1. Historique du problème
2. La démarche qui a présidé au choix
de la méthode de lutte
3. Les dérives et bavures
Arrêté ministériel du 12/7/79 publié au JO du 27/7/79 (encadré)
Cet article a fait l'objet d'une réaction,
publiée à la rubrique On en parle encore du
Courrier n°36 (mars 1999).
En 1978, il n'existait aucun outil de prévision des explosions
démographiques du Campagnol terrestre (Arvicola terrestris).
Aucune technique de lutte n'avait été validée et ne
parlons pas de recherches dévolues à l'évaluation de
l'impact global de ces techniques sur l'environnement. Les dégâts
occasionnés par le Campagnol terrestre relevaient donc des calamités
agricoles et pouvaient faire l'objet de versements d'indemnités par
le Fonds national des calamités agricoles (FNCA).
A l'époque, plusieurs explosions démographiques avaient mis
à mal une activité agricole fragilisée par la conjoncture
économique du moment et avaient largement vidé les caisses
du FNCA. La profession et ce Fonds s'accordèrent sur l'idée
de financer une opération de recherche devant déboucher sur
une stratégie de lutte opérationnelle. Pour ce faire la profession
accepta de renoncer à une fraction des indemnités auxquelles
lui donnait droit la dernière explosion démographique et le
FNCA accepta d'abonder ce financement.
C'est dans ce contexte que j'ai été recruté au laboratoire
de Faune sauvage du centre INRA de Jouy-en-Josas en 1980 pour poursuivre
le projet qui m'avait été confié en 1978 par la profession
agricole et ce laboratoire. Il s'agissait de mettre au point une méthode
d'alerte et une méthode de lutte à l'encontre du Campagnol
terrestre, rongeur réputé ravageur des cultures de moyenne
montagne (herbages et cultures fruitières essentiellement), provoquant
des pertes évaluées par le FNCA à 102 millions de F
(30 à 80% de perte de récolte) en 1982 pour le seul
département du Doubs. Je suppose cette évaluation
réalisée sans complaisance car faite dans la perspective de
procéder à des indemnisations.
Entre 1978 et fin 1989, j'ai donc animé le groupe Rongeur inter-organisme
INRA-ACTA-SPV(1) dont les travaux ont
porté sur le Campagnol terrestre, mais aussi sur le Campagnol
provençal (Pitymys duodecimcostatus) entre 1986 et 1992. J'ai
donc eu la charge et le grand plaisir (il ne s'agit pas d'une litote)
d'élaborer la stratégie de recherche et les protocoles
expérimentaux de l'ensemble des partenaires du groupe dans des domaines
de recherche très variés et complémentaires,
privilégiant systématiquement les voies offrant les meilleures
perspectives de résolution des problèmes concrets globaux
posés à la profession agricole en particulier et à la
communauté en général.
L'analyse bibliographique des travaux théoriques et d'histoire naturelle
menés à travers le monde (USA, Canada, URSS, Europe
essentiellement) sur le ou, plus probablement, les déterminismes des
cycles de pullulations de rongeurs, m'a laissé supposer que ces
déterminismes étaient sous la dépendance de facteurs
multiples et que, quand bien même la petite équipe que nous
constituions résolvait ce délicat problème très
activement exploré depuis plusieurs décennies (pronostic
éminemment présomptueux au regard des moyens financiers et
en compétences humaines dont nous disposions comparés à
ceux de nos collègues étrangers), cette connaissance ne nous
apportait aucune garantie de résoudre les problèmes
générés par l'espèce à la production agricole
de notre pays.
[R] 2. La démarche qui a présidé au choix de la méthode de lutte
J'ai donc privilégié les voies susceptibles d'apporter des éléments de réponse à 3 questions que j'estimais essentielles : quand, où et comment agir. La résolution des deux premières questions devait déboucher sur la mise au point d'un réseau d'alerte agricole, la résolution de la troisième, sur la mise au point de la méthode de lutte proprement dite.
Réseau d'alerte
La mise au point d'une méthode d'échantillonnage standardisée
utilisable par les techniciens de l'agriculture, sa validation (évaluation
de sa fidélité et de son domaine d'application) constituèrent
la première mise au point technique qui permit la mise sur pied de
réseaux d'observation préfigurant le réseau d'alerte.
Cet outil permit aussi de tester rationnellement, enfin, et de comparer
l'efficacité de diverses méthodes de lutte utilisées
à l'époque.
Parallèlement, des travaux étaient mis en place, souvent en
association avec des partenaires de la recherche (CNRS-École normale
supérieure de la rue d'Ulm, Université, Centre national
d'études vétérinaires et alimentaires, Muséum
national d'histoire naturelle, Santé, etc.) pour explorer diverses
facettes de l'histoire naturelle de l'espèce dans le but d'induire
une réflexion sur les moyens d'optimiser globalement la ou les
méthodes de lutte en respect avec l'environnement au sens large du
terme.

Campagnol
Méthode de lutte
S'est alors posée la question de la méthode de lutte à
privilégier : lutte physique (piégeage sélectif, mise
en défens), lutte biologique (prédation et agents pathogènes)
ou lutte chimique ? Enfin, le concept de lutte intégrée
développé par nos collègues INRA de Zoologie à
l'égard de ravageurs invertébrés était-il susceptible
d'être opérationnel vis-à-vis de vertébrés
? J'ai consigné mes réflexions sur ce sujet dans plusieurs
documents (2) dont la publication n'a
pas soulevé de débats de fond. Les arguments avancés
peuvent être sommairement résumés comme suit :
Lutte physique
En raison de son coût, la mise en défens par enclos n'a
été pratiquée que très localement pour protéger
des surfaces réduites (de l'ordre de quelques centaines de m2) de
spéculations agricoles à très forte valeur ajoutée
(fruits rouges...) ou à forte valeur " patrimoniale " (le jardin potager
privatif). Il était donc illusoire de la promouvoir à
l'échelle d'exploitations agricoles de plusieurs centaines
d'hectares.
Le piégeage, technique traditionnelle pratiquée essentiellement
dans les potagers et rarement de façon intensive dans les parcelles
herbagères aux temps où la population agricole était
considérablement plus importante qu'actuellement, n'avait à
l'époque jamais fait l'objet d'évaluation d'efficacité.
La méthode d'échantillonnage permit d'en cerner la limite et
de montrer son total manque d'opérationnalité à
l'échelle spatiale des exploitations modernes, compte tenu de la main
d'uvre disponible et de la faible plus-value de la production
herbagère.
Lutte biologique
L'accroissement numérique des populations d'oiseaux de proie et de
carnivores suit les explosions démographiques de rongeurs et ne les
précède pas. En conséquence, la bonne santé des
populations naturelles de ces prédateurs constitue une bonne garantie
de leur rôle effectif d'auxiliaires de l'agriculture pendant la phase
de déclin du cycle de pullulation mais ne peut en aucun cas prévenir
une explosion démographique en cours. Procéder à des
lâchers massifs d'animaux issus d'élevage paraissait utopique
en raison des difficultés techniques et légales de tels
élevages, de leur fort coût probable et de l'incertitude quant
aux possibilités d'acclimatation en nature de sujets provenant
d'élevage.
L'usage de la lutte par pathogènes (bactéries et virus) se
heurtait à des difficultés techniques, légales et
déontologiques. J'eus les plus grandes difficultés pour convaincre
des dangers potentiels que présentait une pareille option. L'exemple,
pourtant pas fameux, du couple lapin-myxomatose m'a systématiquement
été opposé, en particulier par des élus de tous
niveaux appartenant en général à la profession
médicale ou vétérinaire, ce qui peut paraître
paradoxal.
Lutte chimique
Ces deux types de méthode de lutte étant écartés,
on pouvait d'ailleurs s'interroger sur l'opérationnalité du
concept de lutte biologique dans le contexte de la lutte contre des rongeurs
ravageurs. Restait la lutte chimique.
Il importait donc d'établir les modalités de cette lutte chimique
afin d'en optimiser l'efficacité à l'encontre de l'espèce
cible et d'en minimiser les potentiels effets pervers sur l'environnement
en général et les espèces non cibles en particulier.
Les essais en animalerie et sur le terrain ont été multipliés
en ce sens et ont permis d'identifier parmi les molécules d'anticoagulant,
seules autorisées par la législation, celle offrant la meilleure
efficacité au regard des risques écotoxicologiques : la
bromadiolone.
Des travaux d'écophysiologie in natura ont été menés
pour établir les besoins hydriques et énergétiques de
l'espèce. Il est ressorti de ces travaux que le turn over total de
l'eau était réalisé en 3 jours chez le Campagnol terrestre.
Ceci dénotait un très fort besoin hydrique que le rongeur ne
pouvait assurer qu'en consommant une importante quantité de racines
sapides, ce que confirmaient tous les travaux sur son régime alimentaire.
Conséquence pratique de ce trait biologique : même si le rongeur
consomme des appâts secs, il ne pourra en consommer une grande
quantité à l'occasion d'une seule prise alimentaire. Il faudra
donc, soit augmenter la concentration en toxique dans les appâts pour
obtenir une mortalité significative à la suite d'une seule
prise alimentaire (ce qui n'était guère possible en raison
de la législation en cours qui tenait compte des risques toxicologiques),
soit postuler que le rongeur réalisera plusieurs prises alimentaires
différées dans le temps. Outre que les appâts secs sont
de dimension réduite au regard des appâts frais, ce qui laisse
supposer que leur découverte par le rongeur sera plus aléatoire
que celle de cube de carotte par exemple, ils devaient servir de support
à une molécule d'anticoagulant qui présente la
caractéristique d'être rapidement dégradée par
les UV et le pH acide. Ces caractéristiques, intéressantes
pour l'environnement, ne l'étaient pas pour les besoins d'une lutte
qui imposait d'enfouir les appâts dans un sol généralement
acide afin de les soustraire aux espèces non cibles (cf l'expérience
helvétique malheureuse d'emploi d'appât secs des années
1985-1986 générant une forte mortalité dans la faune
sauvage : mustelidés et rapaces entre autres).
Suite aux résultats de ces divers travaux, le choix du toxique s'est
fixé sur la bromadiolone (anticoagulant) et celui de l'appât
sur des morceaux de racine fraîche et sapide : la carotte pour des
raisons d'appétence, de faible coût et de capacité
d'approvisionnement. Pour la petite histoire cette méthode de lutte
a été baptisée par les Suisses la technique de la
carotte française (mettez-y l'accent) et la technique
d'échantillonnage, la ligne Pascal (songez à celle de
Maginot et à son efficacité !). L'application est faite au
moyen d'une charrue sous-soleuse à distribution automatique afin de
réduire au minimum l'accès aux appâts par des espèces
non cibles.
L'évaluation de l'efficacité en nature de cette méthode
a été réalisée, grande première en la
matière !(3)
Divers aspects techniques de cette lutte ont été
précisés dans un décret d'application (voir encadré
ci-après). Entre autres, cette technique ne pouvait, et ne peut toujours,
être utilisée que dans le cadre de luttes collectives
organisées par les fédérations départementales
de groupements de lutte contre les ennemis des cultures (FDGDEC) placées
sous le contrôle des SRPV et suite à la prise d'un
arrêté préfectoral.
Fin 1989, le réseau d'alerte Campagnol terrestre fonctionnait sur
7 départements français depuis 5 à 7 ans. Il avait permis
la prévision de toutes les explosions démographiques du campagnol
advenues depuis sa mise en place. La méthode de lutte a été
appliquée en vraie grandeur sur plusieurs départements et à
plusieurs reprises sans accroc notable, les FDGDEC fonctionnant correctement
et ayant consenti un gros effort pédagogique auprès de leurs
adhérents, et les SRPV se mobilisant pour appuyer ce travail
pédagogique à l'occasion des contrôles qu'ils
effectuaient.
Fin 1989, le groupe rongeur inter-organisme reçut quitus de la profession
et du FNCA pour les travaux réalisés. Le procédé
français était considéré à l'époque
comme un modèle par nos collègues suisses et allemands et le
Guideline de l'Organisation européenne de protection des plantes
(OEPP) relatif au Campagnol terrestre s'en est largement inspiré :
j'ai fait partie du groupe d'experts sollicités pour l'élaborer.
A l'occasion du rendu de 1989, j'ai fait part à la SPV et à
l'ACTA de mon futur départ de Jouy pour Rennes et de mon intention
d'aborder à cette occasion de nouvelles problématiques,
considérant que la mission qui m'avait été confiée
était remplie et qu'après dix ans de travail consacrés
à un même sujet, il devenait urgent de la renouveler. Par ailleurs,
j'ai fait connaître mon sentiment sur les outils en usage : ils
étaient perfectibles mais il importait pour pouvoir disposer des moyens
nécessaires à la poursuite d'une recherche active dans ce domaine,
que la profession se mobilise et réalise ou fasse réaliser
une étude économique de l'impact des vertébrés
sauvages sur la production agricole afin d'argumenter des dossiers auprès
des ministères et structures concernés.
Entre 1989 et 1998, j'ai renouvelé par trois fois en vain cette
recommandation lors d'expertises sollicitées par la profession agricole
ou les organismes la représentant (ces expertises étant
évidement sollicitées pendant des périodes " chaudes
" correspondant aux explosions démographiques de diverses espèces
de rongeurs au sein de l'Hexagone).
Je ne sais avec précision ce qui s'est passé sur le front du
Campagnol terrestre entre 1989 et 1998. Cependant, de nombreuses informations
d'origines très diverses me sont parvenues sur les événements
qui ont émaillé la dernière campagne de lutte
réalisée dans le Doubs et le Jura. Il semblerait que le non-respect
des directives techniques prévues par la loi soit à l'origine
des mortalités enregistrées au niveau de plusieurs taxons de
la faune sauvage. La responsabilité de ces manquements, si l'accusation
s'avère fondée, est attribuable aux agriculteurs fautifs, aux
FDGDEC qui n'ont pas réalisé leur formation et aux SRPV qui
n'ont pas assumé les contrôles en temps réel. Mais à
quoi servirait un procès stérile où les
responsabilités sont difficiles à mettre en évidence
car partagées et donc largement diluées ?
Il me semble que, dans la circonstance, il y a un conflit d'usage fondé
sur une incompréhension de la représentation de nature et de
ce qu'en attendent divers groupes socioculturels. Le conflit ne peut se
résoudre que par une recherche de consensus passant par la pédagogie
du débat public, les représentants des différents groupes
devant avoir la possibilité de négocier, ce qui devrait les
inciter à procéder à l'exercice de pédagogie
que ne peuvent plus faire les services de l'État (les missions du
SPV, service dont les moyens humains s'amenuisent régulièrement,
s'orientant de plus en plus vers la surveillance des produits aux
frontières et la mise en place des législations des produits
phytosanitaires au détriment de leur présence sur le terrain)
et que ne semblent pas vouloir faire les FDGDEC (il est vrai que la
pédagogie n'entre pas explicitement dans leurs missions).
Notes
(1) ACTA: Association de coordination des techniques
agricoles; SPV: service de la protection des végét aux ("la
PV"). [VU]
(2) Musard P., Pascal M., 1991. Bilan actuel de
l'intérêt et des limites d'utilisation des différentes
méthodes de lutte pratiquées à l'encontre de
mammifères ravageurs de cultures. Bilan technique d'information
du ministère de l'Agriculture et de la Forêt, "Les
vertébrés ravageurs des végétaux", I -Aspect
généraux, é (NS) 56-60. Pascal M., 1993. Pespectives
de lutte biologique contre les rongeurs champêtres. Courrier de
la Cellule Environnement de l'INRA, 19, 45-52. Dossier de la Cellule
Environnement de l'INRA. Lutte biologique, n°5,
191-198.[VU]
(3) Pascal M., Pradier B., Habert M., 1998. Méthodologie
appliquée à l'évaluation en nature de l'efficacité
de rodenticides à effet différé. Application de cette
méthodologie à l'évaluation de l'efficacité de
deux molécules rodenticides, bromadiolone et difetialone, sur la forme
fousseuse du Campagnol terrestre (Arvicola terrestris, Scherman (Shaw,
1801). Acta Oecologica Oecol. Appl., 9 (4),
371-384.[VU]