Le Courrier de l'environnement n°28, août 1996

Note sur la situation des relations agriculture-environnement en Belgique

Introduction
1. La question centrale : l'eau
2. La nature
3. Des initiatives locales et des expérimentations
Conclusion

Note annexe


Introduction

Cette note est avant tout descriptive. Elle résume les aspects principaux du traitement socio-politique de la question de l'environnement dans le contexte belge. Nous glisserons cependant dans l'exposé quelques hypothèses d'interprétation. La prise en compte de l'environnement, en ce qui concerne l'agriculture, est fortement marquée par la différenciation de l'espace national : d'une part les structures agricoles (systèmes de production, organisation) sont très différentes d'une région à l'autre, et, d'autre part, la fédéralisation de l'Etat belge se traduit par un immobilisme politique (concernant cette question) aussi longtemps que l'agriculture reste fédérale, et par une forte différenciation des politiques dès que l'agriculture est partiellement dévolue aux régions. En un mot, la prise en compte de l'environnement est conditionnée par la manière dont les disparités socio-économiques se reflètent dans les structures politiques et la concurrence entre régions.

[R] 1. La question centrale : l'eau

Le caractère central de la question de l'eau dans les rapports entre agriculture et environnement s'explique par la conjonction de plusieurs facteurs.
- En premier lieu la Flandre cumule deux handicaps : une agriculture très intensive, avec dans plusieurs régions, une agriculture hors-sol (élevage porcin, mais aussi horticulture et fortes densités d'élevage bovin) productrice de " déchets " et utilisant des quantités importantes d'intrants (engrais minéraux et produits phyto-sanitaires), et des ressources en eau relativement faibles eu égard à la forte densité de population qui la caractérise. Elle importe donc de l'eau (de Wallonie) comme elle importe des engrais et des aliments pour le bétail. Au contraire, la Wallonie connaît une densité moindre de population, des réserves d'eau souterraine importantes et une agriculture moins inensive surtout dans sa zone sud-est (Ardenne, zone de moyenne montagne et d'agriculture peu intensive).
La fédéralisation de l' Etat belge connaît une première étape importante en 1980 qui voit notamment les compétences de l'environnement dévolues aux régions : c'est le cas de la politique de l'eau comme de la forêt. L'agriculture reste fédérale. Une première tension va apparaître dans la tentative de la région Wallonne d'instaurer une taxe spécifique sur les exportations d'eau vers la Flandre, mais ce sera un échec. Ceci produit cependant en Flandre une prise de conscience de la rareté de la ressource et de son rôle stratégique (1). Le phénomène est semblable en Wallonie mais avec une connotation différente : la Wallonie (sur son inexorable pente de désindustrialisation) prend conscience de ce que ses ressources naturelles (eau, forêt, espace) existent et sont peu ou mal valorisées.
Par ailleurs on a affaire en Flandre à une puissante corporation agricole en position hégémonique qui garde un poids politique important (2) et qui, au moment de la constitution de l'admministration régionale, obtient le contrôle indirect de l'administration de l'aménagement du territoire. Au contraire en Wallonie, la classe agricole est divisée et dispose de moins de relais politiques dans les partis au pouvoir.
La Flandre va mettre en place un double dispositif de la gestion des pollutions agricoles :
- un dispositif (inspiré des Pays-Bas) de contrôle des rejets et du commerce de lisier via un système de contrôle des transferts, obligeant les exploitants agricoles à tenir des registres, faire des déclarations, et prévoyant l'agréation des transporteurs : l'objectif est évidemment de contrôler la circulation des lisiers ;
- des dispositions diverses de différentes réglementations de protection des eaux de surface ou eaux souterraines ayant en référence en général une norme de 400 unité d'azote à l'hectare, valable pour toute la Région.
Par ailleurs le dispositif de taxation de la consommation de l'eau ne prend pas en compte les agriculteurs comme catégorie spécifique.
En Wallonie, aucun dispositif n'existe en ce qui concerne les lisiers sauf l'interdiction de l'importation de lisiers en provenance d'autres régions ou pays, ceci de manière à prévenir l'exportation des surplus hollandais ou flamands.
Les dispositions de protection principales sont les suivantes :
- définition de zones sensibles (zones de capatage) où des limites peuvent être imposées ;
- taxation de l'eau consommée par es exploitants selon le régime des eaux usées domestiques sauf si l'exploitant prouve qu'il dispose de surfaces d'épandage suffisantes pour son lisier, auquel cas il n'est pas soumis à la taxe d'épuration(selon le principe qu veut que cette eau incorporée au lisier n'est pas un déchet puisque recyclée comme engrais).
Schématiquement ces dispositifs traduisent une triple réalité :
- la dimension industrielle du rapport agriculture/environnement qui est focalisé sur les déchets, la pollution de l'eau ;
- le caractère relativement privilégié de l'agriculture qui conserve un traitement spécifique dans plusieurs domaines (pas d'autorisation de rejets, régime de taxation) ;
- la dimension régionale des politiques où il s'agit à la fois de protéger sa ressource en eau et son agriculture dans un jeu concurrentiel.

[R] 2. La nature

a) Une application des plus tardives
Le second grand type (en fait le plus ancien à l'échelle européenne) de mesure d'environnement concernant l'agriculture est constitué par ce qu'on appelle communément les mesures agri-environnementales. Elles ne seront appliquées en Belgique qu'à partir de 1995 car il n'y eut jamais de dispositif de mise en oeuvre du Règlement de 1985 qui permettait de protéger les zones sensibles. Quelles en sont les raisons ? Cela peut paraître étonnant dans un pays très dense, relativement urbanisé et très industrialisé. Les raisons sont à la fois culturelles et politiques :
- les raisons politiques se situent à nouveau dans le contexte de la fédéralisation de l'Etat. La plupart des zones naturelles qui auraient pu faire l'objet d'une protection au titre de ce règlement se situent en Wallonie où une moindre densité et une moindre intensification ont laissé subsister des zones semi-naturelles en nombre et superficie suffisante. Des demandes d'application ont été formulées et la Région wallonne avait désigné comme zones potentielles d'application l'ensemble des zones de protection spéciale au titre de la directive Oiseaux. Néanmoins l'agriculture restant de compétence fédérale, c'eût été au gouvernement fédéral de financer les subventions (au titre de la politique agricole) et la traditionnelle domination flamande sur le département de l'agriculture, cumulée aux réticences des organisations agricoles, l'interdit ;
- les raisons culturelles sont plus profondes : elles nous paraissent tenir au fait que la protection de la nature, en Belgique, est relativement peu prise en charge par l'Etat, mais plutôt par une série d'organisations au recrutement assez bourgeois, voire aristocratique : ces organisations sont peu militantes, ont peu de liens avec les organisations écologiques, sont plutôt conservatrices politiquement. Elles n'ont guère d'intérêt pour les politiques en général et se préoccupent de conserver des sites, d'acheter des terrains et de gérer des réserves. En un mot, la conservation de la nature ne semble avoir guère vu d'intérêt dans une sorte de négociation avec les agriculteurs.
b) Vers des politiques agri-environnementales ?
La mise en oeuvre (1992-1994) des articles nouveaux, inscrits dans la politique agricole réformée, se fera à partir de 1995 sur base de programmes désormais adoptés régionalement, puisqu'une partie des compétences agricoles est dévolue aux régions depuis la dernière réforme de l'Etat belge, désormais Etat fédéral. Comme on peut s'y attendre, les programmes flamands et wallons diffèrent considérablement dans leur contenu.
En Wallonie, on distingue des mesures horizontales (applicables sur tout le territoire) et des mesures verticales (applicables dans certaines zones délimitées : essentiellement les zones de protection des eaux souterraines d'une part, les zones de protection spéciale et parcs naturels régionaux d'autre part. Les mesures adoptées sont résumées dans le tableau I, avec les superficies envisagées pour l'application.

Tableau I. Les mesures agri-environnementales en Wallonie.
Contenu de la mesure subvention impact (a) taux de croissance annuel
Mesures horizontales
Fauches tardives et diversification des
semis en prairies temporaires
Tournières de conservation
Maintien et entretien des haies
Maintien de faibles charges de bétail
(=ou< 1,4 UGB)
Races locales menacées

5000 FrB/ha

5 à 10000 FrB/ha
2000 FrB/ha
2000 FrB/ha

4800 FrB/UGB

4900

1700
12000
15000

3700 (têtes

3%

10%
100%
100%

100%

5%





Mesures verticales
ZPEaux- Réduction intrants céréales
ZPEaux -Réduction et localisation
herbicides en maïs avec mécanisation,
désherbage et sous-semis
ZPEaux - Couverture sol avant cultures
de printemps
ZPS et parcs - fauches très tardives
et limitation des intrants
ZPS et parcs - Conservation zones
humides
ZPS et parcs - Conservation vergers
traditionnels
ZPS et parcs - Cultures traditionnelles
en grandes cultures et maraîchage

3600
6000


4000

20000

10000

5 à 10000

4 à 12000

600
200


400

100

50

60

70

0,75%
2%


1,3%

0,5%

0,5%

?

?














(a) le premier nombre estime la superficie ou l'effectif concerné; le second indique le pourcentage par rapport à la surface ou au cheptel totaux de la région [VU]

On peut noter que le budget prévu pour 1995 est d'environ 100 millions de francs belges (soit 16 millions de FrF).En Flandre, les mesures proposées sont beaucoup moins ambitieuses et se résument aux rubriques suivantes, mais on notera d'emblée que le développement de l'agriculture biologique occupe une place nettement plus importante (au départ c'était même la seule mesure envisagée, où on peut soupçonner que la politique flamande se préoccuppe surtout de développer des filières rentables, sans mise en cause de l'agriculture intensive (3)). En Flandre, les mesures proposées sont : - gestion de zones tampons (avec des zones sensibles) ; - gestion botanique ; - gestion des oiseaux des prés ; - entretien des éléments paysagers ; - gel et entretien des terres agricoles (gel à long terme). Toutes ces mesures s'inscrivent dans une logique de protection de la nature et du paysage?

[R] 3. Des initiatives locales et des expérimentations

Le résumé des politiques menées par les Etats-Régions ne doivent pas dissimuler qu'un certain nombre d'expériences et d'initiatives se développent sur le terrain, en liaison ou en anticipation de ces politiques.
On notera d'abord que les premières initiatives prises par les régions en la matière ont été des initiatives d'information et de conseil aux agriculteurs. C'est ainsi qu'en Wallonie ont été mis en place les comités " Nitrates " puis " Phyto " : ces instances indépendantes composées de scientifiques, de représentants agricoles et de représentants des industries concernées se sont vues confier la tâche de formuler des conseils de bonne pratique agricole aux exploitants, essentiellement par le biais de la presse syndicale et professionnelle.
Des secteurs agro-industriels se sont également préoccupés de recherche technique et de conseil : c'est notamment le cas de l'Institut de recherche sur la betterave (émanation des producteurs de betteraves et des sucreries) qui a développé une recherche appliquée sur la localisation de l'engrais (4) et qui semble avoir obtenu des résultats réels bien que controversés.
Dans une sous-région d'agriculture intensive (céréales, betteraves) qui est aussi une importante nappe phréatique, une expérience de contrat de nappe (associant producteurs d'eau potable, administrations, agriculteurs et chercheurs) est en cours de manière à assurer un conseilaux agriculteurs directement lié aux observations de terrain.
Enfin on notera par exemple aussi une expérience limitée de re-création d'un bocage dans une zone agricole périphérique. Et plus largement le fait que, peu à peu, à travers diverses opérations locales, souvent menées par des acteurs " indépendants " (ni agricoles, ni étatiques), des agriculteurs s'impliquent dans des initiatives variées de prise en compte de l'environnement.

[R] Conclusion

La prise en compte de l'environnement dans la politique agricole en Belgique semble marquée par quelques traits fondamentaux :
- en l'absence d'une imposition par l'Europe de règles impératives, c'est plutôt la pression de l'industrie et des besoins en eau qui semble un moteur de mesures réelles et susceptibles d'effets ; c'est spécialement le cas des problèmes d'eau. En Flandre cela est surtout abordé via des mesures réglementaires et des efforts technologiques, tandis qu'en Wallonie, à côté de ces mêmes efforts, on mobilise les subventions agri-environnementales pour mener des expériences locales ;
- les situations régionales semblent déterminantes des politiques menées à travers une série de contraintes écologiques et économiques médiatisées par le politique ; il ne nous semble en effet pas y avoir de déterminant ni écologique, ni politique des politiques : celles-ci combinent des éléments de diverses natures pour proposer des programmes qui semblent acceptables par les agriculteurs ;
- à côté de ces processus politiques, et sans en être indépendante, il nous semble se profiler une progressive prise en charge des questions par les agriculteurs eux-mêmes, souvent à l'échelle locale et dans des programmes précis où interviennent des acteurs non agricoles très divers. Cette dimension d'expérimentation locale est sans doute importante dans une perspective sociologique qui s'intéresse aux dispositifs mis en place et à leurs conditions d'efficacité.

Marc Mormont
Unité Société et Environnement, FUL, septembre 1994
[R]


Notes

(1). Cet aspect stratégique de l'eau dans l'économie régionale sera aussi révélé par des projets de délocalisation d'entreprises (textiles) flamandes de la Flandre vers la Wallonie suite aux difficultés rencontrées dans leur alimentation en eau. Cet " enjeu " politique est en fait plus large puisqu'il inclut une discussion triangulaire avec les Pays-Bas qui sont demandeurs d'une eau de meilleure qualité dans les fleuves où ils s'alimentent et qui peuvent offrir en échange des facilités d'aménagement des voies d'eau (acccès à la mer) pour la Flandre, qui, elle, contrôle l'accès de la Wallonie à la mer, celle-ci étant aussi demandeuse d'aménagement sur le canal Albert.[VU]
(2). Pour une analyse détaillée, voir Mormont M., Van Doninck B. , 1992 : Belgique : l'hégémonie du Boerenbond, in B. Hervieu & R.M. Lagrave : Les syndicats agricoles en Europe. L'Harmattan, Paris.[VU]
(3). Il nous semble possible de faire l'hypothèse que les Flamands adoptent une stratégie proche de celle des Néerlandais qui consiste à considérer en général que l'objectif n'est pas de diminuer l'intensification mais bien de déveloper une agriculture plus propre et plus intensive.[VU]
(4). Technique qui permet de déposer l'engrais minéral à proximité des racines et qui cumulée au frationnement des traitements permet de limiter les quantités et donc le lessivage : elle demande néanmoins un matériel adapté et un peu plus de main d'oeuvre.[VU]


Note annexe

Depuis deux ans, le contexte politique a changé avec le transfert aux Régions d'une partie des compétences agricoles, essentiellement les compétences correspondant à la section Orientation du FEOGA et aux programmes d'accompagnement de la PAC. Les régions développent depuis lors une politique plus dynamique de prise en compte de l'environnement. C'est notamment le cas du Pogramme d'Action Hesbaye qui est un vaste programme de recherche associant agriculteurs, producteurs d'eau et pouvoirs publics pour la protection d'une nappe qui alimente en eau potable l'agglomération de Liège. Par contre les mesures agri-environnementales ne sont mises en oeuvre que très lentement, probablement faute d'une coopération directe avec les agriculteurs dans leur conception. Enfin, il semble que les initiatives les plus prometteuses continuent à venir d'initiatives volontaires, à l'échelle locale, comme les plans communaux de développement de la nature.
(mai 1996)
[R]