Le Courrier de l'environnement n°23, novembre 1994.
par Philippe Pointereau
1. Penser la forêt de 2200
2. Participation citoyenne
3. La transparence ou la fin des idées
reçues
4. Eaux et forêts : un couple indissociable
5. Les outils d'une gestion durable des forêt
6. Faire évoluer le Fonds forestier national
1. Penser la forêt de 2200
Mettre en place une foresterie durable, ou plus précisément
pousser encore plus loin l'intégration des principes du
développement durable à la foresterie française (la
politique forestière française), c'est déjà imaginer
la forêt de 2200.
Cette forêt de demain devra faire face aux nombreux défis des
XXIe et XXIIe siècles :
- contribuer activement avec l'agriculture (dans le cadre de systèmes
agro-forestiers en particulier) et avec la pêche, à nourrir
(produire des aliments mais aussi protéger directement ou indirectement
la fertilité des sols) et à fournir un toit à plus de
10 milliards d'habitants ;
- assurer à moindre coût un approvisionnement en eau convenable
en qualité et en quantité ;
- prendre la relève, avec les autres énergies renouvelables,
des gisements fossiles ;
- affronter les variations climatiques que la consommation annuelle de 7
milliards de TEP d'énergies fossiles aura généré
durant le XXe siècle et la première moitié du XXIe ;
- satisfaire une population de plus en plus urbaine.
Pour partie, cette forêt existe déjà par le biais des
jeunes chênaies qui vont mettre deux cents ans à pousser ou
des forêts primaires qui auront pu subsister. Mais cette forêt
de demain est en grande partie à construire au travers des sylvicultures
utilisées aujourd'hui, au travers des nouvelles plantations et en
fonction des résultats des luttes menées contre les
défrichements de toutes sortes.
Toutes les forêts de la planète sont aujourd'hui connues grâce
à nos satellites, de plus en plus précis ; il n'y a plus de
continent inconnu couvert d'une vaste sylve, il n'y a plus d'échappatoire.
Il faut affronter ce XXIe siècle en inventant une nouvelle manière
de vivre collectivement sur notre planète.
La forêt et les ressources qu'elle procure peuvent être un des
piliers du développement durable et de cette vision globale et collective
de la Terre.
Comment imaginer cette forêt de demain et mettre en place une foresterie
durable ? Cela passe par deux concepts importants : la participation citoyenne
et la transparence.
2. Participation citoyenne
La survie et la bonne gestion des forêts dépendront en partie
de l'implication du citoyen. Plus cette forêt sera connue, aimée
et respectée des hommes, plus elle sera protégée des
pressions de certains groupes (les forêts détruites par les
guerres ou pour les financer, dévorées par les cultures
industrielles, les barrages ou les villes...) et mieux elle sera valorisée.
Pour cela il faut dès maintenant développer un imaginaire
collectif, tester de vrais partenariats entre tous les acteurs de la forêt,
éduquer, former, sensibiliser et transmettre les savoir-faire.
Actuellement, ces partenariats ne sont que des ébauches qu'il faut
concrétiser dans un futur proche. La loi forestière a mis en
place les comités régionaux de la forêt et des produits
forestiers. Leur fonctionnement sera un bon test, même si ceux-ci sont
plutôt décevants pour l'auteur qui participe à celui
de Midi-Pyrénées, un CRFPF qui ne s'est plus réuni depuis
deux ans, alors même que les nouveaux plans de développement
des zones rurales (PDZR) ont un volet forestier important et que vient de
se mettre en place celui du contrat de plan Etat-Région.
Le dialogue amorcé par France Nature Environnement avec certains groupes
papetiers (La Rochette et Aussédat-Rey en particulier) débouchera
peut-être sur une meilleure compréhension mutuelle et sur des
modifications concernant le fonctionnement de cette filière. Si le
citoyen ne peut se passer de papier, il n'a pas forcement besoin de tout
ce qui remplit sa boîte aux lettres ! Et il peut recycler plus !
Les comités de gestion des réserves biologiques domaniales
préfigurent peut-être les futurs comités de gestion de
nos forêts domaniales et communales qui associeront les différents
usagers de ces forêts mais aussi les acheteurs de bois. Beaucoup de
chemin reste encore à parcourir. Les Canadiens ont montré la
voie avec leur programme de "forêts modèles", ce qui ne les
empêche pas, par ailleurs, de détruire par grandes coupes rases
les forêts naturelles de l'Ile de Vancouver. A nous d'inventer la
nôtre !
Un test grandeur nature pourrait être mené dans la création
de "forêts communautaires" à la périphérie des
villes. Ces forêts, établies sur des sites dégradés
(friches industrielles, bordures d'autoroute, décharges...), pourraient
être plantées et gérées collectivement par des
associations de quartier, des associations de retraités - qui seront
de plus en plus nombreux - et par des écoles. Les Anglais, sur cette
question-là, donnent l'exemple - tandis que parallèlement ils
privatisent la forêt publique -, mais on peut citer et féliciter
les maires d'Ifs dans la banlieue de Caen (Calvados) et de Goteinx-Libarrenx
(dans les Pyrénées-Atlantiques) qui ont osé investir
dans la création d'une forêt.
Mais pour atteindre cet objectif, la foresterie, qui va de la gestion de
la forêt à l'utilisation du bois, devrait être enseignée
à l'école. Ceci permettrait d'associer la connaissance de la
nature avec l'enseignement de la science de la complexité : outil
indispensable pour affronter le futur. Peut-être même que les
chercheurs informaticiens trouveraient quelque chose dans l'étude
du fonctionnement de l'écosystème forestier, véritable
organisme vivant capable de s'autoréguler et d'assurer de multiples
fonctions.
L'opération "A l'école de la forêt" est à ce titre
exemplaire. Attendons de voir quels moyens nos ministères continueront
d'y consacrer. Et citons aussi l'exemple du collège de Vialatte
(Puy-de-Dôme) qui a créé en 1990 la première classe
de 4e "environnement forestier".
La bonne transmission des savoir-faire des ruraux (agriculteurs
particulièrement) est aussi un enjeu important : gérer des
coupes de taillis pour faire son bois de chauffage tout en laissant quelques
beaux arbres pour refaire une charpente ou un bardage, savoir planter, greffer
et tailler les vieux fruitiers. Cela passera aussi par une revalorisation
du métier de bûcheron même si celui-ci a troqué
la hache pour la tronçonneuse .
De l'évolution de tous ces savoirs théoriques et pratiques,
de la réalité et de l'image du travail en forêt
dépendront bien sûr l'implication du citoyen dans sa forêt
et cette imaginaire forestier commun : " forêt vivante " respectée
mais aussi utilisée pour construire sa maison ou " forêt pique-nique
" défouloir d'un citoyen urbain tétanisé par des heures
de télévision !
La formation du citoyen à la forêt devrait contribuer à
modifier son attitude envers le bois, matériau écologique et
renouvelable dans le cadre d'une sylviculture durable.
L'enjeu est vraiment important, tant pour les acteurs de cette forêt
que pour la forêt elle-même. Il faut être attentif à
tout ce qui peut permettre l'implication du citoyen dans la forêt.
3. La transparence ou la fin des idées reçues
Tout partenariat ne peut se construire sans transparence. La transparence,
c'est avant tout des discours qui correspondent à des actes, c'est
la mise en oeuvre d'un vocabulaire et d'idées communs, c'est la fin
des idées reçues, c'est l'anti-corruption, c'est enfin une
meilleure transparence économique passant par l'intégration
des coûts et des produits externes. Quelques exemples de faux-semblants
:
- dire dans un plan d'aménagement (il en va de même dans les
orientations régionales forestières) que les fonctions
écologiques et paysagères sont au même niveau que la
fonction de production de bois sans leur allouer aucun moyen financier ou
humain. Bref, laisser le soin à la " cellule communication " de pallier
la pénurie de moyens et parfois de compétences ;
- continuer de faire croire que la forêt ne peut vivre sans l'homme
ou que l'abattage des bois permet de restaurer la santé d'une forêt.
Et dans le même ordre d'idées faire croire que " les
écologistes " veulent mettre la forêt sous cloche (" vaste
réserve naturelle "), alors que ces derniers, associés aux
scientifiques et maintenant à l'Etat, veulent créer un réseau
de réserves intégrales sur 1 ou 2% des forêts et continuer
d'exploiter d'une facon durable le reste ;
- continuer d'utiliser le mot forêt quand il s'agit de plantation
monospécifique et parfois clonée de peuplier, de pin maritime,
de noyer ou de douglas que l'on cherche à conduire comme un champ
de maïs ;
- ne pas prendre en considération l'échec de nombreuses plantations
(l'eucalytus en est le plus bel exemple), la place des subventions et des
autres exonérations fiscales quand l'on veut comparer les choses entre
elles, etc.
Cette transparence se développera au fur et à mesure de la
mise en place de partenariats où les gens devront dialoguer, écouter
et se comprendre
Mais la foresterie durable, c'est aussi définir des choix techniques,
des priorités et mettre en oeuvre des outils financiers adaptés.
4. Eaux et forêts : un couple indissociable
Il m'a fallu quelques années pour comprendre l'importance de la relation
entre les eaux et la forêt.
Sachez que le chiffre d'affaires des eaux minérales en France est
de plus de 11 milliards de francs avec 2 milliards d'exportation nette, que
vos factures d'eau représentent aussi une bonne vingtaine de milliards
(comparable à l'activité de la filière bois - foresterie
et scierie -) et que tous ces chiffres sont en progression constante. Vous
mesurez ainsi l'enjeu que revêt l'accès aux ressources et le
maintien de leurs qualités.
La forêt joue un rôle important dans le cycle de l'eau, en
particulier en régulant les flux, en filtrant et épurant cette
eau.
Impossible bien sûr de chiffrer cela précisément (sauf
dans le cas de quelques exemples, comme celui de la forêt de Taubenberg
couvrant 1 500 ha, et propriété de la ville de Munich, qui
dispose pour revenu de 3,8 millions de francs provenant de la vente des bois
et 2,3 millions provenant de la vente d'eau - la forêt fournit en effet
à la ville environ 110 millions de m3 d'eau par an sans que celle-ci
nécessite un traitement). Mais l'on sait qu'un paysage boisé
permet à l'exutoire du bassin versant d'écrêter les crues
et d'augmenter le débit d'étiage. On connaît aussi le
rôle des ripisylves dans l'épuration des nitrates et l'on peut
chiffrer à quelques milliards (ce qui fait que le prix de l'eau grimpe
!) le coût de la pollution par les nitrates qui doit affronter la barre
fatidique des 50 mg/l pour l'eau distribuée et 10 mg/l pour les eaux
minérales et qui se traduit par la création d'usines de
dénitrification, des forages profonds, des mélanges eau de
rivière-nappe ou des connections de réseaux. Et moins la
forêt jouera son rôle et plus le budget "eau" grimpera ; d'ailleurs
on nous y prépare, au doublement du prix de l'eau... On comprend
l'engouement des grands groupes (Générale des Eaux, Lyonnaise
des Eaux, BSN, Netslé, etc.) pour ce marché bien plus
rémunérateur que les forêts.
Tout cela me porte à croire que la fonction prioritaire de nos
forêts est de maintenir le bon fonctionnement du cycle de l'eau. L'abandon
du statut et/ou du sigle "Eaux et Forêts" du gestionnaire de nos
forêts domaniales pour celui d'Office national des forêts,
établissement public à caractére industriel et commercial
(EPIC sans le E d'écologique à la fin) est peut-être
une erreur. Le rapprochement entre les services responsables des forêts
et ceux responsables des eaux redevient indispensable et devrait conduire
à certains choix techniques.
Après avoir défini le rôle central du partenariat et
de la transparence dans la mise en place d'une foresterie durable, et la
forte association des eaux et forêts, France Nature Environnement a
mis en avant les points qu'elle jugeait importants pour qualifier la gestion
durable.
5. Les outils d'une gestion durable des forêts
:
- la protection et la reconstitution des forêts alluviales et de
toutes les bandes boisées bordant les cours d'eau ;
- la protection et la construction de forêts périurbaines en
assurant une connexion entre les massifs ;
- le maintien des dernières forêts primaires des îles
des Dom-Tom et la mise en place d'un réseau de réserves
forestières intégrales en métropole, dans l'objectif,
entre autres, d'assurer la conservation de la biodiversité (des
invertébrés, des mousses et des champignons en particulier)
;
- le sursis à la mise en exploitation des forêts primaires de
la Guyane grâce au reboisement de terrains abandonnés et à
la limitation de l'exploitation forestière aux massifs déjà
exploités ;
- l'invention de nouveaux modèles d'agro-foresterie ;
- le développement d'une sylviculture proche de la nature ; ce qui
signifie le maintien de l'état boisé par une forêt
irrégulière, évitant ainsi les coupes à blanc
et favorisant la régénération naturelle et le maintien
de peuplements mélangés ;
- la poursuite d'un objectif "zéro pesticide et zéro
engrais" et l'abandon de toute utilisation de clones en forêt ;
- la satisfaction simultanée, en priorité, de l'ensemble des
objectifs assignés à la forêt
- la mise en place d'un vaste programme pluridisciplinaire sur l'étude
du fonctionnement des écosystèmes forestiers ;
- la mise en place de moyens de diagnostic et d'évaluation pour juger
de l'évolution de la conservation de la biodiversité et du
bon fonctionnement du cycle de l'eau ;
- la création d'un réseau de réserves forestières
et de forêts gérées selon les différentes
sylvicultures.
Pour mettre en oeuvre toutes ces actions et atteindre ces objectifs, il faut
des moyens financiers adaptés.
[R] 6. Faire évoluer le Fonds forestier national
Le FFN constitue le moteur essentiel pour appliquer les orientations de la
politique forestière. Cet outil intéressant dans son fonctionnement
(réinvestissement de l'amont par l'aval) doit aujourd'hui s'adapter
aux nouveaux objectifs de nos forêts. Il doit en particulier mieux
prendre en considération les orientations écologiques, sociales
(accès aux forêts) et paysagères. Pour cela, il faudra
revoir les conditions d'attribution des aides en définissant de nouveaux
cahiers des charges. Par exemple, comment créer et favoriser des
forêts diversifiées, comment appliquer les conventions
internationales (Ramsar, Biodiversité, Changements climatiques, Alpine)
touchant la forêt ?
Mais c'est aussi au niveau de la fiscalité forestière que les
choses devront évoluer. L'exonération fiscale trentenaire dans
le cadre d'un boisement défavorise la futaie irrégulière,
qui ne bénéficie que très rarement des aides du FFN.
Au niveau de la fiscalité communale, il faudra favoriser, par une
dotation spéciale à définir, les communes qui créent
une forêt ou assurent une gestion particulière.
Enfin, la péréquation qui s'opère dans les coûts
de gestion des forêts publiques est à maintenir.
Ces idées portées par les associations sont faites pour alimenter le débat sur le développement durable.
On ne peut décréter qu'aujourd'hui, toutes les forêts francaises, voire toutes les forêts de la planète sont gérées " durablement ". Cela serait trop beau.
Les jeunes ne se ruent pas sur les métiers de la forêt, les
forêts russes sont en train d'être pillées et arrivent
chez nous sous forme de papier sans que le consommateur ne s'en aperçoive,
le marketing vert (type Tetra Pack) ne repose sur aucune réalité
scientifique et trompe le consommateur, la consommation de pesticides en
forêt ne diminue pas, de lourdes menaces pèsent toujours sur
notre forêt guyannaise, ELF-Aquitaine contribue avec ses forages à
la destruction et à la pollution de la forêt tropicale d'Equateur,
les forêts périurbaines et alluviales sont menacées par
des défrichements, le matériau bois est concurrencé
par le plastique, la politique du bois-énergie, énergie
renouvelable, dispose de moyens dérisoires en l'absence de volonté
politique, certains animaux forestiers (ours brun, grand tétras) n'ont
pas une survie assurée, les collectivités locales continuent
de construire des bâtiments publics avec des bois tropicaux, les citoyens
ne savent pas que le café ou les crevettes en boîte qu'ils
consomment ont été produits sur les cendres d'une forêt
tropicale ou d'une mangrove...
Si peut-être tout ne va pas si mal en France comparativement à
d'autres pays, beaucoup reste encore à faire.