Les difficultés de l'évaluation des risques liés à une pollution chronique du milieu aquatique par les polychlorobiphenyles (PCBs). Un cas sur le haut-Rhône
par Monod G.*, Bouvet Y.**, Devaux A.* et Lorgue G.*
*Laboratoire d'Ecotoxicologie INRA?ENVL, Ecole Nationale Vétérinaire
de Lyon, BP 82, 69280 Marcy l'Etoile.
**Laboratoire de Biologie Animale et Ecologie (UA CNRS 367), Université
Claude Bernard-Lyon I, 43, bd du 11 novembre 1918, 69622 Villeurbanne Cedex
Les PCBs
Etat actuel
Toxicologie
Chronologie des faits et conséquences
Devenir de l'information scientifique
Le problème de la pluridisciplinarité
De la pluridisciplinarité au consensus
"Morale scientifique"
Cet article reprend les grandes lignes d'une communication présentée lors du colloque international "LES EXPERTS SONT FORMELS", qui a eu lieu à l'initiative du Secrétariat d'Etat chargé de l'Environnement et de l'association GERMES (Groupe d'exploration et de recherches multidisciplinaires sur l'environnement et la société) à Arc-et-Senans, les 11, 12 et 13 septembre 1989.
Dans le cadre du PIREN (Programme Interdisciplinaire de Recherches en
Environnement) "Maîtrise des ressources ichtyologiques", une contamination
significative des poissons du Haut-Rhône par les polychlorobiphényles
(PCBs) a été constatée en 1986. Par la suite, les
études ont montré que cette contamination provenait d'un site
spécialisé dans la destruction des PCBs (cette conclusion fut
confirmée quelque temps plus tard par l'Agence de Bassin Rhône?
Méditerranée-Corse).
Compte tenu du fait que
1. les zones de captage d'eau potable de l'agglomération lyonnaise
sont alimentées par les eaux du Rhône exposées à
la pollution,
2. des pêcheurs professionnels et amateurs exerçant leurs
activités dans cette partie du fleuve, le poisson contaminé
est consommé, le problème a paru suffisamment préoccupant
pour que les autorités compétentes en matière de santé
publique soient alertées.
En effet, les concentrations mesurées dans la chair des poissons (en
moyenne 5 ppm) étaient nettement supérieures à la limite
considérée comme admissible par l'E.P.A. aux U.S.A. (2 ppm);
à l'époque il n'existait pas de normes en France
Le rapport transmis aux administrations compétentes a provoqué
plusieurs réunions entre scientifiques et administratifs au cours
desquelles différents problèmes sont apparus. L'un des plus
importants à nos yeux a été la difficulté
d'intégrer la notion de risque à long terme (caractéristique
des PCBs) dans la gestion de cette situation au plan social, économique
et politique (protection des consommateurs et du milieu naturel, information
des pécheurs amateurs, indemnisation des pêcheurs professionnels,
...)
Les PCBs sont des dérivés de substitution du noyau diphényle par un nombre variable d'atomes de chlore (figure 1). Théoriquement, plus de 200 molécules différentes peuvent être synthétisées, mais les mélanges commerciaux (pyralène en France) n'en contiennent pas plus d'une centaine. A partir des années 30, les PCBs ont connu une large diffusion compte tenu de leur faible coût, de leur haute stabilité vis-à-vis des agents chimiques, de leur résistance aux températures élevées et de leur pouvoir diélectrique important.

Figure 1
La targe utilisation de ces composés et leur grande persistance expliquent
pourquoi au milieu des années 60, les PCBs ont été
retrouvés dans l'ensemble des écosystèmes, ce qui a
entraîné l'interdiction de leur utilisation dans des systèmes
"ouverts" (peintures, matériaux plastiques, etc.). Depuis une quinzaine
d'années, les PCBs ne sont plus présents que dans des
systèmes fermés (transformateurs électriques) permettant
d'organiser leur récupération.
Les PCBs ne sont pas seulement persistants, ils sont également
extrêmement lipophiles. Cela explique leur comportement dans le milieu
naturel : ils s'accumulent dans la fraction lipidique des organismes vivants
et se concentrent le long des chaînes alimentaires. L'élimination
des PCBs est très lente, le temps de 1/2 vie est de l'ordre de plusieurs
mois chez les poissons et une expérience récente a
démontré qu'elle était proche de 1 an chez l'homme.
II faut néanmoins préciser que des variations importantes existent
entre les différents homologues de PCBs; les PCBs les plus chlorés
étant en général plus lentement éliminés
que les PCBs faiblement chlorés
(1).
La faune sauvage est encore largement imprégnée par une
contamination dont les sources ont pourtant officiellement été
coupées il y a presque 20 ans. On estime qu'environ 1200 millions
de tonnes de PCBs ont été produites dans le monde et qu'environ
400 millions de tonnes se trouvent dispersées dans l'environnement.
Le milieu aquatique, par son rôle de réceptacle, est un compartiment
privilégié d'accumulation des PCBs (environ le moitié
des PCBs présents dans l'environnement) comme nous avons pu le constater
en étudiant la contamination des différents niveaux
trophiques du Léman
(2, 3).
À l'heure actuelle les niveaux de contamination semblent se stabiliser,
voire même décroître dans certains milieux (grands lacs
américains). Les PCBs sont néanmoins perpétuellement
remobilisés à partir des sédiments et les sources de
pollution diffuses existent bel et bien (les PCBs sont détectables
dans la plupart des réseaux d'eaux usées
(4)). De plus, le problème mis en évidence
sur le Rhône démontre que des pollutions "accidentelles" peuvent
survenir.
La contamination de la population humaine semble dépendre principalement
de la consommation des produits de la pêche, comme l'ont montré
différentes études réalisées récemment
aux Etats?Unis sur les populations riveraines des grands lacs
(5).
La toxicité des PCBs doit être considérée
essentiellement à travers les risques à long terme que peuvent
présenter ses composés (1). Après exposition à
des PCBs, les premiers troubles se traduisent en général par
une induction des systèmes enzymatiques de biotransformation
hépatiques (monooxygénases à cytochrome P-450). C'est
cette perturbation qui, constatée chez les poissons du Rhône,
a amené à entreprendre des analyses de PCBs
(6). Cette induction des enzymes de biotransformation est
de plus en plus considérée comme indicateur de risques
toxicologiques accrus.
En effet, il semble que l'induction enzymatique puisse entraîner le
dérèglement du métabolisme endogène (en particulier
celui des stéroïdes, d'où les problèmes de
reproduction (7) observés chez
certaines espèces) et qu'elle intervienne dans l'activation
métabolique de certains composés cancérigènes.
Les PCBs ne seraient donc pas cancérigènes par eux-mêmes,
mais pourraient jouer un rôle de promoteurs de cancers initiés
par d'autres composés génotoxiques (le Centre International
de Recherche sur le Cancer vient d'ailleurs de réévaluer le
rôle des PCBs dans les processus cancérigènes en les
plaçant devant la dioxine).
Comme nous l'avons précisé plus haut à propos de leur
cinétique d'élimination, la toxicité des PCBs doit
être considérée en tenant compte des différences
(parfois considérables) existant d'un congénère à
un autre. D'un point de vue général, on pourra retenir que
les congénères dont les positions occupées par les atomes
de chlore permettent une structure chimique plane, sont beaucoup plus toxiques
(toxicité aiguë, induction enzymatique) que ceux dont les deux
noyaux phényles se situent dans des plans différents. Certains
congénères plans ont une toxicité aiguë
équivalente à celle de la 2, 3, 7, 8 tetrachlorodibenzodioxine
(dioxine dite "de Seveso"), et des travaux récents ont mis en
évidence la présence de certains congénères plans
dans différentes espèces sauvages
(8). L'explication mécanistique de la différence
de toxicité entre congénères plans et non plans n'est
pas encore totalement élucidée.
[R] Chronologie des faits et conséquences
- Dans le cadre du programme PIREN évoqué plus haut, des campagnes
de prélèvements réalisées à l'automne
1985, au printemps et à l'automne 1986 ont toutes démontré
le caractère élevé de la concentration en PCBs
présente dans la partie comestible des poissons du Rhône vivant
juste en amont de Lyon.
- À l'automne 1986, des analyses réalisées à
la demande de la Fédération Rhône-Alpes des Associations
de Protection de la Nature (FRAPNA) à partir des moules d'eau douce
nous ont permis de préciser l'origine de la pollution. Les concentrations
en PCBs étaient 100 fois plus élevées chez les individus
capturés en aval du collecteur des effluents de la zone industrielle
de la plaine de l'Ain, site sur lequel se trouve une usine de destruction
des PCBs.
- À la même époque, la capture de poissons par le Conseil
Supérieur de la Pêche. (CSP) a également démontré
la présence d'une forte contamination chez les individus
prélevés en aval du collecteur.
Pour les raisons précisées plus haut (exposition des zones
de captage d'eau potable, consommation humaine des poissons contaminés)
nous avons réalisé un rapport transmis en novembre 1986 à
la Direction Départementale de l'Action Sanitaire et Sociale (DDASS)
du Rhône. Ce. rapport a également été communiqué
au Ministère de l'Environnement.

Figure 2
- La DDASS organise alors une réunion d'information entre les
différents services compétents le 3 décembre 1986 à
Lyon.
- Durant l'hiver 86/87 les contacts avec plusieurs scientifiques du Centre
International de Recherche sur le Cancer (CIRC) de Lyon confirment les craintes
(risques cancérogènes) suscitées par les teneurs en
PCBs rencontrées dans les poissons du Rhône. Dans le même
temps, le pêcheur professionnel exerçant dans le secteur
pollué cesse son activité (de sa propre volonté) par
déontologie vis-à-vis de ses clients constitués presque
exclusivement d'immigrés asiatiques.
- Le 24 mars 1987 (4 mois après la remise de notre rapport) la Direction
Régionale de l'industrie et de la Recherche (DRIR) et le Service de
Navigation Rhône-Saône organisent à Lyon une réunion
en présence de l'ensemble des services compétents. Lors de
cette réunion, des résultats d'analyses réalisées
par l'Agence de Bassin Rhône-Méditérranée-Corse
sur des mousses aquatiques font définitivement la démonstration
de l'origine des PCBs, et la société TREDI accepte le principe
du financement d'une étude de suivi de la contamination des poissons
exposés.
- Un programme d'échantillonnage élaboré par nos soins
est ensuite proposé et accepté le 25 juin 1987 lors d'une
réunion rassemblant les différents services. Au cours de cette
réunion est présenté un rapport établi par
l'Observatoire Régional de la Santé Rhône-Alpes faisant
état des habitudes alimentaires d'un échantillon pris au hasard
des immigrés asiatiques vivant dans la région lyonnaise.
- Le 27 février 1988 le Ministère de l'Agriculture arrête
une norme fixant la limite supérieure admissible en PCBs dans la partie
comestible des poissons d'eau douce à 2 mg/kg poids frais (les valeurs
mesurées étaient 2 à 3 fois supérieures).
- Le 30 janvier 1989, un an et demi après l'acceptation du programme
de suivi, les premiers résultats montrent que la teneur en PCBs des
poissons du Rhône reste supérieure à la norme.
L'énumération chronologique des principaux faits liés
à la mise en évidence et à la gestion d'une situation
de contamination du Haut-Rhône par les PCBs permet de dresser un bilan
à différents niveaux :
- au plan strictement officiel, cette affaire a, apparemment, grandement
contribué à l'établissement d'une norme nationale,
déjà en vigueur dans de nombreux pays occidentaux mais dont
la France ne s'était pas encore dotée. Un suivi du niveau de
contamination des poissons vivant dans la zone polluée a également
été décidé ; au plan économique, cette
pollution a fait une "victime". Le pêcheur professionnel qui exerçait
dans le secteur pollué a perdu son "outil de travail" pour raison
d'éthique tout d'abord, puis d'interdiction de pêche prononcée
par les services vétérinaires. À notre connaissance
aucune procédure d'indemnisation n'a été mise en place
à ce jour;
au plan socio-politique, la situation que nous avons mise en évidence
a provoqué assez peu de prises de position officielles ou d'information
du public. Les pêcheurs amateurs consommant régulièrement
leurs prises ont, par exemple, été laissés dans
l'ignorance.
Ce problème de pollution de l'environnement et la façon dont
il a été traité nous amène à nous interroger
sur le système informationnel et décisionnel qui s'installe
dans une telle situation. Nous partirons de l'information scientifique qui
crée l'événement en étudiant son devenir. Nous
nous arrêterons ensuite sur les relations qui s'établissent
entre les différents partenaires "compétents". Nous proposerons
enfin un principe de fonctionnement basé sur la recherche d'un consensus.
[R] Devenir de l'information scientifique
Le domaine qui nous préoccupe s'intéresse particulièrement
aux risques à long terme liés à la présence dé
certains polluants dans l'environnement. Les PCBs sont à ce titre
un exemple typique, mais il est clair que la présentation de
résultats faisant apparaître une contamination élevée
n'amène pas à des conclusions certaines en raison de la
difficulté à quantifier le risque (cancérogénèse,
immunotoxicité, troubles métaboliques). A partir de là,
le décideur peut adopter au moins deux attitudes
- soit il accepte la réalité d'un risque potentiel et l'idée
que ce risque ne peut être pris,
- soit il considère ce risque comme une hypothèse insuffisamment
fondée, sa prise en compte devenant, de ce fait, sans
intérêt.
Dans le cas qui nous intéresse, après une première
étape de négation de la valeur de l'information scientifique,
ce sont les deux attitudes qui ont été adoptées. Les
services départementaux et régionaux de l'hygiène publique
ont tout d'abord contesté le sérieux de l'équipe
scientifique fournissant l'information (critique du plan d'échantillonnage,
de la procédure d'analyse, accusation de vouloir "se faire de la
publicité" et glaner des crédits, etc ...). Puis ils ont
explicitement nié la possibilité de conséquences
néfastes pour les consommateurs de poissons du Rhône, alors
que le Ministère de l'Agriculture a implicitement reconnu cette
possibilité en édictant une norme déclarant ces poissons
impropres à la consommation.
II apparaît donc nettement que dans le domaine des risques toxicologiques
à long terme, la teneur d'une information scientifique ne présage
en rien de son exploitation par les services impliqués dans la gestion
de situations concrètes de pollution et des décisions qui peuvent
en découler. Ceci est sans doute assez différent des cas de
pollution représentant un risque à court terme pour lesquels
la prise de conscience du risque est souvent immédiate en raison des
effets spectaculaires (mortalité ou pathologie aiguë).
Il est de plus possible que la conjoncture locale puisse influer notablement
sur le devenir et l'utilisation de l'information scientifique. Dans l'affaire
que nous avons suivie, il faut rappeler que peu de temps avant, l'incendie
d'un transformateur au pyralène à Villeurbanne avait braqué
les feux de l'actualité sur les PCB (constituants majeurs du
pyralène), amenant le
gouvernement à demander l'élimination du pyralène de
l'ensemble des transformateurs du territoire national. Or, ce pyralène
(et, donc, les PCBs) ne peut être détruit que par l'usine TREDI
qui seule possède la technologie appropriée. II est donc clair
que les analyses réalisées dans notre laboratoire jetaient
de l'ombre sur l'activité de cette usine qui néanmoins constituait
officiellement le passage obligé pour une destruction efficace des
PCBs. Nous arrivions ainsi à la situation où le pyralène
posait problème durant son utilisation (feu de transformateur), mais
aussi au moment de son élimination, situation difficile à
gérer. Néanmoins une nuance peut être apportée
: lors d'un feu de transformateur, les problèmes proviennent en premier
lieu de la possibilité de formation de composés (dioxines et
furanes) présentant un risque à court terme, alors que les
PCBs retrouvés dans les poissons du Rhône doivent être
considérés pour leurs risques à long terme. II est possible
que la situation locale ait amené une relativisation du problème
de la contamination des poissons en référence à des
risques à court terme qui avaient entraîné une situation
de crise importante quelques mois auparavant.
Concernant une pollution susceptible de représenter des risques à
long terme, il nous parait également important de souligner que si
l'objectivité du résultat et de l'information scientifique
brute paraissent difficilement contestables, l'interprétation scientifique
fait quant à elle souvent l'objet de débats contradictoires,
y compris entre scientifiques. Cela mérite sans doute d'être
souligné car influant certainement sur l'utilisation de l'information
par les gestionnaires. Dans le cas des PCBs et du Haut-Rhône, la
controverse scientifique a probablement joué dans le sens d'une
"estimation basse" des risques et donc d'une minimisation des mesures à
prendre concernant par exemple l'information des pêcheurs amateurs
ou la mise en oeuvre d'une étude épidémiologique.
Cette controverse peut également être à l'origine de
"conflits" entre différents services des administrations d'État
ou territoriales. Ce point est important car il pose le problème des
relations entre des services qui, par définition dans le domaine de
l'environnement, se situent dans des disciplines différentes.
[R] Le problème de la pluridisciplinarité
Un nombre non négligeable d'administrations, de services de gestion
ou de recherche, possèdent des compétences dans le domaine
de l'environnement. Ces compétences multiples sont le reflet de la
complexité de l'environnement et elles sont souvent amenées
à "piloter" la gestion de la crise non pas en concertation, mais en
position dominante ou "impérialiste" de l'une des compétences
par rapport à toues les autres. Le choix de l'autorité "pilote"
n'est sans doute pas neutre quand à ses causes et ses conséquences,
la pluridisciplinarité de fait invoquée lors de la constitution
de tout groupe ou toute commission chargé de suivre et de résoudre
au mieux un problème de pollution devenant un alibi et demeurant toute
formelle.
En l'état actuel des structures, un problème fondamental lié
à cette pluridisciplinarité est, à nos yeux, le risque
d'incompréhension qui peut s'installer entre les représentants
de différents services. Cette incompréhension parait relativement
normale si on considère le peu de contacts existants de façon
permanente entre ces services (combien de fois participe-t-on à des
réunions, sans bien connaître les attributions et le domaine
officiel de compétences de l'ensemble des institutions
représentées !). Nous ajouterons que cette incompréhension
peut très bien aboutir à l'installation de sentiments de
méfiance. A partir de là, toute prise de position reflétant
une synthèse commune, un consensus, a peu de chance de voir le jour.
Or c'est bien cette notion de consensus qu'il convient de privilégier
à partir du moment où l'apport de chaque service est original
et où le champ de réflexion proposé au groupe
s'intéresse au long terme avec les incertitudes que cela suppose.
Le cloisonnement des différentes administrations, la délimitation
stricte de leurs fonctions et compétences, et leur hiérarchisation
dans le processus "recueil des données/devenir de l'information/prise
de décision", ne semble pas actuellement permettre le traitement
satisfaisant de situations telles que celle mise en évidence sur le
Haut-Rhône, et ce à différents niveaux.
La réunion soudaine et conjoncturelle de représentants d'organismes
très différents (DDASS, DRIR, CSP, laboratoires de recherche,
DDAF, Service Régional d'Aménagement des Eaux, Agence de Bassin,
etc.) n'est pas propice à l'élaboration rapide de relations
de confiance et de décisions consensuelles. Le problème des
relations entre services et entre individus représentant ces services
ne doit pas, à notre avis, être occulté (dans domaine
de l'environnement en particulier, nous ferions une grave erreur de ne pas
tenir compte de la nature humaine...). Nous ne prendrons comme illustration
que la représentation a priori souvent négative que
peuvent avoir des scientifiques et des gestionnaires à l'égard
les uns des autres. Un tel climat n'est pas fait pour permettre des prises
de décision rapide. Rappelons que dans le cas qui nous intéresse,
la décision d'effectuer des analyses complémentaires a
été prise 6 mois après le dépôt de notre
rapport et que les premiers résultats de ces analyses ont été
annoncés un an et demi après cette décision. De plus,
le problème soulevé ici a sans doute été
exacerbé par l'absence de norme qui, même si elle ne procure
pas obligatoirement une assurance totale, fixe un repère permettant
de clarifier les débats, au moins aux yeux des services peu
renseignés sur la question.
Un autre type de problème découlant de la structuration des
différents services en termes de compétence et de hiérarchie
peut être considéré au niveau de l'adéquation
entre le problème posé et les décisions finales.
"l'intérêt" de disposer d'un groupe particulièrement
exposé du fait de ses habitudes alimentaires (clientèle
régulière du pêcheur professionnel) n'a pas été
exploité au plan médical ; il n'y a pas eu d'information
auprès des pêcheurs amateurs ni d'enquête sur leurs habitudes
alimentaires alors que l'arrêté du Ministère de l'Agriculture
stipule que (Article 1) "les poissons d'eau douce dont la chair et les autres
parties comestibles contiennent des polychlorobiphényles à
une concentration supérieure à 2 milligrammes par kilogramme
de poids frais sont considérés comme impropres à la
consommation humaine". Ces points, qui paraissent pourtant importants n'ont
pas été retenus par l'autorité compétente en
matière de santé publique, sans qu'une argumentation claire
soit proposée. Les décisions prises tardivement
(établissement d'un suivi de la contamination et d'une norme objectivant
le problème) n'apportent, à notre avis, que des réponses
partielles au problème posé. N'est-ce pas justement la
conséquence du glissement de responsabilité dans la gestion
de cette situation, l'autorité sanitaire (DDASS) ayant été
dessaisie au profit de la DRIR de son rôle de "pilote" et donc du pouvoir
de fixer les objectifs à atteindre et les moyens à mettre en
oeuvre pour les atteindre ? La pluridisciplinarité ne semble pas avoir
fonctionnée en cette circonstance.
Considérant que la structure décisionnelle concernant le traitement
de problèmes environnementaux est par nature pluridisciplinaire, et
que cette dernière amène des problèmes de
compréhension entre les intervenants et rend difficile une identité
de point de vue, il paraît donc nécessaire de réfléchir
à l'organisation d'une structure permettant une prise de position
la plus consensuelle possible.
[R] De la pluridisciplinarité au consensus
II semble avant tout primordial de favoriser la représentation la
plus large possible des "utilisateurs de l'environnement". II est étonnant
que ni les pêcheurs professionnels ni les pêcheurs amateurs n'aient
été représentés lors des différentes
réunions auxquelles a donnée .lieu , la pollution du Rhône
par les PCBs. .
Mais on peut craindre qu'une représentation très large des
différents acteurs rende difficile une "gestion sereine" d'une situation
de crise (situation existant après la mise en évidence du
problème). Ceci est peut être vrai si ces acteurs ne sont
réunis qu'une fois le problème posé et ce, pour les
raisons évoquées plus haut (méconnaissance voire
méfiance des uns envers les autres, intérêts ou points
de vue particuliers pouvant conduire à des conflits). Cette
difficulté peut être contournée à condition de
prévoir une structure permanente et des rencontres régulières
rassemblant les différents acteurs potentiels. Cette structure permettrait
aux différentes parties de mieux se connaître et préparerait
sans doute le terrain pour des prise de décisions si celles si
s'avèrent nécessaires.
Pour éviter toute dilution de son efficacité, une telle structure
doit être organisée à un niveau local (prenant en compte
le fonctionnement écologique des milieux concernés et non pas
les limites administratives) même s'il faut envisager une
référence à un organe central (Ministère de
l'Environnement, par exemple).
Le fonctionnement interne doit privilégier l'établissement
de consensus au détriment d'une hiérarchisation a priori des
intervenants qui mène souvent à une hiérarchisation
a priori des objectifs et des interventions.
Cette notion de consensus nous paraît fondamentale dans un domaine
où il est très difficile d'objectiver les décisions
en raison de l'impossibilité de quantifier précisément
les risques.
La pollution du Rhône par les PCBs que nous avons mise en évidence
nous a amenés à réfléchir à certaines
caractéristiques de l'écotoxicologie. Cette discipline est
récente et doit sans doute en grande partie sa création, non
pas à la curiosité naturelle de l'homme, mais plutôt
à la prise de conscience des conséquences néfastes de
son activité pour l'environnement (et par conséquent pour l'homme
lui-même).
Schématiquement, l'écotoxicologie peut intervenir à
trois niveaux. Le premier pourrait être qualifié de "pointu",
c'est (par exemple) la recherche de méthodes permettant
d'appréhender le mieux possible le comportement des polluants dans
l'environnement et leurs modes d'actions toxiques sur les organismes
vivants.
Un deuxième niveau peut être dégagé en
considérant les études cherchant, à partir de méthodes
déjà éprouvées (cf. premier niveau), à
évaluer les risques écotoxicologiques que représentent
de nouvelles molécules susceptibles d'être mises sur le marché
(donc déversées dans l'environnement).
Le troisième niveau peut être illustré par notre étude
de la pollution du Rhône par les PCBs. II consiste à suivre
"l'état de santé" de l'environnement en fonction des polluants
qui s'y trouvent. À ce niveau, les choses se compliquent
singulièrement, non pas au plan technique ou méthodologique
(les techniques et méthodes employées résultent le plus
souvent de mises au point réalisées dans les conditions plus
pointues décrites plus haut), mais en fonction de l'impact que peuvent
avoir des résultats obtenus dans le milieu naturel. En effet, des
résultats qui mettent en évidence une pollution laissant envisager
des risques potentiels pour les populations animales et/ou humaines
soulèvent des conflits d'intérêts et/ou d'opinions dont
le scientifique écotoxicologue n'est pas exclu (cf. plus haut). Dans
une telle situation, l'écotoxicologue se trouve sans doute plus
confronté à sa conscience (subjective) qu'à une certitude
(objective) découlant d'interprétations indiscutables. Sa
conscience peut alors le pousser à rester en retrait du débat
s'instaurant entre décideurs et société civile, tout
en cherchant à valoriser scientifiquement (au sens restreint) ses
résultats (sous forme de publications réservées à
la communauté scientifique). Sa conscience peut également le
pousser à quitter sa tour d'ivoire pour s'impliquer dans la
résolution du problème en se reposant sur une idée
"engagée" de la place de la recherche publique dans des situations
concernant l'intérêt général (la qualité
de l'environnement en est un exemple typique). La seconde attitude ne
paraît a priori peut-être pas très neutre, mais la
première l'est-elle beaucoup plus? Choisir entre ces deux attitudes
revient à définir la mission du scientifique au sein de la
société simple découvreur ou découvreur conscient
de la responsabilité que confère la détention d'un savoir
et des devoirs qui en découlent.
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