L'échec des replantations de haies bocagères en
Ille-et-Vilaine
Quand l'évolution des représentations sociales associées
à la haie et au bocage explique l'échec de cette politique
dans les communes remembrées du Sud-Est de ce
département*
Introduction
1. Le remembrement : une procédure imposée à
des agriculteurs parfois réticents
2. Les haies et les arbres émondés, un
héritage embarrassant pour les agriculteurs progressistes
3. Les agriculteurs et la politique de replantation des
haies
4. L'enjeu social des haies plantées autour des
sièges d'exploitation
En conclusion
" L'enclos, principalement planté, fait perdre de la place pour la
culture, directement par la surface occupée, indirectement par l'ombre
portée et ceci d'autant plus que les parcelles closes sont petites,
10% sur grande parcelle (dont 4 directement), jusqu'à 25% sur petite.
Il gêne les manuvres des charrues, aujourd'hui celles des machines
motorisées. Il est long et fastidieux à entretenir, et à
élaguer pour éviter qu'il n'envahisse une trop large surface.
Il maintient l'humidité sur les chemins, gêne l'écoulement
des eaux des champs, retarde trop la fonte des neiges. Il abrite des animaux
nuisibles, ennemis de la culture, et sert de réserve aux graines de
mauvaises herbes. Aujourd'hui, il gêne la visibilité " (Meynier,
1967).
Ainsi percevait-on couramment le bocage au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale dans les services publics en charge des questions agricoles et chez
la plupart des agronomes. Les pouvoirs en place n'auront alors de cesse,
pour satisfaire leurs ambitions productivistes, de marteler dans les campagnes
bocagères ce discours posant la haie et l'arbre en facteurs limitant
du développement agricole. Or la remise en cause de cette structure
a soulevé d'autant plus de contestations et d'inquiétudes chez
les agriculteurs, et en particulier chez les plus âgés, qu'elle
fragilisait une organisation sociale séculaire jusqu'alors
idéalisée par la société. Le principe même
de l'identité française s'enracinait en effet dans un idéal
paysan où l'homme semblait faire corps avec la nature, acceptant sans
protester sa rudesse et sa cruauté. Le discours progressiste cassera
donc cet ordre éternel des champs (Maspétiol, 1939) en soutenant
l'émancipation de l'agriculteur par la technique. Écrasés
par une hiérarchie familiale pesante, les jeunes verront ici une
opportunité pour que leur soit enfin reconnue la place qu'ils
méritent dans l'activité agricole. Parce qu'au-delà
d'un paysage singulier, le bocage et les règles strictes des baux
ruraux qui le régissent incarnent pour les jeunes un avenir difficile,
sa destruction sera très vite considérée comme la
concrétisation in situ de leur succès futur, de leur
entrée dans une nouvelle agriculture tant désirée des
agronomes et des pouvoirs publics.
Pour autant, leur enthousiasme à araser les haies et à abattre
les talus des parents a souvent entraîné, et notamment dans
les zones à topographie accidentée, des problèmes
agronomiques (érosion) et environnementaux (pollution des eaux) tels
qu'ils ont contraint les pouvoirs publics à tenter de les corriger.
La haie bocagère est ainsi devenue, avec l'émergence d'une
demande sociale de paysage et d'environnement, un objet à préserver,
à valoriser, voire à reconstruire. Pour satisfaire ces attentes
de plus en plus pressantes, le conseil général et la chambre
d'agriculture d'Ille-et-Vilaine ont engagé, dès le milieu des
années 1970, un vaste programme de replantation de haies. Vingt-cinq
ans plus tard, il convient de dresser un rapide bilan de cette politique
et de comprendre les raisons pour lesquelles elle semble toujours aussi
délicate à mettre en uvre dans les communes remembrées
du sud-est de l'Ille-et-Vilaine.
| Haies bocagères | 1952 | 1996 |
| Nombre de haies Longueur totale (m) Longueur moyenne (m) Ecart type (m) |
822 99 410 120,9 67,1 |
176 20 125 113,3 79,2 |
| mètres de haies/ ha de SAU | 123,8 | 19,2 |
Figure 1. Évolution de la trame bocagère sur
deux communes remembrées
communes de Piré-sur-Seiche/Chaumeré en 1952
(à gauche) et 1996 (à droite).
[R] 1. Le remembrement : une procédure imposée à des agriculteurs parfois réticents
Si, dans la plupart des communes étudiées, les opérations
de remembrement ont suscité l'adhésion de la profession, sur
d'autres, en revanche, la question a - avant d'être validée
- créé de vives polémiques. Dans un contexte où
la densité des exploitations contribuait à l'émiettement
du parcellaire, faire accepter une telle procédure était d'ores
et déjà difficile car elle supposait que chacun accepte les
risques d'une répartition inéquitable des terres. Or, ces
restructurations foncières ont souvent été profitables
à ceux qui en étaient les principaux instigateurs (agriculteurs
présents dans les conseils municipaux). Près de 50 ans plus
tard, il n'est d'ailleurs pas rare de voir resurgir ces anciennes tensions
entre, d'une part, des agriculteurs qui estiment avoir, à juste titre
ou non, été lésés par ces aménagements
et d'autres qui, parce qu'ils en ont retiré des bénéfices
apparemment plus importants, se voient encore aujourd'hui " chahutés
". Ces derniers comprennent néanmoins les ressentiments de leurs
détracteurs mais soulignent combien ces sacrifices devaient être
consentis dans l'intérêt de l'agriculture bretonne. Modeste
consolation pourtant pour ceux qui, restés partagés sur
l'opportunité de démembrer l'héritage, se sont parfois
vu dépossédés des meilleures terres. Construites et
remodelées à travers les générations au prix
de conflits d'intérêts, les exploitations agricoles
s'imprégnaient - il est vrai - d'une riche histoire familiale dont
les héritiers devaient jusqu'alors se porter garants. Au-delà
de son intérêt économique, la terre constituait pour
les plus âgés le socle identitaire de leur génération.
Le témoignage qui suit, illustre d'ailleurs très bien le climat
conflictuel dans lequel s'opéraient ces aménagements :
" [
] fallait au moins 60% de la majorité pour que ce soit
validé et nous, on a eu 53 ou 54%
c'était tous les
propriétaires qu'avaient des petites fermes, des petits champs et
ben
ils étaient contre ! Parce qu'ils savaient pas ce que mettait
comme engrais le voisin
Alors, on a refait un autre référendum
et ben
il était encore plus mauvais ! Alors, le remembrement
a été annulé. [
] Mais y'avait déjà
beaucoup d'arbres qu'avaient été abattus et pourtant y'avait
pas eu d'échange amiable sur la commune. Un jour, le maire avait
reçu une lettre de la préfecture par laquelle on pouvait s'inscrire
au remembrement à long terme et c'était le Conseil municipal
qui décidait. Alors, on avait décidé de s'inscrire mais
comme c'était à " long terme ", on savait pas vraiment quand
ça aurait été amené, quoi
et puis 3, 4
ans, y'avait plus de remembrements inscrits sur le département, alors
nous voilà pris. Mais on avait toute la population contre nous ! ça
a manifesté
des femmes se sont couchées devant les bulldozers
! [
] Toute cette catégorie de gens-là avait déjà
un certain âge, ils ont disparu aujourd'hui. Mais tant qu'ils ont
été en activité, ils défendaient leurs biens
! Surtout ceux qu'étaient propriétaires parce que ceux
qu'étaient locataires, ils étaient tous pour le remembrement
mais ces petits propriétaires
Ah, ceux-là ! Non, ils
voulaient pas entendre parler du remembrement. " [Un agriculteur en
retraite].
Pourtant, quelle que soit la gravité des manifestations d'hostilité
au remembrement, force est de constater qu'une fois réalisé,
chacun à l'époque affichait sa satisfaction. Paradoxalement
même, aux dires de ceux qui l'ont vécu, ce sont souvent les
plus modestes, longtemps si hostiles, qui en auraient été les
premiers bénéficiaires. Tous racontent en effet l'histoire
de ces petites exploitations où, l'hiver durant, les familles apaisaient
leur faim avec des châtaignes et du cidre doux
(1) et qui, au lendemain du remembrement, n'avaient
apparemment plus rien à envier aux autres :
" [
] La ferme en face, là
ils avaient onze hectares
et demi dans près de vingt parcelles et en plus, elles étaient
dispersées ! Nous, on n'était déjà pas mal
équipé. Nos parcelles étaient toutes autour de la ferme
mais la petite ferme-là
ça a été vraiment
bien pour eux. Après, il revenait à deux parcelles de six hectares,
juste auprès de la maison ! " [Un agriculteur en retraite].
S'il est vrai que les conditions de vie et de travail des plus modestes
s'étaient également améliorées, la
pérennité de ces petites structures se voyait à
présent menacée par les aspirations des plus ambitieux. Très
vite, nombre d'entre elles ont ainsi fait les frais de la politique productiviste
qui allait suivre et qui - malgré la crise actuelle - ne semble ici
remise en cause. La course aux rendements, la mécanisation intense
et l'agrandissement des structures agricoles restent en effet une finalité
essentielle pour la plupart de ces agriculteurs et cela quel que soit leur
âge.
[R] 2. Les haies et les arbres émondés, un héritage embarrassant pour les agriculteurs progressistes
Mettre un terme à des pratiques agricoles archaïques et peu
productives, en réorganisant et rationalisant les productions,
intégrer ce secteur dans une économie de marché et
promouvoir les exportations, revaloriser l'image de marque de l'agriculteur
en le détachant des archétypes pesants et en en faisant un
chef d'entreprise mais surtout, adapter l'espace agricole aux nouveaux
impératifs technico-économiques de la motorisation en agrandissant
les surfaces cultivées, autant de projets que les 25 années
d'après-guerre tenteront de réaliser. Mais, au-delà
de la volonté de faciliter le travail des champs en élargissant
le parcellaire et en l'adaptant aux nouvelles machines agricoles, le remembrement
a, semble-t-il, aussi permis à une génération en proie
à une profonde crise identitaire d'exorciser - par la destruction
du bocage - ses vieilles rancurs envers un système qui avait
jusqu'alors assujetti leurs parents à des travaux d'un autre âge.
La densité d'arbres sur l'espace agricole est en cela devenue un
élément essentiel dans l'interprétation sociale d'un
environnement : le champ ouvert, qui succède au bocage, accomplit
en effet, à leurs yeux, l'évolution agricole moderne. La
volonté de se libérer d'une condition difficile, d'exprimer
explicitement sa rupture avec l'héritage familial s'est ainsi
concrétisée par le rejet de la haie et de l'arbre
émondé en tant qu'élément emblématique
de l'aliénation de l'agriculteur aux règles strictes des baux
ruraux. La manière dont a été menée l'exploitation
du bois - surenchère manifeste à l'arrachage - ou plus simplement
le refus de consacrer de son temps et de son énergie à ce travail
témoigne d'ailleurs très bien d'un évident mépris
pour l'arbre des haies :
" Moi, je me rappelle pendant le remembrement, [
] on les cassait
à l'explosif, dans les troncs, hein
[
] ici, je ne sais
pas combien de centaines d'explosifs, il a été utilisé
pendant le remembrement pour casser du bois et puis des souches, aussi !
[
] Je faisais des tas comme ça et je foutais le feu dedans quand
ils étaient secs ! " [Un agriculteur en retraite].
Pour des raisons fonctionnelles et peut-être aussi affectives, certaines
haies traditionnelles ont malgré tout été conservées
dans quelques rares zones de pâture. Or, pour éviter toute
ambiguïté entre le discours progressiste et le maintien de ces
structures traditionnelles dans un paysage restructuré, les agriculteurs
ont tout simplement renoncé à les entretenir à la
manière de leurs parents.
Née de ce refus de l'émonde, une nouvelle forme de haies (haies
non-émondées) s'est ainsi généralisée
dans la plupart de ces communes. Chacun, sans toutefois manifester de regret,
considère aujourd'hui que de tels boisements n'ont pas réellement
d'intérêt pour l'agriculteur et contribuent même à
lui nuire socialement. Affaibli par l'âge, les maladies, l'absence
d'entretien et de suivi, ce boisement linéaire apparaît ici
et plus qu'ailleurs condamné à disparaître :
" [
] On l'a fait, y'a quelques années, mais c'est fini
maintenant. Il suffit de les voir dans les squares comment ils sont
encordés pour couper quelques branches ! [L'intérêt de
cette haie ?] Pas grand chose. Une image de la nature. Mais, c'est quelque
chose qui ne peut pas subsister parce que c'est complètement
dépassé aujourd'hui. Sauf peut-être pour mettre dans
un parc ouvert aux touristes ou aux citadins. [
] ou près d'un
lotissement, mais faudrait encore des gens pour bien vouloir les émonder
! Pour moi, c'est plus agréable d'avoir un bois que des ragosses [arbres
émondés] comme ça dans un champ. Esthétiquement,
moi, déjà
je trouve pas ça terrible ! Oui, mais
c'est une image
" [interventions enregistrées lors d'une
réunion].
Les agriculteurs - et cela quel que soit leur âge - rejettent donc
encore aujourd'hui et de façon souvent violente ce motif paysager
en ironisant sur sa valeur patrimoniale et son caractère plus " naturel
" qu'agricole (Blandin, 1996).
[R] 3. Les agriculteurs et la politique de replantation des haies
Avec le recul, et aussi légitime soient-elles, les restructurations
foncières n'auraient toutefois pas dû conduire à
privilégier, dans des zones en pentes, des structures de type " champ
ouvert " car la haie assurait jusqu'alors une meilleure régulation
hydraulique et une meilleure conservation des sols, favorisait l'équilibre
entre les espèces et contribuait à l'amélioration du
cadre de vie (INRA et al., 1976). Or la rupture des équilibres
écologiques et paysagers, liée notamment à l'arrachage
excessif de haies, a très vite entraîné des préjudices
tels pour la population habitante (inondation et surtout pollution des eaux)
qu'ils l'ont conduit à exhorter les pouvoirs publics à
réagir. Face à cette pression collective, le conseil
général et la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine ont mis
en place, à partir de 1975, un ambitieux programme de reconstruction
des bocages détruits. Mais, parce que les préjudices causés
à l'environnement ont été moindres dans les zones de
plaine (site d'étude) ou plutôt plus insidieux, les politiques
menées ici sont restées beaucoup plus timides et la disparition
du bocage a été rendue plus acceptable. En outre, et à
la différence des zones péri-urbaines où la population
habitante exerce une pression importante sur les paysages, le relatif
désintérêt de la population des campagnes a laissé
(et laisse encore) aux agriculteurs locaux une réelle liberté
d'action (Perichon, 2000). Il est d'ailleurs utile de rappeler que ces
opérations d'aménagement ont été conduites dans
un contexte très favorable aux agriculteurs (années 1950-1975)
et qu'il n'y a pas eu par la suite une volonté collective et/ou
spontanée de reconstruire un semblant de maillage bocager.
Néanmoins, les inquiétudes environnementales croissantes semblent
malgré tout avoir interpellé une partie de cette population
agricole et plus particulièrement les jeunes. Ainsi, s'ils sont près
de 40% à s'inquiéter des conséquences préjudiciables
des remembrements, leurs aînés ne sont eux que 6% à
l'admettre. Mais, paradoxalement, ce ne sont pas les jeunes qui souffrent
le plus de l'absence d'arbres et de haies ou qui se montrent les plus
enthousiastes à l'idée de participer à des programmes
de replantation. En effet, seul un agriculteur de moins de 30 ans sur dix
se dit intéressé par cette initiative alors qu'ils sont environ
deux sur trois chez les 30-50 ans. Bien qu'ayant conscience comme leurs parents
de l'intérêt environnemental et paysager de la haie, les jeunes
n'envisagent donc pas, pour des raisons d'abord fonctionnelles (charge
d'entretien), une quelconque modification de leurs pratiques.
Héritant d'une structure agraire épurée de toutes
contraintes liées à l'emprise du bocage sur leurs terres, ces
agriculteurs considèrent ainsi toute replantation de haies dans le
parcellaire comme une véritable régression sociale. La pression
exercée par le groupe constitue en effet, et encore aujourd'hui, le
principal obstacle à ce processus car chacun par crainte d'être
marginalisé - en replantant ainsi autour des champs -
préférait s'en tenir au discours ambiant retenant de l'arbre
: la charge de travail, la baisse des rendements céréaliers,
l'obstacle aux manuvres, etc. Dans certaines communes, les agriculteurs
mécontents de ces haies ont même parfois décidé,
et ce de façon unilatérale, d'arracher tout ce qui avait
été replanté (et subventionné) :
" Y'en a qui les ont arrachées parce que c'était bien trop
de train
en plus, ça te servait vraiment à rien ! Non,
dans certains endroits, c'est très bien mais faut pas mettre ça
n'importe où et n'importe comment ! Celles qu'ils ont enlevées,
c'est parce qu'elles auraient fini par les gêner. Au final, ça
n'a servi à rien, ils auraient mieux fait de pas les planter. Non,
on a plus le temps
c'est une question d'emploi du temps. " [Un
agriculteur d'une cinquantaine d'années]. C'est pourquoi, ces communes
restent logiquement en retrait des milliers de kilomètres déjà
replantées en Ille-et-Vilaine car les agriculteurs n'acceptent en
fait de les replanter qu'aux seuls abords de leurs exploitations. D'ailleurs
pour plus de six agriculteurs sur dix, le principal avantage de l'arbre ou
de la haie est bel et bien l'embellissement : " [
] pour l'image
des agriculteurs dans le monde citadin, ce serait peut-être pas un
mal. Mais, est-ce que c'est forcément une nécessité
économique ? Non. Ce serait d'abord pour revaloriser notre image de
marque. [
] on a déjà assez de boulot alors, si en plus,
faut faire des trucs pour les autres, on va où ! Faut que tout soit
bien calculé
qu'on en mette une ou deux [haies] dans des coins
où on fait rien et puis voilà
C'est de l'idéologie
que tu fais là ! C'est vrai que les gens qui le font comme toi, c'est
pour donner cette image-là
Non, moi
ça me plaît
bien. J'ai toujours aimé les arbres mais je me suis toujours arrangé
pour que ça ne m'emmerde pas trop non plus. Je vais pas mettre une
haie dans le milieu d'un champ, non plus ! " [Interventions
enregistrées lors d'une réunion].
Ainsi, même en " aimant les arbres ", la distinction entre espace de
vie potentiellement ouvert aux plantations et espace de travail où
l'arbre à entretenir est une contrainte, reste omniprésente
dans les discours de ces agriculteurs.
Comment peut-on dès lors envisager l'avenir de ces territoires dans
une logique de reconstruction du bocage ? Il faut alors s'interroger sur
l'efficacité de l'utilisation des fonds publics versés dans
le cadre de cette politique certes ambitieuse mais qui n'a pour effet - dans
les zones remembrées - que l'embellissement des abords de ferme. Enfin,
compte tenu que seuls les sièges d'exploitation seraient ainsi
plantés, le sens même du terme bocage en tant que " région
où les champs et les prés sont enclos par des levées
de terre portant des haies ou des rangées d'arbres " (définition
du Larousse) risque donc à terme (si ce n'est déjà
fait) de perdre son contenu et de ne subsister qu'à travers la toponymie.
[R] 4. L'enjeu social des haies plantées autour des sièges d'exploitation
L'aménagement des abords de ferme traduit un état d'esprit
propre à chaque individu et à chaque ménage ; il retrace
une histoire familiale et marque un statut social. Entre le désir
d'ouverture incarné par la plantation de nouvelles haies et l'attachement
à des arbres devenus au fil des générations la mémoire
vivante des familles, cet espace souvent exiguë réussit ainsi
à réunir des essences et des haies datant de différentes
époques et répondant à des modèles symboliques
eux-mêmes différents. À l'issue de l'observation
méthodique des abords de ferme du sud-est de l'Ille-et-Vilaine et
des entretiens réalisés pour tenter de cerner les motivations
de leurs concepteurs ou de leurs commanditaires, trois grands types
d'aménagement paysager révélateurs ou non de l'attachement
symbolique au bocage se sont ici dégagés
(2):
- dans le premier cas de figure, les " nostalgiques-réalistes ", qui
ne concerne qu'une minorité d'agriculteurs (un quart des ménages
rencontrés), l'individu manifeste une nostalgie passive pour le bocage
disparu et souhaite - dans un souci patrimonial - reconstruire autour de
son siège d'exploitation ce qu'on pourrait à la fois qualifier
de " néo " et de " mini-bocage ". Pour autant, si la plupart des essences
des haies traditionnelles est ici bien présente, ce qui tend à
confirmer ce souci patrimonial, leur mode de gestion diffère
néanmoins de celui pratiqué jadis par leurs parents. En
réfutant toute fonction productive, l'agriculteur reste en effet plus
préoccupé par l'importance de la charge d'entretien qu'elles
lui demanderont à terme, que par un quelconque respect des pratiques
passées (donc d'un patrimoine culturel). En outre, et bien que
dépourvues d'intérêts économiques, la
fonctionnalité de ces haies plantées n'est pas - au vu de leurs
localisations et de leurs orientations préférentielles (nord/sud)
- totalement nulle puisqu'elles permettent de protéger le siège
d'exploitation des vents violents, d'abriter les jeunes animaux d'élevage
(génisses) dans les pâtures proches de l'étable et/ou
de réduire les nuisances routières. Les agriculteurs de cette
catégorie, proportionnellement plus importante parmi les 40 à
55 ans, se disent ainsi sensibles à la politique de replantation de
haies bocagères menée par les pouvoirs publics et acceptent
d'y participer (les incitations financières aidant) mais détournent
en fait à leur profit une opération qui, initialement, se
justifiait par le reboisement linéaire des espaces agricoles
remembrés ;
- dans le deuxième cas de figure, chez les " contraints par leur
épouse " (un tiers des ménages rencontrés), les abords
de ferme ont progressivement perdu leur fonction productive - l'abandon du
potager en étant l'aboutissement - au profit d'un souci d'agrément.
Mais, dès lors que ce lieu reprend fidèlement les motifs paysagers
adoptés et diffusés par la population urbaine, ces
aménagements ne révèlent-ils pas une volonté
des ménages agricoles (en particulier des femmes d'agriculteur) de
montrer, par leurs jardins, leur intégration dans cette
société ? Si les champs demeurent en effet hermétiques
aux changements, il est intéressant de souligner que ces espaces
d'agrément suivent avec rigueur l'évolution des modes
paysagères (résineux puis essences exotiques et, aujourd'hui,
essences locales). Le franc contraste entre ces deux espaces est d'ailleurs
d'autant plus saisissant qu'il s'accompagne d'une inégale diversité
végétale : d'une part, un foisonnement d'arbustes, d'arbres
et de fleurs, de l'autre, une présence arborée minorée
et dominée par le chêne ou le châtaignier. La dualité
de leurs concepteurs - d'un côté, des hommes et, de l'autre,
des femmes (plus sensibles, désintéressées et contemplatives
?) n'y est sûrement pas étrangère. Soucieuses de l'harmonie
des formes et des couleurs, les femmes d'agriculteur sont alors plus facilement
attirées par des haies basses qu'elles entretiendront ensuite. Signal
fort envoyé à la société (volonté
d'intégration), ces haies s'organisent alors pour l'essentiel autour
des espaces les plus visibles et les plus fréquentés de
l'exploitation : chemin d'accès et entrée de ferme. Les mutations
opérées ici traduiraient donc moins une évolution dans
les représentations des agriculteurs que la prise en charge, par leurs
épouses, d'espaces jusqu'alors délaissés ;- dans le
dernier cas de figure, qui concerne ici la plupart des ménages, celui
des " réfractaires ", les agriculteurs ne considèrent pas les
abords d'exploitation comme un lieu de transition avec l'extérieur
mais comme un non-lieu de l'activité agricole. Pour des
considérations productives, ils tenteront alors de réduire
au mieux l'emprise de cet espace sur les champs contigus. Fidèles
à un schéma traditionnel, structuré autour d'un vieil
arbre (souvent situé à l'entrée de l'exploitation) qui
se veut le symbole de l'enracinement des familles sur leurs terres, ces
agriculteurs (tous âges confondus) rejetteront tout projet de replantation
car les arbres ne sont pas, à leurs yeux, porteurs de sens
économique et rappellent un passé difficile. Pour les plus
âgés, l'omniprésence des haies de thuya autour des
bâtiments d'élevage et de l'habitation relève d'ailleurs
davantage de cette volonté de rompre avec les structures linéaires
des champs aujourd'hui disparues que du refus catégorique
d'institutionnaliser leurs plantations (3)
. Enfin, le mode de gestion de ces haies de résineux varie ici de
façon considérable selon leur éloignement de l'habitation
: proches, elles sont taillées régulièrement et
dépassent rarement 3 à 4 m de hauteur ; plus éloignées,
elles sont peu ou pas entretenues. La principale motivation justifiant cette
plantation (surtout pour les plus jeunes) tient à la volonté
de cacher tout au long de l'année des bâtiments d'élevage
(hors sol) qui souvent créent des conflits de voisinage.
Loin d'être toujours opposées, ces différentes
catégories d'attitudes vis-à-vis des haies sont en
réalité en constantes inter-relation et évolution. Le
rôle de l'épouse est en cela fondamental car, du fait de son
désir d'embellir le siège d'exploitation par des haies fleuries,
elle suscite parfois sans le savoir une prise de conscience par son mari,
agriculteur, de la valeur patrimoniale du bocage et de l'opportunité
de le reproduire symboliquement autour de l'exploitation. Ainsi, le "
réfractaire " " contraint par son épouse " à replanter,
peut devenir demain un " nostalgique-réaliste ".
L'enthousiasme, parfois excessif, des agriculteurs bretons à entrer
dans l'ère de la rationalisation agricole a ainsi laissé peu
de place à un héritage familial construit autour du respect
des traditions. Contraints par l'autorité parentale, les plus jeunes
ont pourtant, non sans susciter des conflits de générations,
convaincu leurs aînés du bien-fondé de leurs revendications.
Pour autant, si au sein des familles les tensions d'hier semblent apaisées,
les plus anciens restent encore très marqués par les
déchirements et les polémiques passées. À l'origine
de cette situation conflictuelle, beaucoup dénoncent l'obscurantisme
des petits propriétaires en âge d'être en retraite et
qui, à l'époque, avaient - contre leurs intérêts
- fait échouer les remembrements. Dans ce contexte parfois agité,
valider une telle procédure s'annonçait d'ores et déjà
périlleux. Il n'est donc pas surprenant de constater que, parmi les
premières communes remembrées en Ille-et-Vilaine, la plupart
d'entre elles présentent des caractéristiques similaires :
population agricole plus jeune qu'ailleurs, exploitations déjà
plus importantes et moindre densité de petits propriétaires
fonciers.
Ainsi, la destruction du bocage - vécu comme le pré-requis
au développement agricole - devenait non seulement la manifestation
concrète d'une volonté de progrès mais, surtout, la
promesse d'une reconnaissance sociale. Trop souvent blessés par une
société assimilant à tort le travail de la terre à
un échec social, les agriculteurs étaient et restent encore
très sensibles - bien qu'ils s'en défendent - à ces
jugements de valeur. L'aménagement croissant des abords de ferme en
est probablement la manifestation la plus explicite. En effet, rien ne pourrait
aujourd'hui différencier les arbres et arbustes employés en
agrément dans les lotissements et ceux présents autour des
exploitations. Toutefois, si pour revaloriser l'image de marque de leur
profession et/ou satisfaire les attentes de leurs épouses, certains
se disent prêts à généraliser la plantation de
haies bocagères autour des bâtiments, l'hypothèse de
leur redéploiement dans le parcellaire suscite en revanche de vives
condamnations.
Parce que le monde agricole les considère toujours comme des exemples
à suivre, les agriculteurs des zones remembrées ne souhaitent
pas s'engager dans un processus qui les conduirait inévitablement
à la remise en cause de leur statut privilégié au sein
du groupe. C'est pourquoi - à moins que les agriculteurs ne deviennent
demain des jardiniers du paysage - il est totalement utopique d'imaginer
ici une quelconque reconstruction du bocage.
Remerciements à Pierre Donadieu (directeur de thèse, ENSP-Versailles) pour ses relectures et à Erwan Bocher (doctorant, Laboratoire Réso - Rennes 2 / UHB) pour ses conseils en SIG.
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* Afin de prendre en considération l'évolution des modalités de remembrement - ceux des années 50 n'ont rien de commun avec les aménagements fonciers actuellement - et respecter une certaine logique territoriale, nous avons privilégié les communes de Chauméré, Balazé, Essé (remembrées entre 1950 et 1960), Amanlis, Etrelles, Brie (1970-1980) et Retiers, Janzé (après 1990). Pourtant, et c'est l'intérêt de l'article, la date du remembrement ne semble ici déterminer la densité du boisement linéaire ou le degré de participation des agriculteurs aux politiques de replantation de haies. Les points de vue défendus dans l'article procèdent d'un travail d'enquêtes (novembre 2001-février 2002) articulé autour : a) d'entretiens semi-directifs et individuels réalisés auprès de dix familles de trois générations d'agriculteurs (fils, pères, grands-pères) et b) de réunions (8) avec la population agricole locale en activité ou en retraite, avec distribution de questionnaire (87 enquêtés) et analyse de diapositives (17). [VU]
Notes
(1) Ou selon
la région et les goûts de chacun, avec du lait
baratté.[VU]
(2) Cette typologie confirme d'ailleurs les résultats
obtenus par Colson F., Almendoz I., Stenger A., 1996. La participation des
agriculteurs à l'amélioration du paysage. Le Courrier de
l'Environnement de l'INRA, 28, 19-26 - où, là aussi, trois
catégories d'agriculteurs se distinguaient : " les passionnés
", " les contraints " et " les non-planteurs
".[VU]
(3) Le thuya a également été
subventionné par les pouvoirs
publics.[VU]
[R]