Le Courrier de l'environnement n°37, août 1999

Les cinq-à-sept de la ME&S
La deuxième série des Chroniques de pince-neurones

Mériter la confiance du consommateur et du citoyen… (6 avril 1999)
OGM, essais et désir de transparence… (27 avril 1999)

Les Cinq-à-Sept de la ME&S


Mériter la confiance du consommateur et du citoyen…

Le sujet : Les consommateurs ne manquent pas de sujets d'inquiétude qui les rendent méfiants vis-à-vis de toute la chaîne alimentaire. Simultanément les alicaments font leur apparition dans les gondoles et la presse fait ses titres sur le " régime crétois " ou les aliments qui rendraient (presque) éternel. L'espoir que la nourriture maintienne en bonne santé va de pair avec les craintes qu'elle rende malade, alors que les experts affirment qu'elle n'a jamais été aussi sûre. Parallèlement, les crises récentes ont réinstallé le consommateur comme acteur déterminant de l'économie de la consommation tandis que ses aspirations, sans qu'on puisse encore les définir précisément, semblent différentes de celles qu'on lui prêtait jusqu'alors, et autrement plus complexes. Et il fait figure d'acteur absent, voire impalpable. Enfin, les modes et les méthodes mêmes d'un dialogue renouvelé manquent. Comment alors répondre aux exigences de sécurité, de qualité ? Comment aller au-delà du message marketing pour mériter la confiance du consommateur-citoyen ?

De l'utilité d'avoir la " mémoire qui flanche "
Qu'il est cocasse de confier la fonction, très honorifique et très peu officielle, de " chroniqueur-mémorialiste " à quelqu'un qui a si peu de mémoire ! Jamais un tel " grade " ne m'aurait été attribué, si je n'avais la très curieuse habitude de prendre d'abondantes notes chaque fois qu'un débat me semble intéressant, si je n'avais coutume de retranscrire parfois mes notes de façon synthétique pour en garder trace. C'est une synthèse de ce genre que j'avais rédigée à la suite du passionnant débat sur la " Bataille de La Villette " (cf. Le Courrier de l'Environnement, n°36, mars 1999) et qui m'a valu cette promotion, pour avoir eu l'heur ou le malheur - chacun appréciera - de la faire lire à Patrick Legrand.
Voilà qui est de nature à flatter n'importe quel ego, fut-il le moins développé, en vous conférant le rare privilège de s'exprimer, si on le désire, à la première personne. Voilà de quoi s'offrir à bon compte un excellent canal pour la diffusion de ses idées (encore faut-il avoir des idées diront, je le présume, quelques insolents). Faut-il que je promette de n'en pas abuser ? Mais qui peut préjuger du devenir des bonnes intentions ?
Pourtant, à rebours, que de périls. Risque de mécontenter les participants des cinq-à-sept dont il sera question ici, pour avoir trahi ou mal résumé leurs propos. Plus grave peut-être, pour avoir omis de rapporter leurs péremptoires diagnostics ou leurs irrécusables conclusions. De toute façon, pour des scientifiques puristes, ces libres propos seront réputés nuls et non avenus, car non étayés sur une problématique ou sur des démonstrations ad hoc, non soumis à l'épreuve d'un comité de lecture et - scandale des scandales - non rédigés en anglais, la langue sacrée de la sainte Recherche (1).

À la recherche de la confiance perdue
" Mériter la confiance du consommateur et du citoyen ", tel était donc le thème de ce débat. Cette formulation n'est pas neutre : il s'agit bien de mériter et non de conquérir. Quel changement par rapport au vocabulaire guerrier si fréquemment adopté dans les relations entre fournisseur et client ! Que de fois n'a-t-on pas voulu " attaquer " tel segment de marché, " partir à la conquête " du consommateur, " vaincre " ses préjugés (ou réputés tels). Et lorsque telle firme déclarait qu'elle " mérite [notre] confiance ", ce n'était qu'un slogan parmi d'autres, non nécessairement fondé sur une pratique réelle. Sommes-nous à la veille d'un changement fondamental des relations entre les deux parties ? Certains faits d'observation courante tendraient à nous en convaincre. Il est vrai que, pour la séance qui nous occupe, le titre du débat avait émergé de la discussion d'un précédent pince-neurones de la ME&S, consacré aux boues des stations d'épuration et à leur épandage sur les terres agricoles.
Et d'abord, qu'en est-il de cette confiance ? Pour la quasi-totalité des orateurs et intervenants, c'est un fait étayé par des sondages (Eurobaromètre) : le consommateur a perdu confiance dans la filière agro-alimentaire (2). Sa crainte principale est celle des résidus chimiques et sa confiance se reporte vers le " naturel " et les aliments " bio ". Tous ces faits paraissent évidemment scandaleux à une profession qui a atteint un haut niveau de technicité et qui a su maîtriser la plupart des paramètres critiques de la chaîne du vivant et de l'aliment. C'est là que se situent les " vrais problèmes " pour les industriels, leurs ingénieurs et cadres, leurs employés : que les choix alimentaires renvoient à des critères autres que strictement techniques ou économiques, ne leur paraît qu'accessoire, voire dérangeant, car ni leur culture, ni leur organisation ne les préparent à de telles prises en considération.
Dans les faits, une chose est certaine : il n'y a pas de commune mesure entre le risque réel encouru par le consommateur et la perception qu'il a de ce risque. Qualifier son attitude d'irrationnelle est à la fois légitime et tentant, mais ne fait pas avancer le débat. Cela peut d'ailleurs mettre sur la voie de faux remèdes tels que l'idée que le dialogue ou l'éducation du consommateur suffiront à résoudre le problème. Après tout n'y a-t-il par une rationalité de cette irrationalité ? En y réfléchissant, on est porté à croire que bon nombre de choix humains procèdent de cette irrationalité : sur quelles bases objectives, par exemple, peut-on préférer une volaille " à peau blanche " à une volaille " à peau jaune " ? Les entreprises de l'agro-alimentaire savent bien jouer de ce type d'irrationalités. Et après tout, rationnel ou non, le client a toujours raison, n'est-ce pas ?
Certains s'interrogent d'ailleurs sur les ressorts secrets du comportement des divers acteurs : l'inquiétude n'est-elle pas un nécessaire moteur de l'action ? Quelle est la part du rêve et celle du cauchemar dans les motivations individuelles ? La stratégie de la peur n'est-elle pas un moyen de gouvernement sur les hommes ? On a cité les cas, effectifs pour certains ou prévisibles pour d'autres, de récupération de ces craintes dans une optique d'augmentation des marges commerciales (aliments pour bébés, aliments garantis sans OGM).
Plus généralement enfin, on peut observer que la crise de confiance ne se manifeste pas seulement dans le sens clients-producteurs de la filière agro-alimentaire. Au regard de leurs partenaires, les consommateurs et les scientifiques sont aussi très largement déconsidérés : les consommateurs, car on les suspecte de dissimuler ou, pour le moins, de mal expliciter leurs motivations réelles (leurs demandes réelles concernent-elles bien la santé, l'éthique ou la société ?), les scientifiques qui ne peuvent être neutres si, pour le moins, ils demeurent transparents et qui souvent s'évertuent à se déqualifier réciproquement. Par contre - mais le thème n'a été qu'effleuré - le modèle spécifique à la France avec le rôle dévolu à l'État (cf. les agences) semble être plutôt un sujet de satisfaction.

À l'origine des crises de confiance
Plus intéressant est d'analyser les raisons de ces crises de confiance et d'imaginer les moyens d'y porter remède. Et d'abord à quel niveau se déclenche la crise, quand crise il y a ? Très curieusement, il semblerait qu'elle n'émerge pas nécessairement au niveau du maillon dominant de la filière et qu'elle dépende beaucoup du pays concerné : dans le domaine des produits frais en tout cas, celui qui est dans le collimateur en France est surtout le producteur agricole, alors qu'en Allemagne ce serait davantage le transformateur, en Grande-Bretagne le distributeur.
La crise qui attaque un produit procède d'un processus de déqualification de celui-ci dans l'esprit du consommateur. S'agissant d'aliments, la déqualification proviendrait de la perte de sa connotation naturelle ou biologique au profit d'un statut de produit artificiel ou chimique. Des exemples récents (cas des OGM, en particulier) mettent à jour certains éléments majeurs de ce processus : débat scientifique occulté, pré-acceptation d'innovations techniques au seul nom du progrès, manque d'information ou de préparation des consommateurs, etc. Enfin, la stratégie des acteurs est déterminante selon qu'ils développent un discours de proposition (" voilà ce qu'on fait ") ou qu'ils se réfugient dans un discours de disculpation (" on ne fait pas "), générateur de suspicion.
Le naturel contre l'artificiel, certains y voient un formidable retour en arrière, le désaveu de tout ce que le progrès scientifique a pu apporter à l'homme pour le libérer de la famine, de la malnutrition et du risque alimentaire. Ce serait la négation de tout l'art industriel humain. D'autres expliquent au contraire que la Nature ou le Monde du Vivant constituent des lieux de repli lorsque, pour quelque raison que ce soit, l'homme en arrive à se méfier de l'industrie alimentaire. Mais pourquoi se méfie-t-il ? Quelques accidents regrettables mais rarissimes, quelques menaces imprécises et mal formulées, justifient-ils pareille attitude ? On pourrait probablement pousser l'analyse plus loin, en observant que ce retour périodique aux sources du naturel et du vivant se manifeste dans les périodes qui constituent des points d'apogée de systèmes sociaux construits sur d'autres valeurs, morales, techniques ou urbaines : on citera sans autre commentaire le Virgile du siècle d'Auguste, le Rousseau du siècle des Lumières, le John Milton de la révolution puritaine anglaise. Peut-être peut-on y voir également une nouvelle méfiance à l'égard de la science et de la technologie, faite à la fois de suspicion quant à ses retombées et aussi d'une modestie retrouvée à l'encontre de ses productions (3).
Sur le plan chronologique, enfin, la crise suit un développement logique : lorsqu'elle est déclenchée, il est vain de tenter de remonter le courant. Toute démarche en ce sens est contre-productive, comme le fut par exemple la campagne de presse pro-OGM déclenchée par quelques grandes firmes à l'occasion de la Conférence de citoyens du printemps 1998
(" Qu'ont-elles donc à se reprocher pour dépenser autant d'argent en publicité ? " entendait-on dire). C'est dire toute l'importance de l'anticipation : elle nécessite une part de flair, une part de méthode, mais surtout une volonté d'agir, au risque parfois d'aggraver les conséquences du cours inéluctable des événements.

Inspirer confiance
Peut-on employer des moyens rationnels pour remédier à une crise de confiance, c'est-à-dire à un processus qui laisse une large place à de l'irrationnel ? S'il s'agissait seulement de problèmes portant sur des spécifications objectives des produits, on ne manque pas d'outils (l'assurance-qualité en particulier). Mais tel n'est pas le cas. Dans une telle affaire, où le psychologique et le culturel jouent un rôle considérable, il serait vain de s'endormir sur l'illusion de "responsabiliser le consommateur" ou encore de " l'éduquer " (pourquoi ne pas, après tout, responsabiliser ou éduquer aussi le chercheur ou le producteur ? Pourquoi cette dissymétrie ?).
En fait, on pourrait résumer l'essentiel des propos qui ont été tenus par une lapalissade : comment rétablir la confiance ? Eh bien, en inspirant confiance ! Cela suppose des attitudes et des pratiques assez différentes de celles qui ont été adoptées jusqu'à présent. Quelques pistes ont été détaillées : la confiance dans le produit passe d'abord par la confiance dans le producteur (la " requalification de l'acteur "), le discours doit être propositionnel et non défensif, le débat doit être proactif et non seulement réactif. Il faut bien voir qu'il n'y a rien de très nouveau dans tout cela : c'est évident pour ceux qui se sont peu ou prou frottés à diverses approches impliquant le long terme (évaluation, prospective, programmation stratégique et même ces vieilles méthodes quelque peu passées de mode que furent le PPBS - Program-Planning-Budgeting System - ou la RCB - rationnalisation des choix budgétaires).
Les idées ne sont peut être pas neuves, mais la pratique n'en est pas pour autant développée. C'est que les attitudes qui en découlent ne sont pas spontanées et nécessitent quelque courage : le courage de ne pas pratiquer la politique de l'autruche, celui de prendre le risque de provoquer ou d'accélérer l'émergence d'un problème potentiel en en révélant l'existence. Fallait-il prendre le risque d'évoquer les PVC (les polychlorures de vinyle utilisés dans l'emballage des liquides alimentaires il y a quelques années) ? Pourquoi avoir manqué l'occasion d'aborder sereinement celui des OGM ? Ne joue-t-on pas à l'apprenti sorcier en abordant les risques des métaux lourds ? Et quid de l'ESB ? Etc. ? Il serait bien présomptueux de conclure ici sur ces points. D'ailleurs, sorti de cette intéressante réunion, il semblait que les questions avaient été bien posées, mais que les réponses, faute de temps n'avaient pas suffisamment été approfondies. D'autant qu'elles suscitaient beaucoup d'autres sujets de réflexion dont il faudra bien débattre à nouveau dans cette perspective : ainsi la question du " bio " et des alicaments, la question - très brièvement évoquée - du modèle de production agricole (agriculture raisonnée, agriculture durable).
Je ne prendrai donc pas le risque de conclure, si ce n'est pour appeler à la poursuite et à l'approfondissement de ce débat. Et aussi en osant quelques banales remarques, peut-être justement pour le faire rebondir :
- la confiance ne se décrète pas, ne se conquiert pas. " L'homme qui ne dort pas se refuse plus ou moins consciemment à faire confiance au flot des choses " a écrit Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d'Hadrien. Le consommateur n'est plus un dormeur et il nous importe, à nous, de rester éveillés. Telle est la finalité de telles réunions ;
- la crise de confiance qui a fait l'objet de cette réunion n'est pas une crise locale, réduite aux seules relations entre consommateurs et producteurs. On ne peut la comprendre, l'analyser et donc y porter remède si l'on demeure dans le cadre étroit de cette problématique. Quelques remarques éparses au cours de ces discussions ont parfois ramené le problème à sa véritable dimension : celui des relations de notre société avec le monde du vivant ;
- l'accusation d'irrationalité qu'on entend se répandre dans bon nombre de débats, n'est pas un fait récent : on l'a connue sur bien d'autres sujets. C'est à la fois une façon très factuelle d'évaluer une situation, mais aussi une manière soit d'esquiver une controverse, soit de discréditer la contradiction. Je l'ai un peu esquivée dans cette brève chronique, mais on ne pourra pas faire l'économie d'en discuter plus à fond.

[R]


OGM, essais et désir de transparence…

Le sujet : La publicité des essais au champ de plantes transgéniques est soumise à des contraintes apparemment contradictoires : obligation légale d'information du public, confidentialité administrative, secret scientifique ou industriel, sécurité des expérimentations et nécessité de la biovigilance, discrétion parfois ambiguë de l'agriculteur-expérimentateur… La situation qui paraît bloquée s'envenime sur le terrain, l'information devient un enjeu politique brûlant et le débat de société sur les OGM se radicalise.
Quelles sont les bonnes et les moins bonnes raisons ? Qui en joue et comment ? Où est le mythe ? Quelle est la réalité ?
Et, devant les obligations légales et les exigences de la démocratie, comment dépasser concrètement le paradoxe ? Les parties prenantes pourraient-elles s'entendre sur les modalités pratiques d'un réel accès à l'information ou l'information du citoyen restera-t-elle, au mieux, l'enjeu d'une lutte, au pire, une pétition de principe ?

Ces OGM par qui le scandale arrive
Entre personnes de bonne compagnie on sait modérer ses expressions. Très courtois et cordial, le débat organisé par la ME&S n'a donc donné lieu à aucune farouche empoignade, bien que le sujet dont il était question (les organismes génétiquement modifiés ou OGM) soit de ceux qui suscitent de très vives passions. Cependant, derrière le poli de l'expression, se retrouvent les clivages traditionnels qu'on commence à bien appréhender. Il y a les pro, les anti et les neutres. Au risque de réconcilier provisoirement les divers adversaires sur le dos du rédacteur de ces lignes, il est tentant d'esquisser une typologie. Elle est très caricaturale, reconnaissons-le, mais, après tout, les caricatures ne font qu'accentuer, pour les rendre plus apparents les caractères typiques essentiels.
Du coté des pros, on distingue les scientistes et certains pragmatistes. Les premiers ne comprennent vraiment pas comment une découverte scientifique majeure, susceptible d'apporter de très nets progrès à la production agricole, peut être rejetée par des gens qui n'y connaissent rien et sur la base d'arguments sinon fallacieux, du moins très peu scientifiques : selon qu'ils balancent entre la thèse du " coup monté " par un quelconque groupe de pression ou bien qu'ils mettent en cause l'ignorance du public et la carence de l'information, leurs diagnostics et les solutions qu'ils proposent peuvent varier. Mais, en général, ils croient en la vertu de l'explication et de la pédagogie. Il y a bien d'autres sujets que les OGM qui peuvent outrager leur raison (ainsi la réticence des consommateurs à l'égard de la viande des animaux clonés). Les pragmatistes, eux - ou du moins certains d'entre eux - sont convaincus que, quelles que soient les bonnes raisons avancées d'un coté ou d'un autre, le développement de la culture des OGM est un fait inéluctable. Plutôt que de s'opposer à ce mouvement, il faut le maîtriser, sinon nous risquons de pâtir de notre retard et de notre négligence ; d'ailleurs, en y participant nous aurions la possibilité de mieux le contrôler et d'éviter ses dérives. La mondialisation de l'économie est leur argument-massue. Une variante de ce comportement se retrouve chez les fatalistes, peu enthousiastes mais résignés : on fait notamment valoir que certaines firmes sont tellement engagées dans le processus des OGM qu'elles sont condamnées à la fuite en avant.
Au dogmatisme scientiste de certains, s'oppose un autre dogmatisme de quelques anti (ils n'étaient, semble-t-il pas représentés à cette réunion). Pour eux, la thèse du complot est évidente : tout ça c'est un coup monté par les grandes firmes qui veulent accroître leur domination économique mondiale en maîtrisant tous les rouages de la technoscience et en réduisant les degrés de liberté des producteurs agricoles. Le discours est certainement plus militant que scientifique, mais on aurait tort de dénier à leurs arguments toute validité scientifique, comme le font leurs adversaires les plus acharnés. Un lot important de pragmatistes se rallient à l'opposition aux OGM, considérant qu'en toutes circonstances, fondée ou pas, la vox populi l'emportera toujours. C'est d'ailleurs l'attitude que prend en Europe un nombre de plus en plus important de multinationales de la distribution alimentaire. Mais la plupart des opposants ou des réticents appartiennent à une catégorie qu'on pourrait qualifier d'humanistes : on ne peut pas réduire un débat de cette nature à des arguments scientifiques d'autorité, il faut prendre en compte d'autres considérations culturelles ou éthiques (4), voire même psychologiques. Sans que cela ne soit pas toujours explicité clairement, pour beaucoup, le problème est plutôt de savoir " jusqu'où on peut aller trop loin " : leur réticence s'accroît à l'égard de telles pratiques lorsqu'on progresse dans le phylum du vivant, des procaryotes aux eucaryotes, des végétaux à l'homme. Un point d'accord avec les scientistes : les humanistes attachent de l'importance à la composante " irrationnelle " des motivations humaines, sans bien évidemment lui donner la même signification et le même statut.
Chez les neutres il y a, d'une part, des attentistes de bonne foi qui ne s'estiment pas suffisamment informés (doute scientifique ?) pour porter un jugement définitif. Les sceptiques avancent qu'on ne dispose d'aucun argument satisfaisant pour asseoir la prétendue supériorité des OGM, ou bien (variante de ceux-ci plutôt opposée aux OGM) qu'on a omis, sciemment ou non, de prendre en charge des alternatives crédibles aux OGM. Et il y a bien sûr la neutralité affichée par l'Administration qui, en théorie, n'a pas à dire la loi mais à la faire appliquer.
Malgré ces divergences de points de vue, forte est la conviction que les conflits éventuels qui pourraient en résulter doivent se résoudre par l'échange et la discussion. Échange et discussion qui nécessitent bien évidemment un minimum de transparence. Bénis soient ces OGM qui forcent à l'ouverture de cet important débat !

La transparence, quelle transparence ?
Il est des mots si chargés d'une connotation positive, qu'on ne s'interroge guère sur la pertinence de leur emploi. Le mot transparence est de ceux-là : qui ne souhaiterait la transparence, érigée en impératif dans tous les actes du quotidien ? À peine un des participants à la réunion évoqua-t-il rapidement l'ambiguïté de ce terme. Car ambigu, il l'est : pour qui s'intéresse quelque peu à la vie locale, par exemple, qualifier une association de transparente, c'est souvent rendre hommage à la qualité de l'information - comptable notamment - qu'elle fournit à ses adhérents, ses usagers et ses bailleurs de fonds. Mais, bien plus redoutable, est réputée " transparente " aux yeux des juridictions financières une association gérant de fait des fonds publics, dans des conditions telles que la responsabilité pénale de ses dirigeants peut être engagée. Voilà un exemple parmi d'autres qui démontre qu'à l'origine de bien des malentendus se situe une mésentente sur la signification des mots utilisés.
Bon, admettons que la transparence soit un objectif souhaitable. Mais de quelle transparence s'agit-il ? Pour le ministère de l'Agriculture les choses sont claires : l'Administration n'a rien à cacher pour peu que soient respectés la vie privée des individus, le secret industriel et commercial, ainsi que l'ordre public. Une autre préoccupation apparaît très nettement : le souci des pouvoirs publics de ne commettre aucune faute qui pourrait être imputée à ses agents, avec toutes les conséquences qui en résulteraient, notamment sur le plan pénal. Le problème est que la mise en application de tels principes élémentaires n'est pas aussi facile que leur énoncé pourrait le laisser croire. Des contraintes matérielles sont évidemment invoquées : insuffisances de moyens humains, matériels ou financiers, délais trop courts, etc. On admet aussi la difficulté qu'il y a à réagir " à chaud " sur certains sujets et - surtout peut-être - que les réponses de l'Administration sont, par nature ou par vocation, peu en rapport avec les questions posées par le public. Celle-ci, d'ailleurs, met souvent en avant des considérations techniques qui ne vont peut-être pas jusqu'à esquiver le débat, mais qui en tout cas ne le rendent guère compréhensible au citoyen de base : la forme tend à occulter le fond. Il en va ainsi, par exemple, des fastidieux débats de compétence entre les différents départements ministériels. En résulte un déficit de confiance qui porte autant sur les processus de prise de décision que sur les modalités d'exécution de ces décisions.
Pour les entreprises qui ont beaucoup investi, la nécessité de la transparence n'est pas aussi évidente : la rétention d'information peut constituer un élément important de leur stratégie commerciale. La découverte qu'elles peuvent avoir davantage à perdre qu'à gagner dans cette pratique est relativement récente et pas unanimement partagée. Mais l'art du négoce est souvent de savoir tirer parti de ce qui pourrait nuire : transparence, traçabilité deviennent des arguments de vente.
En définitive, plus qu'une juxtaposition de techniques, la transparence est d'abord un état d'esprit qui privilégie l'échange d'informations plutôt que leur rétention. On a toujours de bonnes raisons de vouloir brider l'information, que ce soit sous des prétextes de confidentialité ou d'ordre public ; mais comme l'eau vive qu'on emprisonne, le risque est grand de la voir s'esquiver, dévastant tout sur son parcours.
S'entendre sur la nécessité de la transparence ne fait cependant guère avancer le débat : cela peut faire partie de voeux pieux ou des discours convenus qu'il importe de prononcer pour se dédouaner vis-à-vis de l'opinion dominante. On sait pertinemment que la fourniture de l'information souhaitée ne suffit pas, encore faut-il qu'elle prenne des formes aisément assimilables et qu'elle intervienne au moment opportun : il est parfois trop tard pour débloquer une situation compromise par une rétention d'information jugée abusive ; et il est parfois trop tôt pour disposer de tous les éléments pertinents susceptibles d'éclairer le débat. A contrario, on a pu noter que parfois trop de transparence peut nuire à la transparence : qui ira consulter tous les documents administratifs affichés ou disponibles en mairie ? Leur mise à disposition du public a surtout une valeur symbolique : la preuve qu'on ne cache pas d'éléments d'information aux citoyens.
La transparence pour rétablir la confiance : un beau slogan certes. Mais, pour reprendre le débat, toujours inachevé, entamé à la précédente séance, cela amène à poser ces questions fondamentales : confiance en qui et confiance en quoi ?

Qui construit le débat ? Qui conduit le jeu ?
Quand bien même on serait d'accord sur les principes, il reste à les mettre en application. Ce n'est certes pas chose facile, car c'est toujours de l'Autre qu'on attend les principaux efforts. Une des idées dominantes semble être la suivante : construire le débat, organiser la transparence sont des actes politiques ; qui est le mieux placé pour en prendre l'initiative, les pouvoirs publics ou la société civile ? Première ambiguïté, derrière ce terme " pouvoirs publics " on mélange souvent l'État et son Administration. D'emblée on récuse l'Administration, et elle se récuse elle-même, au nom de cette fameuse neutralité que j'ai déjà évoquée. Tout ce qu'on lui demande est de faciliter les conditions de mise en œuvre de la transparence lorsque celle-ci est invoquée. Mais les avis divergent sur le rôle de l'État. On retrouve à ce propos les clivages traditionnels qui divisent la société contemporaine : il y a ceux qui font confiance à l'État pour construire le débat et ceux qui comptent sur l'initiative individuelle ou qui estiment que le débat se construit bien tout seul. C'est là une question récurrente qu'il convient peut-être d'aborder en élargissant la perspective au-delà de ce thème de la transparence et au-delà du débat sur les OGM.
Moins d'État, mais mieux d'État est un " tube " à la mode qui s'interprète sur diverses musiques. Dans l'esprit de beaucoup, le moins est la condition du mieux. Là encore, comme il vient d'être dit, il y a très souvent confusion, volontaire ou non, entre l'État dans sa fonction politique et l'Administration avec son rôle gestionnaire. Dans la France de Courteline, les charges contre celle-ci n'ont jamais manqué ni en fréquence, ni d'ailleurs en pertinence. Aujourd'hui, les attaques ont changé de nature, c'est la fonction politique de l'État lui-même qui est mise en cause. Nous avons eu l'occasion de décrire les fondements historiques et culturels de cette situation, notant par exemple le curieux paradoxe qui veut qu'" aujourd'hui notre système économique et social subit de rudes assauts ; et paradoxalement ces assauts viennent souvent de ceux qui ont en charge de le défendre et de le gérer " (5). Avec une certaine condescendance, on fait état d'une certaine " exception française ". Mais interrogeons-nous un instant : la France, nain démographique, serait-elle devenue un géant agricole sans cette exception que constitue la filière du savoir recherche/formation/développement, associant très étroitement initiative professionnelle et action publique ? Y aurait-il toujours un cinéma français, une aéronautique civile française, sans exceptions de cette sorte ? Beaucoup d'agents du service public devenus pragmatistes (il en existe aussi en ce domaine) ne sont peut-être pas enchantés du constat du recul de l'État, mais se font une raison en estimant que son rôle va changer de nature : il ne s'exercerait plus ex ante, mais ex post pour corriger les errances du système, pour éviter tout trouble de la stabilité sociale et pour minimiser les risques d'exclusion (6).
D'autre part, émerge la prise de conscience de la puissance du pouvoir citoyen : à coté du pouvoir politique, à coté du pouvoir grandissant des manifestations de l'économie de marché, il est intéressant de voir se développer cette nouvelle expression du débat démocratique. C'est ce qui nous est donné d'observer à l'occasion de ces débats. Cela confirme l'importance de ce véritable laboratoire d'idées et de pratiques que constitue le vaste champ des sciences du vivant : s'il est vrai que l'essence de la démocratie réside dans l'équilibre des pouvoirs, nous avons là un vaste champ où peut s'exercer une utile réflexion sur l'avenir de nos démocraties modernes. Raison de plus pour poursuivre le dialogue, en toute transparence bien sûr !

Un petit bémol toutefois en guise de conclusion
Répétons-le tout de même : il faut se méfier des mots à connotation toujours trop positive. Confiance et transparence sont de ceux-ci. Ils font partie de ces mots-valises, chers à Lewis Carroll, mots dans lesquels chacun enfourne ce qui lui convient. En tout cas, ces deux mots constituent l'explication sans appel de certains de ces économistes, évidemment distingués, qui se lamentent de constater que les êtres humains ont le culot de ne pas se comporter comme des homines economici et que la réalité a souvent l'impudence de dévier des résultats du modèle économétrique.

P.M. (25 mai 1999)


Notes
1 Pour commencer dès à présent ce travail pervers de " poil à gratter " du remue-méninges, je ne résiste pas au plaisir d'inciter à méditer ce passage du récent livre d'André Langaney, La philosophie biologique (Belin, 1999) : " Alors que la plupart des États européens, par exemple, investissent beaucoup d'argent des contribuables dans la recherche fondamentale, ils admettent sans sourciller que le résultat de celle-ci soit, pour l'essentiel, publié dans des revues privées contrôlées par des lobbies anglo-saxons... " (p. 145) [VU]
2 Précision apportée par le chroniqueur : sont surtout concernés par cette désaffection les produits pré-emballés, les plats préparés. Les Français sont globalement les moins confiants de tous les Européens.[VU]
3 Dans un esprit très pascalien (l'imagination " se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir ").[VU]
4 Le débat science/éthique constituera une composante essentielle du débat de société du siècle prochain. Il est curieux de constater le malaise (justifié) de bon nombre de scientifiques sur ce sujet. Les philosophes, au contraire, sont à l'affût des dernières retombées des dernières sciences à la mode (les neurosciences en ce moment) pour fonder leur discours. Voilà une affirmation en forme de constat qui me vaudra encore beaucoup d'amis ![VU]
5 R. Groussard, P. Marsal : Monde du vivant, agriculture et société (La pépite et le grain de blé), L'Harmattan, 1998.[VU]
6 Dans ce débat d'importance, mais souvent très marqué par la subjectivité voire par la partialité des intervenants, il est très réconfortant d'avoir accès à un témoignage autorisé et compétent : dans son rapport public pour 1999, à l'occasion de son bicentenaire, le Conseil d'État se livre à une très intéressante réflexion sur le thème de L'intérêt général, au cœur de la pensée politique française. Voilà un texte qui bouleverse bien de fausses certitudes et d'a priori réducteurs.[VU]

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