Agriculture et environnement : des éléments de
réflexion
1. De quoi s'agit-il ?
2. Comprendre les fonctionnements
3. Inventer des compatibilités
4. Quelle économie pour l'environnement ?
Que faut-il entendre par "environnement"? Le mot est ambigu et sa nature
polysémique : il n'existe pas un objet en soi qui serait l'environnement.
Aussi doit-on spécifier les problèmes. Disons tout de suite
que nous n'aborderons pas ici les phénomènes biophysiques globaux
qui, portant sur les modifications de l'atmosphère, se traduisent
par l'effet de serre, l'acidité des pluies, etc. D'emblée,
nous choisissons un niveau de phénomènes plus locaux.
Ici, les agriculteurs, visant à produire de plus en plus à
l'hectare (par l'augmentation des intrants, l'irrigation, le drainage...)
et à l'unité de travail (par l'agrandissement des parcelles,
la suppression des haies...), perturbent le milieu au-delà de la portion
d'espace dont ils ont l'usage et affectent les conditions de vie
(l'environnement) d'autres agents sociaux ; ou bien encore, leur activité
les entraîne dans une concurrence sur les ressources rares (l'eau,
en particulier). Ces phénomènes ne sont pas tous nouveaux mais
la prise de conscience de la gravité des problèmes est
récente : on s'accordait à croire que la marche en avant du
progrès arriverait ? comme toujours - à corriger ses propres
effets pervers, voilà que ces derniers paraissent irréversibles.
En France en 1980, la publication du rapport Hénin a joué
le détonateur.
Mais ailleurs, là où l'agriculture disparaît, on prend
maintenant conscience du rôle qu' elle joue dans la maîtrise
des risques d'incendies, l'entretien d'un réseau d'assainissement,
la biodiversité, ou encore la "qualité d'un paysage" (valeur
toute idéologique sans doute, que l'on doit pourtant considérer
dès lors qu'elle est exprimée, sans pour autant la prendre
forcément en compte telle quelle).
Que les problèmes tirent leur origine de l'intensification de
l'agriculture ou de la déprise, ici et là, il s'agit bien d'une
maîtrise de processus biophysiques se développant localement
dans l'espace : flux de nitrates dans les eaux qui percolent, ruissellement
des eaux, déplacement de terre et des espèces chimiques qu'il
entraîne, embroussaillement des surfaces en déprise, évolution
de la faune et de la flore, etc.
Mais, là comme ici, les enjeux sont bien de nature sociale. Des
phénomènes biophysiques deviennent "problème
d'environnement" quand certains, s'estimant en être victimes,
présument que leur cause résulte d'activités humaines
: il peut suffire même d'une présomption de risque. En tout
cas, il n'est pas nécessaire qu'il y ait un consensus scientifique
qui établisse la réalité des rapports de cause à
effet entre activités, phénomènes biophysiques,
nocivités pour qu'un tel problème ait une réalité
sociale.
Les problèmes d'"environnement" revêtent donc une double nature
biophysique et sociale que les travaux scientifiques ne doivent jamais ignorer.
On se trouve en présence de débats impliquant scientifiques,
pouvoirs publics et catégories sociales autour des questions comme
les normes de tolérance et de toxicité, la réduction
de risques (incendies de forêt, inondations), de conflits d'usage,
voire idéologiques sur la conservation du patrimoine écologique,
etc. Qui plus est, la perception des problèmes d'environnement par
les sociétés a une composante culturelle forte. Si l'on analyse
les différences de politiques des pays européens, on constate
qu'elles sont certes liées à la densité de population,
à la place respective de l'agriculture et de l'industrie, mais qu'elles
dépendent aussi d'une culture nationale forgée par
l'Histoire.
L'espace apparaît ainsi comme le produit d'un ensemble de processus,
différents par nature, mais en étroite interférence
: des phénomènes biophysiques et des logiques d'acteurs ?
intégrant leur perception - et qui peuvent avoir des effets ? positifs
ou négatifs - sur d'autres usagers. Notre vision du développement
s'en trouve modifiée : on ne considérait jusqu'à
présent l'agriculture que dans sa fonction productive, il faut maintenant
en examiner les effets pervers (externalités négatives, au
dire des économistes) et lui reconnaître d'autres fonctions
(externalités positives, cette fois).
Comprendre les fonctionnements des processus en jeu, inventer des
compatibilités entre plusieurs finalités, deux étapes
d'une démarche que nous allons maintenant aborder.
[R] 2. Comprendre les fonctionnements
La double dimension, temporelle et spatiale des phénomènes et des enjeux, va diriger notre analyse. Mais, puisque se trouvent mêlés phénomènes biophysiques et logiques d'action, nous aurons soin de distinguer le temps et l'espace des phénomènes d'un côté et, de l'autre, le temps et l'espace de la perception et de l'action.
2.1. La dimension temporelle
Le temps des phénomènes
a) En un lieu donné, pour comprendre la pollution nitrique, doit
être pris en compte le déroulement concomitant de cinq histoires
:
- le devenir de l'eau (fonction des pluies, de l'irrigation, de
l'évaporation, du ruissellement et de l'infiltration et, indirectement,
de l'évolution des états physiques) ;
-l'évolution de l'azote minéral (fonction des apports d'engrais,
de la minéralisation des matières organiques et indirectement
des états physiques) ;
- l'évolution des valeurs potentielles des prélèvements
d'azote (fonction du développement et de la croissance du peuplement
cultivé) ;
- l'évolution du profil racinaire,
- et, dans le cas des systèmes d'élevage, l'évolution
qualitative et quantitative des déjections animales. Dans ce dernier
cas, des bilans à l'échelle de l'exploitation permettent de
repérer les situations d'excédent ? plus d'azote dans les
fèces que n'en peuvent recevoir les cultures.
Des situations se différenciant par des caractéristiques
pédoclimatiques et des pratiques agricoles peuvent, de la sorte,
être classées selon les risques de pollution qu'elles engendrent.
C'est ainsi que, dans les marais de l'Ouest, où la forte teneur en
argile des sols (plus de 40%) leur confère un comportement
spécifique (forte activité structurale), les périodes
de pollution par les produits chimiques apportés aux parcelles se
situaient surtout au début de la période de drainage, à
savoir janvier ou février, selon les années. Le tableau I
résume les résultats d'un essai de longue durée comparant
différentes modalités d'assainissement dans cette même
région. Les risques d'entraînement des particules et des
éléments solubles y sont classés en fonction des
systèmes de culture, des modes d'assainissement et de la stabilité
du sol.
Tableau I. Risques d'entraînement selon les modes
d'assainissement et les systèmes de production agricoles dans les
marais de l'Ouest
d'après Chevallier C. et Masson D., 1988 (Aqua Revue
n° 21, pp. 27-33)
| Nature des éléments entraînés |
Couverture végétale pérenne (prairie) | Sol nu en hiver (cultures éléments) | ||
| Rigoles | Rigoles + ados | Rigoles + ados | Drains | |
| BS MS | BS MS | BS MS | BS MS | |
| éléments solubles | 0 + | 0 + | ++ + | +++ ++ |
| Particules | 0 + | 0 + | ++ +++ | + ++ |
BS : sol à bonne structure
MS: sol àmauvaise structure
entraînemants : 0: nuls, +: faibles, ++: moyens, +++ :
forts
b) L'aptitude à ruisseler du territoire agricole (néfaste en
soi mais plus encore si elle entraîne de l'érosion) varie, lui
aussi, au cours du temps. Dans des régions de grande culture, sur
limons battants, le faciès et la rugosité de surface sont des
caractéristiques d'état du sol qui traduisent son aptitude
au ruissellement et qui, à partir d'un état fragmentaire initial
donné par les façons aratoires, évoluent sous l'action
des pluies ; le premier de ces critères détermine
l'infiltrabilité du sol et le second sa capacité à retenir
de l'eau en surface. L'un et l'autre varient de façon cyclique sous
l'effet des systèmes de culture et du climat.
Le temps de la perception et de l'action
Le déroulement des phénomènes en jeu dans les relations
agriculture-environnement présente des caractéristiques qui
en rendent souvent la perception délicate. Le caractère
aléatoire de la manifestation des effets de l'agriculture sur
l'environnement, dans certains cas et, dans d'autres, le laps de temps qui
existe parfois entre une action et ses conséquences, font que la
perception des phénomènes et les actions qui en découlent
ne sont pas immédiates.
a) D'une année sur l'autre la fréquence des incendies de
forêt varie beaucoup en fonction de la sécheresse et du vent
; tandis que les moyens de prévention s'améliorent,
l'embroussaillement augmentant, le poids de l'aléa s'accroît.
De même les inondations catastrophiques résultent d'une
évolution cyclique, et somme toute assez stable, des états
de surface d'un territoire agricole, mais aussi de circonstances climatiques
aléatoires. Que se succèdent des années catastrophiques,
on prétend que les phénomènes s'aggravent, on s'en
inquiète et l'on finance des études ; que suivent alors des
années sans dégâts, voilà qu'on pense les
problèmes résolus ; plus d'investissements, plus de veille.
Il est, en effet, difficile de se représenter les risques encourus,
d'en soupeser les conséquences. Il faut le temps de faire entrer dans
les esprits ce qui doit relever de la prévention et ce qui est bien
de nature catastrophique.
b) La pollution nitrique illustre bien le décalage dans le temps entre
une action et son effet. En Champagne crayeuse, les pratiques actuelles de
fertilisation azotée ne se feront sentir dans l'aquifère qu'au
bout de quarante ans, compte tenu de la vitesse de percolation des nitrates
(0,5 m x an-1). Pour l'instant, les effets de l'intensification
que la Champagne pouilleuse connaît depuis 25 ans ne se sont pas encore
manifestés. De ce point de vue les situations géographiques
sont très variables ; mais l'on comprend pourquoi, dans certaines
d'entre elles, on ait mis tant de temps pour se soucier des pollutions nitriques
et qu'on soit si peu empressé à prendre des mesures qui n'auront
d'effet que pour les générations futures. Il faut le temps
de faire entrer dans les consciences, dans le droit et dans les règles
économiques, l'idée d'un patrimoine à conserver pour
les générations venir.
2.2. La dimension spatiale
L'espace des phénomènes
Les phénomènes ne se distribuent pas uniquement dans
l'espace.
a) D'un lieu à l'autre la teneur en nitrates des horizons du sol peut
varier en fonction des transferts latéraux qui, ici concentrent et
là, au contraire, diluent les ions nitriques. Ailleurs encore, des
conditions sont favorables à la dénitrification dans les milieux
anaérobies, riches en carbone, comme les ripisylves, prolifèrent
des bactéries qui réduisent les nitrates en azote gazeux.
b) Dans un bassin versant, la répartition des formes d'érosion
n'est pas quelconque. La figure ci-après illustre un exemple : sur
les versants en forte pente des rigoles ou ravines, proches les unes des
autres, parallèles à la pente, ont été incisées
par l'eau ruisselée depuis la crête voisine ; mais sur les pentes
faibles, pas d'incision ; le ruissellement qui s'y produit se concentre dans
le talweg, où, acquérant alors une vitesse suffisante, il incise
le sol. Sur l'ensemble du bassin versant, on distingue donc plusieurs zones
: le talweg (ligne privilégiée du départ de terre),
l'impluvium (surface potentiellement émettrice de ruissellement),
lui-même divisé en tête de vallon (réceptacle du
ruissellement qui se concentre en tête de talweg) et en versants, sur
lesquels une cartographie des pentes permet de repérer les zones sensibles
à l'érosion en rigoles et ravines parallèles. Le bassin
versant élémentaire et les zones qui le constituent sont un
premier découpage de l'espace, pertinent pour comprendre le fonctionnement
hydraulique et érosif.
Le parcellaire en est un second. Il met en place les parcelles culturales
qui sont les unités spatiales où l'on peut définir un
système de culture et donne aussi le dessin des limites, qui sont
souvent des chemins privilégiés de circulation de l'eau.
Mais pour comprendre les fonctionnements, l'organisation spatiale des
phénomènes ne peut suffire ; les logiques d'action ont des
composantes spatiales qu'on ne peut ignorer.
L'espace de la perception et de l'action
La localisation des modes d'occupation du sol et des pratiques n'est pas
quelconque.
a) Au sein d'une exploitation donnée, la localisation des prairies,
l'usage qui en est fait ? fauche ou pâture -, est significative à
cet égard. Par défaut, elles se localisent dans les terrains
les moins favorables aux cultures (en pente, par exemple) ; pour des raisons
d'organisation du travail, on les trouve près des étables et
elles sont, dans ce dernier cas, réservées au pâturage.
Ces logiques de localisation, ainsi d'ailleurs que celles des épandages
de fumier ou de lisier, dictées surtout par l'organisation du travail,
ne sont pas forcément conformes à une bonne maîtrise
des processus de pollution nitrique, qui voudrait qu'aux prairies
pâturées - les plus polluantes - on réserve des sols
suffisamment profonds pour que les racines puissent prélever les nitrates
ayant percolé. Dans une région d'élevage, si l'habitat
et, par suite les étables, sont groupés, les risques de pollution
nitrique sont plus importants que dans une région d'habitat
dispersé.
Dans les régions de grande culture de la ceinture loessique du Nord
de la France, la localisation des prairies sur les fortes pentes, et, lorsque
l'habitat s'y localise, dans la zone de partage des eaux, réduit les
risques d'érosion. Qu'un changement du contexte économique,
comme la mise en place des quotas laitiers, fasse disparaître les prairies
de ces positions stratégiques, les risques de ruissellement et
d'érosion s'en trouvent brusquement accrus.
Figure 1. Un bassin versant élémentaire et ses différentes sous-unités morphologiques
b) Mais la répartition des différents terroirs entre
exploitations, là non plus, n'est pas quelconque. Il y a une logique
sociale dans l'organisation spatiale. Là où les potentialités
sont diverses, au sein d'une même petite région, les terrains
les meilleurs sont souvent exploités par des exploitations plus
performantes que leur voisines, exploitations de retraite ou à temps
partiel. Qu'on veuille prendre des mesures contre la déprise des terres
agricoles, c'est sur une catégorie d'exploitations qu'il faut les
orienter et non sur l'ensemble de la région.
Les problèmes évoqués nous conduisent à percevoir
l'espace en adoptant quelques principes : l'étudier dans sa
continuité, mais aussi en faire un découpage qui prenne en
compte les fonctionnements biophysiques et les logiques d'action.
On trouve, du premier principe, un bon exemple dans les travaux de Catherine
Laurent (1) A la suite de projections
faites à partir des types d'exploitations agricoles dominants, on
avait réputé le Pays d'Auge en forte déprise ; une
enquête exhaustive, conduite sur l'ensemble du territoire,
révèle l'exagération des prévisions à
cause d'exploitations qui valorisent les terres difficiles par un élevage
à viande, l'agriculture n'y étant pas l'activité unique
du ménage.
Nous avons pour notre part développé un exemple illustrant
l'intérêt d'un double découpage de l'espace : celui des
unités de fonctionnement des systèmes biophysiques
(périmètre hydrominéral, bassin versant, réseau
de fossés ou de haies...) et celui des unités de décision
(les exploitations agricoles). Le cas présent porte sur le fonctionnement
hydraulique d'un bassin versant : il n'est pas le même selon qu'il
est ou non cultivé par un même agriculteur.
[R] 3. Inventer des compatibilités
On l'a vu plus haut, les problèmes surgissent au travers
d'incompatibilités entre des activités humaines et le
bien-être de certains ou de tous. Dans les débats sociaux qui
s'ensuivent, quel est donc le rôle de l'activité scientifique
? Que doit faire le chercheur, acteur particulier, payé pour avoir
du recul ? Sa fonction, pensons-nous, consiste à éclairer les
enjeux, en identifiant les conflits et en ouvrant des possibilités
nouvelles.
3.1. L'identification des incompatibilités
Dans les marais de l'Ouest, la gestion du niveau de l'eau dans le réseau
hydraulique est au coeur des conflits d'usage qui s'y manifestent. Le tableau
II fait correspondre aux différents niveaux d'organisation physique
de l'espace des objets sur lesquels portent les décisions et distingue,
dans chaque cas, les décideurs des autres usagers (A. Capillon, comm.
pers.). En forêt méditerranéenne, pour identifier les
conflits, on a superposé les modèles d'organisation de
l'activité de chaque catégorie d'usagers forestiers, bien entendu,
mais aussi éleveurs, apiculteurs, chasseurs et promeneurs.
Dans chacune de ces situations, les rôles des acteurs dans l'organisation
de l'espace sont bien hiérarchisés ; il y a les protagonistes
(les forestiers dans le second cas et, dans le premier, ceux qui figurent
dans la colonne "décideur" du tableau II et les autres usagers dont
les activités dépendent de celles des premiers.
Tableau II. Identification des conflits d'usage dans les
marais de l'Ouest
d'après Capillon A. (non publié)
| Situations dans l'espace (voir figure ci-dessous) |
Caractéristiques |
Décideurs |
Autres usagers |
| Parcelle |
Utilisation Cultures Prairies - sèches - humides |
Agriculteurs Eleveurs |
Chasseurs Amis de la nature (LPO) |
Fosses III |
Entretien du niveau Qualité de l'eau Niveau général de l'eau |
Agriculteurs Eleveurs Syndicat de marais (Propriétaires) |
Pêcheurs Chasseurs - Amis de la nature Agriculteurs, Eleveurs Aménageurs Pêcheurs, chasseurs - Amis de la nature |
| Fosse I | Niveau d'eau |
Syndicat de marais DDAF |
Collectivités locales |
| Mer | Qualité et quantité d'eau douce rejetée |
id + Agriculteurs |
Ostreiculteurs Mytilliculteurs |
| Canaux et fleuves | Niveau d'eau | DDE (Navigation) |
Collectivités locales Eleveurs Agriculteurs |
Ces deux exemples montrent bien que la gestion des conflits s'organise au
sein d'unités spatiales. La constitution d'agences de l'eau, de syndicats
de marais, d'OGAF (opération groupée d'aménagement foncier)
relève bien de cette préoccupation. Les partenaires sociaux
prennent, maintenant, de plus en plus conscience de l'intérêt
de constituer, autour d'un espace géographiquement défini,
des structures de concertation ; elles proviennent d'initiatives prises par
des professionnels, des associations, des administrations ; elles sont des
lieux de concertation sociale où se cherchent et se trouvent des
solutions.
Des travaux sur la forêt méditerranéenne, le bassin de
Vittel (2) et les marais de l'Ouest illustrent
le rôle que peuvent y avoir les chercheurs : il consiste à
modéliser les processus biophysiques et à stratifier le milieu,
à expliciter les logiques d'action des différents partenaires
et à en faire des typologies ; à tenter, enfin, de formaliser
les cahiers des charges.
Ce dernier point est au coeur des débats et des rapports de force
qui s'y manifestent. Il ne peut résulter que d'une démarche
dialectique entre les différentes possibilités d'action de
chaque catégorie d'acteurs. Pas question d'imposer des contraintes
qui ne seraient pas compatibles avec les objectifs vitaux des uns et des
autres ; mais bonne raison pour lancer des recherches qui accroissent le
champ des possibles.
3.2. La conception de voies nouvelles
Pour les agronomes, il s'agit de trouver des systèmes qui satisfassent
à des logiques de production économiquement viables et
réduisent les pollutions, économisent les ressources rares,
jouent d'autres rôles que la seule production, issus de
préoccupations environnementales. De la parcelle à l'ensemble
des exploitations d'une région, des exemples de recherche vont donner
des éléments de réponse et parfois poser de nouvelles
questions.
Peut-on concevoir des itinéraires techniques qui utilisent moins
d'intrants polluants (azote, pesticides) et maintiennent les revenus ? Nous
prendrons comme exemple le blé. Jusqu'à présent,
malgré la baisse du prix des céréales, la culture intensive
constitue le modèle dominant : on vise le potentiel permis par le
milieu physique et les variétés. Demander aux agriculteurs
d'ajuster strictement les quantités d'azote aux besoins d'un rendement
moyen potentiel ou d'attendre pour traiter les avertissements agricoles est
utopique : c'est ignorer qu'ils ont à prendre ces décisions
dans l'incertitude des conditions climatiques ultérieures. Tant que
les rapports de prix entre intrants et production le permettent, les pratiques
se justifient. Cependant, en renonçant à atteindre le rendement
potentiel, on peut élaborer de nouveaux itinéraires techniques
qui harmonisent les charges variables au nouvel objectif de rendement choisi.
Des travaux sur le blé aboutissent à de telles solutions qui,
économes en intrants, donnent pourtant - aux prix actuels - des marges
brutes souvent supérieures au système intensif et avec des
risques moindres. D'autres solutions comme le mélange de
variétés sont également envisagées pour réduire
l'emploi de pesticides.
Ces solutions ne résolvent cependant pas toutes les antinomies entre
viabilité économique et réduction des polluants ; exemple
pour diminuer les charges de structure, on peut être conduit à
supprimer le labour, ce qui implique plus de désherbants, ou à
anticiper les semis, ce qui exige plus d'insecticides, de fongicides, de
désherbants.
Peut-on gérer l'eau dans les exploitations agricoles pour valoriser
au mieux cette ressource, devenue rare dans certaines régions ? Une
démarche pour déterminer l'assolement et le régime
d'irrigation a été proposée, qui satisfait cet objectif
; plutôt que de conduire à l'"ETM". une surface donnée
de maïs, il apparaît plus rentable d'en cultiver plus, en l'irriguant
moins ; la baisse de rendement à laquelle on aboutit peut être
plus que compensée par une augmentation judicieuse de surface
irriguée.
Peut-on prévenir les incendies de forêt en utilisant l'élevage
pour cloisonner les massifs forestiers et les débroussailler ? Des
opérations entreprises par l'INRA et le CERPAM (Centre d'études
et de recherches pastorales Alpes-Méditerranée) ont abouti
à proposer des solutions adaptées à différentes
situations redéploiement pastoral d'éleveurs de proximité,
installation d'éleveurs en forêt, transhumance hivernale.
Peut-on concevoir des systèmes d'élevage qui évitent
l'abandon du marais et les conséquences qu'il peut avoir sur le maintien
du niveau d'eau ? Les solutions sont des systèmes d'élevage
de vaches allaitantes, avec vêlage d'automne, et des systèmes
fourragers associant des prairies de marais et des surfaces fourragères
intensives sur les "terres hautes". Une expérimentation en cours au
domaine expérimental de Saint-Laurent de la Prée compare des
modes plus ou moins intensifs d'exploitation des marais ; les résultats
montrent qu'on peut arriver à des performances individuelles identiques
avec des niveaux de chargement différents ; ils permettent de
déterminer à quels prix de vente, quel coût foncier,
quel niveau de prime pour respect de contraintes écologiques ces
systèmes peuvent être viables.
Peut-on, en montagne, éliminer les dépôts pérennes
de lisiers et fumiers qui nuisent aux activités touristiques ? En
croisant typologie de fonctionnement des exploitations et systèmes
de pratiques d'évacuation, de stockage et d'épandage des
déjections, on peut distinguer les types d'exploitations qui peuvent
adopter des solutions individuelles et, pour les autres, proposent des mesures
collectives (épandage sur les alpages et le domaine skiable). Dans
le même ordre d'idées, de nombreuses études, dont certaines
déjà anciennes, liant l'étude du fonctionnement des
exploitations et leur occupation spatiale, font ressortir celles qui sont
à la fois viables et peu perturbatrices de l'environnement. Elles
font découvrir quels pourraient être les systèmes viables
et respectueux de l'environnement et discuter des mesures incitatives qui
permettraient de les développer.
Ainsi, l'état actuel des connaissances permet d'imaginer d'autres
modèles de production que ceux qui ont prévalu jusqu'alors
; des pans entiers de savoir, cependant, font défaut. Citons-en un,
comme exemple, dans le champ de l'agronomie ; on s'est quelque peu
libéré, en agriculture intensive, grâce aux substances
chimiques, de l'effet précédent cultural, pour augmenter ainsi
la marge de manoeuvre dans la succession des cultures ; la réduction
d'intrants réputés polluants nous place face à de nouveaux
problèmes : quels effets, à court ou long terme, peut-elle
avoir ? Quelles contraintes nouvelles devra-t-on accepter dans la succession
des cultures ou dans leur localisation spatiale ? Seront-elles compatibles
avec un souci d'adaptation au marché ? Ce sont là de nouvelles
questions dont l'urgence ne permet plus qu'elles soient abordées par
expérimentation empirique, comme on le faisait naguère ; un
effort de modélisation s'impose.
D'autres exemples de nouvelles questions, adressées à l'agronomie,
la zootechnie, etc., pourraient être donnés ici.
Mais il reste qu'il ne peut suffire de proposer des solutions techniques
; une autre question préoccupe, qui, pour capitale qu'elle soit, ne
sera ici qu'évoquée pour finir.
[R] 4. Quelle économie pour l'environnement ?
La question se pose en effet, car la logique du marché est en cause
et non ses dysfonctions. C'est elle qui a concentré une agriculture
intensive ici, considérée comme polluante et qui là,
au contraire, a provoqué la déprise. L'économie de
marché ne comptabilise pas les stocks naturels non marchands (l'eau,
par exemple), ne chiffre pas le coût de l'eutrophisation ou la
dépréciation du futur.
Des économistes s'interrogent sur les conditions d'un développement
soutenable (au sens du terme anglais sustainable), qui assurerait
un maintien des systèmes productifs à long terme. Peut-on
internaliser au marché les effets négatifs du processus de
la production agricole sur l'environnement et compenser les taxes que paierait
l'agriculture pour ses méfaits par des primes qu'elle toucherait pour
ses fonctions positives ? Peut-on inclure dans le système économique
à concevoir non seulement le secteur de la production agricole mais
aussi celui de l'agrofourniture, moteur incontestable de l'intensification
de la terre ? Comment concilier des normes issues de conventions locales
à celles qu'établissent, au nom du bien public, ces instances
nationales ou supranationales ?
Autant de questions difficiles auxquelles la science ne sait pas, pour l'instant,
proposer de réponses. Devant la complexité du problème
s'impose le décloisonnement des disciplines scientifiques. L'agronome,
par exemple, peut classer des situations agricoles selon deux natures de
risques : celui de ne pas atteindre un rendement visé et celui
d'entraîner des méfaits externes ; il peut aussi imaginer de
nouveaux systèmes de culture ou d'élevage. Situations et
systèmes techniques servent à l'économiste qui, en retour,
fournit les scénarios dans lesquels sont testés ces derniers.
Mais la complexité des problèmes abordés autour du terme
"environnement". modifie aussi les rapports de la science et de la
société.
Dans l'ignorance où ils sont de l'ensemble des processus en cause,
les scientifiques doivent prendre conscience qu'ils ne peuvent ni formuler
les problèmes, ni tester de solutions sans les acteurs sociaux. La
participation de ces derniers est indispensable car, en définitive,
ce qui est en cause sont bien des choix de société, face à
l'avenir incertain. (3)
Notes
(1) Voir, dans
le Courrier n°17, de Catherine Laurent, A la recherche de la déprise
agricole, pp. 5 à 26 [VU]
(2) Voir ci-dessus, p54 [VU]
(3) Cet article est repris, sans les nombreuses
références bibliographiques ni les figures, du Bulletin technique
d'information, n°8, pp. 2-11 (1992).
[VU]
[R]