Introduction
Le Renard roux
Renard trop humain? Des symboles et des mots
Le renard, ennemi et gibier ?
Renards
Graisse pour le piège (encadré)
Le renard est un animal très commun, largement répandu sur
la planète, mais il est aussi - on le verra - étonnamment
singulier. Cela tient-il à sa nature zoologique - éthologique
? Ou à la place que l'homme lui a faite dans sa culture ? ou aux deux
?
Dans la diversité de notre faune, on situera volontiers entre le chien
domestique et fidèle et le loup féroce et sanguinaire cet animal
moyen, difficile à classer tant il est à la fois
irréductiblement sauvage et insolemment familier ! Selon les apparences,
on conviendra que ce quadrupède si parfaitement animal n'a a priori
rien qui puisse fasciner l'homme. Que celui-ci se projette (ou se reconnaisse)
dans l'ours ou dans le singe, quoi de plus naturel ? La morphologie, la
corpulence, la station debout ne font-elles pas de ces animaux deux formes
de l'homme sauvage ?
L'histoire des rapports de l'homme et du renard remonte à une lointaine
antiquité. Nous nous limiterons cependant à notre pays et
remonterons seulement au XIIe siècle, époque où la
société féodale est bien en place. Le goupil - puisque
tel est le nom commun de cet animal commun - est alors le compagnon des
sociétés paysannes qui défrichent et s'installent, et
c'est dans la culture de ces sociétés quil se
métamorphose en « maître Renart ». Pourquoi ?
Depuis mille ans au moins, le renard chasse sa subsistance non loin des hommes
: c'est un prédateur et - bien qu'on ne consomme pas sa chair - un
gibier. Au cours des derniers siècles, on a réussi à
exterminer le loup, on a décimé l'ours au point de n'en compter
aujourd'hui que quelques dizaines. Voici donc désormais notre ennemi
public n°1, d'autant que le voici atteint de la rage ! La chasse au
renard, vieille d'un millénaire, prend souvent les mots et les armes
d'une véritable guerre ; mais l'animal a aussi ses défendeurs
résolus ! Le renard n'en finit pas de fasciner l'homme et l'enfant,
et même les chasseurs (écoutez donc leurs récits de
chasse...). Faut-il l'exterminer ou le protéger ? Ce nuisible ne serait-il
pas utile ? Ces paradoxes conduisent à poser la question de la chasse
(tuerie aveugle ou « régulation éclairée »?)
et celle de la conservation de notre patrimoine naturel et de la protection
des espèces.
Le Renard fait partie de la famille des Canidés. Sous ce nom
générique de Renard on regroupe un assez grand nombre de ces
Canidés qui ont entre eux des ressemblances de forme qui ne sauraient
cependant estomper les différences. En somme un « air de famille
» assez difficile à caractériser si l'on veut aller plus
loin que l'analyse rapide d'un faciès attentif et mobile, au museau
allongé, aux yeux vifs, aux oreilles pointues toujours en éveil.
Il faudrait aussi évoquer la silhouette : si le loup paraît
taillé assez grossièrement, assez lourdement, si le chien (mais
quel chien ?) semble un être rustique attaché à l'homme
et à la niche, le renard est un animal libre, au corps délié,
léger, rapide. Il faut le voir traverser un pré découvert,
vers midi, en quelques bonds rapides : aucune pesanteur, et quelle grâce,
quelle élégance ! que sa trajectoire soit rectiligne, ou courbe
et sinueuse, l'allure a la même souplesse. Peut-être y a-t-il
du chat dans le renard... entre fauve et félin.
L'espèce vulpine occupe le globe à peu près autant que
l'espèce humaine, elle est partout où est l'homme ! Celui-ci
en est d'ailleurs souvent le responsable : des renards d'Europe ont
été introduits en Amérique et réciproquement
; on a lâché des renards argentés en Finlande. Avec la
construction du pont de Noirmoutier, le renard a pénétré
dans l'île. Cette extraordinaire extension, cette omniprésence
ne saurait à elle seule expliquer l'importance primordiale prise par
cet animal, depuis des siècles et des millénaires, dans
l'imaginaire des populations. Nous nous demanderons, chemin faisant, pourquoi
et comment cet animal si commun, si banal, est si important symboliquement.
Chez les Dogons du Niger, c'est le « Renard pâle », en Chine,
Mongolie et au Japon, le renard prend des dimensions mythologiques ; et que
dire de l'Europe ? La plupart d'entre nous n'avons qu'une connaissance
superficielle, furtive, de l'animal renard ; si nous avons accumulé
un certain « savoir », c'est le plus souvent un savoir livresque,
à moins d'être soi-même spécialiste en zoologie
ou chasseur. Le renard ne se donne guère à voir, ne se laisse
apprivoiser qu'exceptionnellement s'il est pris tout jeune renardeau. Pour
avoir quelques chances de le rencontrer il faut vivre dans - et avec - la
nature, écouter et voir, interpréter les traces, les
pistes...
Sans le voir, on reconnaîtra le renard à ses empreintes bien
alignées ou plus groupées selon qu'il va au pas, au trot ou
au galop (1) . On les distingue de
celles du chien si l'on observe qu'elles s'inscrivent dans un ovale assez
resserré (les deux pelotes avant séparées des
latérales ainsi que la pelote principale) alors que celle du chien
s'inscrivent, plus écrasées, dans un cercle. On reconnaît
le passage du renard à ses laissées (excréments)
déposées en un endroit souvent choisi. Les éthologues
nous ont appris que lorsqu'un renard dépose sa crotte - ou simplement
urine- il marque en même temps son territoire d'autant de bornes
olfactives. On les trouve donc sur une petite élévation de
sol, sur une pierre, etc. Autant de points géodésiques ou de
balises qui peuvent inspirer la crainte aux « étrangers »
ou au contraire inciter au rapprochement des familiers.
Impossible toutefois d'interpréter la profondeur relative des empreintes
pour en déduire qu'il s'agit d'un mâle ou d'une femelle. Il
faut un oeil bien exercé pour les distinguer l'un de l'autre : le
renard est un animal de taille moyenne de 70 à 80 cm prolongé
d'une belle queue touffue de 35 à 40 cm de long (L+1/2L), le mâle
pèse ordinairement 7 kg et la femelle 6 kg. Le mâle « maigrit
» en mars-avril et grossit en janvier, les femelles sont maigres en
janvier et « grossissent » en février.
Le pelage est en général d'un beau roux : c'est la couleur
« fauve » du « sauvage ». La poitrine et le ventre sont
souvent blancs ainsi que le pinceau terminal de la queue. Mais la fourrure
peut s'assombrir si fort qu'on qualifie certains renards de « charbonniers
» (en élevage on a obtenu des renards entièrement blancs,
des renards angora et d'autres à peau nue). La fourrure est plus dense
et épaisse, donc plus belle, en hiver qu'en été : aussi
chasse-t-on le renard surtout à la mauvaise saison. Au printemps se
produit une mue : il arrive que les poils se détachent par grandes
plaques laissant apparaître la peau nue et donnant à l'animal
un aspect misérable (c'est certainement ce phénomène
qui a fait nommer alopécie la chute partielle ou totale des cheveux
ou des poils, alopex étant le nom grec du renard, à moins que
ce ne soit linverse...). Le renard reprend sa fourrure d'hiver en septembre
ou octobre.
Pour expliquer sa silhouette, son allure, son aptitude à la course,
il faut évoquer le squelette, les muscles, etc. ; on voit alors une
charpente légère, bien articulée, haut jointée
permettant des mouvements souples en tous sens. Architecture flexible,
taillée ou dessinée « pour » une chasse silencieuse
et invisible.
Evoquons justement le régime de ce prédateur redouté
sinon redoutable. Ses mâchoires sont armées de fortes canines
(formule dentaire : I 3/3 ; C 1/1 ; PM 4/4 ; M 2/3) ce qui en fait
incontestablement un carnassier. Pour le paysan c'est le prédateur
« mange-poule » et, pour le chasseur, un concurrent animal chasseur
de gibier. C'est là une vue simpliste et partielle de la
réalité. Le renard est, contrairement à sa réputation
millénaire, un omnivore. Ce que des siècles d'observation attentive
ont fait connaître est confirmé par les études
éthologiques actuelles et par la surveillance systématique
d'animaux en captivité ou repérés en nature, ainsi que
par la détermination du contenu de l'estomac de tout individu tué
ou découvert mort.
La faim pousse le renard au plus grand éclectisme. Il mange ce qu'il
peut atteindre et ce qu'il trouve : c'est dire que son régime alimentaire
varie selon les milieux et les saisons. Les victimes du renard sont d'abord
le Lapin de garenne (si l'observation se fait plus précise on remarque
qu'il s'agit souvent de lapins faibles ou malades). Le Campagnol des champs
(ou agreste) occupe la première place au tableau de chasse lorsqu'il
n'y a plus de lapins (cas de la Suède, de la Lorraine). Dans le
régime alimentaire de notre animal, les oiseaux ne viennent
quensuite et noccupent quune place très secondaire.
La part des volailles pourrait bien être surestimée, du fait
que l'analyse du contenu stomacal intervient souvent lorsque le renard a
été tué lors de l'attaque du poulailler. Les oiseaux
sont consommés lorsqu'ils nichent à terre ou non loin du sol,
ou encore à l'état de cadavres. Le renard ne méprise
évidemment pas le gibier ni les oiseaux aquatiques. Il est capable
de pêcher des poissons vivants, des crabes même, et il ramasse
aussi des cadavres en bord de mer.
A ce menu varié, le renard ajoute toutes sortes d'invertébrés
: insectes coléoptères (hannetons, lucanes...), orthoptères
(sauterelles, criquets...), lépidoptères (papillons). Il ne
dédaigne nullement les vers de terre, c'est même un mets de
prédilection, ce que certains naturalistes du XIXe siècle avaient
déjà noté. Le renard consomme aussi - on l'ignore souvent
- des végétaux. Comme le chat ou le chien, il « connaît
» les graminées et les herbes purgatives : en Suède on
a remarqué une consommation importante de céréales,
sans compter les baies et les fruits (raisins entre autres) qu'il apprécie
en toute saison. En Amérique et au Portugal, des restes de fruits
ont été repérés dans près des trois quarts
des fèces. Les fruits, à cause des sucres qu'ils contiennent,
auraient un rôle essentiel dans la formation de réserves de
graisse avant l'hiver.
Le renard, on la déjà indiqué, se nourrit de charognes
ou du moins de cadavres d'animaux domestiques ou sauvages. Dans
lenvironnement de lhomme, il fait son repas de restes de cuisine.
On a dit que le renard est partout où est l'homme : ce commensal discret
et furtif connaît bien les abords des fermes, ceux des villages et
maintenant des villes. Il a en effet suivi le mouvement d'exode rural,
d'extension des banlieues et s'établit sans complexe dans les villes.
On l'aperçoit parfois dans les rues, la nuit, alors qu'il rentre au
gîte dans quelque cave vide d'une villa : le renard s'urbanise. On
le surprend aussi en train de visiter les poubelles ou les dépotoirs
: le renard se « clochardise ». Une équipe anglaise de
télévision a filmé en lumière infrarouge la vie
de famille d'un couple de renards installé dans le sous-sol d'une
maison londonienne.
Cette « plasticité » éthologique du renard, son
étonnante adaptation à tous les milieux, riches ou pauvres,
est incontestablement la principale raison de sa permanence, car il est
impensable que les campagnes de destruction ne soient pas parvenues à
son extermination... Ainsi le renard est-il depuis longtemps le compagnon
de l'histoire humaine, toujours proche des lieux habités,
dérangé dans ses forêts par les défrichements
des XIe et XIIe siècles, longeant les champs cultivés. Narguant
parfois leur surveillance, il a attiré l'attention des paysans mais
aussi des clercs qui ont déjà lu les exploits de l'animal dans
les textes grecs et latins. Le « mangeur de poules » est
piégé, traqué, chassé. Quelques seigneurs le
chassent à courre mais lui réservent un sort bien différent
de celui du noble cerf ou du rustique sanglier : on dépouille l'animal
de sa peau et on le jette aux chiens !
Mais le renard ne se laisse pas prendre facilement, parce qu'il sait très
bien non seulement courir mais aussi dissimuler son refuge. Le renard prend
son repos dans les fourrés ou dans des abris divers. Bien souvent
il a, pour plus de sécurité, aménagé un terrier,
parfois emprunté au blaireau avec qui il peut, tant bien que mal,
cohabiter. Le terrier nest vraiment occupé que lorsque le renard
et la renarde se sont unis lors des poursuites de janvier. Dans la période
qui précède la mise bas (gestation de 53 jours), la renarde
ne sort plus. Elle donne naissance, à la mi-mars, à une
portée de 5 ou 6 petits renardeaux, petites boules de poil noir qui
saccrochent à ses mamelles. Pour elle, finie la chasse ! Le
mâle lui rapporte régulièrement de la nourriture. Lorsque
les petits ont grossi et commencent à jouer à l'entrée
du terrier, le « père », ainsi que la « mère
» qui a recommencé à sortir, leur apportent les
premières proies, vivantes ou mortes. Mais l'hiver et le début
du printemps forment la période de tous les dangers : il est donc
important que l'entrée du terrier soit parfaitement dissimulée,
dans les racines d'un gros arbre par exemple. De là part un boyau
qui s'approfondit et s'élargit tout près de l'entrée
: cet endroit est appelé le « maire » ou observatoire ;
là, près de l'ouverture, le renard peut se mettre en observation
sans être visible. Un peu plus loin dans la « fosse », le
renard entrepose ses proies, sorte de garde-manger. Il arrive ensuite à
l« acul » (ou donjon !) qui tient lieu de domicile souvent
à l'extrémité d'une galerie : c'est là que vivent
la renarde et les renardeaux. Ce système souterrain comporte des issues
multiples qui permettent au renard poursuivi d'alerter sa « famille
» afin d'organiser la fuite vers les fourrés éloignés
que n'auront repérés ni les chasseurs ni les chiens. Les
déterreurs connaissent mieux cet habitat que les naturalistes et il
est probable que, dès le Moyen Age, les paysans piégeurs et
chasseurs, en fouillant les entrailles de la terre pour en « extraire
» lanimal acculé ont reconnu « en creux »
l'équivalent des fortifications féodales : retranchements,
barbacanes, galeries, donjon, etc.
Lorsque les renardeaux sont devenus autonomes, le couple se dissout et chacun
part vivre sa vie de chasse et de risques...
Ce n'est guère qu'après capture qu'on peut examiner à
loisir le « visage » de l'animal. Tenter de faire le portrait du
renard est toujours un exercice périlleux, même pour le naturaliste
soucieux d'objectivité, tant est forte la tentation de déchiffrer,
comme le fait l'analyse psychologique, cette physionomie animale pour y lire
les secrets de l'âme comme on lit les traits d'un caractère
humain ! Ici la responsabilité des fabulistes est grande, d'Esope
à La Fontaine. Lisons donc les naturalistes pour plus de
sécurité... (ou de confusion jubilatoire ?).
Dans son Histoire naturelle, Buffon consacre 4 pages au renard, soit 8 colonnes.
Dès les premières phrases le ton est donné : Le renard
est fameux par ses ruses..., son adresse... Il emploie plus d'esprit que
de mouvement. Fin autant que circonspect, ingénieux et prudent...
il varie sa conduite... Il élève ses petits, c'est un animal
domicilié... L'idée seule du domicile présuppose une
attention singulière sur soi-même... Le choix du lieu, l'art
de faire son manoir, de le rendre commode, d'en dérober l'entrée,
sont autant d'indices d'un sentiment supérieur...
Ce portrait intellectuel et moral est-il si éloigné des bestiaires
médiévaux qui décrivaient chaque animal comme l'incarnation
d'une vertu (la licorne chaste et pure) ou d'un vice (le renard fourbe,
diabolique) ? Cet « animal domicilié », c'est l'intelligence
et la ruse. Buffon n'aborde la description morphologique qu'au milieu de
la 4e colonne : Cet animal ressemble beaucoup au chien... il en diffère
par la tête... il a les oreilles plus courtes, la queue beaucoup plus
grande... les yeux plus inclinés. Il en diffère encore par
une mauvaise odeur très forte... et enfin par le naturel car il ne
s'apprivoise pas aisément, et jamais tout à fait... Il ne
s'accouple pas avec la chienne ; s'ils ne sont pas antipathiques ils sont
au moins indifférents...
Le renard est un « puant », dira-t-on plus tard. Bien qu'assez
semblable au chien, la nature (et la culture) veut qu'on les distingue
absolument. Detschudi, un naturaliste plus moderne, écrit en 1859,
cet autre portrait : Doué d'une excellente mémoire, surtout
locale, il est inventif, patient, résolu, excellent sauteur, il rampe,
il nage, il marche sans faire de bruit ; bref il réunit toutes les
conditions voulues pour être un filou de mérite ; il a même
de l'humour, la nonchalance blasée, les manières engageantes
d'un véritable artiste en escroquerie. Ses moeurs sournoiseRenard
trop humain ! L'homme prête vraiment beaucoup à cet animal dont
on peut seulement dire que, vivant, il doit tout faire pour manger à
sa faim, reproduire sa propre force et - puisque telle est semble-t-il, la
loi de nature - reproduire l'espèce. La filouterie, l'escroquerie,
la sournoiserie sont autant de cadeaux empoisonnés que l'homme fait
au renard. On voit à quel point une description strictement objective
semble impossible !
Robert Hainard s'inscrit aussi dans cette lignée lorsqu'il écrit
en 1948, dans Les mammifères sauvages d'Europe : Ses yeux obliques,
sa face ronde de chat expriment admirablement la malice, tandis que le dessin
descendant de l'arcade sourcilière, deux plis verticaux soucieux à
la racine du nez lui donnent cet air pleurard sous lequel tant d'hypocrites
dissimulent leurs réussites... L'expression de l'allure a plus de
sens (pour les animaux) et celle du renard est remarquable par sa
légèreté, sa souplesse, la circonspection qu'elle indique...
Lorsqu'un chien parcourt un ravin on l'entend trois minutes avant de le voir,
le renard est là sans qu'on s'en soit aperçu.
L'entreprise d'Hainard paraît différente des autres en ce sens
qu'elle s'efforce de repérer sur le « visage » de cet animal
ce qui a pu inciter l'homme à y projeter ses traits de caractère.
Renard à visage humain ? ses yeux expressifs, l'attention de tous
les instants perceptible à la mobilité des oreilles et des
moustaches ; le dessin des sourcils, les plis du nez qui disent le sérieux
; d'autres ont remarqué certaine ligne sombre près de la commissure
des lèvres en forme de rictus narquois... alors que le rire, l'humour
sont le propre de l'homme exclusivement...
On l'aura compris : ce que le renard et l'homme ont en commun, ce n'est nullement
une ressemblance morphologique (comme le singe et l'ours) mais l'intelligence
au sens supérieur de capacité à analyser les situations,
à élaborer dans l'instant des stratégies, à rivaliser
d'astuce lorsque l'un et l'autre se disputent les mêmes terrains de
chasse. Perçu comme un rival, comme un concurrent, le renard serait
aussi intelligent que l'homme, et aussi retors que lui ? Ces multiples analogies
expliqueraient-elles l'humanisation du goupil dans le Roman de Renart ?
[R] Renard trop humain ? Des symboles et des mots
Le renard hante depuis toujours notre imaginaire individuel et collectif.
Il y a à cela des causes multiples dont la principale est l'inoubliable,
l'incomparable, l'inépuisable Roman de Renart. Les fabulistes, La
Fontaine surtout, ont aussi apporté leur contribution. Mais cela
n'explique pas la profusion des romans, particulièrement français
et anglais, qui rapprochent le renard de l'homme et de la femme, et qui
projettent jusque dans la fiction anticipatrice le personnage de Renart !
Renard séducteur et renard maudit, ce symbolisme ambivalent est
présent aussi bien dans la tradition lettrée que dans la culture
populaire. Et cela explique probablement qu'aujourd'hui, à
côté des comportements exterminateurs d'une certaine chasse
se développe une ardente défense de ce compagnon, sauvage et
libre, de l'homme.
Peu d'animaux auront autant marqué notre langue que notre «
compère renard ». Au travers des mots et des expressions toutes
prêtes (dictons, proverbes...), l'homme a tout dit sur le renard :
ce qu'il en connaît et ce qu'il imagine. Mais, ce faisant, n'a-t-il
pas finalement tout dit sur lui-même ? Pour explorer cet univers des
« façons de dire » qui sont autant de façons de penser,
il faut utiliser - et compléter - l'ouvrage d'un folkloriste du
début de ce XXe siècle : la Faune populaire d'Eugène
Rolland. Sa collecte concernant le renard comprend environ 150 notations
et témoigne en fait sur ce long millénaire caractérisé
par la quasi-cohabitation de l'homme et du renard. Ainsi ont parlé
les paysans, les chasseurs et même les clercs - eux qui savent transcrire
les dires populaires, eux qui savent inventer à partir de cette
matière populaire.
Renard pris au piège
(in A. de la Rue, 1890)
Les mots posent deux problèmes d'identification.
Canis vulpes ou Vulpes vulpes (ainsi nommé par Linné)
est d'abord connu, avons-nous vu, sous le nom commun de goupil. Ce mot se
transforme selon les dialectes en volpil, gorpil, etc. mais voilà
que le XIIe siècle en fait un héros de roman épique
sous le nom de Renart. Ce nom provient de lallemand Reginhart
(contracté en Regnart) qui signifie « fort en conseil ».
Reynart, Raynal, Renaud en sont les variations les plus courantes.
Depuis longtemps on admet que ce nom propre devenu commun a éclipsé
l'usage de goupil. Or l'enquête des années 1900 montre que goupil
a parfaitement survécu. Aujourd'hui même on remarque, dans les
livres pour enfants, que goupil se perpétue et même
bénéficie d'une inversion symétrique de celle du XIIe
siècle : il n'est pas rare de lire « Goupil le renard »,
expression où goupil est devenu nom propre et renard nom commun. Cette
double identité Goupil/Renard en cache d'autres, telles que mandra,
mandretta (dans la langue d'oc), qui introduisent le second problème.
Dans beaucoup de langues et de dialectes, et déjà dans
l'Antiquité, l'animal est souvent désigné par un nom
féminin, et ce n'est nullement un phénomène sans importance
! Si le loup, le lion, le cerf, etc. sont toujours désignés
au masculin (sauf si l'on parle expressément de la louve, de la lionne,
etc.), il est intéressant de noter que, dans la moitié des
cas, renard est féminin. N'a-t-il pas la grâce, la fragilité,
la souplesse mais aussi l'habileté, la ruse, l'« intelligence
», la sournoiserie, la beauté trompeuse que tout le Moyen Age
attribue à la féminité ? Et la femme, pour l'Eglise,
c'est le diable !
La couleur aussi a une très grande importance : le renard est roux.
Ni noir ni blanc. Ni brun ni blond. Mais roux. Entre le jaune et le rouge,
c'est le « rouquin ». Or, au Moyen Age (comme aujourd'hui encore),
les couleurs ont un sens. Michel Pastoureau l'a parfaitement montré,
cette couleur hybride ne signifie rien de bon. Déjà les Egyptiens
mettaient à mort les enfants rouquins, nous rappelle Montesquieu.
Roux, rouquin, rouge évoquent aussi bien le sang que les flammes de
l'enfer. On imagine ce que l'on pouvait penser de la femme rousse, aux fortes
humeurs, au sang chaud, à la chevelure de feu. Souvenons-nous de Julie
la Rousse de la chanson, et de Judith la Rousse du roman de Clochemerle.
La rouquine est une femme de mauvaise vie, une vraie renarde et, plus que
toute autre, une créature diabolique.
Des siècles de vie rustique ont vu dans le renard le dévastateur
des poulaillers. Mais la crainte du renard n'est pas comparable à
la peur du loup : celui-ci s'attaque à l'homme, celui-là menace
seulement sa basse-cour : - il a une faim de renard = il mangerait bien une
poule, aussi peut-on imaginer
- plus joyeux que renard affamé trouvant le poulailler ouvert ?
Cest là une caractéristique permanente : - le renard
change de poil mais non de naturel. A cela s'ajoute la prévision qui
incite aux provisions : - dans la cave d'un vieux renard il y a toujours
os ou chair. On sait aussi que le renard apprécie les baies et les
raisins qu'il ne méprise (dit l'homme) que s'il ne peut les atteindre
! :
- ainsi dit le renard des mûres quand il n'en peut avoir : elles ne
sont point bonnes ; - il est comme le renard, il trouve les raisins trop
verts ; - le renard voudrait que septembre (mois des vendanges) ait 366 jours
!
L'homme qui, comme le renard, veut vivre doit se lever tôt pour aller
au travail ou à la chasse :
- Renard qui dort la matinée n'a pas la langue enrhumée ! Aussi
fait-on la chasse à ce prédateur afin de dire : - Le renard
est pris, lâchez les poules. Depuis toujours il sait se cacher mais,
dit le chasseur : - il ny a renard si bien caché que les chiens
ne découvrent. S'il arrive à s'esquiver il fuit ou bien : -
il se retire à pas de renard... La prudence de cet animal a parfois
été prise pour de la couardise. Rien n'est plus faux : ne s'agit-il
pas - à armes égales - de sauver sa peau ? sa vie ? On n'en
continue pas moins à dire : - peureux comme la queue d'un renard.
La chasse au renard est une activité très prisée. C'est
l'enfumage du terrier qui est le plus fécond en expressions : - être
enfermé comme un renard ; - la cheminée (de la maison) fume
comme un terrier de renard (qu'on enfume) ; - il toussait comme un renard
(qu'on enfume) ; - se retrancher, se terrer comme un renard.
Le chasseur doit compter avec la finesse de l'animal : - on ne prend pas
un renard à la glu ; - un renard ne se laisse pas prendre deux fois
au même piège. Pour éviter d'être trop facilement
repéré on a remarqué que : - le renard ne mange jamais
les poules de son voisin et qu - il va faire le mal au loin... La chasse
est donc une épreuve d'intelligence : - à renard, renard et
demi (pour prendre le malin il faut être plus malin que lui) ; - il
n'est bon feu que de vieux bois, ni chasse que de viel renard ;
- dépasser un lièvre en vitesse, vaincre un renard en finesse,
surpasser un vieillard en adresse sont trois prodiges du hasard.
Fascinant, le renard l'est incontestablement, non seulement par son
intelligence-ruse-malice-sagesse mais aussi par sa beauté. Pelage
et queue. La beauté du diable : - chaque renard porte sa queue à
sa fantaisie ; - habillé comme un renard ; - toujours à la
queue on connaît le renard mais - femme est vulpine pour décevoir
(= tromper) ; - les religieuses, si bien tu les regardes sont colombes par
dehors, mais par dedans renardes. On voit donc que cette beauté n'est
que parure du mal : - il (elle) est habillé(e) en renard : la peau
vaut mieux que la chair.
Pour conclure sur les mots disons que le renard a même servi a exprimer
une philosophie (sans illusion) de la vie et des pouvoirs de ce monde. La
fin commence par la toux et les rhumatismes : - les vieillards se chauffent
les reins au feu de la saint-Jean pour être préservés
du renard, maladie des reins, pendant le reste de l'année ; - il a
une toux de renard qui conduit au terrier (c'est-à-dire au tombeau).
Notons que la toux est en rapport tantôt avec le vomissement
(écorcher le renard = vomir) tantôt avec l'enfumage,
l'étouffement.
De toute façon, tristes sont les fins dernières : - les vieux
renards disent aux jeunes : nous nous retrouverons tous chez le pelletier.
Fini sera le temps de l'hypocrisie, religieuse ou politique, des mauvais
clercs et des trompeurs : - quand le renard prêche la passion, paysans,
faites attention à vos oies (ou poules). Le thème du renard
qui prêche aux poules est toujours présent dans l'iconographie
du « monde à l'envers ». Dès lors que penser des
inconscient(e)s qui vont se confesser à quiconque ?
- vous vous êtes confessée au renard, ma poulette... Car parfois
: - le renard est devenu ermite.
Ainsi nous est suggérée la clé de la réussite
(sociale ou politique) qui consisterait à joindre force et ruse :
- il faut coudre la peau du renard à celle du lion (1625).
Comment un tel florilège est-il possible ? Qu'est-ce donc que ce renard,
si libre et si modeste pourtant ? Comment la connaissance et l'imagination
humaines ont-elles pu composer une image aussi complexe, projetant l'homme
dans l'animal et l'animal dans l'homme ? Les zoologistes voient en lui un
« animal moyen » pour la taille, le comportement, etc. Nous
découvrons par d'autres chemins des traits tout à fait en accord
avec cette contradiction. Repartons du clerc.
Comme le renard, le clerc est bien « en vue ». Et comme le clerc,
le renard, de multiples façons, fait figure d'« intermédiaire
». Intermédiaire entre espace sauvage (champs et bois) et espace
domestique (basse-cour, ferme, village). Entre force brute (le loup) et faiblesse
(celle des victimes). Entre dominant (noble le lion, les seigneurs) et
dominés (le peuple des animaux et des vilains). Entre masculin (droiture,
virilité) et féminin (imagination, souplesse). Entre monde
humain (qui pense) et monde animal (les bêtes)...
Or le clerc est aussi intermédiaire, social et culturel : il n'est
pas exactement le dominant, ni l'exploiteur, sa fonction est d'être
majoritairement au service des dominants (l'aristocratie, plus tard la
bourgeoisie) et de sa propre institution (la toute-puissante Eglise). D'où
pour le clerc, l'attachement à l'ordre social et divin, qui suppose
la consolation des pauvres comme sacerdoce, et donc le double langage qui
seul permet de jouer les deux facettes du rôle.
La peau du renard, heureusement, n'est que rarement cousue à celle
du loup ou à celle du lion : la ruse seule permet d'agir contre la
force. Serait-elle la seule ressource, toujours à réinventer,
de ceux qui n'ont pas la puissance ? Cette intelligence du retournement,
cette imagination au service de la survie, cette faculté de liberté
et de résistance, ces conduites subversives qu'on croit lire dans
le renard ne peuvent que lui attacher la sympathie populaire, une sympathie
qui aura survécu à tous les procès intentés à
Renart, du roman médiéval jusqu'à l'époque
moderne.
On l'aura compris : le renard appartient à notre patrimoine naturel
où il a sa place et son utilité au même titre que les
autres espèces animales. Mais plus que tout autre il a une place
exceptionnelle - lui si peu semblable à l'homme - dans notre patrimoine
culturel. Nous lui avons emprunté le meilleur de lui-même et
nous avons projeté en lui, bien souvent, le pire de nous-même.
Particulièrement la duplicité : Homo duplex, Vulpes duplex.
Le renard double.
[R] Le renard, ennemi et gibier ?
Le loup et l'ours pratiquement disparus, le renard est désormais le
seul prédateur qui survit - grâce à son intelligence
et son adaptabilité - au massacre des animaux sauvages dont la sauvagerie
est bien tardivement mise en question.
Aujourd'hui le renard est considéré comme le rival principal,
le concurrent de l'homme agriculteur, éleveur, chasseur. L'ennemi
n°1.
Depuis toujours le renard est considéré comme un nuisible.
Cette opinion est maintenant battue en brèche grâce aux études
des zoologistes et éthologues : chaque renard est le destructeur de
quelques milliers de rongeurs par an, particulièrement nuisibles,
et de quelques lapins et volatiles le plus souvent maladroits ou malades.
Dans l'équilibre du milieu, il participe donc tout naturellement à
la lutte pour la vie, à la sélection des meilleurs et à
l'élimination des faibles, des malades et des morts évitant
pullulation ou épidémies. Ce rôle de « policier
sanitaire » a été maintes fois souligné, y compris
par les plus grands chasseurs. Renart approche de sa réhabilitation
!
Cette réflexion serait incomplète si l'on ne mentionnait
quen 1968, la rage a atteint la France. Cette épidémie
venue de l'Est européen a progressé entre Belgique et Suisse
jusqu'au bassin parisien. Pendant longtemps, devant l'impuissance des recherches
on a préconisé l'extermination des renards comme seul moyen
d'éradiquer la rage, transmissible à l'homme. Aujourd'hui on
a enfin abandonné l'empoisonnement chimique (qui manquait de
sélectivité) et on procède à la distribution
dappâts vaccinaux. Après la Belgique et la Suisse, les
pays de lOuest européen se sont enfin engagés dans cette
voie. Il y a bien quelques autres maladies dont le renard est porteur et
qui peuvent, indirectement, être transmises à l'homme. Mais
limportance quon accorde à ces « zoonoses »
ne repose pas toujours sur des bases objectives : le « meilleur ami
de lhomme », le chien, est le principal vecteur de la rage dans
les pays méditerranéens et tropicaux. En France même,
il nest pas sans poser quelques problèmes de santé ou
occasionner quelques nuisances à lélevage. Mais tout
cela mériterait d'autres dossiers.
Sans tomber dans la sensiblerie qui conduit à confondre l'animal et
l'homme, il est important qu'une réflexion s'engage aujourd'hui sur
nos rapports avec les animaux, tant sauvages que domestiques, et qui prenne
en compte l'irréductible différence entre eux et nous. Sinon
comment pourrions-nous comprendre à la fois ce qu'ils sont et la
complexité de nos représentations savantes ou populaires ?
Sans précipitation ni prévention selon le voeu de Descartes
n
Les zoologistes distinguent ordinairement 4 genres, synthétisant ainsi
différences morphologiques et grandes aires d'habitat :
- les renards d'Amérique du Sud, dont on distingue 7 espèces,
appartiennent au groupe Dusicyon ;
- en Afrique du Nord et de l'Est, vit le Renard à oreilles de
chauve-souris Otocyon megalotis ;
- dans les régions arctiques et subarctiques, le Renard polaire ou
Renard bleu (Isatis) Alopex lagopus se trouve parfaitement adapté
à la toundra (Norvège, Groënland, Alaska, Canada, Russie)
;
- enfin, le genre Vulpes est de loin le plus important. On en compte
12 espèces réparties sur tous les continents. Le Renard roux
nord-américain Vulpes fulva et le Renard roux européen
Vulpes vulpes appartiennent en fait à la même espèce.
Au sud de l'Europe vit le Renard gris Vulpes macrotis et, dans les
plaines du centre des Etats-Unis, le Renard à grandes oreilles Vulpes
velox. Ses cousins d'Afrique du Nord sont le Fennec Vulpes zerda et
le Renard de Ruppelli Vulpes ruppelli adaptés aux grands espaces
désertiques. Le Fennec, souvent appelé « renard des sables
» habite aussi l'Arabie et la péninsule du Sinaï ; c'est
le plus petit de tous les renards. Par contre, la bande tropicale et subtropicale
est une mosaïque despèces et de sous-espèces de
moindre importance : Renard blanc (V. cana) petit, au ventre
entièrement blanc, Renard du Bengale brun et gris à flancs
fauves, Renard du Tibet et du Népal, etc.
La classification des sous-espèces du Renard roux est un problème
qui préoccupe toujours les zoologistes qui naguère en
dénombraient 77 ; les méthodes nouvelles ont permis de
réduire considérablement ce nombre. Il s'en suit que la carte
de répartition des renards dans le monde a été bien
simplifiée : elle fait ressortir l'occupation massive de la vaste
zone tempérée de l'Amérique et du continent eurasiatique
par Vulpes vulpes, notre Renard roux.
A ces grandes aires il faut ajouter l'Australie où le renard a
été introduit vers 1870 pour combattre la prolifération
des lapins (agent de lutte biologique) et pour permettre lassouvissement
de la passion de certains émigrants pour le « fox-hunting ».
A la fin des années 1930, tout le continent était colonisé
à l'exception du Nord-Ouest.
- Autrefois, on s'occupait de la destruction des animaux nuisibles beaucoup
plus qu'aujourd'hui. En hiver, lorsque la peau du renard a de la valeur,
les gardes, les paysans même cherchaient à le prendre ou à
le tuer, au moyen d'une foule de procédés plus ingénieux
les uns que les autres. Mais il y avait les piégeurs émérites,
plus habiles, plus heureux que leurs confrères. C'est tout juste si
on ne leur reprochait pas un peu de sorcellerie ; ils avaient leurs secrets,
qu'ils ne donnaient à personne ou qu'ils vendaient fort cher, ce qui
ne laissait pas que d'en augmenter la vertu. Je crois avoir lu à peu
près toutes les recettes du temps passé : elles se composent,
pour la plupart, de drogues sans nom, ou plutôt avec des noms inconnus
du codex et de nos pharmaciens les plus savants. Je ne sais pas, en
vérité, si nos pères n'étaient pas plus
extraordinaires encore que leurs recettes, par les idées étranges
qu'ils se faisaient des ruses, de la finesse et des tours diaboliques dont
les renards sont capables. [...]
La graisse que je recommande et dont il faut enduire le piège, est
la plus fréquemment employée par les piégeurs de profession
qui font métier de prendre les renards. On la prépare ainsi
: Prenez un poêlon et faire fondre 125 grammes de panne de porc mâle.
- J'ai acquis la certitude que la panne de femelle est tout aussi bonne.
- Jetez-y un oignon fendu en quatre, que vous retirez quand il commence à
roussir ; puis, ajoutez gros comme une fève de camphre et quatre bonnes
pincées de poudre d'iris ; remuez avec une spatule de noisetier vert,
jusqu'à ce que tout soit fondu. Cela fait, jetez-y une grosse pincée
d'extrait de bois de morelle, que vous laissez frire dans la graisse, sans
qu'elle brûle ; retirez-le et versez un demi-verre de jus de fumier
de cheval ; laissez bouillir jusqu'à évaporation ; ôtez
de dessus le feu ; filtrez à travers un linge bien propre et versez
dans un pot bien propre aussi. Avant que cette graisse soit figée,
versez 8 à 10 gouttes d'essence d'anis ; mêlez bien en remuant
avec la spatule, couvrez le pot avec un papier blanc, et mieux avec un gros
bouchon, et conservez.
La morelle est ce qu'on appelle, dans bien des pays, la douce-amère.
On la trouve, en général, dans les haies abritées du
soleil et un peu humides, où elle forme des espèces de lianes
ou viornes qui grimpent partout. On en prend de préférence
les pousses de deux ou trois ans presque à l'état ligneux.
On enlève la première écorce et on fend en quatre le
brin qui reste, par bouts de 1 à 3 centimètres de long. Cette
plante doit être verte et non desséchée.
L'essence d'anis est solide ; on la rend liquide en mettant à une
douce chaleur le flacon qui la renferme. La chaleur de la main peut
suffire.
Voici une autre recette qui est à trois fins. Cette graisse sert en
même temps à préparer les croûtons, à graisser
le piège et à faire la traînée : On prend un petit
oignon que l'on coupe par morceaux et que l'on met, avec un peu de graisse
d'oie bien fraîche, dans un pot verni qui va au feu ; on fait cuire
à une chaleur douce ; on remue avec une spatule de bois neuf,
jusqu'à ce que tout prenne une couleur brune. On ajoute du camphre
gros comme deux pois, et on jette dedans des petits de pain comme des dés
à jouer ; on les retire ensuite pour les faire sécher sur une
feuille de papier ; puis on les conserve dans un linge bien propre. On garde
les oignons et ce qui reste dans le vase pour s'en servir à faire
la traînée. Il y a des piégeurs qui font rôtir
les croûtons avant de les jeter dans la graisse. Cette recette est
au moins aussi estimée que la première.
Il y a bientôt quarante ans, j'ai vu le garde Choron, de la forêt
de Villers-Cotterêts, prendre tous les renards qui venaient sur sa
garderie, avec l'appât suivant, qu'il tenait, disait-il, de son
grand-père. Je le recommande à cause de sa simplicité
:
Mettez 60 grammes de graisse de porc dans un poêlon verni ; ajoutez
une ou deux pincées de bois de morelle, trois gouttes d'huile d'aspic,
trois gouttes d'huile d'anis, deux cuillerées de jus de fiente de
cheval, trois pincées d'écorce de citron coupée très
menu. Remuez le tout, retirez du feu ; passez à travers un linge blanc
bien propre, et conservez dans un pot bien clos.
Extrait des Animaux nuisibles, par A. de la Rue, publié
à Paris chez Firmin-Didot en 1890.
[R] Note
(1) A. de la Rue, dans Les animaux
nuisibles, leur destruction, leurs moeurs (paru chez Firmin-Didot à
Paris en 1890 précise: "Que de jeunes gardes, au début de leur
carrière, n'ai-je pas vu prendre une voie de petit chien pour une
voie de Renard, et devenir la risée de leurs camarades! Quand le renard
va d'assurance, voici la disposition de l'empreinte de ses pas... Par la
neige, la queue trace un petit sillon très visible. Au trot, qui est
l'allure la plus habituelle, les pas sont régulièrement les
uns derrière les autres... Fuyant, la voie ressemble beaucoup à
celle du lièvre..."[VU]