par Pierre Mühlemann
Depuis le début des années quatre-vingt-dix, les dépêches sur l'état de santé de la forêt suisse ne font plus la une de l'actualité. Pourtant, la situation générale, même si elle ne justifie pas des réactions de panique, reste inquiétante. Le service de la Confédération helvétique responsable de la politique forestière, la Direction fédérale des forêts (division principale de l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage), et l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage de Birmensdorf près de Zurich ont informé, fin 1993, sur l'état et sur les méthodes d'observation de la forêt suisse. Voici les principaux résultats.
« Dépérissement des forêts » : augmentation
à long terme des défoliations
Selon l'Inventaire des dégâts aux forêts réalisé
par l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la
neige et le paysage (FNP), 18% des arbres de la forêt suisse
présentent une défoliation nette (supérieure à
25%). Ces arbres sont considérés, sur la base des conventions
internationales, comme endommagés. L'évolution à long
terme montre un accroissement de la proportion des arbres endommagés,
leur nombre ayant plus que doublé depuis 1985, mais également
une certaine stabilisation de la situation depuis 1990.
On remarque en général que les arbres en zones de montagne
présentent une défoliation supérieure à ceux
des arbres des zones de plaine et que l'état des résineux est
moins satisfaisant que celui des feuillus.
Bostryches : les régions touchées par les ouragans de 1990
sont particulièrement menacées
Le Bostryche typographe a trouvé des conditions idéales pour
se multiplier. Les ouragans de l'hiver 1990 et des conditions
météorologiques favorables durant les derniers étés
ont créé des conditions de ponte idéales. En 1992 et
en 1993, il a fallu exploiter prématurément plus d'un demi
million de mètres cube d'épicéa à cause du bostryche.
Ce volume d'exploitations dites forcées correspond à 10 à
15% des exploitations en Suisse.
Le Service phytosanitaire d'observation et d'information du FNP estime qu'il
est nécessaire de procéder de manière
différenciée dans la lutte contre le bostryche typographe.
Des méthodes de prévention et de lutte appropriées et
précoces permettent de limiter les dégâts. En forêt
de montagne, là où les dégâts sont
particulièrement importants, il n'est pas toujours possible d'abattre
et d'écorcer les épicéas dès qu'ils sont
infectés. Ceci malgré des moyens de transport et des méthodes
d'abattage modernes. Les services forestiers régionaux sont obligés
de concentrer leurs efforts sur les forêts exerçant une protection
des habitats, voies de communications ou infrastructures.
Galeries sous-corticales de Ips typographus (Coléoptère Scolytidae)
Recherches sur l'état des forêts : un bilan
Le professeur Rodolphe Schlaepfer, directeur de l'Institut fédéral
de recherches sur la forêt, la neige et le paysage tire de dix ans
de recherche et d'observation des forêts en Suisse le bilan suivant
:
- le critère le plus connu du public pour décrire l'état
de santé des forêts est la défoliation. Nous savons que
ce critère n'est pas suffisant à lui seul pour fonder un jugement
de l'état de santé des forêts;
- les résultats de l'Inventaire des dégâts aux forêts
montrent, que sur l'ensemble de la période 1985 1993, la défoliation
tend à augmenter. Cependant, depuis 1990, la situation s'est
stabilisée;
- il n'a pas été constaté de mortalité anormale
des arbres due à des causes inconnues;
- la largeur moyenne des cernes du sapin et de l'épicéa ne
marque pas, ces 80 dernières années, de tendance à la
diminution. L'accroissement ligneux est plutôt en hausse;
- il existe localement des effondrements de peuplements causés par
les ouragans et les bostryches ;
- le rajeunissement est souvent rendu difficile en raison des dégâts
du gibier.
- la recherche n'a pas été en mesure de mettre en évidence,
en forêt, une relation, soit directe soit indirecte, entre la pollution
et la défoliation. Cela signifie soit qu'une telle relation n'existe
pas, soit que la méthode utilisée n'est pas adéquate
pour déceler son existence. Cependant, d'après des analyses
de sol et des essais effectués en chambre de fumigation sur de jeunes
plantes, il faut admettre que les dépositions azotées et l'ozone
sont des facteurs de risques potentiels pour les forêts suisses ;
- les conditions climatiques exercent une influence sur la défoliation
du houppier en forêt ; leur effet sur l'activité
photosynthétique des épicéas de certaines stations
forestières a été démontré.
Pour le Professeur Schlaepfer, il est difficile d'émettre une
appréciation fiable de l'état général des
forêts suisses. Sur la base des résultats mentionnés,
il pense que leur état de santé n'est pas meilleur qu'il y
a dix ans. A l'échelle locale, il existe certes des peuplements en
mauvais état. Cependant, au niveau national, une comparaison avec
des cas extrêmes montre que la situation en Suisse ne justifie pas
des réactions de panique. Cela n'empêche pas que l'avenir des
forêts suisses inquiète encore le Professeur Schlaepfer, car
les défoliations observées sont aujourd'hui plus
élevées que dans les années 80 et les facteurs de risques
subsistent. Il pense notamment à la sécheresse, aux ouragans,
aux dépositions azotées, à l'ozone, au bostryche et
au gibier.
Malgré la quantité importante de résultats obtenus,
le Professeur Schlaepfer constate des lacunes et des incertitudes dans nos
connaissances. Cette situation ne justifie cependant pas une remise en question
des mesures prises dans les années 80 en faveur de la forêt
et de notre environnement. Le Professeur Schlaepfer félicite les
politiciennes et politiciens qui ont eu la clairvoyance de prendre des
décisions dans un esprit de prévoyance. Ces décisions
sont en faveur des générations futures, même si la science
n'a pas mis en évidence un lien entre la pollution et l'état
de santé de nos forêts.
Programme d'inventaires forestiers
Le but principal du Programme d'inventaires forestiers suisse, constitué
en 1992, est l'observation et l'appréciation aussi globales que possible
de l'état et de l'évolution de la forêt suisse. Il est
donc une des bases de décision des politiques environnementale et
forestière.
Le Programme d'inventaires forestiers comporte quatre activités
d'observation des forêts,
- l'Inventaire forestier national ;
- l'Inventaire des dégâts aux forêts ;
- les Observations de l'écosystème forestier sur des placettes
permanentes ;
- le Service phytosanitaire d'observation et d'information.
Outre la défoliation des houppiers, l'Inventaire des dégâts
aux forêts recense, depuis 1993, d'autres critères comme les
dommages causés aux troncs, les dégâts dus aux insectes
et aux champignons, la position sociale de l'arbre dans le peuplement, le
nombre de branches sèches ou encore la couleur des feuilles. Il comporte
aussi des analyses des sols et un recensement de la végétation,
ce qui permettra de mieux décrire les conditions du milieu.
Des indications sur les lisières constituent un critère
permettant dapprécier la valeur écologique des forêts
et sont relevées dans le cadre de linventaire forestier
national
Si l'Inventaire des dégâts aux forêts nous renseigne quelque
peu sur l'état des arbres, il n'en dit pas assez à propos des
écosystèmes forestiers. C'est la raison pour laquelle des placettes
d'observation permanente sont actuellement installées dans les
associations forestières principales aux quatre coins de la Suisse.
L'observation permanente a pour objectifs :
une saisie intégrée et cohérente de données
concernant l'état actuel et l'évolution des écosystèmes
forestiers ;
l'acquisition de bases scientifiques permettant une gestion durable des
écosystèmes forestiers ;
l'évaluation de l'impact des facteurs de stress.
Les dégâts aux forêts et l'étude des facteurs
intervenant dans les écosystèmes forestiers restent certes
l'un des grands thèmes de discussion. Mais l'intérêt
pour les prestations de la forêt ne fait que s'accroître. Il
est aussi source de conflits. Car la forêt doit remplir de nombreuses
fonctions : si, par le passé, elle était avant tout destinée
à produire du bois et à protéger contre les catastrophes
naturelles, le spectre des prestations que doivent fournir les
propriétaires ne fait que s'élargir. La forêt doit constituer
un dernier refuge pour animaux et plantes menacés, offrir aires de
détente, pistes pour cavaliers, sentiers éducatifs ou routes
pour le vélo tout terrain et constituer un élément du
paysage intact, naturel.
L'Inventaire forestier national livre des données fondamentales sur
les fonctions de la forêt.
La forêt suisse présente actuellement une série de dommages
dont les origines sont connues. Le Service phytosanitaire d'observation et
d'information suit l'évolution des insectes forestiers, des maladies
cryptogamiques et bactériennes et des méfaits du gibier. Il
conseille les services forestiers et les propriétaires sur les mesures
de prévention et de lutte.
Le Programme d'inventaires forestiers est complété par un volet de mesures d'appoint dont l'un des objectifs est d'assurer la valorisation des résultats des inventaires afin de les rendre accessibles à la pratique forestière, aux politiciens et aux citoyens. De plus, dans le cadre de ces mesures, des inventaires locaux complétent les études à l'échelle nationale et des projets interdisciplinaires favorisent la coopération entre la recherche, la pratique et l'enseignement.
Appréciation politique de la situation
L'évolution de l'état de santé de la forêt suisse
demeure une source d'inquiétudes pour les responsables de la politique
forestière suisse. La Direction fédérale des forêts
de l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et
du paysage est inquiète de l'augmentation de la proportion d'arbres
endommagés dans les régions de montagne, là où
les forêts remplissent des fonctions vitales pour l'homme, son
environnement et l'économie régionale. Le phénomème
du dépérissement des forêts est encore aggravé
par la multiplication du bostryche qui a occasionné l'effondrement
de peuplements entiers dans des forêts protectrices.
Les services forestiers locaux sont dans une situation difficile. D'une part,
ils doivent procéder à des exploitations forcées à
grande échelle. D'autre part, ils doivent assurer l'entretien des
forêts par des interventions sylviculturales et des coupes de
régénération. Dans les régions où les
dégâts sont importants, cela n'est plus possible. De plus, la
situation financière très précaire des collectivités
publiques et des propriétaires de forêts limite leurs
possibilités d'intervention et exige la définition de
priorités claires afin de maintenir les diverses fonctions de la
forêt.
Commentaire politique
Le Directeur fédéral des forêts, Monsieur Heinz Wandeler,
se réjouit tout d'abord que les craintes d'un dépérissement
de nos forêts, qui avaient été exprimées en 1983
sous l'effet du choc causé par des dégâts aux forêts
alors inconnus, n'aient pas été confirmées. Durant ces
dernières années, les chercheurs ont engagé de nombreux
moyens pour élucider les causes du "dépérissement des
forêts". Pour les chercheurs, tout comme pour les responsables politiques,
il s'avère qu'il est indispensable de considérer et d'étudier
la forêt en tant qu'écosystème formant un tout.
Conserver la forêt non seulement dans son aire mais également
en tant que biocénose proche de l'état naturel est un mandat
très concret, inscrit dans la Loi fédérale sur les
forêts. C'est pourquoi il ne faut rien négliger pour éliminer
toute menace pour l'écosystème forêt provoquée
par des activités humaines, que ce soit dans le domaine de la protection
de l'environnement ou dans celui de l'économie forestière.
Pour le moment, les nombreuses lacunes dans nos connaissances ne permettent
pas un pronostic fiable concernant l'évolution de l'état de
santé des forêts suisses. Cette circonstance fait qu'il est
d'autant plus difficile d'évaluer les mesures à long terme
qui sont indispensables pour assurer la conservation de la forêt suisse.
Sources: Dossier de la conférence de presse sur le Programme
d'inventaires forestiers du 26 octobre 1993.
Auteurs : OFEFP/Direction fédérale des forêts et Institut
fédéral de recherche sur la forêt, la neige et le
paysage.