Sujet :
Humanisme, biotechnologie et éthique de la science
Contribution au
débat
Vers un nouvel humanisme
? (1)
Observations
liminaires
A la recherche des valeurs perdues
Éthique et biologie
Un humanisme pour le XXIe siècle
Conclusion : l'avenir biologique de l'homme
Lorsqu'un agronome réputé dans sa spécialité,
Pietro Rotili, s'interroge sur l'humanisme du second millénaire, sa
démarche présente une signification qui dépasse sa propre
réflexion (2). Elle se situe
en fait en plein cur d'un débat qui fait actuellement florès,
celui des fondements éthiques de notre civilisation contemporaine.
Débat à vrai dire quelque peu brouillé par l'abus qui
est fait de ce mot éthique. Comités d'éthique,
fonds éthiques, entreprises éthiques,
ce qualificatif
se décline sur tous les tons : il est en passe de devenir un "mot-valise".
Comités d'éthique ? Rappelons-nous de la fameuse phrase que
Georges Clemenceau aurait prononcée "quand je veux enterrer un
problème social ou politique, je crée une commission".
N'y aurait-il pas dans cette stratégie, à coté d'un
très réel désir d'affronter des problèmes nouveaux,
une volonté politique de "se couvrir" ou d'évacuer temporairement
certaines décisions difficiles ou dérangeantes ? Placements
éthiques (ou solidaires) ? Il est de fait que l'on voit apparaître
sur les marchés financiers de nouveaux produits qui s'inscrivent dans
une logique économique différente de la logique dominante de
la société marchande ; mais leur développement est
limité et le sera toujours aussi longtemps que les règles du
jeu de l'économie planétaire demeureront ce qu'elles sont.
Entreprises éthiques ? Là encore il ne faut pas se laisser
prendre au piège des mots : ce n'est pas faire injure aux chefs
d'entreprise - quelles que puissent être leurs convictions et leurs
engagements personnels - de dire que la finalité de leur activité
n'a rien à voir avec l'éthique. Responsabilité sociale
des entreprises (RSE), éthique sociale, environnementale, financière
et citoyenne, investissement socialement responsable (ISR) : ce sont
évidemment d'excellents principes, mais leur mise en application
volontaire procède certainement plus d'une recherche d'avantages
compétitifs en termes "d'image de marque" ou bien de la mise en place
d'une auto-réglementation évitant l'application de mesures
administratives autoritaires.
Mais qu'importent après tout les motivations profondes des uns et
des autres. Ce qui compte c'est la manifestation d'une exigence nouvelle
qui nous pousse à repenser l'ensemble de nos actes et de nos
comportements. Même si le mot est quelque peu galvaudé, on ne
peut que se réjouir de voir la préoccupation éthique
se répandre. Bien plus, dans la mesure où tous les êtres
humains sont concernés, il ne faudrait pas que les préoccupations
d'éthique soient réservées à quelques élites
ou à quelques opportunistes. Certes il s'agit là d'une question
difficile, d'un des domaines les plus arides de la philosophie et des sciences
sociales. Il n'empêche que, sur cette question, chacun a le droit de
s'exprimer, de dire ce qu'il ressent au plus profond de son être, sans
se voir disqualifié par son ignorance des termes consacrés
ou des doctrines établies : le cordonnier n'a pas besoin de
connaître l'énergie cinétique et la mécanique
des solides pour enfoncer des clous ! De même, sur cette question,
point n'est besoin d'être philosophe, non plus que scientifique, pour
avancer sa manière de voir (3).
Pourtant, il n'est pas neutre d'observer que bon nombre de prises de parole
sur l'éthique émanent de personnes qui, peu ou prou, se
préoccupent de biologie : Rotili bien sûr, qui a eu le mérite
de lancer ce débat dans le cadre du présent dossier du
Courrier de l'Environnement, mais aussi des biologistes connus en
France comme H. Atlan, A. Jacquard, A. Kahn, J. Testard,
et bien d'autres
encore qui, pour être moins célèbres ou moins
médiatisés, ont émis des idées dignes d'être
méditées.
Ces quelques observations nous amènent à nous poser trois questions
: pourquoi ce besoin de nouvelles références éthiques,
pourquoi les biologistes participent-ils à ce débat et, enfin,
quels liens peut-il y avoir entre biologie et humanisme ? Nous ne ferons
bien sûr que donner quelques pistes de réflexion, pour une ouverture
sur un plus large débat.
[R] À la recherche des valeurs perdues
Assisterons-nous, de notre vivant, à la fin d'une civilisation ? Sommes-nous les derniers vestiges d'un univers qui se délite ? Le sentiment de fragilité de la société humaine et même de fatalité de sa décadence est vieux comme l'humanité, puisque Hésiode, huit siècles avant notre ère, évoquait avec nostalgie la disparition de l'âge d'or. Aujourd'hui, hormis quelques illuminés, millénaristes ou autres, bien peu sont ceux qui s'en tourmentent. Pour se donner un petit frisson, mais sans vraiment y croire, il fut pourtant de bon ton de citer la sentence de Valéry ("Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles"). Nous vivons en fait avec la conviction que l'avenir sera l'image embellie de notre passé et qu'il sera remédié aux dysfonctionnements qui subsistent, par la grâce conjuguée d'un système politique performant, d'une économie de marché en croissance et de progrès scientifiques continus. Car, jamais dans l'histoire de l'humanité, l'homme n'a disposé d'une telle puissance, de tels moyens d'action pour agir sur son destin. Pourtant, l'Histoire nous enseigne que c'est bien souvent au sommet de leur gloire que les civilisations ont commencé à générer en elles-mêmes les germes de leur propre déclin : lorsque les facteurs de dispersion et d'antagonisme venaient à prendre le pas sur les facteurs d'harmonie et de cohésion. Qu'en est-il aujourd'hui ?
Une société sans repères
La société occidentale contemporaine se démarque des
générations précédentes par un certain nombre
de caractéristiques : primat de l'individu, méfiance (voire
refus) à l'encontre des valeurs transcendantes traditionnelles,
reconnaissance d'une diversité axiologique et culturelle... Plus
simplement, cela signifie notamment que nous refusons tout argument
d'autorité. Cela signifie aussi que nous ne sommes plus unis dans
le respect d'un grand mythe fondateur, ni par les commandements d'une
divinité, nous imposant notre place et notre fonction dans la
collectivité des humains. Nos actions ne sont plus guidées
par le respect du passé. Avec la faillite des doctrines totalitaires,
elles ne le sont pas non plus par l'espérance de l'avenir. La science
et la technique, en libérant l'homme du poids irrationnel de la
pensée mythique, l'ont rendu orphelin de son avenir. L'homme contemporain
ne sait plus pourquoi il vit, pourquoi il meurt. Il ne sait plus qui il est
et ce qu'il fait. Il n'est plus en mesure d'exister à la fois pour
lui et pour autrui.
Faute de trouver ses références dans un ailleurs, la
société contemporaine les recherche en elle-même. Des
valeurs telles que démocratie, solidarité, laïcité,
droits de l'Homme, conservent leur pouvoir mobilisateur, mais ne constituent
pas un projet global susceptible de donner un sens à la vie des individus
dans la société. D'ailleurs, à notre stupéfaction
et parfois même à notre indignation, certains les récusent
! D'autres valeurs telles que communauté, peuple, nation ou
religion sont susceptibles de mobiliser des groupes humains, mais,
hélas, elles génèrent bien des malheurs et bien des
drames en raison de leur contrepartie discriminatoire : racisme,
xénophobie, guerres tribales ou religieuses. Avec le repliement du
religieux dans la sphère de l'individu, avec le terrible discrédit
jeté sur les idéologies messianiques qui ont endeuillé
le XXe siècle, force est de constater que la seule doctrine
qui perdure et qui se généralise est l'idéologie
de l'économie de marché et le système de valeurs
qu'elle engendre : enrichissement, croissance économique, mondialisation,
compétition.
Finalement, le seul moteur de l'individu, sa seule raison d'être serait
donc de participer à la création et au partage de la richesse
économique. Beaucoup s'en satisfont, mais ce n'est pas le cas de ceux
qui sont exclus de la création et du partage. Ce n'est pas le cas
non plus d'un nombre croissant de personnes qui ne sauraient admettre que
l'ensemble de l'activité humaine se trouve réduite à
la seule sphère de l'économique. De toute façon, quand
bien même on souscrirait sans réserve à cette
idéologie, elle ne peut pas régir toutes les relations entre
les humains.
qui tend à se désagréger
Sans référence à un système global de valeurs,
l'individualisme démocratique, une des heureuses conquêtes de
notre société contemporaine (tous les hommes naissent libres
et égaux), s'est dissous en diverses composantes (individualisme
libéral, utilitarisme
), quand il n'a pas conduit au relativisme
(tout se vaut) et à l'anomie. On a appris à l'individu à
penser par lui-même, à se libérer du connu. Louable
entreprise, si seulement elle s'était assortie d'un mode d'emploi.
Ainsi chacun revendique très justement ses droits, mais ignore ses
devoirs. Chacun réclame le respect, mais ne respecte pas autrui. Les
conséquences de cette situation et de cet état d'esprit sont
on ne peut plus affligeantes, voire même inquiétantes pour l'avenir
de notre civilisation. On en observe les séquelles jusque dans les
plus petits actes de la vie quotidienne.
Une des plus flagrantes réside dans le non respect des lois et des
règles communes : chacun se croit légitimé à
les interpréter lui-même. C'est particulièrement manifeste
en matière de circulation automobile : le plus respectueux du code
de la route en vient à relativiser les limitations de vitesse, les
interdictions de stationnement, les règles de priorité ou
d'arrêt, en fonction de ses propres inclinaisons et de l'appréciation
personnelle qu'il porte sur les conditions de circulation. Une loi qui n'est
plus respectée est-elle encore une loi respectable ? Un autre exemple
est celui de la violence (violence entre individus, entre groupes humains
ou entre États) : les prospectivistes les plus réputés
pronostiquaient que le pouvoir de l'intelligence et de la connaissance
était en train supplanter le pouvoir de l'argent, qui lui-même
s'était substitué à la force physique brutale
primitive (4). Fatale erreur : nous
observons tous que la violence, à tous les niveaux, est redevenue
un moyen privilégié de résolution des différends.
Alors, comme dans toute dictature ou dans tout État déliquescent,
on se donne l'illusion de remédier au désordre général
et à la violence grandissante en haussant d'un cran le niveau de la
répression : ne pouvant s'attaquer aux causes, on s'acharne à
en contrôler les effets. Évidemment sans résultats. Certains,
plus idéalistes, attribuent cet état de fait à une carence
de l'éducation : si un effort était entrepris dans ce sens
auprès de nos concitoyens (les jeunes surtout), ils comprendraient
mieux les règles et les enjeux de la société. Voire
! C'est un peu le déni des considérables progrès
réalisés depuis un siècle par le système
éducatif français. Au contraire, tout semble prouver que
l'élévation du niveau de culture et de connaissances conduit
à une attitude plus critique et plus contestataire de la
société. En tout cas, les faits sont là et ils nous
inquiètent : l'historien italien Gugliemo Ferrero a montré
les risques que la dissolution de la légalité faisait courir
à la légitimité des pouvoirs.
Où retrouver nos marques ?
Seule la référence à des valeurs largement partagées
peut réunir une collectivité sur un projet commun. Pour beaucoup,
à la limite, peu importent ces valeurs si elles sont suffisamment
robustes ou suffisamment prégnantes pour s'imposer à tous.
Ainsi Charles Maurras, agnostique convaincu, professait une grande admiration
pour l'Église catholique, pour sa capacité à
générer et à conserver l'ordre moral auquel il aspirait.
À l'autre extrémité de l'éventail intellectuel,
Alain, pourtant si peu complaisant à l'égard des pouvoirs
institués, en appelait au respect des règles en préconisant
"l'obéissance aux pouvoirs, et l'approbation à l'esprit
seulement" (5).
C'est l'attitude de Socrate, refusant d'échapper aux lois injustes
de la cité. C'est également la position kantienne, très
"légaliste", de l'impératif catégorique (qu'on
a parfois schématisé dans l'expression "tu dois parce que
tu dois"). Qu'on s'en réjouisse ou bien qu'on le regrette, cette
attitude n'est plus de mise aujourd'hui : la majorité de nos concitoyens
n'acceptent les règles imposées que sous bénéfice
d'inventaire. L'obéissance sans le respect (on pourrait dire aussi
sans l'attachement) ne peut constituer un ciment suffisamment fort pour
empêcher la multiplication des transgressions et la dilution de la
cohésion sociale.
Où donc retrouver les bases d'une cohésion nécessaire,
le fondement de valeurs susceptibles de produire une conscience communément
partagée ? Certainement pas dans méandres d'une impossible
métaphysique. Kant nous répondrait qu'on ne peut déduire
ce qui doit être que de ce qui est. Il faut donc revenir aux sources
de la connaissance de ce que nous sommes. On peut les résumer en deux
mots : liberté et amour de soi. Pour beaucoup (Kant
le premier d'ailleurs), c'est en effet la liberté qui
caractérise le mieux la spécificité de l'être
humain. Hans Jonas en élargit le domaine : pour lui "le concept
de liberté peut servir de fil d'Ariane pour l'interprétation
de ce que nous appelons " vie ""
(6) . Pour lui, le premier pas de la liberté serait
la fonction métabolique de tous les organismes et êtres vivants
qui "consiste en une certaine indépendance de la forme par rapport
à son propre matériau". À l'encontre du
déterminisme qui régit les choses mortes, la liberté
du vivant est donc faite de choix et de soumissions au milieu environnant.
Elle est indissociable de la notion de danger.
Pour éviter d'user de façon préjudiciable de cette
liberté, il importe qu'elle soit encadrée par un certain nombre
de règles d'action. Où peut-on en trouver les déterminants
? Reprenant sans doute des éléments de la vieille théorie
d'Empédocle d'Agrigente (7),
Jean-Jacques Rousseau fait intervenir l'amour de soi comme principe naturel
qui pousse chaque être à prendre garde à sa propre
conservation. "L'amour de soi-même est un sentiment naturel qui
porte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui,
dirigé dans l'homme par la raison et modifié par la pitié,
produit l'humanité et la vertu" (Rousseau, Discours sur l'origine
et les fondements de l'Inégalité parmi les hommes). On
le voit, Rousseau étend ce principe aux animaux. À la lueur
des connaissances acquises par la biologie, on pourrait la
généraliser à l'ensemble des vivants : on connaît
par exemple certains mécanismes de défense des plantes contre
l'agression.
À la recherche du Souverain Bien
Résumons donc : la vie porte en elle ses propres fins et ses propres
moyens d'assurer ces fins. C'est, selon Spinoza, une "force par laquelle
les choses persévèrent dans leur être" (Spinoza,
Pensées métaphysiques). Admettons donc provisoirement
ces prémisses conférant au vivant un statut particulier. On
comprend alors que la mise en uvre de ces deux principes puisse
générer des conduites propres à assurer la survie et
le développement des organismes et des êtres vivants. Mais où
se situe l'éthique dans tout ça ?
Jean-Jacques Wunenburger (8), s'appuyant
sur des observations des éthologues, avance que la conscience morale
"appréhendée du point de vue de l'hominisation, est davantage
l'effet et le signe d'une rupture avec la nature que sa continuation, tout
en servant les fins biologiques, entre autres celles de la conservation
même de l'espèce". La perte et le dérèglement
de l'instinct, simultané à l'acquisition d'une intelligence
abstraite, "rend ainsi indispensable le recours à des ritualisations
culturelles et à des normes morales". Au départ donc, il
s'agit de règles de conduite qui se substituent à des comportements
instinctifs spontanés, pour opérer la sélection entre
le bon et le mauvais (le bon et le mauvais pour le bien-être
ou la survie de l'individu ou du groupe d'individus). Cette satisfaction
primaire des besoins n'est pas encore conscience morale. Elle ne le devient
que lorsque l'on passe du simple désir de choisir le bon, au choix
raisonné de trancher entre le bien et le mal. C'est
là plus qu'un saut qualitatif et cela a fait l'objet d'une
considérable littérature. Contentons nous d'observer que cette
évolution n'est pas plus surprenante que celle qui a conduit les animaux
à adopter des comportements d'altruisme. Pour les tenants du
naturalisme évolutionniste, le jeu de l'évolution ne
s'est pas borné à sélectionner les êtres vivants,
les êtres humains : on lui doit aussi l'organisation en
sociétés (animales et humaines) et les règles morales
(humaines) indispensables à la survie et à la cohésion
de ces sociétés.
Ces quelques observations nous conduisent à aborder la seconde question
que nous nous étions posée, à propos de
l'intérêt de nombreux biologistes pour les questions de
l'éthique. Mais auparavant il importe de noter que les idées
qui viennent d'être énoncées (notamment le caractère
auto-référentiel de la vie), peuvent être acceptées
de la plupart des gens, quelles que soient leurs convictions personnelles
: elles ne préjugent pas des origines ni des fins du phénomène
vivant.
Pour éviter toute ambiguïté par la suite, il faut l'affirmer bien fort : on ne peut pas fonder un système de valeurs, ni établir des règles de conduite, sur la connaissance de la biologie. Les sciences de la vie, les sciences de l'homme, comme n'importe quelles autres sciences, ne peuvent qu'aider à la compréhension de ce qui est, voire de ce qui peut être, mais elles ne sont pas qualifiées pour indiquer ce qui devrait être. En d'autres termes, les scientifiques, tout comme les philosophes d'ailleurs, ne sont pas plus autorisés que quiconque à dire le droit en la matière. Bien au contraire, comme nous le verrons, la science engendre une distanciation du sujet peu propice à l'énoncé moral. Il n'empêche que leur familiarité avec les questions qui concernent le fonctionnement et le comportement de l'être humain porte tout naturellement ces spécialistes à s'interroger et parfois même à être confrontés à des problèmes qui mettent en jeu des questions de nature éthique (l'éthique médicale par exemple).
La réification du vivant
Vers la fin de l'année 1998, la grande presse s'est fait l'écho
d'une nouvelle sensationnelle (9).On y
apprenait que des chercheurs américains avaient réussi à
cultiver des cellules embryonnaires humaines (des cellules souches) susceptibles
de se multiplier et de se différencier. Depuis lors les informations
sur ces cellules qualifiées de totipotentes, c'est-à-dire
capables de devenir n'importe quelle cellule de notre organisme (cellules
nerveuses, musculaires, osseuses, etc..), se sont multipliées. Les
perspectives de cette découverte sont considérables dans le
domaine de la médecine et de la pharmacologie : elles pourraient en
quelque sorte, si l'on peut oser cette comparaison, servir de "pièces
de rechange" pour remplacer d'anciennes "pièces" défectueuses.
Elle pose également de multiples problèmes éthiques,
du fait notamment que ces cellules proviennent d'embryons humains, obtenus
par clonage ou par fécondation in vitro. C'est toute la question du
statut de l'embryon qui est ainsi posée (simple objet ou être
humain en puissance). Tel est d'ailleurs le sort des découvertes
récentes de la science biologique (clonage, organismes
génétiquement modifiés...) : elles suscitent au moins
autant de craintes que d'espoirs, les uns comme les autres parfois empreints
d'une certaine dose d'irrationalité. A l'instar de la langue
d'Ésope, la biologie serait-elle à la fois la meilleure et
la pire des choses ? Mais ce n'est pas sur ce terrain, qui n'est pas de notre
compétence, que nous nous situerons. Cet événement en
fait n'est qu'un épisode - épisode majeur certes - dans une
longue suite d'avancées scientifiques et techniques spectaculaires.
Il ne fait que révéler un paradoxe préoccupant qui n'a
peut-être pas été suffisamment souligné : plus
la biologie progresse, plus le vivant tend à se banaliser, voire
même à se déprécier.
Il serait certes mal venu de critiquer les immenses progrès et les
immenses espoirs que la biologie appliquée à la médecine
comme à l'agronomie a pu et peut encore apporter à la qualité
de la vie des êtres humains. Qui ne souhaiterait que chacun puisse
manger à sa faim ? Qui ne souhaiterait éradiquer souffrance
et maladie ? Mais ne voit-on pas que pour y parvenir il a fallu réifier
le vivant. La nourriture, jadis objet de respect et d'un culte quasi religieux,
est devenue aujourd'hui une chose qu'on brade, qu'on jette et qu'on
détruit. L'animal avec lequel nos ancêtres développaient
de subtiles relations contradictoires de respect et d'exploitation n'est
plus considéré que comme un garde-manger sur pattes (quand
il a encore des pattes fonctionnelles !). L'être humain lui-même
est une machine vivante dont les pièces sont de plus en plus
interchangeables (les greffes) et dont le fonctionnement dépend du
carburant et des additifs qu'il ingère (médicaments et drogues).
La dérive observée dans le sport de compétition en est
un très illustratif exemple. D'autre part, la possibilité de
créer des banques de tissus humains constitue une considérable
avancée dans ce processus d'artificialisation. Comment en est-on
arrivé là ?
La séparation de la Vie et du vivant
L'homme, incorrigible curieux (c'est là que réside son honneur),
dispose de deux voies principales pour accéder à la connaissance
: la voie mythique et la voie scientifique. La connaissance scientifique
n'a pu se constituer - on le sait depuis Aristote - qu'au prix d'un effort
d'abstraction réducteur. Pour étudier le cercle il faut le
séparer, au moins intellectuellement, de la roue du chariot. Touchant
plus fondamentalement l'être humain, dans son existence et dans sa
conscience, les sciences de la vie se sont développées avec
un certain retard. Il a fallu pour ce faire, accepter la coupure et la
disjonction de l'Être en deux substances ou en deux attributs, conception
dualiste opposant l'esprit et la matière ou bien l'âme et le
corps. Descartes fut sans aucun doute le plus remarquable et le plus rigoureux
porte-parole de cette doctrine. Ainsi a-t-on distingué, puis
séparé, la vie et le vivant.
Il est assez symptomatique d'observer l'évolution dans le temps du
concept de "vie". Ainsi la première définition donnée
de ce terme dans la première édition du dictionnaire de
l'Académie française (1694) est la suivante : la vie c'est
"l'union de l'âme avec le corps" ou, plus précisément,
l'action de l'âme unie avec un corps organisé.
Dans la cinquième édition (1798), c'était devenu
"l'état des êtres animés tant qu'ils ont en eux le
principe des sensations et du mouvement". Le très matérialiste
baron d'Holbach précisait déjà en 1770 dans son
Système de la nature : "Qu'est-ce que la vie, sinon l'assemblage
de ces modifications ou mouvements, propres à l'être organisé
?... Puisqu'on a fait de l'âme un être séparé du
corps animé, pourquoi n'a-t-on pas fait de la vie un être
distingué du corps vivant ?". Claude Bernard, le père de
la biologie moderne, a été très clair sur la
nécessité d'abstraire la vie du vivant pour fonder la
démarche d'une science expérimentale. Un des parfaits exemples
de l'aboutissement de cette démarche nous est donné par l'actuelle
biologie moléculaire.
Il est intéressant de noter qu'une des visions les plus lucides et
les plus prémonitoires sur l'avancée de la science biologique
est l'uvre
d'un physicien, et non des moindres. Il s'agit d'Erwin
Schrödinger, prix Nobel de physique en 1933 pour ses travaux sur la
physique quantique (la célèbre "équation de
Schrödinger"). Dans un petit livre paru en 1944, What is life ?
(Qu'est-ce que la vie ?), il tentait d'expliquer très simplement les
lois alors connues de la biologie et de la génétique à
l'aide de la chimie et de la physique. Il s'interrogeait sur les conditions
nécessaires à réaliser pour que des particules aussi
ténues et fragiles que des molécules puissent conserver et
transmettre la mémoire de propriétés telles que les
caractères héréditaires des êtres vivants. Il
fallait qu'elles puissent s'organiser en formes macroscopiques stables, comme
le sont les cristaux dans le monde minéral. Il en vint ainsi à
l'idée que les gènes, support de l'hérédité,
avaient une structure de cristaux apériodiques. Apériodiques,
c'est-à-dire ne possédant pas la succession régulière
d'atomes qui crée ces remarquables structures des cristaux les plus
courants (diamant, quartz, neige,..). C'est effectivement une structure de
cette sorte qui fut révélée une dizaine d'années
plus tard, sous l'aspect de la double hélice de l'ADN. Les apports
de Schrödinger ne se bornèrent pas à cela : il inventa
la notion de code génétique, tenta d'expliquer la nature des
mutations génétiques, etc.. Au total, il est indéniable
que ce petit livre exerça une influence profonde et durable sur certains
physiciens et sur toute une génération de biologistes.
Depuis lors l'exploration du vivant a, pour une grande part, consisté
en l'exploration de ce fameux "cristal", de ses composantes, de leur organisation
et de leurs fonctions. Des disciplines telles que la biochimie, la biologie
moléculaire, la génétique, devenue génétique
moléculaire, ont bénéficié de moyens accrus et
ont réalisé des percées remarquables, en particulier
dans la cartographie des gènes et le séquençage de l'ADN
(en 1995, pour la première fois, était cartographié
le génome d'un organisme vivant, celui d'une bactérie). Ainsi,
en 1999, la France a prévu de consacrer 1,4 milliards de francs (210
millions d'euros) sur cinq ans pour participer à l'effort mondial
de séquençage du génome des céréales.
En 1986 a été proposée la création du programme
"Génome humain" ; au début des années 1990, le
Généthon en France fait une entrée en force dans le
concert mondial de cette recherche. À la fin du XXe siècle
la première carte générale du génome humain
était pratiquement achevée. Mais la carte n'est pas le territoire
: il reste un colossal travail d'analyse et d'interprétation à
réaliser, notamment pour définir les fonctions attachées
à chacun des éléments de l'ADN repérés.
Nul doute que de grands progrès sont à attendre dans les prochaines
années, progrès qui auront des conséquences
considérables sur notre devenir en bouleversant les finalités
et les méthodes de la médecine humaine, que ce soit au niveau
du diagnostic comme de la thérapie. On en attend tout autant dans
un autre domaine qui touche également à la conservation de
la vie : celui de l'alimentation et donc de ce qu'on appelle encore aujourd'hui
l'agriculture. Diagnostic précoce de tares et de handicaps, thérapie
génique, nouveaux aliments, nouveaux médicaments, clonage,
OGM, ce ne sont là que quelques têtes de chapitres dont on n'a
pas fini d'entendre parler. Il est de fait que ces avancées dans la
connaissance du vivant et de son organisation, bien que très
diversifiées dans leurs principes (les interventions sur le génome
n'ont rien à voir avec l'utilisation des cellules souches), suscitent
de formidables espoirs dans de nombreux domaines essentiels pour l'humanité
: indépendance alimentaire, éradication de maladies jusqu'ici
incurables, amélioration de la qualité de vie, voire même
- vieux fantasme récurrent - quête d'une longévité
parfaite.
L'avènement de l'homme-machine
D'autres progrès scientifiques, plus particulièrement - mais
pas exclusivement - dans le domaine de l'électronique, de la
cybernétique et des sciences de l'ingénieur, ont donné
lieu depuis une cinquantaine d'années à une nouvelle discipline,
la bionique. Celle-ci tente soit de reproduire artificiellement les
mécanismes biologiques à des fins essentiellement industrielles
- hommage rendu par les sciences "dures" à la créativité
du vivant - soit d'associer matériel organique et dispositifs
mécaniques au sein d'un même ensemble. Depuis Pascal, en effet,
on sait très bien que l'imagination humaine "se lassera plutôt
de concevoir que la nature de fournir". Ce qui étonne le plus,
c'est l'inventivité de la nature et surtout l'extraordinaire
économie de moyens qu'elle met en uvre dans ses réalisations.
L'homme essaye de les copier, non sans mal et sans approximation. Et sans
payer de droit d'auteur ! En fait la bionique est vieille comme l'activité
de l'homme : Icare, Léonard de Vinci, essayant de copier le vol des
oiseaux, faisaient de la bionique sans le savoir. Aujourd'hui, depuis la
simple bande Velcro imitant le fruit de la bardane, jusqu'aux sonars sous-marins,
aux matériaux et produits les plus divers (fibres, colles,
médicaments), on ne compte plus les applications inspirées
du génie de la nature, surtout dans le domaine des capteurs
(récepteurs sensoriels) et des transmetteurs d'information. On envisage
également d'utiliser les spécificités du matériel
biologique pour réaliser des dispositifs jusqu'alors gouvernés
par la matière minérale : ordinateurs à ADN, mémoires
informatiques biologiques.
Une voie particulièrement importante est celle des prothèses,
c'est-à-dire des dispositifs suppléant la déficience
(lunettes) ou bien remplaçant tout ou partie d'un membre ou d'un organe
du corps humain. Les prothèses sont, elles aussi, aussi vieilles que
l'humanité (qu'on se souvienne de ces films de notre enfance où
l'on voyait des flibustiers affublés de pilons en guise de jambe et
de crochets à la place de bras). Avec la bionique, l'art de la
prothèse a fait un bond considérable. Dès à
présent on sait réaliser (ou l'on envisage la possibilité
de réalisation) une incroyable kyrielle de substituts partiels ou
totaux à des organes naturels : stimulateur cardiaque, sang artificiel,
cur artificiel, prothèses auditives, il électronique
et rétine artificielle, stimulateurs de muscles, implants atténuant
la douleur, etc.. Bien plus, des essais de communication entre cellules nerveuses
(neurones) et puces électroniques sont en cours d'expérimentation.
On conçoit toutes les possibilités de pareilles réalisations.
Tant qu'il s'agit de pallier les handicaps ou d'atténuer les souffrances
humaines, qui pourrait y trouver à redire ? De grands espoirs sont
ainsi ouverts (10) ainsi pour les
malentendants, les malvoyants, les amputés, les
tétraplégiques, les parkinsoniens, etc. Mais certains envisagent
très sérieusement d'aller plus loin, de doter les humains de
nouveaux pouvoirs, de nouvelles facultés : des muscles surpuissants
et infatigables, la possibilité de commander une machine par la
pensée (ouvertures de portes, mise sous tension d'un poste de
télévision). On imagine aussi faire communiquer directement
deux cerveaux humains par ordinateur ! On est très proche de la science
fiction : le fantasme du cyborg ou de l'homme bionique doté
d'organes interchangeables. Si par malheur on en arrivait là, que
resterait-il de l'humain ?
Ce n'est pas seulement le corps qui est mécanisé. C'est
également l'esprit. Dans un livre récent, Jean-Pierre Dupuy
(Avions-nous oublié le mal ?, Bayard, 2002) relève que
"la mécanisation de l'esprit n'est pas une nouveauté dans
l'histoire des idées" et qu'il " est plus que vraisemblable
que le XXIe siècle consacrera cette tendance". Le moteur
de cette évolution ce sont les sciences cognitives, fondées
sur un monisme matérialiste et mécaniciste, qui se
développent d'une façon accélérée et
remarquable. L'être vivant ne serait rien d'autre qu'une "machine
récursive", sorte de machine de Turing améliorée, un
algorithme, totalement soumis à des déterminismes qui laissent
peu de place à la liberté. La naturalisation de l'esprit
tentée par les sciences cognitives serait appelée à
un grand avenir "tant est forte la motivation qui consiste à fuir
le tragique de la condition humaine dans le dépassement de l'homme
par la machine". Et J.-P. Dupuy s'interroge : "l'idée que nous
nous faisons de la personne humaine, c'est-à-dire de nous-mêmes,
peut-elle survivre aux découvertes scientifiques ?". Comme on
le voit, le concept de liberté est central. Interrogeons-nous donc
à notre tour : la science sera-t-elle un jour en mesure de trancher
la question de la liberté humaine ?
Un vieux débat toujours actuel : le mécanicisme et le vitalisme
Ainsi donc la biologie contemporaine, fondée sur une vision
mécaniciste du monde, tend à désenchanter la vie. La
découverte de l'ADN, les exploits de la biologie moléculaire,
semblent avoir sonné le glas du vitalisme dont la connotation
spiritualiste cadrait mal avec le caractère objectif de la démarche
scientifique. Rappelons qu'il s'agit là d'une théorie qui postule
que les systèmes vivants ne sont pas réductibles à des
processus physiques (ou chimiques). Il y a donc "autre chose" et grande est
la tentation de dériver vers un vitalisme dualiste ou animiste. Qui
plus est le vitalisme se teinte souvent d'une certaine dose de finalisme.
Ouvrons ici une petite parenthèse à propos de ce débat
entre écoles de pensée. La recherche de fondements éthiques
de la société doit tendre à la mise en évidence
de valeurs universellement reconnues, quelles que soient les opinion politiques,
philosophiques et religieuses de chacun. A fortiori de ses
présupposés scientifiques. Libre à chacun de nous de
pencher ou non vers une vision spiritualiste ou finaliste de l'univers. Mais
si l'on veut réaliser un consensus, il importe de s'en tenir à
un fonds commun minimal. C'est le fondement même de toute démarche
rationnelle, gouvernée par ce qu'on nomme le "principe d'économie"
ou le "rasoir d'Ockham", du nom de ce philosophe du début du
quatorzième siècle : il faut éviter d'avoir recours
à des concepts inutiles pour expliquer la réalité.
C'était également le principe que le physicien Ernst Mach
appliquait à la science : utiliser le minimum d'hypothèses
pour expliquer le maximum de faits. Postuler a priori l'existence
de l'âme, de l'esprit, celle d'un deus ex machina ou d'une "autre chose"
extérieure n'a pas sa place dans le débat scientifique.
Pour revenir au fond de notre débat, il faut reconnaître que
les choses ne sont pas aussi tranchées qu'il y paraît. Ainsi,
dans un contexte très marqué par le dualisme cartésien
et le mécanicisme (Cf. le dieu horloger de Voltaire), Denis
Diderot professait au contraire l'idée, non mécaniste, de
l'unité biologique des êtres vivants. C'était un vitalisme
sans force vitale, conforme à sa vision matérialiste de l'univers.
Par contre, Henri Bergson, spiritualiste, a développé la
théorie de l'élan vital (voir : L'évolution
créatrice, 1907 et Les deux sources de la morale et de la
religion, 1932), en se situant en réaction à la fois contre
le mécanicisme et contre le finalisme. Son objection au finalisme
se résume dans cette phrase : "...l'harmonie se trouverait plutôt
en arrière qu'en avant. Elle tient à une identité
d'impulsion et non pas à une aspiration commune". Parfois le vitalisme
se teinte d'une certaine forme de panpsychisme ou
d'hylozoïsme (théorie qui suppose que les
propriétés de la vie existent déjà dans la
matière). C'est une vieille idée professée dans bien
des cultures traditionnelles (l'Atman des brahmanistes, le jiva des
jaïnistes, le principe matériel et intelligent des
stoïciens
). Mais on la retrouve bien plus près de nous
: chez Teilhard de Chardin, par exemple, qui veut démontrer qu'à
côté du Dehors de chaque chose, objet de l'expérimentation
et de la réflexion de l'homme de science, il existe un Dedans qui
est une parcelle de conscience ; chez Hans Jonas qui pense lui aussi qu'il
n'y a pas de discontinuité entre la matière et le vivant et
que "le déterminisme de la matière (est) une liberté
en sommeil, non encore éveillée". Dépassant les
limites de la biologie stricto sensu, on peut retrouver chez d'autres
penseurs des idées ou des intuitions similaires : le
vouloir-vivre ou la Volonté chez Schopenhauer, générant
une sorte de transcendance interne, et surtout la volonté de puissance
chez Nietzsche (11).
C'est en fait à Georges Canguilhem (La connaissance de la vie,
1965) que l'on doit la plus remarquable et la plus complète
présentation du vitalisme. Il y montre du doigt "une biologie
fascinée par le prestige des sciences physico-chimiques, réduite
ou se réduisant au rôle de satellite de ces sciences". Il
y montre également les apports et les insuffisances de cette doctrine
vitaliste (de ces doctrines, devrait-on plutôt dire). "Les renaissances
du vitalisme traduisent peut-être de façon discontinue la
méfiance permanente de la vie devant la mécanisation de la
vie". Mais, plutôt que de se livrer au jeu des citations plus ou
moins tronquées, on ne peut que recommander la (re)lecture de cet
ouvrage. Comme on le voit au travers de ce rapide survol, le vitalisme est
un peu une auberge espagnole où chacun peut trouver sa pitance. Il
y a fort à parier que le débat n'est pas clos et que longtemps
encore mécanicisme et vitalisme s'affronteront dialectiquement, sans
que jamais une thèse ne l'emporte définitivement sur l'autre.
En tout cas, il est bien évident le regard porté sur le vivant
et sur l'humain est conditionné par de tels a priori
idéologiques. Les conséquences éthiques qui en sont
tirées en découlent.
[R] Un humanisme pour le XXIe siècle
Si la biologie, tout comme les sciences de l'homme et de la société, ne dit pas l'éthique, elle en influence la conception et la pratique, ne serait-ce qu'en raison du regard qu'elle porte sur son objet, l'être humain. Aujourd'hui, la référence à l'éthique est devenue indispensable dans l'exercice de cette science. Mais - il faut en être conscient - c'est une référence essentiellement défensive. Il s'agit dans tous les cas de confronter la pratique et les productions du scientifique à leur acceptabilité sociale et humaine. Il s'agit en quelque sorte de poser des balises au pouvoir prométhéen, voire luciférien (Lucifer étant étymologiquement le porteur de lumière), que l'homme s'est attribué sur la matière vivante, de juger "jusqu'où il est possible d'aller trop loin". En aucun cas, jusqu'à présent du moins, les progrès de la biologie n'ont généré de progrès significatifs dans la réflexion proprement éthique. Pourrait-il en être autrement ?
La révélation du génome
La découverte des propriété du génome a permis
l'essor très matériel des biotechnologies. Mais il nous ouvre
aussi de grandes perspectives sur le plan conceptuel. Afin de les examiner
il est utile de rappeler une idée souvent informulée qui domine
la pensée européenne depuis au moins vingt-trois siècles
(elle date de l'époque des premiers stoïciens). On peut la
résumer ainsi : la réalité d'un être dépend
de l'intensité et de la qualité de l'union de ses composantes.
Une réalité d'un niveau supérieur nécessite une
union de qualité supérieure. C'est ce qu'Henri Poincaré
exprimait à propos de la science dans une formule devenue
célèbre : "une accumulation de faits n'est pas plus une
science qu'un tas de pierres n'est une maison". Les pierres d'un tas
sont nécessairement conjointes, nécessairement solidaires,
sinon le tas s'écroulerait, mais elles ne sont pas unies dans un objet
ou dans un projet (ou, s'agissant de la science, en des théorèmes
et des démonstrations). De même, dans un être vivant,
les cellules, les organes sont voisins et coopèrent, mais ils sont
séparés. Pour expliquer l'harmonie, l'équilibre, la
cohérence des processus vitaux, force a donc été de
leur découvrir ou de leur inventer un principe d'unification d'un
niveau supérieur. C'est à partir de là que,
pénétrant dans le domaine de l'indémontrable, de la
croyance ou de la foi, les divergences se manifestent. Ce principe varie
selon les inclinaisons de pensée ou selon les époques : l'Un,
le Logos, Dieu, l'âme, la matière elle-même.
La découverte des propriétés du génome bouleverse
tous ces échafaudages. Une seule minuscule cellule contient en puissance
l'ensemble de l'individu : la partie contient le tout. Qui plus est,
l'universalité du code génétique assure en son sein
l'unité de l'ensemble du vivant : l'un et le tout se confondent. N'est-ce
pas là une vision globale susceptible de réconcilier les points
de vue et de transcender les divergences idéologiques, philosophiques
ou spirituelles ? Il est de fait qu'elle tend à rapprocher notre
perception rationnelle de l'univers de certaines intuitions religieuses ou
poétiques. Bien sûr, en bons occidentaux, nous pensons
immédiatement à la mythologie gréco-latine et aux
célèbres Métamorphoses d'Ovide, où le
poète nous décrit des humains aux passions complexes,
transformés en animaux, en végétaux et même en
minéraux. Mais s'il faut trouver une signification à l'ensemble
de ces poèmes, ce serait bien plus dans le sens d'une exaltation de
la pérennité du vivant sous toutes ses formes, que dans le
constat de ses liens de parenté. Plus significatif est l'observation
que bon nombre de peuplades traditionnelles associent leurs tribus ou leurs
clans à des ancêtres communs à certains animaux ou certains
végétaux : ils symbolisent ces relations à l'aide de
totems. Sur tous les continents du monde ont existé, ou existent toujours,
des civilisations pour lesquelles certains animaux ou certaines plantes
étaient sacrés, les plus connus de nous étant le bestiaire
divinisé de l'Égypte antique et les vaches sacrées
indiennes. En Afrique noire, et aussi chez certains amérindiens, les
sorciers ont la réputation de se transformer en animaux (hommes-lions,
hommes-léopards) ; en Europe même, au Moyen Âge, on croyait
tout autant aux loups-garous. On juge sévèrement aujourd'hui
pareilles fadaises. Et l'on a tort. Bien sûr, notre voisin de palier
ne risque guère de voir pousser ses crocs et ses griffes à
minuit un soir de pleine lune ; non plus de se muer en cloporte comme chez
Kafka ! Cependant, pour aussi peu scientifique qu'elle soit, la pensée
mythique porte en elle une part d'explication du monde, susceptible de
fédérer une collectivité humaine dans un projet de
société commun. La "pensée sauvage" comme la nommait
Lévi-Strauss est un effort de recherche d'un ordre dans l'univers
; et l'ordre ainsi déterminé, même imparfait, est
supérieur au désordre.
L'universalité du vivant
Aujourd'hui, avec la découverte du code génétique, nous
disposons enfin de critères objectifs pour classer, ordonner,
c'est-à-dire pour établir des relations entre tous les
éléments du monde vivant. Mais le premier choc de cette
découverte est la révélation que tous les êtres
vivants sont bien plus étroitement apparentés qu'on ne l'imaginait
auparavant. D'abord l'affirmation que les êtres humains sont frères
est légitimée lorsqu'on apprend qu'ils ont tous quasiment le
même patrimoine génétique. Entre l'homme et les singes
anthropoïdes, la divergence génétique n'atteint même
pas 2 % (1,6 % avec notre cousin chimpanzé) ; nous avons douze paires
de chromosomes en commun (sur 23) avec le chimpanzé, qui d'ailleurs
possède certains groupes sanguins analogues aux nôtres. On
connaissait depuis longtemps ce cousinage, direz-vous, même si on ne
le pensait pas si étroit. Oui mais, vous saviez-vous aussi proche
parent du homard ou de la mouche ? Ce n'est pas une plaisanterie puisque
la fameuse mouche du vinaigre est utilisée comme modèle pour
certaines recherches génétiques sur le développement
humain.
De cette proche parenté on peut tirer bien des conséquences.
Certaines un peu stupides, comme l'idée d'identifier, par comparaison,
les gènes qui nous distinguent de l'animal, les "gènes de
l'humanité" donc. Et pourquoi pas les gènes de l'âme
ou de l'intelligence ? C'est aussi stupide que le fut il y a une vingtaine
d'année la recherche des chromosomes prédisposant à
la violence et au crime. D'autres réflexions sont bien plus fondamentales.
D'abord on doit admettre que la fraternité de l'humanité,
l'unité biologique des enfants d'Adam et Ève, n'est plus seulement
fondée sur la tradition de règles morales ou religieuses que
tel ou tel peut toujours refuser ; elle est étayée, renforcée
même, de façon objective par des faits irrécusables.
Il est bien évident que cela peut donner une tout autre signification
aux relations entre individus.
Si l'Autre est un presque-Moi, porter atteinte à son intégrité
c'est m'agresser moi-même. Alors interrogeons-nous : s'il n'est pas
illusion, où commence le Moi, où s'arrête-t-il ? Où
commence la douleur qui résulte de l'agression ? Tout coup qui nous
est porté, qu'il soit physique ou non, provoque en nous une souffrance
physique ou morale. Quand on s'attaque à nos proches, nous en
éprouvons également souffrance. Certes, cette souffrance
s'atténue avec les distances qui nous séparent des êtres
: nous sommes plus touché par les épreuves et les peines qui
frappent nos parents et nos amis que par celles qui s'abattent sur des anonymes.
Certes, nous sommes bien plus peinés quand notre chien ou notre chat
est malade que lorsque tout autre animal est affecté. Pourtant, hors
le cas de pulsions perverses ou sadiques, chacun de nous se sent peu ou prou
concerné par le malheur d'autrui, êtres humains et même
animaux. Qui donc n'est pas bouleversé par les images
télévisées nous projetant en direct sur les catastrophes
de ce monde, êtres humains martyrisés, massacrés dans
des contrées plus ou moins lointaines ? Qui donc n'a pas vu avec
écurement les reportages sur les abattages massifs de bovins
ou d'ovins, seulement suspectés d'être infectés par de
possibles zoonoses ? D'où viennent ces sentiments ? Capacité
de s'identifier aux victimes (la sympathie au sens étymologique de
ce terme : "souffrir avec"), manifestation spontanée d'un fonds de
culture morale, conscience de la transgression d'interdits, répulsion
instinctive à la vue d'actes de violence ? Pourtant, à proprement
parler, nous ne ressentons rien des violences entrevues ; pourtant des images
encore plus violentes ne nous dérangent pas lorsqu'il s'agit de fictions
cinématographiques. Poser ces questions, ce n'est pas y répondre.
À chacun d'entre nous d'en méditer les causes et
conséquences.
La solidarité du vivant
Le comportement des humains face à la nourriture est encore plus
remarquable. Tout être vivant est nécessairement prédateur.
Les animaux en tout cas ne peuvent subsister sans détruire d'autres
êtres vivants, pour se défendre ou pour se nourrir. L'homme
n'échappe pas à cette dure réalité. La légende
raconte qu'il en est ainsi depuis que Prométhée a tenté
de tromper Zeus en lui offrant le squelette habilement dissimulé d'un
buf, pour en réserver la chair aux humains. Rancunier, le
maître de l'Olympe condamnera les hommes, ainsi favorisés, à
se nourrir dorénavant de chair et de sang, réservant aux dieux
immortels le privilège de se repaître des seules odeurs et fumets
des animaux sacrifiés. L'histoire de la Grèce antique est
ballottée entre des écoles de pensée poussant parfois
jusqu'à des limites extrêmes cette condamnation (culte de Dionysos,
mangeur de chair crue et même de chair humaine), ou bien - formidable
défi aux religions établies alors - la rejetant et prônant
l'alimentation végétarienne (orphisme et pythagorisme). D'autres
civilisations ont tout autant attaché une importance symbolique à
la consommation de viande, que ce soit par le respect du chasseur pour sa
proie, que ce soit même dans certaines formes de cannibalisme où
l'on recherche à s'approprier les vertus du mort, parent ou ennemi,
en ingérant la matière dont il est constitué. Parfois
aussi on tentait l'union avec la divinité en consommant, symboliquement
ou non, la substance qui la constituait.
On remarquera que tout le vivant ne bénéficie pas du même
statut : en dehors de certains pouvoirs magiques ou thérapeutiques
qui leur sont attribués, les végétaux ne posent pas
de tels cas de conscience. La destruction d'herbes, la consommation de grains,
de fruits ou de légumes, ne dérange personne. C'est probablement
dû à leur singularité : à l'inverse des animaux,
les plantes ne semblent pas bouger, ne paraissent pas communiquer ; les amputer
de certaines de leurs parties ne les handicape pas, bien au contraire (exemple
de la taille) ; elles ne possèdent pas, comme les animaux, d'organes
bien différenciés, bien visibles, dont on pourrait imaginer
les fonctions (cur, cerveau, foie,..). Pour Aristote, la seule fonction
que les plantes possèdent en commun avec les animaux est la nutrition,
effectuée par les racines ; privées de facultés motrices
et de sensations, a fortiori elles sont dépourvues d'âme. En
fait ces appréciations empiriques ne sont pas tout à fait exactes
: il est vrai que la plupart des plantes sont fixées au sol, mais
elles n'en demeurent pas moins mobiles. Tout le monde a vu ou entendu parler
de la sensitive, dont les feuilles se contractent dès qu'on les touche,
ou bien de la dionée, plante carnivore qui se nourrit de mouches en
refermant en quelques secondes ses feuilles bilobées sur celles-ci.
Moins spectaculaires, mais aussi réels sont les mouvements des plantes
sous les effets de la lumière par exemple. Ces mouvements, très
lents peuvent être perçus en ralentissant le rythme des prises
de vue d'une caméra. Tout devient alors bien plus spectaculaire, comme
les manuvres d'enroulement d'un simple liseron autour d'un support
quelconque. Les plantes réagissent donc, mais leur pas de temps est
bien plus long que le nôtre. Pour ce qui est de la communication, on
sait maintenant qu'elle est aussi présente dans le règne
végétal : on a montré que certains arbres attaqués
par des parasites peuvent envoyer un signal d'alerte à leurs voisins,
par émission de phéromones ; ceux-ci répondent en
renforçant leurs mécanismes de défense. Ainsi les
avancées de la science contemporaine sont susceptibles de corroborer
certaines intuitions primitives. En tout cas elles nous aident à porter
un regard renouvelé sur le monde du vivant. Un regard
émerveillé.
Cet aliment que je porte à la bouche n'est pas une banale matière
première indifférenciée. Elle est unique, provenant
d'autres êtres vivants uniques eux aussi. En leur imposant le sacrifice
de leur vie, c'est ma vie que je préserve. Leur chair devient ma chair.
Je leur dois le même respect que je dois à moi-même. En
paraphrasant une phrase de Chateaubriand (12),
on peut affirmer qu'en nous découvrant les bases
sur lesquelles elle repose, la science n'a pas désenchanté
la vie. Tout au contraire, en nous montrant la solidarité qui existe
entre tous les maillons du vivant, elle nous incite à repenser à
notre place dans ce monde fascinant.
L'incommensurable valeur de la Vie
L'enjeu fondamental est le suivant : est-ce que les progrès de la
science vont ou non conduire à la réification du vivant ?
Réification très avancée si l'on observe la vie quotidienne
: société du jetable et non du durable ; société
où l'être humain est avant tout considéré comme
une ressource humaine, un facteur de production, un consommateur, un producteur,
ou - pire dans le monde d'aujourd'hui - comme un inactif potentiel ;
société qui s'est modelée sur la logique des sciences
mécaniques et des sciences de l'ingénieur, dans ses structures
et dans ses méthodes (par exemple l'économie walrassienne)
De nombreuses voix se sont élevées pour mettre en garde contre
l'illusion générée par les apparents bienfaits de ce
règne technique. Sans multiplier les exemples, citons le témoignage
de la philosophe Hannah Arendt (Condition de l'homme moderne, 1961)
: pour elle, le règne technique a pris son autonomie par rapport aux
finalités humaines ; il développe sa propre logique à
l'instar d'un véritable processus biologique. En quelque sorte, il
échappe à la volonté humaine. Citons enfin René
Passet qui, depuis longtemps déjà, fustigeait une "économie
de l'avoir" qui se développait au détriment d'une "économie
de l'être" ; nous engageait à "pourfendre le fétichisme
des choses mortes, pour participer à l'uvre de vie qui se poursuit
à travers l'espèce humaine et peut seule donner un sens à
l'acte de production" (L'économique et le vivant, 1979).
Les lignes du paragraphe précédent tendaient à montrer
que des inflexions significatives de cette logique mécaniciste commencent
à apparaître. On a choisi d'insister sur quelques observations
tirées des progrès scientifiques en matière de
génétique. Ce ne sont que des exemples, on pourrait en trouver
d'autres (en matière d'éthologie ou d'embryologie par exemple).
D'ailleurs, aujourd'hui, les relations de causalité génétique
simples que l'on croyait avoir démontré (un gène = un
caractère) se sont avérées bien plus
complexes (13), ne serait-ce qu'en raison
de l'existence de déterminismes épigénétiques
encore mal connus.
La thèse que nous défendons avec René Groussard a
déjà été exposée en d'autres
circonstances (14). Pour être
bref disons que notre conviction est la suivante. L'humanité est en
train de passer de l'ère de la mécanique et de la matière
à l'ère de la biologie et du vivant. Trois siècles
après Newton qui a ouvert les portes de la civilisation
mécanicienne, les progrès de la biologie replacent l'homme
vivant au centre de la civilisation. Prodigieux bouleversement qui emporte
nos certitudes, nos modes de penser, et qui rend inopérantes les
structures établies. En effet l'humanité n'a pas encore
intégré, dans ses comportements et dans ses institutions, les
nouvelles perspectives qu'implique la prise en compte de l'incommensurable
valeur de la Vie. Analyser les faits dans cette logique nouvelle bouleverse
bien des certitudes. On mesure ainsi entre autres choses : le danger de la
drogue doucereuse que constitue l'idéologie libérale dominante
; les immenses potentialités productives et culturelles que contient
le secteur agricole (lieu où la pensée biologique devient acte)
; le caractère équilibré et novateur de ce que d'aucuns
qualifient avec mépris d'exception française. Échapper
aux conséquences négatives de l'évolution en cours implique
l'acquisition de nouveaux réflexes, fondés sur le
développement d'une culture rétablissant le primat de l'univers
vivant sur l'univers inerte.
Si l'on veut mener plus avant une réflexion sur l'éthique -
laissons cela à plus compétents que nous - il nous semble que
c'est dans cette voie qu'il faut se diriger. C'est d'ailleurs, semble-t-il,
ce que pense Christian Arnsperger lorsqu'il en appelle à la constitution
d'une "herménetique de la vitalité". Son constat est bien proche
du nôtre quand il déclare qu'une des choses qui est mortifère
dans la société contemporaine "c'est le système
économique du capitalisme marchand que nous connaissons, fondé
sur toutes sortes de frénésies accumulatives et
acquisitives"(15) .
La valeur ajoutée biologique
Comment rendre opérationnelle cette problématique ? Il faut
avouer que ce n'est pas chose facile, tant nous sommes imprégnés
de cette pensée discursive linéaire
(16), héritée du siècle des
ingénieurs. Pensée d'une redoutable efficacité et qui
a fait ses preuves dans ses réalisations. Mais pensée qui ne
saurait suffire à répondre à toutes les interrogations
de l'homme.
Parmi les pistes que l'on peut explorer, on doit évoquer le concept
de valeur ajoutée biologique forgé il y a déjà
un quart de siècle par Jacques Poly, ancien PDG de l'INRA, qui fut
aussi un homme d'action et un précurseur en de nombreux domaines.
Il proposait un modèle d'agriculture "plus économe et plus
autonome". Il n'est pas inutile de rappeler in extenso ce que cela signifiait
pour lui :
"Compte tenu de la conjoncture actuelle, il nous semble qu'on peut
définir l'agriculture de la fin du XXe siècle comme
une agriculture à valeur ajoutée biologique maximale ou optimale.
Qu'est-ce à dire? Cela signifie qu'elle sera :
- productive, encore plus productive qu'aujourd'hui, cette caractéristique
pouvant se rapporter selon les situations, à l'hectare (unité
de surface) ou à l'UTH (unité travailleur homme) ;
- économe en moyens de production chers, rares ou importés
: énergie, engrais, produits phytosanitaires ;
- économe par une recherche obstinée de la réduction
des pertes de production dues aux agents agresseurs ou aux aléas
climatiques ;
- propre, c'est-à-dire qu'elle sécrétera le minimum
de nuisances pour l'environnement rural ;
- économe, par une meilleure récupération et valorisation
des déchets ou sous-produits qu'elle engendre ;
- conservatrice du capital de production nécessaire à sa
perpétuation ;
- utilisatrice dans les meilleures conditions socio-économiques de
tout le potentiel du territoire national ;
- imaginative, dans ses concepts mêmes. Nous pensons qu'une nouvelle
forme d'agriculture est à imaginer ; des recherches hors paradigme
s'imposent" (Pour une agriculture plus économe et plus autonome,
INRA, 1977) (17)
De cette analyse lucide, on a surtout retenu l'agriculture plus économe
et plus autonome et beaucoup moins le concept de valeur ajoutée
biologique. Il est de fait que cela procède surtout chez J. Poly
d'une remarquable intuition, plus que d'un raisonnement construit. Ce concept
est évidemment complexe et difficile à mettre en uvre.
En effet, la prise en considération du vivant remet en cause la notion
de valeur, en particulier de valeur économique. Est-il légitime
de fonder la valeur sur la seule rareté ? On pourrait penser le contraire,
à l'instar de Jean Bodin, cet économiste français du
seizième siècle, l'un des plus remarquables représentants
pourtant de la doctrine du "mercantilisme", qui affirmait : "il n'est
de richesses que d'hommes"(18) .
La prise en considération du vivant bouleverse également la
logique et notamment la logique arithmétique : le bien-être
ou la souffrance d'un seul être vivant n'a pas dix fois moins d'importance
que le bien-être ou la souffrance de dix individus. Le vivant interroge
aussi sur la notion de droits et de devoirs : un objet inanimé est
neutre par rapport à son environnement, il ne peut pas avoir d'exigences
particulières à son égard. Il en va tout autrement des
êtres vivants : les relations avec ce qui les entourent doivent être
régulées, codifiées, implicitement ou explicitement.
Cela peut s'analyser en termes de droits et de devoirs du vivant,
nécessaires parce que le vivant vit et pour que le vivant vive.
N'allons pas plus loin dans cette réflexion, si ce n'est pour dire
que ce concept difficile et difficilement opérationnel mériterait
d'être davantage creusé. Bien sûr on ne saurait définir
une somme de valeurs ajoutées biologiques, mais on a bien conscience
que tout ce qui porte atteinte au vivant est valeur négative et tout
ce qui le magnifie (même de façon immatérielle, comme
la culture humaine), va dans le sens d'une valeur ajoutée positive.
[R] Conclusion : l'avenir biologique de l'homme
Cette conclusion sera brève, plutôt en forme d'ouverture (aux
débats) que de clôture. Observons d'abord qu'il existe bien
des signes, dans la société contemporaine, d'une prise de
conscience des excès d'une civilisation mécanicienne. Beaucoup
de ces signes sont irraisonnés, voire parfois irrationnels. Mais ils
ne sont pas nécessairement irraisonnables. C'est la préoccupation
de bien-être animal, qui, il y a quelques années encore, faisait
se gausser certains zootechniciens. C'est un refus, souvent plus viscéral
que réfléchi, des produits de l'agriculture dite "chimique"
et des OGM. C'est la mobilisation qui se fait ici ou là pour protester
contre l'arrachage d'arbres (ce qui n'est d'ailleurs pas contradictoire -
soit dit en passant - avec le comportement de vandales de bien des citadins
lâchés dans la "nature"). C'est le succès du Salon de
l'Agriculture dans une société où les paysans sont une
espèce en voie de disparition. C'est la vogue considérable
et peut-être excessive de nos concitoyens pour l'horticulture de loisir
et pour les animaux de compagnie. Plus sérieusement peut-être,
ce sont tous ces clubs et toutes ces associations qui oeuvrent pour aider
à une meilleure connaissance ou à une meilleure conservation
de notre patrimoine naturel
On n'en finirait pas de répertorier
ces signes. Plus significative peut-être, car "pure" de toute
imprégnation culturelle ou marchande, est la fascination naturelle
que les jeunes enfants éprouvent spontanément pour le vivant,
en particulier pour les animaux.
Ces tendances naturelles, ces pulsions instinctives, mériteraient
d'être encouragées, canalisées, entretenues, afin de
fournir à nos concitoyens les fondements d'une culture commune,
basée sur la connaissance et la reconnaissance du vivant. Cela passe
évidemment par une éducation revalorisant la biologie (pourquoi
ne fait-on pas de biologie à l'ENA ?) et ces bonnes vieilles "sciences
naturelles". Cela passe aussi par une culture où le vivant tiendrait
la juste place qu'il mérite. Si et si seulement chacun d'entre nous,
placé devant une décision à prendre, si chaque
décideur confronté à un problème difficile, si
chaque politique élaborant des règles applicables à
ses concitoyens ou édifiant des institutions destinées à
durer, si donc chacun des citoyens de la cité se posait la question
que se pose Axel Kahn "et l'homme dans tout ça", alors seulement
on pourrait espérer voir l'émergence d'un nouvel humanisme
à la hauteur des besoins du XXIe siècle
(19). Tâche immense qui
nous concerne tous, et pas seulement les "élites" intellectuelles,
économiques ou
politiques.(20)
Un dernier mot enfin, très bref, sur la Recherche. La "révolution"
des modes de penser et de comportement que nous préconisons a aussi
des retombées sur les comportements scientifiques. Elle conduirait,
scandale pour beaucoup, à abandonner peu ou prou l'attitude
distanciée du sujet à l'objet. Relisons Hans Jonas : "Notre
tradition philosophique occidentale
prive la compréhension du
monde organique des connaissances que la perception qu'il a de lui-même
met à la disposition de l'homme" (Évolution et liberté,
op. cit.). Ce faisant, Jonas ne craint pas, il revendique même, le
reproche d'anthropomorphisme. Mais c'est là un autre débat
que nous n'ouvrirons pas ici.
Notes
(1) Titre repris
d'une émission diffusée le 4 octobre 1999 sur CanalWeb,
animée par René Groussard et Pierre
Marsal.[VU]
(2) Humanisme, biologie et éthique de la science,
accessible sur : www.inra.fr/dpenv/p-rotili.htm
[VU]
(3) Pour Kant l'éthique a un intérêt
pratique et non spéculatif. Cela ne signifie pas pour autant que la
lecture des Fondements de la métaphysique des murs soit
indispensable à tous pour accéder à ce type de
préoccupations ![VU]
(4) Lire notamment : Alvin Toffler, Les nouveaux
pouvoirs, Arthème Fayard, 1991[VU]
(5) Alain, Éléments de philosophie,
1940. On trouve dans un autre de ses textes (Propos sur les pouvoirs)
une formule encore plus ramassée et plus percutante : "Obéir,
mais ne pas respecter".[VU]
(6) Hans Jonas, Évolution et liberté,
Payot, 2000. Voir aussi : Une éthique pour la nature,
Desclée de Brouwer, 2000.[VU]
(7) L'amour de soi résulte de l'interaction
conflictuelle de l'Amour et de la Haine, principes de tout
changement.[VU]
(8) Jean-Jacques Wunenburger, Questions d'éthique,
P.U.F., 1993.[VU]
(9) Voir par exemple cet article du Monde en date du 7 novembre
1998 : Une nouvelle étape est franchie dans la maîtrise du
vivant. [VU]
(10) Ouverts évidemment pas pour tout le monde, eu
égard au coût de pareilles techniques. Les handicapés
du tiers-monde, comme toujours, n'ont probablement pas grand chose
à en attendre [VU]
(11) Ainsi Zarathoustra révèle à ses
disciples que l'essence de la vie se résume en ces mots : volonté
de puissance.[VU]
(12) La phrase exacte, tirée du Génie de
christianisme, est la suivante :"Ne croyons pas toutefois qu'en nous
découvrant les bases sur lesquelles reposent les passions, le
christianisme ait désenchanté la
vie".[VU]
(13) Voir : Henri Atlan, La fin du "tout
génétique" ?, INRA éditions,
1999.[VU]
(14) Voir en particulier : René Groussard, Pierre
Marsal, Monde du vivant, agriculture et société (la pépite
et le grain de blé), L'Harmattan,
1998.[VU]
(15) Christian Arnsperger, Catherine Larrère, Jean
Ladrière, Trois essais sur l'éthique économique et
sociale, INRA éditions, 2001.[VU]
(16) Ce n'est pas le lieu de discuter ici de la
problématique de la complexité (voir E. Morin) ni des logiques
non aristotéliciennes. Mais il est de fait que, devant les limites
évidentes de ce qu'on pourrait nommer le "modèle mécaniste
classique", bien des réflexions ont été menées.
Il s'agissait, non pas de renoncer à un mode de penser qui à
fait preuve de son efficacité, mais au contraire de l'enrichir d'apports
complémentaires. Notre ambition ne va pas plus loin.
[VU]
(17) Voir dans le Courrier de l'Environnement n°
23 (nov. 1994), l'analyse plus détaillée qu'en fait Sylvie
Bonny (www.inra.fr/dpenv/so.htm#ce23)
[VU]
(18) À rapprocher de la maxime du sophiste Protagoras
(pourtant vilipendé par Platon) : "L'homme est la mesure de toutes
choses, de celles qui existent et de leur nature, de celles qui ne sont pas
et de l'explication de leur
non-existence".[VU]
(19) Axel Kahn, Et l'Homme dans tout ça (Plaidoyer
pour un humanisme moderne), Nil éditions,
2000.[VU]
(20) Pour notre part, avec René Groussard, nous avons
essayé de mettre en pratique nos propres recommandations en formulant
un certain nombre de propositions :
- générales (Jardin du monde, jardin de l'homme, avril
1999) www.inra.fr/dpenv/grousc38.htm
- sur l'agriculture (La politique agricole, clé du développement
durable, juillet 2002)
http://2100.org/Text_PAC.html
[VU]
[R]