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Le Courrier de l'environnement n°21, janvier 1994

Je suis la Baleine bleue Balaenoptera musculus (Linnaeus 1785)

En dépit de mensurations généreuses,
Rares sont ceux qui peuvent se vanter de m'avoir seulement aperçue.
Protégée par l'esprit des lois, je suis perdue par les méandres des réglementations.
Et certains se servent même de ma déchéance pour discréditer mes soeurs.
Le triste sort qui m'échoit, certains l'ont entrevu depuis bien longtemps.


[R] En dépit de mensurations généreuses,

la Baleine bleue ou grand Rorqual est l'animal le plus grand et le plus lourd que la Terre ait jamais porté, n'en déplaise aux fervents de Erreur! Source du renvoi introuvable. qui sont généralement prêts à vous soutenir mordicus que ce record est l'apanage des Dinosaures. Il n'en est rien ! La plus grande espèce animale du globe est bien contemporaine de l'Homme... mais pour combien de temps ?
Une longueur moyenne de 25 m avec un record de 31 m pour les mâles et de 26 m pour les femelles, un poids moyen de 130 et 80 t pour l'un et l'autre sexe avec un record de 178 t : voici des mesures qui en imposent. Il est vrai qu'après une gestation de 11 à 12 mois, le baleineau pèse déjà à la naissance 7,25 t. Cette naissance a lieu dans les eaux chaudes et, au cours d'une lactation qui dure 7 mois, la femelle délivre quotidiennement près de 600 litres d'un lait particulièrement riche à son rejeton. A ce régime, le poids du baleineau double presque en une semaine et il atteint la taille respectable de 15 m au sevrage. L'espèce fréquente toutes les eaux du globe et se nourrit essentiellement de krill en Antarctique et de quelques espèces de crustacés dans l'Atlantique et le Pacifique Nord. Pendant les quelques 120 jours que dure sa période d'alimentation annuelle, la Baleine bleue avale quotidiennement près de 4 t de zooplancton.

[R]  Rares sont ceux qui peuvent se vanter de m'avoir seulement aperçue.

Il était admis dans les années 1980, que la chasse baleinière avait réduit à quelque 12 000 individus (respectivement 6 000 inféodés à l'Antarctique et 3 000 pour l'Atlantique et le Pacifique Nord) l'effectif de cette espèce qui, la première protégée par une instance internationale, la Société des nations (SDN), en aurait compté un quart de million en 1930. Voici qui était déjà bien fâcheux ! Il est parfaitement clair, à ce jour, que le nombre de survivants est en réalité inférieur au millier et certains prétendent que le Grand Rorqual, en dépit de l'efficacité supposée du statut d'espèce protégée qui lui a été conféré par la Commission baleinière internationale (CBI) depuis maintenant trente ans, ne voit pas ses populations se reconstituer, mais plutôt poursuivre leur déclin. Ceci est peut-être exact, mais le millier d'individus supposé exister de nos jours peut fort bien résulter de l'accroissement d'une population résiduelle qui comptait moins d'un millier d'individus car...

[R]  Protégée par l'esprit des lois, je suis perdue par les méandres des réglementations.

En 1960, la Baleine bleue était protégée par la CBI quand Tadayoshi Ichihara publia son article faisant état de la découverte d'une nouvelle espèce dans les eaux de Kerguelen et de Crozet, la Baleine bleue pygmée. Entre 1960 et 1963 la flotte baleinière japonaise collecta en toute sérénité 2 540 cétacés sous la dénomination Baleine bleue pygmée : le règlement de la CBI statuait sur le cas de la Baleine bleue mais pas sur celui de la Baleine bleue pygmée !

[R]  Et certains se servent même de ma déchéance pour discréditer mes soeurs.

Parmi ceux qui prétendent que les populations de Baleine bleue poursuivent leur déclin, certains affirment que la faute en incombe au planctonophage Petit Rorqual dont les effectifs, déjà élevés, se seraient accrus. Ce profiteur ferait une concurrence déloyale au majestueux Leviatan : pour sauver ce qui devient progressivement un emblème, il importe donc de réduire avec vigueur les populations du Petit Rorqual que d'aucun n'ont pas hésité à qualifier dans la presse de "peste" de "lapin" ou de "rat" des mers.
Tout d'abord, si les Petits Rorquals demeurent nombreux, c'est seulement parce que leur exploitation, jugée économiquement peu intéressante par le passé, n'a débuté de façon sérieuse que depuis 1972. Par ailleurs, une analyse globale du phénomène montre que cette affirmation n'est guère crédible : la biomasse totale de grands cétacés de l'hémisphère austral, qui pouvait s'élever à quelques 50 millions de tonnes en 1930, a été réduite à moins de 10% de ce chiffre. Face à ce déclin, l'actuelle biomasse des Petits Rorquals de l'hémisphère austral est quasi insignifiante.

[R]  Le triste sort qui m'échoit, certains l'ont entrevu depuis bien longtemps.

"" L'homme, attiré par les trèsors que pouvoit lui livrer la victoire sur les cétacés, a troublé la paix de leurs immenses solitudesn a violé leur retraite, a immolé tous ceux que le désert glacé et inhabordables des pôles n'ont pas dérobés à ses coups; et il leur a fait une guerre d'autant plus cruelle qu'il a vu que les grandes pêches dépendoient la prospérité de son commerce, l'activité de son industrie, le nombre de ses matelots, la hardiesse de ses navigateurs, l'expérience de ses pilotes, la force de sa marine, la grandeur de sa puissance.
C'est ainsi que les géans des géants sont tombés sous ses armes; et comme son génie est immortel, et que sa science est maintenant impérissable, parce qu'il a pu multiplier sans limites les exemplaires de sa pensée, ils ne cesseront d'être les victimes de son intérêt, que lorsque ces énormes espèces auront cessé d'exister. C'est en vain qu'elles fuient devant lui: son art le transporte aux extrémités de la terre; elles n'ont plus d'asyle que dans le néant".
Extrait du Tome I du classique histoire Naturelle des Cétacés, publié en 1804, un siècle exactement avant que débute la période moderne de la chasse à la baleine en Antarctique, par le Comte Brenard-Germain de Lacépède, le père de la cétologie.    
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