la politique de l'autruche, celui
de prendre le risque de provoquer ou d'accélérer l'émergence
d'un problème potentiel en en révélant l'existence.
Fallait-il prendre le risque d'évoquer les PVC (les polychlorures
de vinyle utilisés dans l'emballage des liquides alimentaires il y
a quelques années) ? Pourquoi avoir manqué l'occasion d'aborder
sereinement celui des OGM ? Ne joue-t-on pas à l'apprenti sorcier
en abordant les risques des métaux lourds ? Et quid de l'ESB
? Etc. ? Il serait bien présomptueux de conclure ici sur ces points.
D'ailleurs, sorti de cette intéressante réunion, il semblait
que les questions avaient été bien posées, mais que
les réponses, faute de temps n'avaient pas suffisamment été
approfondies. D'autant qu'elles suscitaient beaucoup d'autres sujets de
réflexion dont il faudra bien débattre à nouveau dans
cette perspective : ainsi la question du " bio " et des alicaments, la question
- très brièvement évoquée - du modèle
de production agricole (agriculture raisonnée, agriculture durable).
Je ne prendrai donc pas le risque de conclure, si ce n'est pour appeler à
la poursuite et à l'approfondissement de ce débat. Et aussi
en osant quelques banales remarques, peut-être justement pour le faire
rebondir :
- la confiance ne se décrète pas, ne se conquiert pas. " L'homme
qui ne dort pas se refuse plus ou moins consciemment à faire confiance
au flot des choses " a écrit Marguerite Yourcenar dans les Mémoires
d'Hadrien. Le consommateur n'est plus un dormeur et il nous importe, à
nous, de rester éveillés. Telle est la finalité de telles
réunions ;
- la crise de confiance qui a fait l'objet de cette réunion n'est
pas une crise locale, réduite aux seules relations entre consommateurs
et producteurs. On ne peut la comprendre, l'analyser et donc y porter
remède si l'on demeure dans le cadre étroit de cette
problématique. Quelques remarques éparses au cours de ces
discussions ont parfois ramené le problème à sa
véritable dimension : celui des relations de notre société
avec le monde du vivant ;
- l'accusation d'irrationalité qu'on entend se répandre
dans bon nombre de débats, n'est pas un fait récent : on l'a
connue sur bien d'autres sujets. C'est à la fois une façon
très factuelle d'évaluer une situation, mais aussi une
manière soit d'esquiver une controverse, soit de discréditer
la contradiction. Je l'ai un peu esquivée dans cette brève
chronique, mais on ne pourra pas faire l'économie d'en discuter plus
à fond.
OGM, essais et désir de transparence
Le sujet : La publicité des essais au champ de plantes
transgéniques est soumise à des contraintes apparemment
contradictoires : obligation légale d'information du public,
confidentialité administrative, secret scientifique ou industriel,
sécurité des expérimentations et nécessité
de la biovigilance, discrétion parfois ambiguë de
l'agriculteur-expérimentateur
La situation qui paraît
bloquée s'envenime sur le terrain, l'information devient un enjeu
politique brûlant et le débat de société sur les
OGM se radicalise.
Quelles sont les bonnes et les moins bonnes raisons ? Qui en joue et comment
? Où est le mythe ? Quelle est la réalité ?
Et, devant les obligations légales et les exigences de la
démocratie, comment dépasser concrètement le paradoxe
? Les parties prenantes pourraient-elles s'entendre sur les modalités
pratiques d'un réel accès à l'information ou l'information
du citoyen restera-t-elle, au mieux, l'enjeu d'une lutte, au pire, une
pétition de principe ?
Ces OGM par qui le scandale arrive
Entre personnes de bonne compagnie on sait modérer ses expressions.
Très courtois et cordial, le débat organisé par la
ME&S n'a donc donné lieu à aucune farouche empoignade,
bien que le sujet dont il était question (les organismes
génétiquement modifiés ou OGM) soit de ceux qui suscitent
de très vives passions. Cependant, derrière le poli de
l'expression, se retrouvent les clivages traditionnels qu'on commence à
bien appréhender. Il y a les pro, les anti et les neutres. Au risque
de réconcilier provisoirement les divers adversaires sur le dos du
rédacteur de ces lignes, il est tentant d'esquisser une typologie.
Elle est très caricaturale, reconnaissons-le, mais, après tout,
les caricatures ne font qu'accentuer, pour les rendre plus apparents les
caractères typiques essentiels.
Du coté des pros, on distingue les scientistes et certains
pragmatistes. Les premiers ne comprennent vraiment pas comment une
découverte scientifique majeure, susceptible d'apporter de très
nets progrès à la production agricole, peut être
rejetée par des gens qui n'y connaissent rien et sur la base d'arguments
sinon fallacieux, du moins très peu scientifiques : selon qu'ils balancent
entre la thèse du " coup monté " par un quelconque groupe de
pression ou bien qu'ils mettent en cause l'ignorance du public et la carence
de l'information, leurs diagnostics et les solutions qu'ils proposent peuvent
varier. Mais, en général, ils croient en la vertu de l'explication
et de la pédagogie. Il y a bien d'autres sujets que les OGM qui peuvent
outrager leur raison (ainsi la réticence des consommateurs à
l'égard de la viande des animaux clonés). Les pragmatistes,
eux - ou du moins certains d'entre eux - sont convaincus que, quelles que
soient les bonnes raisons avancées d'un coté ou d'un autre,
le développement de la culture des OGM est un fait inéluctable.
Plutôt que de s'opposer à ce mouvement, il faut le maîtriser,
sinon nous risquons de pâtir de notre retard et de notre négligence
; d'ailleurs, en y participant nous aurions la possibilité de mieux
le contrôler et d'éviter ses dérives. La mondialisation
de l'économie est leur argument-massue. Une variante de ce comportement
se retrouve chez les fatalistes, peu enthousiastes mais
résignés : on fait notamment valoir que certaines firmes sont
tellement engagées dans le processus des OGM qu'elles sont
condamnées à la fuite en avant.
Au dogmatisme scientiste de certains, s'oppose un autre dogmatisme
de quelques anti (ils n'étaient, semble-t-il pas
représentés à cette réunion). Pour eux, la
thèse du complot est évidente : tout ça c'est un coup
monté par les grandes firmes qui veulent accroître leur domination
économique mondiale en maîtrisant tous les rouages de la
technoscience et en réduisant les degrés de liberté
des producteurs agricoles. Le discours est certainement plus militant que
scientifique, mais on aurait tort de dénier à leurs arguments
toute validité scientifique, comme le font leurs adversaires les plus
acharnés. Un lot important de pragmatistes se rallient à
l'opposition aux OGM, considérant qu'en toutes circonstances, fondée
ou pas, la vox populi l'emportera toujours. C'est d'ailleurs l'attitude
que prend en Europe un nombre de plus en plus important de multinationales
de la distribution alimentaire. Mais la plupart des opposants ou des
réticents appartiennent à une catégorie qu'on pourrait
qualifier d'humanistes : on ne peut pas réduire un débat de
cette nature à des arguments scientifiques d'autorité, il faut
prendre en compte d'autres considérations culturelles ou
éthiques (4), voire même
psychologiques. Sans que cela ne soit pas toujours explicité clairement,
pour beaucoup, le problème est plutôt de savoir " jusqu'où
on peut aller trop loin " : leur réticence s'accroît à
l'égard de telles pratiques lorsqu'on progresse dans le phylum du
vivant, des procaryotes aux eucaryotes, des végétaux à
l'homme. Un point d'accord avec les scientistes : les humanistes attachent
de l'importance à la composante " irrationnelle " des motivations
humaines, sans bien évidemment lui donner la même signification
et le même statut.
Chez les neutres il y a, d'une part, des attentistes de bonne foi
qui ne s'estiment pas suffisamment informés (doute scientifique ?)
pour porter un jugement définitif. Les sceptiques avancent
qu'on ne dispose d'aucun argument satisfaisant pour asseoir la prétendue
supériorité des OGM, ou bien (variante de ceux-ci plutôt
opposée aux OGM) qu'on a omis, sciemment ou non, de prendre en charge
des alternatives crédibles aux OGM. Et il y a bien sûr la
neutralité affichée par l'Administration qui, en théorie,
n'a pas à dire la loi mais à la faire appliquer.
Malgré ces divergences de points de vue, forte est la conviction que
les conflits éventuels qui pourraient en résulter doivent se
résoudre par l'échange et la discussion. Échange et
discussion qui nécessitent bien évidemment un minimum de
transparence. Bénis soient ces OGM qui forcent à l'ouverture
de cet important débat !
La transparence, quelle transparence ?
Il est des mots si chargés d'une connotation positive, qu'on ne
s'interroge guère sur la pertinence de leur emploi. Le mot
transparence est de ceux-là : qui ne souhaiterait la transparence,
érigée en impératif dans tous les actes du quotidien
? À peine un des participants à la réunion évoqua-t-il
rapidement l'ambiguïté de ce terme. Car ambigu, il l'est : pour
qui s'intéresse quelque peu à la vie locale, par exemple, qualifier
une association de transparente, c'est souvent rendre hommage à la
qualité de l'information - comptable notamment - qu'elle fournit à
ses adhérents, ses usagers et ses bailleurs de fonds. Mais, bien plus
redoutable, est réputée " transparente " aux yeux des juridictions
financières une association gérant de fait des fonds publics,
dans des conditions telles que la responsabilité pénale de
ses dirigeants peut être engagée. Voilà un exemple parmi
d'autres qui démontre qu'à l'origine de bien des malentendus
se situe une mésentente sur la signification des mots
utilisés.
Bon, admettons que la transparence soit un objectif souhaitable. Mais de
quelle transparence s'agit-il ? Pour le ministère de l'Agriculture
les choses sont claires : l'Administration n'a rien à cacher pour
peu que soient respectés la vie privée des individus, le secret
industriel et commercial, ainsi que l'ordre public. Une autre préoccupation
apparaît très nettement : le souci des pouvoirs publics de ne
commettre aucune faute qui pourrait être imputée à ses
agents, avec toutes les conséquences qui en résulteraient,
notamment sur le plan pénal. Le problème est que la mise en
application de tels principes élémentaires n'est pas aussi
facile que leur énoncé pourrait le laisser croire. Des contraintes
matérielles sont évidemment invoquées : insuffisances
de moyens humains, matériels ou financiers, délais trop courts,
etc. On admet aussi la difficulté qu'il y a à réagir
" à chaud " sur certains sujets et - surtout peut-être - que
les réponses de l'Administration sont, par nature ou par vocation,
peu en rapport avec les questions posées par le public. Celle-ci,
d'ailleurs, met souvent en avant des considérations techniques qui
ne vont peut-être pas jusqu'à esquiver le débat, mais
qui en tout cas ne le rendent guère compréhensible au citoyen
de base : la forme tend à occulter le fond. Il en va ainsi, par exemple,
des fastidieux débats de compétence entre les différents
départements ministériels. En résulte un déficit
de confiance qui porte autant sur les processus de prise de décision
que sur les modalités d'exécution de ces décisions.
Pour les entreprises qui ont beaucoup investi, la nécessité
de la transparence n'est pas aussi évidente : la rétention
d'information peut constituer un élément important de leur
stratégie commerciale. La découverte qu'elles peuvent avoir
davantage à perdre qu'à gagner dans cette pratique est relativement
récente et pas unanimement partagée. Mais l'art du négoce
est souvent de savoir tirer parti de ce qui pourrait nuire : transparence,
traçabilité deviennent des arguments de vente.
En définitive, plus qu'une juxtaposition de techniques, la transparence
est d'abord un état d'esprit qui privilégie l'échange
d'informations plutôt que leur rétention. On a toujours de bonnes
raisons de vouloir brider l'information, que ce soit sous des prétextes
de confidentialité ou d'ordre public ; mais comme l'eau vive qu'on
emprisonne, le risque est grand de la voir s'esquiver, dévastant tout
sur son parcours.
S'entendre sur la nécessité de la transparence ne fait cependant
guère avancer le débat : cela peut faire partie de voeux pieux
ou des discours convenus qu'il importe de prononcer pour se dédouaner
vis-à-vis de l'opinion dominante. On sait pertinemment que la fourniture
de l'information souhaitée ne suffit pas, encore faut-il qu'elle prenne
des formes aisément assimilables et qu'elle intervienne au moment
opportun : il est parfois trop tard pour débloquer une situation
compromise par une rétention d'information jugée abusive ;
et il est parfois trop tôt pour disposer de tous les éléments
pertinents susceptibles d'éclairer le débat. A contrario, on
a pu noter que parfois trop de transparence peut nuire à la transparence
: qui ira consulter tous les documents administratifs affichés ou
disponibles en mairie ? Leur mise à disposition du public a surtout
une valeur symbolique : la preuve qu'on ne cache pas d'éléments
d'information aux citoyens.
La transparence pour rétablir la confiance : un beau slogan certes.
Mais, pour reprendre le débat, toujours inachevé, entamé
à la précédente séance, cela amène à
poser ces questions fondamentales : confiance en qui et confiance en quoi
?
Qui construit le débat ? Qui conduit le jeu ?
Quand bien même on serait d'accord sur les principes, il reste à
les mettre en application. Ce n'est certes pas chose facile, car c'est toujours
de l'Autre qu'on attend les principaux efforts. Une des idées dominantes
semble être la suivante : construire le débat, organiser la
transparence sont des actes politiques ; qui est le mieux placé pour
en prendre l'initiative, les pouvoirs publics ou la société
civile ? Première ambiguïté, derrière ce terme
" pouvoirs publics " on mélange souvent l'État et son
Administration. D'emblée on récuse l'Administration, et elle
se récuse elle-même, au nom de cette fameuse neutralité
que j'ai déjà évoquée. Tout ce qu'on lui demande
est de faciliter les conditions de mise en uvre de la transparence
lorsque celle-ci est invoquée. Mais les avis divergent sur le rôle
de l'État. On retrouve à ce propos les clivages traditionnels
qui divisent la société contemporaine : il y a ceux qui font
confiance à l'État pour construire le débat et ceux
qui comptent sur l'initiative individuelle ou qui estiment que le débat
se construit bien tout seul. C'est là une question récurrente
qu'il convient peut-être d'aborder en élargissant la perspective
au-delà de ce thème de la transparence et au-delà du
débat sur les OGM.
Moins d'État, mais mieux d'État est un " tube " à
la mode qui s'interprète sur diverses musiques. Dans l'esprit de beaucoup,
le moins est la condition du mieux. Là encore, comme il vient d'être
dit, il y a très souvent confusion, volontaire ou non, entre l'État
dans sa fonction politique et l'Administration avec son rôle gestionnaire.
Dans la France de Courteline, les charges contre celle-ci n'ont jamais
manqué ni en fréquence, ni d'ailleurs en pertinence. Aujourd'hui,
les attaques ont changé de nature, c'est la fonction politique de
l'État lui-même qui est mise en cause. Nous avons eu l'occasion
de décrire les fondements historiques et culturels de cette situation,
notant par exemple le curieux paradoxe qui veut qu'" aujourd'hui notre
système économique et social subit de rudes assauts ; et
paradoxalement ces assauts viennent souvent de ceux qui ont en charge de
le défendre et de le gérer "
(5). Avec une certaine condescendance, on fait état
d'une certaine " exception française ". Mais interrogeons-nous un
instant : la France, nain démographique, serait-elle devenue un
géant agricole sans cette exception que constitue la filière
du savoir recherche/formation/développement, associant très
étroitement initiative professionnelle et action publique ? Y aurait-il
toujours un cinéma français, une aéronautique civile
française, sans exceptions de cette sorte ? Beaucoup d'agents du service
public devenus pragmatistes (il en existe aussi en ce domaine) ne sont
peut-être pas enchantés du constat du recul de l'État,
mais se font une raison en estimant que son rôle va changer de nature
: il ne s'exercerait plus ex ante, mais ex post pour corriger
les errances du système, pour éviter tout trouble de la
stabilité sociale et pour minimiser les risques
d'exclusion (6).
D'autre part, émerge la prise de conscience de la puissance du pouvoir
citoyen : à coté du pouvoir politique, à coté
du pouvoir grandissant des manifestations de l'économie de marché,
il est intéressant de voir se développer cette nouvelle expression
du débat démocratique. C'est ce qui nous est donné
d'observer à l'occasion de ces débats. Cela confirme l'importance
de ce véritable laboratoire d'idées et de pratiques que constitue
le vaste champ des sciences du vivant : s'il est vrai que l'essence de la
démocratie réside dans l'équilibre des pouvoirs, nous
avons là un vaste champ où peut s'exercer une utile réflexion
sur l'avenir de nos démocraties modernes. Raison de plus pour poursuivre
le dialogue, en toute transparence bien sûr !
Un petit bémol toutefois en guise de conclusion
Répétons-le tout de même : il faut se méfier des
mots à connotation toujours trop positive. Confiance et
transparence sont de ceux-ci. Ils font partie de ces mots-valises,
chers à Lewis Carroll, mots dans lesquels chacun enfourne ce qui lui
convient. En tout cas, ces deux mots constituent l'explication sans appel
de certains de ces économistes, évidemment distingués,
qui se lamentent de constater que les êtres humains ont le culot de
ne pas se comporter comme des homines economici et que la
réalité a souvent l'impudence de dévier des résultats
du modèle économétrique.
P.M. (25 mai 1999)
Notes
1 Pour commencer dès à
présent ce travail pervers de " poil à gratter " du
remue-méninges, je ne résiste pas au plaisir d'inciter à
méditer ce passage du récent livre d'André Langaney,
La philosophie biologique (Belin, 1999) : " Alors que la plupart des États
européens, par exemple, investissent beaucoup d'argent des contribuables
dans la recherche fondamentale, ils admettent sans sourciller que le
résultat de celle-ci soit, pour l'essentiel, publié dans des
revues privées contrôlées par des lobbies anglo-saxons...
" (p. 145) [VU]
2 Précision apportée par le chroniqueur : sont
surtout concernés par cette désaffection les produits
pré-emballés, les plats préparés. Les Français
sont globalement les moins confiants de tous les
Européens.[VU]
3 Dans un esprit très pascalien (l'imagination
" se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir
").[VU]
4 Le débat science/éthique constituera
une composante essentielle du débat de société du
siècle prochain. Il est curieux de constater le malaise (justifié)
de bon nombre de scientifiques sur ce sujet. Les philosophes, au contraire,
sont à l'affût des dernières retombées des
dernières sciences à la mode (les neurosciences en ce moment)
pour fonder leur discours. Voilà une affirmation en forme de constat
qui me vaudra encore beaucoup d'amis ![VU]
5 R. Groussard, P. Marsal : Monde du vivant, agriculture
et société (La pépite et le grain de blé),
L'Harmattan, 1998.[VU]
6 Dans ce débat d'importance, mais souvent très
marqué par la subjectivité voire par la partialité des
intervenants, il est très réconfortant d'avoir accès
à un témoignage autorisé et compétent : dans
son rapport public pour 1999, à l'occasion de son bicentenaire, le
Conseil d'État se livre à une très intéressante
réflexion sur le thème de L'intérêt
général, au cur de la pensée politique
française. Voilà un texte qui bouleverse bien de fausses certitudes
et d'a priori réducteurs.[VU]
[R]