Les cinq-à-sept de la ME&S
La sixième Chronique de pince-neurones,
synthèse et réflexions personnelles, par Pierre Marsal
Les ateliers de lecture à la question
Depuis les années 1990, l'INRA et ses chercheurs ont été
plongés dans bien des débats de société, OGM,
ESB, etc. L'interpellation est parfois rude et provoque son lot
d'étonnements, d'inquiétudes, de frustrations, voire de
souffrances. Mais, souhaitée ou redoutée, violente ou
pacifiée, cette irruption de la société au cur
de la recherche scientifique est irréversible, et les modes de débat
sont susceptibles de se diversifier, de s'enrichir, de se compléter
et/ou de se standardiser.
C'est dans ce contexte que les " Ateliers de lecture en laboratoire " ont
été conçus comme, d'une part, un moyen pour aider des
chercheurs confrontés au débat social à retrouver,
calmement, le contact avec la société à travers l'une
de ses expressions, la littérature, et, d'autre part, une façon
de renouveler les voies d'un dialogue entre scientifiques et acteurs
non-scientifiques, ces " impairs " devenus exigeants. Accessoirement, c'est
aussi une occasion de croiser excellence scientifique et culture.
Imaginé en 2001, ce dispositif rassemble autour d'une romancière,
en l'occurrence Isabelle Jarry, qui choisit et lit des extraits de l'uvre
d'un(e) autre auteur, une équipe de recherche tentée par
l'expérience et les " inventeurs ", membres de services d'appui à
la recherche de l'Institut (Jeannine Hommel, Camille Raichon et Patrick Legrand).
En 2001 et 2002, trois expériences ont eu lieu, avec trois équipes
différentes. Après cette première série
d'expériences, l'objet de ce 5-à-7® est de partager et
de mettre à l'épreuve nos objectifs, nos réflexions
sur la méthode et un bilan général sans, évidemment,
pour autant aller jusqu'à dévoiler l'intime...
P.L.
Libros lege
Litteras disce
Denys Caton
(1)
Faut-il apprendre à lire aux personnels de la Recherche ? Faut-il renvoyer les chercheurs à l'école ? Par delà ces boutades, on peut s'interroger sur la pertinence de la création d'ateliers de lecture au sein d'un institut de recherche. On peut se demander si pareille expérience vaut la peine d'un débat. Après tout, cette opération n'a mobilisé qu'un très petit nombre de personnes (trois groupes de quatre ou cinq, se réunissant chacun en trois séances sur deux mois). Les conclusions qu'on en tire ne sauraient donc prétendre à une quelconque représentativité. Elle a pourtant semblé suffisamment signifiante à ses initiateurs pour prendre le risque de la soumettre à discussion publique.
Les chercheurs à l'école !
Cette expérience, inédite, a été lancée
un peu à l'aveuglette, sans modèle de référence
a priori (ses promoteurs avouent n'avoir pas trop su ce que cela pouvait
donner). L'idée de départ était de tenter de discerner,
à l'extérieur du monde de la science, la manifestation des
préoccupations de la société, telles qu'elles s'expriment
dans la création humaine. Plus spécifiquement, il s'agissait
de faire entrer en résonance (raisonnance ?) recherche et
littérature, de façon à jeter des ponts entre les deux
domaines de la science et de la société. En second lieu, on
souhaitait ouvrir ainsi un espace de réflexion, d'échange et
de confrontation, à des individus, dotés de compétences
différentes (chercheurs, ingénieurs, techniciens, administratifs),
mais réunis seulement pour la réalisation d'un même objectif
de recherche scientifique. Les premières expériences ont
été réalisées avec des équipes (volontaires)
uvrant sur des thématiques à fort contenu polémique
(clonage bovin, flux de gènes, fromages au lait cru).
On peut passer rapidement sur les modalités pratiques de ces ateliers
: lecture par l'animatrice, à haute voix et sans préparation
préalable, d'un texte de la littérature contemporaine, puis
discussion sur la thématique abordée par ce texte. Les auteurs
choisis par elle sont des plus variés (Italo Calvino, Milan Kundera,
Torgny Lindgren, Alberto Manguel ou Tanizaki). Tous, à des degrés
divers et sous des formes très personnelles, ont en commun de mettre
en scène l'individu confronté au monde qui l'entoure. Les morceaux
choisis ne portent évidemment pas sur les sujets de recherche des
équipes concernées : ils évoquent des questions plus
générales et plus fondamentales, mais qui ne sont pas sans
correspondance avec ces sujets (le rôle de la tradition, les rapports
de l'homme et de la nature, la transgression des tabous, l'identité
des êtres et des choses...). Le but de l'opération est d'abord
de dégager la thématique cachée dans le texte et d'en
débattre très librement, sans porter de jugement moral sur
les avis exprimés dans le groupe ; de repérer les liens entre
le discours ainsi reçu et l'activité au quotidien ; de créer
de la sorte un décalage susceptible de favoriser la mise à
jour de questions occultées ou ignorées.
Les résultats ont surpris les acteurs de l'opération. Ce qui
les a surtout frappé c'est le hiatus entre " vie " littéraire
et " vie " scientifique. La plupart des chercheurs (en tout cas ceux qui
ont participé à ces expériences) n'ont pas coutume de
prendre en compte des modes d'expression autres que le " langage de la science
". Ils invoquent le manque de temps pour s'adonner à la lecture. Mais,
vraisemblablement, c'est aussi la référence implicite à
une certaine échelle de valeurs qui les conduit à refuser de
dépasser le cadre scientifique de l'analyse des faits. Il en résulte
parfois un étonnement de se voir proposer, au travers d'un texte
littéraire, une clé d'interprétation des difficultés
auxquelles ils se trouvent confrontés. Étonnement, mais encore
difficulté à l'admettre et, parfois même, refus
catégorique.
Inévitablement, une telle situation génère crispation,
désarroi et sentiment de malaise. Souffrance aussi, a-t-il été
dit. Certaines réactions, un peu plus vives, témoignent qu'à
l'évidence un point sensible a été touché. Cette
résistance et cette violence étonnent de la part d'individus
bénéficiant d'un niveau de formation élevé, d'une
capacité de réflexion développée et qui, le plus
souvent, sont en quête de sens. Par ailleurs, en contrepoint, se manifeste
une certaine tendance à l'auto-dépréciation, comme le
refus de considérer que le travail de recherche est un travail de
créateur et que le créateur doit assumer sa création.
Quelques phrases recueillies lors de ces séances sont assez significatives
de l'état d'esprit observé durant ces échanges : " On
n'est pas des savants, on ne sait rien. On n'est pas habilité à
penser, on est habilité à chercher. Nous sommes des tâcherons
de la technostructure. Changer ? Oui, pourquoi pas ? Mais plutôt pas.
On n'a pas de lieu où aborder ces problèmes. Ce n'est pas notre
problème ".
Pour autant, l'expérience est très positive, y compris lorsque
se sont manifestées quelques rares réactions de rejet. Tous
les participants s'y sont fortement impliqués et aspirent, pour la
plupart, à la renouveler. Cette forme de maïeutique a permis
à chacun de s'interroger sur ses modes de représentation de
la réalité, sur des questions assez mal explorées comme
celle du lien entre liberté (du chercheur) et responsabilité,
etc. Mettant à jour une certaine dichotomie de ces représentations
(science/société), voire des comportements quasi
schizophréniques, elle a pu aider à une introspection à
vertu thérapique.
La recherche menacée ?
La présentation de cette expérience suscite de nombreux
commentaires. On s'étonne davantage du diagnostic, apparemment
sévère, que des faits eux-mêmes. Un premier lot de questions
porte sur la méthode : pourquoi ce choix de la littérature
? Bien sûr, on aurait pu faire appel à bien d'autres médias,
mais le texte écrit a de multiples avantages :
simplicité (2), accessibilité,
coût, large éventail des interprétations. Par ailleurs,
un texte littéraire a une vocation plus universaliste qu'un article
de presse. Mais l'essentiel porte sur l'interprétation des
réactions. Pourquoi un tel rejet de la lecture ? Le temps disponible
? Mais quand on aime, on sait prendre le temps. La formation des chercheurs
qui conduit à une sorte de déresponsabilisation ? Il faudrait
certainement la repenser. Une vision du monde appauvrie par l'usage d'un
langage excessivement codifié ? Il est clair qu'on se trouve en
présence d'une dichotomie de la pensée, d'une parcellisation
de la connaissance, d'un appauvrissement de l'appréhension du monde.
Et on se demande si cet isolement du chercheur est utile ou nuisible au
développement de la science, si ce " fordisme mental " est
nécessaire au bon fonctionnement de la recherche. Plus fondamentalement,
on se demande si, alors même que l'institution se pose des questions
de nature éthique (3), il n'est
pas normal que chacun s'interroge sur la question du sens. Au total, chacun
s'accorde à reconnaître les vertus de cette opération
et souhaite qu'elle se poursuive et se développe.
Mais essayons d'aller un peu plus loin. Les réactions, verbales notamment
(voir les citations ci-dessus), qui nous ont été rapportées
sont très caricaturales : les scientifiques, dans leur grande
majorité, ne ressemblent pas à l'image dégradée
qu'ils veulent donner d'eux. Comme tout groupe social, ils constituent un
ensemble composite. Globalement, ils ne sont probablement ni plus ni moins
cultivés, ni plus ni moins impliqués dans la vie de la cité,
dans le militantisme associatif, que d'autres groupes de niveau de formation
équivalent. Gageons que bon nombre d'entre eux sont des lecteurs assidus
de bonne littérature. Les réactions qui nous sont rapportées
témoignent d'un embarras face à une situation qui les
dérange. À leur discours scientifique péniblement
élaboré au prix d'efforts rigoureux, on vient opposer un autre
discours fondé sur un langage qui n'est pas le leur, sur des règles
qui ne sont pas celles qui s'imposent à eux. C'est Michel Foucault
qui notait que le langage de la modernité s'est désormais
détaché de la représentation (" Il arrive au langage
de surgir pour lui-même en un acte d'écrire qui ne désigne
rien de plus que soi "). Et il insistait sur l'entreprise de Mallarmé
" disant que ce qui parle, c'est [
] non pas le sens du mot, mais son
être énigmatique et précaire "
(4). Cela n'a évidemment plus aucun rapport avec
le discours scientifique, hérité du rationalisme de l'âge
classique. Le malaise éprouvé pourrait alors s'analyser comme
un conflit entre deux " états du moi " (le moi-chercheur et le
moi-lecteur). Ces séances de lecture en seraient le
révélateur. Mais faut-il pour autant dramatiser ? Est-ce un
bien grand péché de ne pas connaître Junichiro Tanizaki
?
Osons enfin une autre hypothèse pour expliquer ce repliement sur soi
et cette apparente violence. Cela ressemble fort à ce qui émane
de groupes sociaux qui se sentent menacés. Or le monde de la recherche
s'apparente fort à une sorte de groupe religieux, avec sa
hiérarchie, son initiation, ses dogmes et ses liturgies, avec sa langue
sacrée faite de basic english. Et il se sent menacé
: le chercheur agronome est réputé responsable des nuisances
résultant du modèle de l'agriculture intensive qu'il a
contribué à fonder, responsable de l'ESB et de la "
dissémination " des OGM. Ses moyens lui sont rognés et c'est
particulièrement sensible en cette sombre année budgétaire
2003. Son statut est contesté et fait l'objet d'attaques
singulièrement brutales (5). Son
institution même est menacée
(6). Peut-être cela pourrait expliquer un certain
repliement du chercheur sur les marques de ce que furent sa
spécificité et sa puissance (sa thèse et son langage
d'initié). Tout comme d'autres élites qui furent en déclin.
Le scientifique s'accrocherait à son discours comme les samouraïs
de la décadence s'accrochaient à leurs sabres, les mandarins
à leurs nattes !
Notes
(1)
Lis des livres, étudie la
littérature (Courtes maximes de Denys Caton à son fils
: maximes XVI et XXXIV). Cette citation n'est pas là pour le " remplissage
", mais pour montrer l'existence de certaines constances culturelles. À
dix-huit siècles de distance, quel père ne tiendrait pas de
tels propos à son fils ? [VU]
(2) Le cinéma par exemple complique l'analyse en faisant
appel simultanément à plusieurs vecteurs d'information (texte,
image, musique).[VU]
(3) Voir les travaux du Comité d'éthique et
de précaution (COMEPRA) de l'INRA. Voir également les textes
assemblés dans le dossier Humanisme, biotechnologie et éthique
de la science, sur le site du Courrier de l'Environnement à
www.inra.fr/dpenv/p-rotili.htm [VU]
(4) Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard,
1966 (chapitre IX-1).[VU]
(5) Voir : Le Courrier de l'Environnement, n°
48, février 2003, pp. 100-101. [VU]
(6) À notre époque de parler simple, voire
simpliste, la gestion économique et politique se fait de plus au regard
de simples (simplistes ?) ratios. On l'a déjà constaté
dans les argumentations sur le coût de la PAC et, plus récemment,
sur le dossier des retraites. Il est bien proche le temps où l'on
voudra tirer des conséquences de la comparaison entre le poids
budgétaire et humain de la recherche agronomique et la part
décroissante de ce secteur économique dans la formation du
PIB et dans la population
active.[VU]
[R]