Sujet :
Humanisme, biotechnologie et éthique de la science
Contribution au débat
A propos du texte de P. Marsal
Je réagis à chaud avec quelques remarques et quelques questions. Il y en aurait beaucoup d'autres car votre étude est très riche.
- À propos de l'éthique, je distingue volontiers d'un coté la morale ou plutôt l'exigence morale, très générale : respect et accueil de l'autre homme dans sa dignité absolue de fin en soi. Elle est présente en toute culture (cf. la règle d'or : "ne fais pas à autrui "). Mais il s'agit là d'une exigence vide, formelle, indéterminée, sans contenu : pourquoi faut-il respecter l'autre et que faut-il faire pour cela ?
À ces questions répondent d'un autre coté les éthiques diverses, appuyées sur différentes valeurs et proposant des pratiques concrètes. Vous évoquez justement la crise des valeurs ou leur réduction à une seule (soit la valeur économique, soit la valeur technique).
À ce propos, je ne suis pas d'accord avec ce que vous écrivez sur Kant, très "légaliste". Kant distingue la "légalité" (simple conformité à une loi ou à une règle) et la "moralité" qui met en jeu "l'impératif catégorique". Ce dernier n'est pas une règle sociale parmi d'autres. Il commande sans conditions, il se confond en fait avec l'exigence morale universelle dont je parlais (le respect de l'autre comme fin en soi) et reste formel, sans contenu concret.
- J'aime beaucoup ce que vous écrivez sur les végétaux. Je n'ai jamais bien compris la position des végétariens. Il me paraît aussi "cruel" de blesser, tuer, manger des plantes que des animaux. Le végétal naît et meurt, a des maladies, un système alimentaire, une sexualité et vous ajoutez : une mobilité, une faculté de communication. Pourquoi pas aussi une sensibilité, un sentiment vital ?
Dans la plupart des traditions anciennes, tout ce qui vit a une âme. Une carotte, un arbre ont une âme, car l'âme est le principe vital qui anime (anima) le corps organique. Malgré ce que vous semblez dire, Aristote reconnaît une âme des végétaux : c'est l'âme "végétative" (nutrition et génération). Chez l'animal s'y ajoute une âme "sensitive" et motrice et, chez l'homme, s'ajoute une troisième âme "pensante" (Aristote, De l'âme).
- Je trouve particulièrement réussis vos passages sur la résistance du vitalisme au mécanisme, sur l'universalité et la solidarité du vivant, sur l'incommensurable valeur de la vie et sur ce qu'apporte la découverte du code génétique.
- Je m'interroge pour finir - mais c'est une interrogation interminable - sur les rapports entre éthique, humanisme et biologie
On peut fonder une éthique non pas sur la vie, mais sur la valeur de la vie, sur la priorité donnée à la vie et au vivant sur la mort et sur l'inerte. Les signes que vous relevez en conclusion vont dans ce sens. Promouvoir une telle éthique paraît bien indispensable pour réagir contre la mécanisation et l'instrumentalisation du vivant, contre les dangers terribles que fait peser la technique sur l'avenir de la vie sur terre. Bergson et Jonas ont dit des choses décisives à ce sujet, mais il reste encore et toujours beaucoup à dire pour imposer ce point de vue.
Reste la question de l'humanisme. L'humanisme place l'homme au centre, la biologie place plutôt le vivant au centre. Est-ce la même chose ? Il existe un vieux débat : faut-il penser l'homme en continuité ou en discontinuité avec le règne des vivants ? On ne cesse d'insister de nos jours sur les ressemblances multiples entre les comportements humains et les comportements animaux, en particulier des singes supérieurs : on pousse dans le sens de la continuité. Il n'est pas question de nier que l'homme est une espèce animale, mais
Dans le sens de la discontinuité, on fait valoir le langage humain dont la complexité est telle qu'il diffère en nature des systèmes de communication animale. Hannah Arendt, entre autres, soutient aussi que l'homme s'arrache au devenir vital : il ne vit pas seulement en animal, il existe humainement. Vivre seulement c'est être pris dans un processus vital cyclique, dans la répétition indéfinie des mêmes alternances, dans un éternel retour. L'animal, voué à la reproduction de son espèce, ne peut vraiment se singulariser. Il ne peut considérer les choses en elles-mêmes, mais toujours en fonction d'exigences vitales : l'attitude distanciée du savant (dont vous parlez, la pensée, l'ouverture aux choses en dehors de toute visée vitale) sont impossibles sans un arrachement à la nature biologique. Arendt dit encore que seul l'homme habite le monde et habiter n'est pas vivre mais s'ouvrir à un monde commun fait de choses faites pour durer et non pour être simplement consommées (monuments, uvres des artisans et des artistes), monde qui rend possible des rencontres, des projets, des sens et des valeurs inventées, échappant à la répétition et à la clôture du processus vital. Ainsi y a-t-il des cultures et des histoires et non simplement une espèce.
Pour ma part, je crois que la question du propre de l'homme, de l'humanité de l'homme n'est pas une question théorique mais pratique. D'un point de vue théorique ou scientifique, quand on regarde et qu'on étudie objectivement, on ne trouve rien qui distingue vraiment l'homme de l'animal et, vous le dites, en dernier ressort, le code génétique rassemble tous les vivants. C'est que l'humanité n'est pas une donnée positive, observable du dehors, elle est une pratique, une manière de se conduire. L'humanité n'est pas acquise une fois pour toutes, il faut la faire exister (ou non) au jour le jour. On sait bien que l'homme peut être aussi bien humain qu'inhumain. C'est qu'il est responsable de l'humanité comme de l'inhumanité. Agir humainement consiste à considérer et à reconnaître l'autre comme un homme (comme un centre autonome, comme une personne, comme un sujet libre). Agir inhumainement consiste à le traiter comme un animal, comme un objet, comme une chose, comme un instrument. L'humanité de l'homme (l'humanisme, la valeur, la priorité accordée à l'humain) est à la merci des hommes et de la manière dont ils se traitent les uns les autres : ce n'est pas une propriété nécessaire, imposée par une nature. Corinne Lepage ("Mots croisés" sur France 2, 06-01-03) disait devant l'avancée des biotechnologies : il nous faut une nouvelle définition de l'homme. On peut toujours en donner une, en admettant les clones, les cyborgs, les hommes bioniques, prothésés de partout, le problème est toujours le même : comment ces hommes autrement définis se traiteront-ils mutuellement : humainement ou inhumainement ?
La question de la liberté est aussi une question pratique, non théorique. La science ne peu répondre car les savants déterminent leurs objectifs, les définissent à l'aide de lois. Ici encore la liberté n'est pas une propriété observable, mesurable. Au sortir de son laboratoire, le plus déterministe des savants, est confronté à la rencontre des autres hommes. S'il veut appartenir à l'humanité, il doit les traiter comme des êtres libres et responsables, non comme des machines. C'est à nous de faire exister la liberté en nous reconnaissant mutuellement libres.
Bref je ne crois pas que la biologie à elle seule puisse fonder un humanisme. Être humain ou inhumain reste un choix quotidien, toujours à refaire. Mais, bien sûr, tout cela reste ouvert au débat et à la discussion. Merci encore de vos réflexions qui ont nourri les miennes.
Georges Levesque (05-01-03)