Sauve qui peut ! n°6-7 (1993)

Généralités sur la tomate et les espèces sauvages voisines
Principales banques de gènes de tomate dans le monde
En France, constitution d'un réseau pour les ressources génétiques de la tomate
Les objectifs du réseau tomate
Les travaux des 4 établissements membres du réseau en 1989,1990,1991 et 1992
Les travaux de l'INRA en 1993 et 1994
Ce qui reste à faire pour compléter le travail entrepris
Perspectives


La production mondiale de tomate augmente régulièrement, elle était de 70 millions de tonnes en 1992 (source FAO). Les programmes de sélection concernent la résistance aux maladies et parasites, l'adaptation à des conditions climatiques et à des modes de culture très diversifiés, l'amélioration de la qualité des fruits en relation avec leur destination pour la consommation en frais ou (industrie de la conserve. Dans tous les cas, la création variétale s'oriente pratiquement uniquement vers l'obtention d'hybrides de lés génération (FI).

[R] Généralités sur la tomate et les espèces sauvages voisines

La tomate cultivée Lycopersicon esculentum appartient à la famille des Solanacées. Le genre Lycopersicon est originaire du Nord-Ouest de l'Amérique du Sud, d'une zone allant du Sud de la Colombie à l'Équateur, au Pérou et au Nord du Chili, de la côte pacifique aux contreforts de la Cordillère des Andes. Le genre Lycopersicon ne comprend que 9 espèces. L'ancêtre de la tomate serait L. esculentum var. cerasiforme, qui aurait migré de sa zone d'origine vers le Sud de l'Amérique du Nord, où elle a été domestiquée.
La tomate cultivée est diploïde (2n = 24), autogame, d'introduction récente, phénotypiquement assez diversifiée, mais d'une diversité génétique très réduite. Les biologistes moléculaires ont montré qu'il n'y a que très peu de polymorphisme au niveau de l'ADN chez L. esculentum. En contre-partie, les espèces sauvages de Lycopersicon représentent un énorme réservoir de variabilité génétique pour les sélectionneurs, qui les ont déjà beaucoup exploitées. Les espèces sauvages sont le plus souvent largement allogames, voire auto-incompatibles. Les croisements avec L. esculentum sont possibles, à condition de prendre la tomate cultivée comme parent femelle.

[R] Principales banques de gènes de tomate dans le monde

C.M. Rick, de l'université de Davis en Californie, a été un pionnier en matière de génétique de la tomate et a fait, depuis 1948, de nombreuses expéditions de prospection dans la zone d'origine des Lycopersicon. II a créé une collection unique au monde, qui est gérée par le Tomato Genetics Resource Center (TGRC). Cette collection est riche actuellement de 1 008 lots d'espèces sauvages, de 877 mutants monogéniques (827 loci sont concernés), et de 935 lots divers. Tout ce matériel, dont la liste est régulièrement publiée dans le Report of the Tomato Genetics Cooperative, est à la disposition de tous les chercheurs intéressés.
La collection de tomates du ministère de l'Agriculture des Etats-Unis (USDA) est entretenue à la Regional Plant Introduction Station de Geneva (New York). La collection de l'Asian Vegetable Research and Development Center (AVRDC) à Taïwan est la plus riche au monde en nombre de lots. La collection de Lycopersicon de l'Institut Vavilov en Russie existe depuis 1921. N.I. Vavilov et ses collègues ont été des pionniers dans la collecte des espèces de Lycopersicon dans leur zone d'origine.
D'autres pays ont des collections plus ou moins importantes. Citons au sein de l'Union européenne les Pays-Bas (Wageningen), l'Allemagne (Gatersleben), l'Espagne (Malaga) ; en Europe de l'Est : la Hongrie, la Bulgarie ; en Amérique : le Canada, le Pérou ; en Asie : le Japon, la Chine. Cette liste, qui ne concerne que des collections d'organismes publics, n'est pas exhaustive.

[R] En France, constitution d'un réseau pour les ressources génétiques de la tomate

L'INRA, ainsi que les établissements privés de sélection installés en France, nombreux à avoir des programmes sur la tomate, disposent d'importantes collections rassemblées par les sélectionneurs. La collection de l'INRA s'est constituée peu à peu dès les années 50, selon les besoins de la sélection. Au début des années 60, l'INRA a reçu des échantillons de graines des cultivars-variétés fixées cultivées en France, pour les essais du Comité technique permanent de la sélection (CTPS) dans le cadre de la création en 1966 du Catalogue officiel des variétés de tomate : 61 variétés ont été inscrites à cette date.
La tomate a été choisie comme modèle de plante maraîchère autogame pour la mise sur pied d'un réseau de gestion des ressources génétiques, comprenant l'INRA et 3 partenaires privés membres du groupement d'intérêt économique (GIE) Clause-Limagrain, soit Clause, Tézier et Vilmorin. Cette action intitulée " Création d'une banque de gènes en réseau pour la création variétale de tomate " a pu être entreprise grâce à une aide financière, en 1989 et 1990, du ministère de la Recherche et de la Technologie (MRT). Le relais prévu pour la poursuite de cette action était la constitution d'un groupement d'intérêt scientifique (GIS) constitué de l'INRA et du GIE Clause?Limagrain. Ce GIS, créé le 1°r janvier 1990 et intitulé " Groupement pour la sauvegarde des ressources génétiques de légumes et de fleurs ", avait choisi la tomate comme modèle pour démarrer ce travail sur les ressources génétiques ; il n'a jamais fonctionné. Le travail entrepris sur la tomate avec le GOE Clause?Limagrain s'est malgré tout poursuivi sans financement en 1991 et 1992, grâce à la bonne volonté des différents partenaires. En 1993 et 1994, les partenaires privés ont cessé toute activité dans ce domaine, l'INRA seul a poursuivi le travail entrepris.

[R] Les objectifs du réseau tomate

Il s'agissait, pour assurer la mise en commun des ressources génétiques de la tomate :
- de faire l'inventaire du matériel végétal disponible. Pour cela, le matériel a été classé en 3 rubriques variétés et lignées fixées de L. esculentum, mutants divers et séries de lignées isogéniques de L. esculentum et espèces sauvages de Lycopersicon.Les hybrides FI commerciaux, qui représentent pourtant l'essentiel du progrès génétique, ne sont pas pris en compte dans cet inventaire ;
-d'en faire la description et l'évaluation. La description (caractères morphologiques ou botaniques et agronomiques) est faite sur des plantes en conditions normales de culture sans tests ni mesures particuliers, et sans analyse du rendement. Nous avons retenu 35 descripteurs (dont 15 obligatoires), en nous inspirant largement de ceux de l'International Plant Genefic Resources Institute (IPGRI) et de l'Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV). L'évaluation est faite en adoptant un crible spécifique : test de résistance à une maladie, test d'évaluation du comportement dans tel ou tel milieu, ou en effectuant des analyses (par exemple sur la composition chimique du fruit);
- d'en assurer la multiplication et la conservation. La multiplication est assurée selon un rythme et des modalités discutées par les partenaires du réseau. Dans la mesure du possible, les graines sont conservées en chambre froide (3?4°C), ou mieux au congélateur (?20°C) ;
-d'enrichir la collection par des introductions raisonnées.
Le réseau assure :
- une décentralisation des cultures et de la conservation des graines, ce qui diminue les risques de pertes accidentelles ;
- une centralisation des informations. L'informatisation des données est assurée par l'INRA, le logiciel dBase a été choisi. Plusieurs sous-fichiers ont été constitués, qui concernent : les données passeport et les généralités, la description (caractéristiques morphologiques ou botaniques et agronomiques) et l'évaluation ;
-les résistances aux parasites et aux maladies ;
- les caractéristiques physiologiques, technologiques, moléculaires.
Ces informations sont mises à la disposition de tous les membres du réseau.

[R] Les travaux des 4 établissements membres du réseau en 1989,1990,1991 et 1992

L'inventaire des variétés et lignées fixées de L. esculentum des 4 établissements partenaires a été mené à bien. La lére édition du Catalogue des variétés et lignées fixées de Lycopersicon esculentum Mill. en collection à lINRA et chez les établissements de sélection Clause, Tézier et Vilmorin a été publié en février 1992. Ce catalogue compte 1 779 lots représentant 1 233 variétés et lignées fixées. L'apport de chaque établissement est le suivant : INRA : 746 ; Vilmorin : 491 ; Tézier : 321 ; Clause : 221. Si on considère le nombre de variétés et lignées fixées que chaque établissement est seul à avoir en collection, on a les chiffres suivants.: INRA : 416 ; Vilmorin : 227 ; Tézier : 117 ; Clause : 84.
Sur le catalogue figurent le nom et le numéro de code de la variété, les établissements membres du réseau qui ont ce lot en collection, l'origine des graines reçues (établissement, pays, année de réception), l'année de multiplication la plus récente. Le catalogue comprend en 2e partie la liste et les adresses des établissements fournisseurs de graines. Ce catalogue a été donné aux personnes intéressées, des graines fournies à celles qui en ont fait la demande.
Description et évaluation. Il a été convenu que chaque année, chaque partenaire du réseau cultiverait dans ses propres implantations un minimum de 40 variétés et les décrirait selon la liste de descripteurs mise au point en commun. Pendant quatre ans, c'est un total de 880 lots qui ont été cultivés. Pour des raisons de moindre coût, ces cultures ont été implantées au champ et tuteurées. Elles ont été visitées en commun par les partenaires du réseau. Plusieurs tests: de résistance aux maladies ont été effectués.
Multiplication et conservation. La plupart des lots cultivés ont été multipliés. Chaque partenaire assure la gestion de son stock de graines. A l'INRA, toute la place disponible pour le laboratoire tomate dans une chambre froide à 3?4°C est utilisée pour la conservation des graines des ressources génétiques.
Introductions. Quelques introductions ont été réalisées, en particulier pour remplacer des lots dont les graines gardées dans de mauvaises conditions ne germaient plus.
L'informatisation des données recueillies par les 4 établissements a été réalisée à l'INRA. Une copie des fichiers sur disquettes a été fournie à nos partenaires privés en mai 1994.

[R] Les travaux de l'INRA en 1993 et 1994

En 1993 et 1994, l'INRA a poursuivi seul l'action entreprise en 1989. Environ 200 variétés et lignées fixées ont été cultivées, décrites, et pour la plupart multipliées. Par ailleurs, l'INRA a entrepris l'inventaire de ses collections en matière de mutants et de lignées isogéniques de L. esculentum et d'espèces sauvages de Lycopersicon. De nombreux lots ont été multipliés. L'INRA a 1 280 lots en collection avec la répartition suivante :
- variétés et lignées fixées de L. esculentum (liste mise à jour en mai 1994) : 770 lots, dont environ 40 lignées obtentions INRA (variétés commercialisées, parents d'hybrides tombés dans le domaine public, lignées de sélection)
- mutants divers (250) et lignées isogéniques (200) : 450 lots. Beaucoup de mutants proviennent du TGRC à Davis. L'originalité de la collection de l'INRA vient de sa richesse en lignées isogéniques, dont la plupart sont des obtentions INRA (lignées isogéniques pour un ou plusieurs gènes concernant des caractères morphologiques ou des résistances à des maladies). Ce matériel est très apprécié des chercheurs de tous pays et de toutes disciplines, quelques centaines d'échantillons sont expédiés chaque année ;
- espèces sauvages de Lycopersicon : 60 lots pour 9 espèces. La collection INRA mériterait d'être enrichie par des introductions.

[R] Ce qui reste à faire pour compléter le travail entrepris

Il conviendrait que l'INRA édite le catalogue complet de sa collection, multiplie les lots de graines les plus anciens, poursuive la description du matériel, enrichisse sa collection en particulier en espèces sauvages. Du côté de Clause, Tézier, Vilmorin, il serait souhaitable que les mutants, les lignées isogémques, les espèces sauvages soient inventoriés, et les autres actions poursuivies comme à l'INRA. Un catalogue commun complet marquerait l'aboutissement de cette première étape.
Pour assurer une répartition équitable du travail entre les 4 partenaires, il avait été proposé que chaque établissement soit responsable de la maintenance du quart de la collection, en y incluant en priorité le matériel dont il était l'obtenteur. Un double de chaque lot devait être conservé chez un 2e partenaire, afin de diminuer les risques de pertes accidentelles. Le temps a manqué pour mettre en place ce système, l'urgence exigeait de sauvegarder les lots les plus anciens ou ceux dont les graines étaient conservées dans de mauvaises conditions.

[R] Perspectives

Le demi-succès de cette entreprise permet de dire qu'un travail en commun entre l'INRA et des partenaires privés sur les ressources génétiques est possible. Son demi?échec démontre s'il en était besoin que le travail sur les ressources génétiques est une oeuvre de longue haleine, qu'il exige une continuité, qu'il est coûteux. Des moyens humains et financiers sont indispensables pour assurer la pérennité d'une telle entreprise.
A l'heure où ces lignes sont écrites, le devenir du travail entrepris sur les ressources génétiques de la tomate est incertain. S'il est permis d'exprimer un voeu, il conviendrait que l'INRA et ses partenaires reprennent le travail là où il a été laissé. Un réseau français solide faciliterait notre participation à un réseau plus large entre pays de l'Union européenne, quand un tel projet verra le jour. A plus long terme, c'est une collaboration au niveau mondial avec des pays de l'Europe de l'Est et d'autres continents, qui mériterait d'être établie.

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