Le Courrier de l'environnement n°49, juin  2003

Les cinq-à-sept de la ME&S
La sixième Chronique de pince-neurones,
synthèse et réflexions personnelles, par Pierre Marsal

pierre-marsal@wanadoo.fr

Les ateliers de lecture à la question


Depuis les années 1990, l'INRA et ses chercheurs ont été plongés dans bien des débats de société, OGM, ESB, etc. L'interpellation est parfois rude et provoque son lot d'étonnements, d'inquiétudes, de frustrations, voire de souffrances. Mais, souhaitée ou redoutée, violente ou pacifiée, cette irruption de la société au cœur de la recherche scientifique est irréversible, et les modes de débat sont susceptibles de se diversifier, de s'enrichir, de se compléter et/ou de se standardiser.
C'est dans ce contexte que les " Ateliers de lecture en laboratoire " ont été conçus comme, d'une part, un moyen pour aider des chercheurs confrontés au débat social à retrouver, calmement, le contact avec la société à travers l'une de ses expressions, la littérature, et, d'autre part, une façon de renouveler les voies d'un dialogue entre scientifiques et acteurs non-scientifiques, ces " impairs " devenus exigeants. Accessoirement, c'est aussi une occasion de croiser excellence scientifique et culture.
Imaginé en 2001, ce dispositif rassemble autour d'une romancière, en l'occurrence Isabelle Jarry, qui choisit et lit des extraits de l'œuvre d'un(e) autre auteur, une équipe de recherche tentée par l'expérience et les " inventeurs ", membres de services d'appui à la recherche de l'Institut (Jeannine Hommel, Camille Raichon et Patrick Legrand). En 2001 et 2002, trois expériences ont eu lieu, avec trois équipes différentes. Après cette première série d'expériences, l'objet de ce 5-à-7® est de partager et de mettre à l'épreuve nos objectifs, nos réflexions sur la méthode et un bilan général sans, évidemment, pour autant aller jusqu'à dévoiler l'intime...

P.L.

Libros lege… Litteras disce
Denys Caton (1)

Faut-il apprendre à lire aux personnels de la Recherche ? Faut-il renvoyer les chercheurs à l'école ? Par delà ces boutades, on peut s'interroger sur la pertinence de la création d'ateliers de lecture au sein d'un institut de recherche. On peut se demander si pareille expérience vaut la peine d'un débat. Après tout, cette opération n'a mobilisé qu'un très petit nombre de personnes (trois groupes de quatre ou cinq, se réunissant chacun en trois séances sur deux mois). Les conclusions qu'on en tire ne sauraient donc prétendre à une quelconque représentativité. Elle a pourtant semblé suffisamment signifiante à ses initiateurs pour prendre le risque de la soumettre à discussion publique.

Les chercheurs à l'école !

Cette expérience, inédite, a été lancée un peu à l'aveuglette, sans modèle de référence a priori (ses promoteurs avouent n'avoir pas trop su ce que cela pouvait donner). L'idée de départ était de tenter de discerner, à l'extérieur du monde de la science, la manifestation des préoccupations de la société, telles qu'elles s'expriment dans la création humaine. Plus spécifiquement, il s'agissait de faire entrer en résonance (raisonnance ?) recherche et littérature, de façon à jeter des ponts entre les deux domaines de la science et de la société. En second lieu, on souhaitait ouvrir ainsi un espace de réflexion, d'échange et de confrontation, à des individus, dotés de compétences différentes (chercheurs, ingénieurs, techniciens, administratifs), mais réunis seulement pour la réalisation d'un même objectif de recherche scientifique. Les premières expériences ont été réalisées avec des équipes (volontaires) œuvrant sur des thématiques à fort contenu polémique (clonage bovin, flux de gènes, fromages au lait cru).
On peut passer rapidement sur les modalités pratiques de ces ateliers : lecture par l'animatrice, à haute voix et sans préparation préalable, d'un texte de la littérature contemporaine, puis discussion sur la thématique abordée par ce texte. Les auteurs choisis par elle sont des plus variés (Italo Calvino, Milan Kundera, Torgny Lindgren, Alberto Manguel ou Tanizaki). Tous, à des degrés divers et sous des formes très personnelles, ont en commun de mettre en scène l'individu confronté au monde qui l'entoure. Les morceaux choisis ne portent évidemment pas sur les sujets de recherche des équipes concernées : ils évoquent des questions plus générales et plus fondamentales, mais qui ne sont pas sans correspondance avec ces sujets (le rôle de la tradition, les rapports de l'homme et de la nature, la transgression des tabous, l'identité des êtres et des choses...). Le but de l'opération est d'abord de dégager la thématique cachée dans le texte et d'en débattre très librement, sans porter de jugement moral sur les avis exprimés dans le groupe ; de repérer les liens entre le discours ainsi reçu et l'activité au quotidien ; de créer de la sorte un décalage susceptible de favoriser la mise à jour de questions occultées ou ignorées.
Les résultats ont surpris les acteurs de l'opération. Ce qui les a surtout frappé c'est le hiatus entre " vie " littéraire et " vie " scientifique. La plupart des chercheurs (en tout cas ceux qui ont participé à ces expériences) n'ont pas coutume de prendre en compte des modes d'expression autres que le " langage de la science ". Ils invoquent le manque de temps pour s'adonner à la lecture. Mais, vraisemblablement, c'est aussi la référence implicite à une certaine échelle de valeurs qui les conduit à refuser de dépasser le cadre scientifique de l'analyse des faits. Il en résulte parfois un étonnement de se voir proposer, au travers d'un texte littéraire, une clé d'interprétation des difficultés auxquelles ils se trouvent confrontés. Étonnement, mais encore difficulté à l'admettre et, parfois même, refus catégorique.
Inévitablement, une telle situation génère crispation, désarroi et sentiment de malaise. Souffrance aussi, a-t-il été dit. Certaines réactions, un peu plus vives, témoignent qu'à l'évidence un point sensible a été touché. Cette résistance et cette violence étonnent de la part d'individus bénéficiant d'un niveau de formation élevé, d'une capacité de réflexion développée et qui, le plus souvent, sont en quête de sens. Par ailleurs, en contrepoint, se manifeste une certaine tendance à l'auto-dépréciation, comme le refus de considérer que le travail de recherche est un travail de créateur et que le créateur doit assumer sa création. Quelques phrases recueillies lors de ces séances sont assez significatives de l'état d'esprit observé durant ces échanges : " On n'est pas des savants, on ne sait rien. On n'est pas habilité à penser, on est habilité à chercher. Nous sommes des tâcherons de la technostructure. Changer ? Oui, pourquoi pas ? Mais plutôt pas. On n'a pas de lieu où aborder ces problèmes. Ce n'est pas notre problème ".
Pour autant, l'expérience est très positive, y compris lorsque se sont manifestées quelques rares réactions de rejet. Tous les participants s'y sont fortement impliqués et aspirent, pour la plupart, à la renouveler. Cette forme de maïeutique a permis à chacun de s'interroger sur ses modes de représentation de la réalité, sur des questions assez mal explorées comme celle du lien entre liberté (du chercheur) et responsabilité, etc. Mettant à jour une certaine dichotomie de ces représentations (science/société), voire des comportements quasi schizophréniques, elle a pu aider à une introspection à vertu thérapique.

La recherche menacée ?

La présentation de cette expérience suscite de nombreux commentaires. On s'étonne davantage du diagnostic, apparemment sévère, que des faits eux-mêmes. Un premier lot de questions porte sur la méthode : pourquoi ce choix de la littérature ? Bien sûr, on aurait pu faire appel à bien d'autres médias, mais le texte écrit a de multiples avantages : simplicité (2), accessibilité, coût, large éventail des interprétations. Par ailleurs, un texte littéraire a une vocation plus universaliste qu'un article de presse. Mais l'essentiel porte sur l'interprétation des réactions. Pourquoi un tel rejet de la lecture ? Le temps disponible ? Mais quand on aime, on sait prendre le temps. La formation des chercheurs qui conduit à une sorte de déresponsabilisation ? Il faudrait certainement la repenser. Une vision du monde appauvrie par l'usage d'un langage excessivement codifié ? Il est clair qu'on se trouve en présence d'une dichotomie de la pensée, d'une parcellisation de la connaissance, d'un appauvrissement de l'appréhension du monde. Et on se demande si cet isolement du chercheur est utile ou nuisible au développement de la science, si ce " fordisme mental " est nécessaire au bon fonctionnement de la recherche. Plus fondamentalement, on se demande si, alors même que l'institution se pose des questions de nature éthique (3), il n'est pas normal que chacun s'interroge sur la question du sens. Au total, chacun s'accorde à reconnaître les vertus de cette opération et souhaite qu'elle se poursuive et se développe.
Mais essayons d'aller un peu plus loin. Les réactions, verbales notamment (voir les citations ci-dessus), qui nous ont été rapportées sont très caricaturales : les scientifiques, dans leur grande majorité, ne ressemblent pas à l'image dégradée qu'ils veulent donner d'eux. Comme tout groupe social, ils constituent un ensemble composite. Globalement, ils ne sont probablement ni plus ni moins cultivés, ni plus ni moins impliqués dans la vie de la cité, dans le militantisme associatif, que d'autres groupes de niveau de formation équivalent. Gageons que bon nombre d'entre eux sont des lecteurs assidus de bonne littérature. Les réactions qui nous sont rapportées témoignent d'un embarras face à une situation qui les dérange. À leur discours scientifique péniblement élaboré au prix d'efforts rigoureux, on vient opposer un autre discours fondé sur un langage qui n'est pas le leur, sur des règles qui ne sont pas celles qui s'imposent à eux. C'est Michel Foucault qui notait que le langage de la modernité s'est désormais détaché de la représentation (" Il arrive au langage de surgir pour lui-même en un acte d'écrire qui ne désigne rien de plus que soi "). Et il insistait sur l'entreprise de Mallarmé " disant que ce qui parle, c'est […] non pas le sens du mot, mais son être énigmatique et précaire " (4). Cela n'a évidemment plus aucun rapport avec le discours scientifique, hérité du rationalisme de l'âge classique. Le malaise éprouvé pourrait alors s'analyser comme un conflit entre deux " états du moi " (le moi-chercheur et le moi-lecteur). Ces séances de lecture en seraient le révélateur. Mais faut-il pour autant dramatiser ? Est-ce un bien grand péché de ne pas connaître Junichiro Tanizaki ?
Osons enfin une autre hypothèse pour expliquer ce repliement sur soi et cette apparente violence. Cela ressemble fort à ce qui émane de groupes sociaux qui se sentent menacés. Or le monde de la recherche s'apparente fort à une sorte de groupe religieux, avec sa hiérarchie, son initiation, ses dogmes et ses liturgies, avec sa langue sacrée faite de basic english. Et il se sent menacé : le chercheur agronome est réputé responsable des nuisances résultant du modèle de l'agriculture intensive qu'il a contribué à fonder, responsable de l'ESB et de la " dissémination " des OGM. Ses moyens lui sont rognés et c'est particulièrement sensible en cette sombre année budgétaire 2003. Son statut est contesté et fait l'objet d'attaques singulièrement brutales (5). Son institution même est menacée (6). Peut-être cela pourrait expliquer un certain repliement du chercheur sur les marques de ce que furent sa spécificité et sa puissance (sa thèse et son langage d'initié). Tout comme d'autres élites qui furent en déclin. Le scientifique s'accrocherait à son discours comme les samouraïs de la décadence s'accrochaient à leurs sabres, les mandarins à leurs nattes !


Notes
(1) Lis des livres, étudie la littérature (Courtes maximes de Denys Caton à son fils : maximes XVI et XXXIV). Cette citation n'est pas là pour le " remplissage ", mais pour montrer l'existence de certaines constances culturelles. À dix-huit siècles de distance, quel père ne tiendrait pas de tels propos à son fils ? [VU]
(2) Le cinéma par exemple complique l'analyse en faisant appel simultanément à plusieurs vecteurs d'information (texte, image, musique).[VU]
(3) Voir les travaux du Comité d'éthique et de précaution (COMEPRA) de l'INRA. Voir également les textes assemblés dans le dossier Humanisme, biotechnologie et éthique de la science, sur le site du Courrier de l'Environnement à www.inra.fr/dpenv/p-rotili.htm [VU]
(4) Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, 1966 (chapitre IX-1).[VU]
(5) Voir : Le Courrier de l'Environnement, n° 48, février 2003, pp. 100-101. [VU]
(6) À notre époque de parler simple, voire simpliste, la gestion économique et politique se fait de plus au regard de simples (simplistes ?) ratios. On l'a déjà constaté dans les argumentations sur le coût de la PAC et, plus récemment, sur le dossier des retraites. Il est bien proche le temps où l'on voudra tirer des conséquences de la comparaison entre le poids budgétaire et humain de la recherche agronomique et la part décroissante de ce secteur économique dans la formation du PIB et dans la population active.[VU]

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