Des agronomes devant des paysages agricoles : photo d

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[R] André Fleury

C'est presque la cité-jardin. Les immeubles, pas trop hauts ni serrés, dominent un boisement, un peu plus dense à gauche : on est clairement dans la ville. Au second plan, des jardins familiaux constituent presque un idéotype, tant ils sont bien soignés et ordonnés. Par leurs haies, ils montrent une appropriation privée de l'espace, qui contraste avec l'habitat collectif ; c'est sympathique, même si les abris sont un peu voyants ! Enfin, un premier plan de maraîchage (sûr ? les parcelles sont bien petites...) se distingue, sans rupture, des jardins. La toute première parcelle, en avant-scène intrigue un peu (pré, friche ?). Paysage tranquille, sans grandeur peut-être, mais porteur d'une nature humaine et urbaine : le chemin de promenade avec l'herbe, le jardin familial rattachent bien les citadin à une nature proche.

[R] Frédéric Morand

Lots potagers devant de petits immeubles. L'ouverture de la zone construite sur les espaces jardinés donne une impression d'ensemble harmonieuse. J'attribue cette dernière non seulement à l'abondance relative de la végétation, mais surtout à sa disposition en petits lots (haies entretenues, cabanons, ornementation variée, tuteurage artisanal) qui appelle à mes yeux une qualification domestique de ce tableau. Ce premier plan jardiné, bien que relativement étroit, favorise la discrétion d'un ensemble de nature industrielle en arrière-plan (immeuble, grues). Comme dans la photo G, l'ordre écologique est présent, mais plus maîtrisé.

[R] Bernard Hubert

J'y vois trois zones : au premier plan des terrains pour le maraîchage, au dernier un quartier d'immeubles récents et entre les deux une zone , avec des parcelles potagères et des bâtiments miniaturisés, comme si les concepteurs et les habitants du quartier s'étaient ainsi construit une transition entre la zone bâtie (béton, goudron et espaces verts) et l'espace autour, organisée par l'activité agricole. On est tenté de rapprocher cette photo de celle qui a le numéro 15 : version des années 30 à 50 de ces lisières bâti/jardins potagers, mais cela fait tout de même beaucoup plus désordre !
Je vois donc d'abord des parcelles consacrées à diverses cultures légumières sur d'assez petites surfaces. On distingue des allées, un ou deux buissons, une au tout premier plan. Pour le reste, on devine un travail soigné, du jardinage !
Au fond, un quartier récemment urbanisé : les immeubles ne sont pas très hauts, ils sont de styles et de formes différents avec des balcons et des loggias. Ils bouchent totalement l'horizon ; on distingue des grues au fond pour de nouvelles constructions en cours. C'est un quartier neuf, les espaces verts, entre les parkings et autour des immeubles, sont plantés de pins et autres arbres d'ornement ; ils ne sont pas encore très grands, mais cela va changer avec le temps... Les masses ne seront plus les mêmes d'ici quelques années !
Et puis cette " frontière " de nature aménagée : des petits jardins (" ouvriers " ?), séparés de haies fraîchement entretenues, avec quelques arbres, des tuteurs (beaucoup ! que d'espoirs de fructueuses croissances) et des cabanes blanches, toutes les mêmes, pour ranger outils et arrosoirs et probablement d'autres tuteurs pour soutenir haricots, tomates et autres potagères... On imagine qu'à chacune des loges des immeubles correspond un petit terrain pour satisfaire la soif de jardinage et le désir de légumes frais des habitants. C'est aussi une façon " d'apprivoiser " l'espace autour, dont les exploitants, eux, n'habitent probablement pas là !

[R] François Papy

C'est une photo du front, de cette interminable guerre que livre l'espace bâti à l'espace cultivé. D'avance on en connaît l'issue ; en tous les lieux elle est la même : la victoire va au béton. Ainsi, où que l'on soit, rien ne change plus vite que l'abord d'une ville. A vingt ans près, on ne reconnaît plus le champ de la bataille. Là, l'offensive a été menée par une escouade de pavillons pionniers ; partis en campagne. Ailleurs, la ville a fait sienne une stratégie de percée, le long d'un axe , mais ici, l'attaque est frontale, la ligne de démarcation est tirée au cordeau, les deux ennemis se font face.
Et pourtant, à y regarder de près, l'affaire est plus complexe. Pas de grands champs de blé, face aux immeubles, ni de longs régiments de légumes alignés, pas de serres, pas de tunnels plastiques ; en somme, aucune trace du monde paysan. Non, de petits lopins de légumes variés (pommes de terre, oignons, salades, haricots, poireaux, radis), travaillés à la main, disposés, au premier plan, en un espace ouvert et, au second, enserrés dans un réseau de haies basses et taillées qui enferme, en chaque maille, une baraque blanche, pareille aux autres. Tout le dit clairement : ici, ce ne sont pas des paysans qui travaillent la terre, mais bien des citadins. Le matin ou le soir, les deux parfois, souvent en tous les cas, ils viennent au jardin, le cultiver, en prendre soin, peut-être simplement y rêver.
Pourquoi donc ces pratiques, en lisière du béton ? Pour faire commerce ? c'est interdit. Pour nourrir la famille ? sans doute. Mais n'est ce pas aussi pour retrouver en soi des racines lointaines ? par plaisir de tâter la glèbe nourricière ? pour oublier, aussi, les tracas de la vie ? Alors, si la cité cultive ses bordures, peut-être saura-t-elle mettre un terme à son inexorable progression ? deviendrait-elle sage ?
Qui sait ?

[R] Jacques Baudry

Fermeture progressive du paysage.

Devant les immeubles, un ensemble de jardins (familiaux ?) (terre municipale ?) individualisées par haies taillées basses. Leur forme irrégulière participe à la perspective. Au premier plan d'autres légumes : maraîchage professionnel ?

[R] Catherine Laurent (à propos de cette photo et de la suivante, E)

La géométrie de petits jardins cultivés répond à la géométrie des bâtiments. L'agencement de bric et de broc des pavillons et de leurs jardins (E) répond à la quadrilogie " organisée " de l'habitat moderne (D) : immeubles, parkings, jardins, plein champ. Les pavillons sont photographiés en hiver, le photographe refusant ainsi résolument la facilité des rosiers grimpants et autres exubérances florales fréquents dans ce type de jardin. Les immeubles modernes sont photographiés en été. Cela n'enlève rien à la sensation de vide glacé qui se dégage de ces photos désertes. Des jardins ? Mais qui les cultive ? Les résidents des habitations adjacentes ou d'autres personnes ? Qui va dans ces jardins ? Quelles fonctions ont-ils ? Les enfants peuvent-ils jouer ? Peut-on y faire griller des merguez ? Y flâner ? Y prendre des bains de soleil ? Les gens qui y cultivent des légumes le font-ils par pure nécessité ? Y a-t-il comme dans d'autres lieux des familles qui rêvent d'avoir assez d'argent pour enfin acheter tous leurs légumes en magasin ? Ou les gens joignent-ils l'utile à l'agréable ?
Finalement, il n'est plus du tout évident que ces deux photos puissent être rapprochées. Dans les deux il y a des habitations et des jardins cultivés, mais quelle continuité fonctionnelle y a-t-il entre ces deux images ? Quelle proximité sociale entre ces deux types d'habitat ? Peut-être aucune. Il manque les gens. Il manque la pluralité des regards des photographes pour réduire la distance à la réalité sociale. Du coup, je ne sais plus bien ce que je regarde. Ces deux photos pourraient être prises au Royaume-Uni, en Italie, voire sur d'autres continents. Plus je les scrute, plus leur signification m'échappe.

[R] Yves Luginbühl (à propos de cette photo et de la suivante, E)

Je souhaite les commenter ensemble. Elles me semblent révéler l'imaginaire et l'anti-imaginaire paysager. Je m'explique : la photo E, c'est ce que les urbanistes conventionnels, propres sur eux et dans leur conscience, techniciens de l'administration de l'équipement inventeurs du rond-point circulaire, ne peuvent supporter dans leur inimaginable incapacité d'imagination : les technopaysagistes vomissent ce paysage fait de tout et de riens, de grillages entrelacés, de sommiers rouillés, de tôles entassées (" ça peut toujours servir "), méli-mélo comico-tragique de ce qu'une société cherche à bâtir dans une liberté sauvage avec tout ce qu'elle collectionne et récupère de ses déchets.
La photo D, c'est ce que l'urbanisme d'Etat, officiel, nanti de son pouvoir organisateur a cherché à rendre " propre ", ou plutôt à prévenir contre les salissures et vomissures de la société : ces jardins dits " familiaux ", à l'origine " ouvriers " constituent la forme rangée, démarginalisée, ordonnée, proprette, délimitée, sont pour moi l'anti-imaginaire ; un carcan contre toute forme marginale de création ou de découverte : cabanons normalisés, blanchis, séparés par des haies. On les offre au regard des citadins engrangés dans leurs silos pour leur signifier que le beau paysage, c'est ce qui est propre et attention à celui qui voudra stocker un vieux bidon pour se constituer une réserve d'eau ! Mais au premier plan, on commence à voir déborder ces jardins ; l'urbaniste conventionnel et conformiste ne peut contenir ces débordements de la société : c'est comme la nature ; comment s'appelle déjà ce grec antique qui a séparé l'homme de la nature ? Voilà un bel exemple de son artifice de pensée.


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