Le Courrier de l'environnement n°31, août 1997
Le développement des élevages de loisirs dans les espaces ruraux soumis à linfluence des villes en zone méditerranéenne : quel développement, quel rôle et quel impact sur le territoire ?
Depuis début 1995, un programme pilote de recherche et développement (R&D) réunissant chercheurs et acteurs du développement a été engagé dans la région Languedoc-Roussillon (avec laide de lINRA - Délégation à lAgriculture, au développement et à la prospective - et de la Région). Parmi les thèmes traités, un travail dinvestigation porte sur les relations entre lélevage et le territoire (Moulin et al., 1996) dans une zone soumise à linfluence urbaine de Montpellier, les deux cantons de Ganges et Saint-Martin-de-Londres (petite région des Hautes Garrigues, figure 1).
Le territoire détude, à caractère rural,
présente un certain nombre de caractéristiques communes aux
zones de garrigue de la région Languedoc-Roussillon : nombreux espaces
de landes et de bois à base de chêne vert sur les coteaux et
les collines anciennement valorisés par la production de bois et par
lélevage ovin (toujours présent), viticulture dans les
bassins fertiles, habitudes ancrées de consommation des espaces «
naturels » par les chasseurs, les promeneurs ou autres ramasseurs de
champignons... La proximité de la métropole languedocienne
- située à moins dune heure du village le plus
éloigné - a des conséquences multiples sur la zone
(Cortès, 1995) : urbanisation résidentielle des bourgs les
plus proches (15 à 20 km ; moins dune demi-heure) et de ceux
situés sur les principaux axes routiers, développement important
des loisirs de pleine nature et de la fréquentation des espaces agricoles
et naturels (chasse notamment), effet de gradient suivant
léloignement de la ville et les temps de déplacement
nécessaires, transformations de lespace, etc.
Dans ce contexte, lélevage à diverses fins de loisirs
(chevaux de selle, ânes de compagnie, etc.) est en plein
développement. Une étude (Roche, 1996) a été
menée pour analyser ce développement, aussi bien en tant que
révélateur possible des caractères « péri-urbain
» ou « soumis à influence urbaine » dun territoire
quen tant que phénomène susceptible davoir une
influence sur loccupation voire lentretien des espaces
abandonnés et des friches.
Ce travail a consisté en une première expertise sur une forme
dutilisation des territoires proches des grandes villes, forme
particulièrement notable mais mal connue en région
méditerranéenne, tout au moins en Languedoc-Roussillon. Une
des premières difficultés de létude a été
la construction dune méthode dapproche spécifique
de ces élevages particulièrement fugaces et difficiles à
aborder car principalement non professionnels, domaine privé de nombreux
particuliers. Une enquête a été réalisée
de façon approfondie dans les deux cantons des Hautes Garrigues
considérés par hypothèse comme « soumis à
influence urbaine », ainsi que dans 3 communes plus «
péri-urbaines » car à proximité directe de Montpellier
(fig. 1). Létude a permis de mieux connaître ces
élevages et leur diversité et de répondre à un
certain nombre de questions posées par cette forme de mobilisation
de lespace :
- quelle importance du phénomène de développement des
élevages de loisirs, quelle localisation et quels liens avec la ville
? ;
- à quels besoins cette activité répond-elle, et pour
quels « publics » ? ;
- quels sont les milieux utilisés et pour quelles superficies ? ;
- quels sont ses rapports avec les autres usages (indifférence, conflits,
complémentarités) ?
Après avoir explicité et discuté des méthodes employées lors de ce travail (chapitre 1) et décrit la diversité des élevages de loisirs, leur rôle et leur impact sur le territoire détude (chapitre 2), des perspectives danalyse plus approfondie de cette diversité seront tracées.
1.1. Définition des élevages de loisirs
Pour létude présentée ici, un élevage de
loisirs est un ensemble constitué dherbivores domestiques (ruminants
et équidés) gérés au quotidien par une ou plusieurs
personnes, en mobilisant ou non des surfaces à vocations variées
(pour lalimentation, comme aire dexercice,...) ; ces herbivores
sont utilisés soit dans le cadre dune activité
professionnelle proposant des loisirs autour des animaux, soit dans un cadre
privé, pour des loisirs ou dautres fonctions. Les ateliers de
ruminants pour la mise en marché de produits animaux sont donc exclus
de cette définition. La personne qui gère les herbivores de
loisirs peut être ou non propriétaire des animaux et des surfaces.
Par exemple, une pension pour chevaux tenue par une personne qui loue des
terres constitue un élevage de loisir. En revanche le propriétaire
qui met son cheval en pension nest pas considéré dans
cette étude. Un agriculteur retraité qui garde une ou deux
chèvres et fait des fromages pour une consommation familiale est
considéré comme gérant un élevage de loisirs
; ce nest pas le cas dun viticulteur possédant quelques
brebis, pour sa consommation mais qui vend également des agneaux ou
des réformes. Les personnes gérant ce type délevage
peuvent donc appartenir à des catégories socio-professionnelles
très variées : ils peuvent notamment être agriculteurs.
Par exemple, un éleveur de chèvres peut posséder un
ou deux chevaux de selle pour ses loisirs : ces chevaux participent souvent
au fonctionnement de lexploitation agricole (consommation des refus
des chèvres) et utilisent une partie de la surface agricole utile
(SAU) ; cependant, un élevage de loisirs peut être reconnu ici,
en parallèle à une exploitation agricole basée sur un
atelier caprin.
1.2. Le recensement des élevages de loisirs
A léchelle de deux cantons (environ 40 000 ha et 11 000 habitants)
et des moyens disponibles pour létude, il nétait
pas envisageable de réaliser une enquête systématique
auprès de la totalité des ménages ou un repérage
exhaustif des parcelles utilisées par des herbivores de loisirs. Un
repérage indirect a donc été effectué en mobilisant
deux principales sources dinformation : les dires de personnes-ressources
et des listes existantes dans des organismes.
Au niveau des mairies, des entretiens téléphoniques ont
été menés, essentiellement avec les secrétaires
de mairie, les élus se révélant peu disponibles. Ceci
permet davoir un quadrillage exhaustif de la zone détude,
mais les renseignements fournis ne sont pas toujours précis. Les
agriculteurs savèrent être de bons informateurs de par
leur position dusagers de lespace et plus particulièrement
les éleveurs. En effet ils sont parfois sollicités par les
« non-professionnels » pour des conseils concernant
lalimentation, les soins, etc. Les techniciens agricoles intervenant
sur la zone ont également été mobilisés. Ces
personnes permettent de repérer des élevages de loisirs (avec
des personnes identifiées quil est possible de rencontrer par
la suite) mais les renseignements fournis nont aucun caractère
dexhaustivité. Les personnes exerçant une profession
en rapport direct avec les herbivores (vétérinaires ou
maréchaux-ferrands) ont aussi été contactées.
Pour certaines catégories délevage, il peut exister des
recensements dans des organismes (association, administration). La plupart
des établissements équestres sont affiliés, selon les
activités proposées, à une ou plusieurs des 3
délégations de la Fédération française
déquitation (FFE). Les représentants départementaux
de ces délégations peuvent éditer des brochures
dinformation comme cest le cas sur lHérault où
le Comité départemental pour le tourisme équestre, la
randonnée et léquitation de loisirs a permis dobtenir
les coordonnées de tous les professionnels adhérents de la
zone (CODETEREL, 1996). Pour les non-adhérents, le comité
nest daucun recours. Les cavaliers munis dune « licence
» déquitation sont également adhérents de
la FFE, mais il nest pas possible daccéder aux listes
des licenciés. Cependant, des propriétaires de chevaux peuvent
créer des associations (pour des achats en commun daliments
par exemple). Même sils ne disposent pas dune liste, les
présidents dassociation sont des personnes-ressource importantes.
Une telle association a été repérée dans deux
communes proches de Montpellier, regroupant une cinquantaine de cavaliers.
La Direction des services vétérinaires (DSV) de
lHérault a été dun grand secours, ayant
réalisé, en 1994, un recensement exhaustif de tous les bovins,
ovins et caprins du département. Les équidés (chevaux
et ânes) nétant pas soumis à des exigences sanitaires
particulières, ils ne font lobjet daucun recensement de
la DSV. La consultation des fichiers communaux a permis dobtenir un
grand nombre de coordonnées de propriétaires de ruminants.
Ces informations ne permettent pas de distinguer les ateliers des éleveurs
professionnels des élevages de loisirs. Cependant, par confrontation
avec la liste des éleveurs fournie par la chambre dAgriculture
de lHérault, un premier tri peut être effectué.
Enfin, durant létude le repérage des élevages
de loisirs a pu être affiné, en repérant directement
des herbivores ou des parcelles pâturées. Il reste alors à
les identifier en cherchant leurs détenteurs auprès des habitants
du voisinage. Les personnes les plus à même de renseigner sont
les restaurateurs et patrons de café qui bien souvent connaissent
tous les habitants du village. Les détenteurs dherbivores de
loisirs enquêtés ont également fourni des indications
sur dautres détenteurs.
En ce qui concerne les élevages ayant une activité professionnelle
tournée vers les loisirs utilisant des herbivores (établissements
équestres au sens large), la méthode utilisée na
pas présenté de difficulté. Le recensement de ces
établissements a été exhaustif : ils sont peu nombreux
(comparativement aux propriétaires-cavaliers) et facilement
repérables, parce quils ont souvent un statut agricole ou parce
quils font de la publicité.
En revanche, beaucoup de difficultés ont été
rencontrées pour recenser les élevages de loisirs à
caractère privé. En effet, la définition
délevage de loisirs est une notion construite par
léquipe de recherche qui ne correspond en rien à une
catégorie communément utilisée. Pour les entretiens
avec les personnes-ressources, il a donc fallu prendre des exemples, sans
être sûr au départ que lensemble des situations
que nous voulions étudier était compris par nos
interlocuteurs.
Les personnes interrogées ont parfois peu dinformations à
fournir. Il semble que cela vient essentiellement du mode de vie urbain pour
les communes les plus proches de Montpellier. Du fait dactivités
professionnelles souvent en dehors de la commune, les personnes se connaissent
moins entre elles que dans des communes plus rurales. Par exemple, lorsque
des animaux ou des parcelles pâturées sont repérés
directement sur le terrain, les habitants du voisinage ne savent pas
forcément à qui appartiennent les animaux ou qui utilise telle
ou telle parcelle. Autre exemple, les secrétaires de mairie peuvent
également ne pas connaître suffisamment les habitants de la
commune, notamment lorsquils ny résident pas eux-mêmes
(ce qui est très fréquent dans la zone proche de
Montpellier).
Lorsque des personnes-ressources disposent dinformations, elles peuvent
être réticentes à les fournir. Le caractère
privé des activités de loisirs est un premier frein ; elles
hésitent moins à donner les coordonnées dun
élevage professionnel connu et reconnu dans la région. Les
informations peuvent relever dun intérêt « commercial
» : ainsi, le vétérinaire et les deux maréchaux-ferrands
rencontrés nont pas voulu délivrer dinformations
sur lidentité, voire même sur le nombre et la localisation,
de leur clientèle privée. Ils sont moins réticents pour
les établissements professionnels avec qui ils travaillent, ceux-ci
étant de toute façon facilement repérables par ailleurs.
Lobjet même de létude concernant limpact des
élevages de loisirs dans lutilisation de lespace, et
présenté en tant que tel aux interlocuteurs, a également
pu être un frein. En effet, certains professionnels de
lélevage, revendiquant une fonction de lentretien de
lespace pour les activités de production agricole, ne comprennent
pas lintérêt porté à ces élevages
de loisirs. Entre les détenteurs dherbivores de loisirs, il
peut également y avoir des groupes qui sexcluent mutuellement
en raison de conceptions différentes : cest notamment le cas
entre les cavaliers passionnés de sports équestres et les adeptes
des loisirs à cheval (randonnées, etc.). Certaines personnes
peuvent ainsi refuser de fournir des informations sur des voisins appartenant
à un autre groupe.
Enfin, du fait de leur faible dimension, ces élevages de loisirs peuvent
facilement se créer ou disparaître. Lutilisation de listes
obtenues à des dates différentes nécessite donc des
vérifications.
Lensemble de ces difficultés explique que le recensement
effectué doit être pris avec précaution, en raison de
son caractère non exhaustif, en particulier pour les communes les
plus proches de Montpellier.
1.3. Enquête sur un échantillon délevages de
loisirs
Le choix des 40 élevages de loisirs qui constituent notre
échantillon a été réalisé sur la base
du recensement effectué et des grandes catégories quil
a mises à jour : selon les espèces animales détenues
et le caractère professionnel ou non des activités liées
à ces herbivores. Cependant, les personnes nétant pas
toujours identifiées ni précisément localisées
lors du premier repérage, le choix des élevages
enquêtés a été réalisé de façon
itérative : à chaque rencontre, de nouvelles informations
complétaient le repérage (identification de personnes
déjà repérées, de nouveaux détenteurs,
précision de la fonction des herbivores, etc.). Cela permettait de
réajuster les prévisions dentretiens : arrêter
dinterroger telle catégorie, jugée suffisamment
représentée, pour en « enquêter »
dautres.
Les enquêtes ont pris la forme dentretien semi-directif direct,
parfois téléphonique, de une demi-heure à une heure
et demie. Un guide dentretien a été conçu pour
relever des informations sur les détenteurs (identité,
activités, relations sociales), leurs herbivores (fonction, mode
délevage,...), les surfaces utilisées (nature, fonction,
mode dutilisation, contraintes, autres usagers,...), la gestion
économique et le travail lié aux animaux et aux surfaces.
Lessentiel des informations recueillies est de nature qualitative,
les seuls éléments quantitatifs disponibles pour les 40
enquêtes étant les effectifs dherbivores et les superficies
des espaces utilisés.
Le guide dentretien, inspiré détudes concernant
lutilisation de lherbe par des éleveurs
déquidés (Moulin, 1995 ; Heurteaux, 1995), était
bien adapté pour des personnes qui ont des objectifs de rentabilité
économique et de gestion des animaux et des surfaces. De plus, ils
peuvent déjà avoir lhabitude des situations dentretien
sur leur activité : certains ont, par exemple, été
rencontrés lors denquêtes réalisées en 1993
par la chambre dAgriculture et le SIME, dans le cadre dune
procédure locale daménagement concerté (Aussibal,
1995). En ce qui concerne les entretiens menés dans des élevages
de loisirs à caractère privé, des difficultés
ont été rencontrées, du fait du décalage entre
ce guide, relevant de catégories agronomiques, et un entretien sur
des loisirs. Lexemple le plus illustratif étant le « travail
» : pour un professionnel de lélevage soccuper de
ses animaux relève dun temps de travail pour lequel il cherche
une rémunération alors que, pour un cavalier, soccuper
de ses chevaux est un temps de loisir.
1.4. Traitement des informations
A partir des informations qualitatives obtenues par entretiens, les
élevages ont été répartis en 5 groupes sur la
base des fonctions des herbivores et de la caractérisation sociale
des personnes gérant ces élevages. La mobilisation des surfaces,
la gestion économique, la gestion du travail ainsi que la conduite
des animaux ont alors été analysées pour chaque groupe.
Les cinq types décrits recouvrent la diversité des situations
rencontrées sur la zone détude. Cependant du fait de
la non-exhaustivité du recensement et du mode
déchantillonnage, les fréquences des différents
types dans léchantillon des 40 élevages ne
réflètent pas celle de la population.
Pour évaluer limportance de ces élevages de loisirs dans
lutilisation de lespace, des extrapolations ont été
effectuées à partir des données des 40 enquêtes
sur la population des 140 élevages recensés sur la zone
détude, en distinguant les surfaces utilisées par les
différentes espèces dherbivores (lespèce
étant la seule information disponible pour les 140 élevages
recensés). Cette extrapolation ne fournit quune première
estimation, du fait des difficultés du recensement mais quil
est intéressant de comparer aux autres usages de lespace,
recensés par ailleurs (Aussibal, 1995 ; Gastou, 1996).
2.1. Le repérage révèle une prédominance des
élevages équins
Le recensement des élevages de loisirs a révélé
lexistence dune grande diversité de situations avec toutefois
une prédominance très nette des éleveurs
déquins qui représentent 72% des élevages
repérés (100 éleveurs sur 138). En comptabilisant les
éleveurs dânes, les équidés représentent
84% des élevages. Une distinction doit cependant être faite,
au sein des ces élevages équins, entre les propriétaires
de chevaux qui les possèdent à titre privé (sports ou
loisirs équestres par exemple) et les professionnels que sont les
établissements équestres.
2.2. Les établissements équestres : des élevages
de production de loisirs
Les activités ou services proposés par les établissements
équestres sont très variées, elles dépendent
en premier lieu de la carte professionnelle que possède
léleveur :
- les pensions de la région étudiée accueillent 20 à
30 chevaux que les Montpelliérains leur confient pour les nourrir
et les loger mais aussi pour les préparer à des concours hippiques.
Ces établissements détiennent une vingtaine dhectares
(tab. I, ci-dessous) voués à lexercice des chevaux ;
lélevage se fait en boxes ;
- les loueurs déquidés louent chevaux, poneys ou même
ânes ou dromadaires pour une demi-heure de promenade jusquà
une journée de randonnée. Ces professionnels ne sont pas
habilités à donner des cours déquitation, leur
établissement est souvent qualifié de « ranch » ;
- les centres équestres ou écoles déquitation
quant à eux pratiquent lenseignement à différents
niveaux (du « Poney-Club » à la préparation aux
compétitions de haut niveau). Dans la région aucun
établissement nest un strict centre équestre mais tous
sont labellisés Ferme équestre, ce qui sous-entend quils
ont une activité daccueil (restauration et/ou hébergement)
et quils ont une activité délevage minimum qui
leur assure le renouvellement du cheptel. Ces fermes équestres proposent
une grande variété dactivités allant de la promenade
aux voyages équestres à létranger en passant par
les cours, le dressage ou la prise en pension. En plus de la diversité
des services proposés, ces établissements équestres
peuvent être de différents statuts : activité commerciale
pour certains loueurs, association type loi 1901 (le plus répandu)
ou exploitation agricole pour les fermes équestres, dune part,
mais aussi pour dautres disposant de suffisamment de terre pour
accéder au statut. Souvent ces statuts sont cumulés (association
1901 et exploitation agricole).
De lélevage en boxes au plein-air intégral (pour les
ânes), ces professionnels adoptent une grande diversité de modes
de conduite. Tout comme les agriculteurs, ils cherchent à rentabiliser
leur activité. Selon leurs possibilités daccès
au foncier et son potentiel de production, ils essayent dutiliser au
maximum le pâturage. Cependant, les éleveurs de chevaux ont
une conception des besoins de leurs animaux qui les conduit à distribuer
des aliments achetés, lespace ayant plutôt un rôle
daire de détente ou dexercice.
Tableau I. Etablissements équestres de léchantillon
|
Pensions |
Loueurs déquidés |
Fermes équestres |
Nombre délevages |
2 |
4 |
3 |
Cheptel (nombre de têtes) |
20 à 30 |
5 à 16 (moy. = 10) |
15 à 40 (moy. = 28) |
Surfaces (ha) |
15 à 25 |
5 à 200 (moy. = 62) |
0 à 110 (moy. = 62) |
Les établissements équestres ne possédant pas de foncier
cherchent à louer des terres encore difficiles à obtenir. Ils
ont en effet des exigences en termes de qualité des parcours, mais
surtout de proximité, détendue et de regroupement des
surfaces. Ils sont confrontés à la réticence de certains
propriétaires qui préfèrent louer pour dautres
espèces, ovins ou bovins (les chevaux ont la réputation
dabîmer les parcours), à des éleveurs originaires
de la région.
2.3. Les élevages de loisirs personnels ou « privés
», non rémunérateurs
Pour la majorité des élevages de loisirs étudiés
lherbivore a une fonction de loisir de nature privée
(activités non rémunératrices). On peut distinguer 4
types délevage (tableau II ci-dessous).
a) Les sportifs
Quils soient cadres, commerçants ou agriculteurs, ces
propriétaires de chevaux sont tous passionnés des sports
équestres (endurance, compétitions de saut dobstacles,
etc.) quils pratiquent individuellement et rarement en club hippique.
Montant leurs chevaux aussi souvent que possible, ils sont exigeants sur
deux aspects : garder leurs montures à proximité de chez eux
et leur fournir une alimentation riche. Ils ont une certaine appréhension
vis-à-vis de lextérieur. Non seulement lespace
ne peut pas être une ressource alimentaire (végétation
trop pauvre selon eux), mais surtout il est source dinsécurité
: des chevaux de race sont trop précieux pour être laissés
à la vue déventuels voleurs et trop fragiles pour être
élevés en plein air. Ceci les incite à élever
les chevaux dans des boxes attenant à lhabitation avec,
éventuellement, accès à un petit enclos. Le pâturage
est très rarement pratiqué : les animaux sont nourris au foin,
aux céréales et aux granulés achetés, mais les
coûts engagés (financiers comme en travail) importent peu.
b) Les adeptes des loisirs équestres
Ces cavaliers-propriétaires préfèrent
léquitation dagrément aux sports équestres.
Ils se promènent surtout le week-end en famille (couples avec de jeunes
enfants), entre amis ou lors de manifestations (rallyes). Pour ces
éleveurs, le cheval est un animal dextérieur : pour leur
bien-être, les animaux sont élevés en semi-plein air.
Nettement moins exigeants que les sportifs pour leurs montures, ils ont tout
de même des frais dalimentation élevés (foin,
céréales, granulés). Ils essayent dacquérir
une plus grande autonomie alimentaire en cherchant des terres à
pâturer : beaucoup utilisent des friches prêtées par des
viticulteurs soucieux de les faire entretenir. La proximité des chevaux
est importante, plus pour des raisons affectives et pratiques que pour
prévenir des vols, jugés peu probables. Les petits parcs
utilisés se trouvent souvent aux alentours de lhabitation mais
pas toujours à portée de vue.
Tableau II. Description des 4 catégories délevage de loisirs à caractère privé
Les sportifs |
Loisirs équestres |
Compagnie | Attachement à un mode de vie |
|
| Nombre denquêtes | 7 |
8 |
6 |
8 |
| Espèces animales | chevaux |
chevaux |
ânes, chevaux |
chèvres, brebis, vaches, chevaux |
| Cheptel (nbre de têtes) min-max (moy) |
1 à 8 (3) |
2 à 6 (4) |
1 à 2 |
1 à 7 (3) |
| Surface (ha) min-max (moy) utilisation |
0 à 10 (3) |
1 à 12 (7) |
0,2 à 150 (28) |
0 à 200 (29) |
| Mode de conduite · logement · amimentation |
· élevage en box · foin, céréales, granulés |
· semi-plein air · foin, céréales (granulés) |
· semi-plein air ; ânes en plein air · herbe, céréales |
· hors-sol ; foin et céréales ou · semi-plein air; herbe, céréales |
| Temps consacré aux animaux | très important (soins, activités) |
important (activités, soins) |
peu (soins) |
important (animaux, pâtures) |
| Aspects économiques | coûts élevés mais leur importent peu |
essayent de limiter les coûts (pâturage) |
coûts importants sauf pour les ânes |
coûts réduits (entraide) (pâturage) |
c) Les herbivores de compagnie
Les herbivores de compagnie (ânes ou chevaux) sont des animaux «
inutiles » par excellence : peu exigeants en soins et en temps, ils
nont rien dautre à faire que dexprimer leur affection
pour leurs maîtres. Ces équidés appartiennent soit à
des foyers que les enfants ont quittés (lanimal comblant
labsence), soit à de jeunes couples ayant délaissé
les loisirs avec lanimal pour soccuper de leurs enfants en
bas-âge. Ces éleveurs perçoivent lespace
essentiellement comme un lieu de détente ou dexercice ;
léloignement des animaux est inconcevable. Les ânes, animaux
rustiques valorisant bien les garrigues, sont élevés en plein
air et nourris au maximum à lherbe. Les chevaux, par contre,
utilisent peu de surfaces (jardins ou petits enclos) et reçoivent
des aliments achetés (foins et céréales). Aux uns comme
aux autres des granulés sont souvent donnés en guise de friandise.
d) Lherbivore signe dun attachement à un mode de vie
rural rythmé par les soins aux animaux ou marqué par
lentretien des pâtures
Certaines personnes ressentent et manifestent leur appartenance au milieu
rural, au monde agricole, par la possession dherbivores. Ce sont soit
des éleveurs professionnels retraités qui gardent des chèvres
par attachement à leur passé, à une vie rythmée
par les animaux, soit des « néo-ruraux » ayant quitté
la ville pour une vie plus en harmonie avec la nature (ils possèdent
des ânes, chevaux, vaches ou brebis). Chez la majorité
(équidés exceptés), ces herbivores produisent lait et
viande pour la famille, les surplus pouvant être vendus dans
lentourage. Les retraités adoptent lélevage hors-sol,
moins fatigant ; ils nourrissent leurs animaux de foin et concentrés
fournis par des amis éleveurs. A linverse, les néo-ruraux
privilégient le semi-plein air avec utilisation du pâturage,
sils ont accès à suffisamment de surfaces. Pour ces
néo-ruraux, lutilisation de lespace par le pâturage
est, comme lanimal, la marque dune identité rurale
quils revendiquent.
2.4. Bilan sur les surfaces utilisées par les élevages de
loisirs
Ainsi quon le constate sur les figures 2 et 3 (ci-dessous), la
part des surfaces en propriété est importante (62%). Trois
types délevage disposent presque exclusivement de surfaces en
propriété. Les établissements équestres ont besoin
dune assise foncière sûre, à proximité de
leurs installations délevage, pour pérenniser leur offre
dactivités de loisirs. La relation à la terre, avec
constitution dun patrimoine foncier, et la relation à lanimal
participent de la même façon à un mode de vie pour des
agriculteurs retraités ou des anciens citadins. Enfin les sportifs
possédent les petites surfaces de près quils utilisent
comme parc de détente pour leurs chevaux.
Pour les personnes qui possèdent des chevaux ou des ânes de
compagnie, lanimal est la priorité, lacquisition de foncier
nest pas jugée nécessaire : les propriétaires
dânes se font prêter les surfaces quils utilisent.
Les bois représentent la grande majorité des couverts
végétaux utilisés par les élevage de loisirs.
Les surfaces boisées mises à disposition des animaux sont
généralement importantes, plus de 15 ha pour un âne,
pour les types modes de vie ou compagnie.
Les sportifs et les adeptes des loisirs équestres recherchent surtout
des prés. Ces surfaces, à vocation daire dexercice,
sont le plus souvent surpâturées et piétinées,
ce qui peut entraîner la disparition complète du couvert
herbacé.
Enfin, il faut signaler deux élevages enquêtés qui
nentrent dans aucune catégorie décrite jusquà
présent. Ce sont des propriétaires de surfaces de garrigues
(26 et 150 ha) qui utilisent des herbivores (des ânes et une vache)
pour maintenir leurs espaces boisés ouverts et accessibles. Les animaux
sont alors élevés en plein-air intégral, dans de grands
parcs clôturés, à raison de 10 à 15 ha par tête,
sans autres interventions que celles liées à labreuvement
et soins vétérinaires classiques. Ces élevages, peu
fréquents, ne sont pas des élevages de loisirs, ni des
élevages agricoles : la fonction unique des animaux est dassurer
un entretien de lespace, à un coût minimum.
2.5. Impact des élevages de loisirs sur le territoire
détude
Après avoir décrit la diversité des élevages
enquêtés, il est intéressant dessayer de
caractériser limpact des élevages de loisirs sur
lensemble du territoire étudié.
En termes de surfaces utilisées
Même si, dans de nombreux cas, les parcelles utilisées sont
de faible étendue, limpact de ces herbivores de loisirs sur
le territoire, en termes de surfaces mobilisées, est loin
dêtre négligeable. Lextrapolation des résultats
recueillis par enquêtes révèle que les 140 élevages
repérés utiliseraient environ 1 500 ha sur lensemble
de la zone (45 000 ha), ce qui savère supérieur aux 1
200 ha de vigne (RGA 1988). À titre de référence, les
éleveurs agricoles utilisent 20 500 ha et les autres espaces
représentent environ 20 000 ha (espaces boisés et urbanisés).
De plus, ces élevages sont beaucoup plus nombreux dans les zones de
plaine et surtout à mesure que lon se rapproche de Montpellier.
Enfin, un engouement croissant pour les ânes et les chevaux de loisirs
laisse prévoir une augmentation de leur importance : les
établissements équestres, les élevages des adeptes des
loisirs équestres ou de compagnie pourraient se multiplier. Une autre
forme délevage de loisirs, proche des établissements
équestres du fait de ses activités agri-touristiques, est
susceptible de se développer dans la région : ce sont les manades,
élevages utilisant énormément despace.
Figure 2. Type de végétation utilisée
par les différentes catégories délevages de
loisirs
Figure 3 . Maîtrise foncière des terres utilisées par
les différentes catégories délevages de
loisirs
En termes de combinaisons dusages
Des exemples déchanges entre viticulteurs et adeptes des loisirs
équestres ont été observés : les agriculteurs
prêtent leurs parcelles en friches aux détenteurs de chevaux
qui assurent le « nettoyage » des terrains grâce au
pâturage, mais aussi par certaines interventions mécaniques
sur les broussailles. Le plus souvent les propriétaires passent ces
accords verbaux en attendant une solution plus lucrative : terrains susceptibles
dêtre constructibles, remise en culture, location à plus
offrant, etc. Ne cherchant pas lautonomie alimentaire ni la stabilité
à tout prix, les propriétaires-cavaliers se contentent de ces
situations précaires.
Une telle participation à lentretien de lespace contribue
à la lutte contre les incendies et à lamélioration
du cadre de vie (qualité du paysage) des communes où la
déprise viticole est de plus en plus marquée. Néanmoins,
les terrains de ces propriétaires dherbivores sont souvent
surpâturés faute de place ou même dun souci de
valorisation de la ressource fourragère (cf. sportifs). Concernant
leur impact paysager, les animaux animent, égayent un paysage. À
linverse, certains enclos sont source de nuisances visuelles (minuscules
parcs de terre battue équipés dabreuvoirs-baignoires)
auxquelles les propriétaires dherbivores ne semblent pas être
sensibles.
Les promenades à cheval sont un autre mode dutilisation du
territoire. Or laccès aux sentiers de randonnée est
lobjet de revendications de la part des adeptes des loisirs équestres
(privés comme professionnels) : meilleur aménagement des sentiers,
entretien, et plus grande liberté de passage (considérant souvent
que lespace est à tout le monde, les randonneurs veulent pouvoir
aller nimporte où et nimporte quand). Pour ce qui est
des autorisations de passage, des accords sont difficiles à trouver
entre les propriétaires et les autres utilisateurs (agriculteurs,
chasseurs).
Sur la question de la participation des randonneurs et autres usagers à
lentretien des chemins (débroussaillage, ramassage des ordures),
des pistes sont déjà explorées : certains adeptes des
loisirs équestres rencontrés disent consacrer un peu de leur
temps à ce nettoyage ; le cas de propriétaires utilisant des
herbivores (ânes ou bovins) pour entretenir leurs bois est un autre
exemple.
Enfin, il reste à évoquer le rôle joué par ces
élevages de loisirs sur le développement local. Les activités
des établissements équestres créent un certain nombre
demplois et participent au dynamisme, à la diversité
des formules daccueil de la petite région.
Les autres formes délevage, non rémunératrices,
sont une clientèle potentielle pour divers professionnels de la
région : vétérinaires, maréchaux-ferrants, vendeurs
daliments. Sur ce dernier point, notons que beaucoup de
cavaliers-propriétaires préfèrent acheter du foin de
Crau (valeur sûre) alors que les agriculteurs du voisinage produisent
foin et céréales ; les échanges locaux restent assez
rares.
La typologie qui vient d'être proposée résulte de
l'observation d'acteurs considérant l'animal à travers des
objectifs variés, et mobilisant pour les atteindre des combinaisons
différentes de moyens. L'ensemble de ces combinaisons caractérise
la demande d'activités de loisirs (au sens large) autour des herbivores,
dans la situation observée. Peut-on aller plus loin que le simple
constat de cette variété en essayant, a posteriori, d'y trouver
un ou plusieurs principes organisateurs ? C'est une première voie
d'analyse possible.
Par ailleurs les types d'élevage proposés ici, leur
définition et leur importance relative résultent des conditions
que la situation soumise à observation offre à leur expression.
D'autres situations auraient certainement amené certains types à
se présenter différemment ou en auraient fait apparaître
d'autres (d'autres demandes). Surtout, elles auraient abouti à des
répartitions d'effectifs différentes ou à l'expression
éventuelle d'autres relations entre les types d'élevage. L'offre
de conditions, liée à la variété des contextes,
constitue ainsi une seconde voie d'analyse. Nous allons explorer successivement
ces deux voies, sur la base des informations recueillies ou disponibles.
3.1. L'analyse de la diversité de l'élevage de loisirs dans
la situation observée
La figure 4 (ci-dessous) exprime de manière schématique, sans
souci de précision, la façon dont se répartissent les
types d'élevage distingués selon, d'une part, les surfaces
mobilisées en moyenne par chaque type telles qu'elles ressortent des
données de l'enquête et, d'autre part, selon les bilans
économiques de ces activités, qu'on peut situer très
grossièrement à partir des informations recueillies. Ainsi
les chevaux de sport ou les animaux de compagnie, très bien soignés,
n'engendrent à peu près que des coûts. A l'opposé,
l'élevage pour entretien d'espaces ne coûte pratiquement rien,
il épargne des dépenses et fournit des rentrées. Entre
les deux, on trouve une gamme variée de degrés d'autofinancement
de l'activité, c'est-à-dire de couverture des frais par des
rentrées ou des économies.
On a ajouté sur la figure 4 une catégorie « Elevages agricoles
» pour situer les élevages de loisirs par rapport à une
référence plus familière. On a ici une première
logique de répartition de la diversité, mais qui nous était
déjà connue, au moins dans son principe.
Selon une démarche différente, on peut s'interroger sur les
besoins réels que recouvrent les différents types d'élevage,
en essayant de distinguer ces besoins par leurs différences de nature.
C'est ainsi que selon une approche plutôt sociologique, on peut proposer
les catégories entourées par des ellipses sur la figure 5
(ci-dessous). Elles sont issues de la connaissance intuitive formée
au cours du travail et constituent une simple représentation que nous
n'avons l'intention ni de justifier ni de discuter. Elles sont fournies ici
à titre de support de réflexion.
Notons simplement que ces catégories semblent être assez
indépendantes les unes des autres et ne peuvent se recouvrir, même
partiellement. Le besoin d'activité sportive a en lui-même peu
à voir avec celui de relation affective, même si les deux peuvent
trouver à s'investir sur le même animal, mais dans des proportions
et sans doute avec des sens différents selon les personnes et les
types.
En supposant que ces catégories soient pertinentes, on conçoit
que les types d'élevage rencontrés dans la zone d'étude
procèdent de diverses combinaisons de celles-ci, plutôt que
de l'expression exclusive de telle ou telle.
C'est ainsi que les adeptes de la promenade à cheval associent des
besoins d'activité « sportive », de contact avec la nature
(« environnement ») et d'intérêt « affectif »
pour les animaux. De leur côté, les personnes qui entretiennent
un bien foncier avec des animaux ont apparemment d'abord une préoccupation
de nature patrimoniale et environnementale (lutter contre les risques d'incendie,
maintenir un bien en état...). Mais il s'y ajoute un souci
d'économie (relevant du thème « biens et services »)
: réduire le coût de cet entretien et éventuellement
en tirer un revenu par la production d'animaux vendables. Enfin, il faut
reconnaître une composante « affective » dans leur démarche
: ils préfèrent une parcelle entretenue, parcourue d'animaux,
à une friche ou un taillis et apprécient le plaisir de conduire
eux-mêmes cet entretien par la gestion de leurs bêtes.
Toutefois, il faut reconnaître que l'identification de ces besoins,
si elle est commode pour situer les individus rencontrés dans une
catégorie plutôt qu'une autre, est relativement arbitraire.
C'est pourquoi, à titre indicatif, on en a fait figurer une autre
sur le schéma (repérée par des cartouches carrés),
comportant trois items. Le premier tourne autour de la notion de consommation
(sport, loisirs, affectivité, nourriture...). Le second a trait à
l'identité, et le troisième à la production. On
s'éloigne là d'une désignation concrète des besoins
pour aller vers des concepts plus économiques ou sociologiques. Mais
ces trois thèmes sont en relation plus ou moins forte avec les
précédents : ces relations ont été figurées
par des traits pour celles qui nous paraissent les plus importantes.
L'identité apparaît ainsi à juste titre comme un
élément central et dont on n'a effectivement pas de mal à
relever l'expression dans chacun des types d'éleveurs initialement
distingués, avec des sens différents dans chaque cas mais toujours
très forts.
Quoi qu'il en soit, on peut noter que les catégories de besoins retenues
sont elles aussi sensibles aux deux gradients de la figure 4 (surfaces
mobilisées et solde économique). Si l'on fait figurer ceux-ci
sur un même axe mais en sens inverse, on peut alors construire la figure
5 qui permet de ranger topologiquement et de manière suggestive tous
les éléments distingués jusqu'ici. Cette disposition
permet en outre de faire apparaître la manière dont elle se
situe par rapport à un gradient ville-campagne qui se superpose assez
bien aux deux pôles précédents. Ce gradient renforce
la signification du schéma et en facilite la lecture, même s'il
ne faut en toute rigueur lui accorder qu'une valeur indicative.
Dans son ensemble, cette disposition propose ainsi une manière plus
organisée de se représenter la diversité des types
d'élevage identifiés, selon une grille sociale au sens large
(économique, sociologique et géographique) incluant même
les élevages agricoles. Elle permet de situer ces types en fonction
des moyens qu'ils mettent en oeuvre, mais aussi en fonction de leur signification
et de leur localisation sociales ; c'est un premier élément
d'analyse de cette diversité. On peut en mettre en évidence
un second, portant maintenant sur le contexte où elle se développe.
3.2. L'élevage de loisirs en relation avec son contexte
local
Dans la zone étudiée, le phénomène présente
une importance relative, si on la mesure aux superficies mobilisées.
C'est un des usages possibles du foncier, lié à la proximité
urbaine (au sens large, étendue aux formes d'urbanisation lâche
qui se développent dans des zones comme le couloir languedocien) et
à l'influence qui rayonne de la ville. Il est complémentaire
et/ou concurrent d'autres usages du sol, agricoles ou non. Peut-on à
partir des observations faites dans ce contexte, dire quelque chose sur son
insertion locale, son évolution possible, et sur la manière
dont on pourrait l'appréhender de manière plus générale
ici et ailleurs (extension dans le temps et dans l'espace) ?
Il faut noter tout d'abord la grande diversité des formes et des logiques
qu'il recouvre, traduisant des besoins et des modes d'insertion différents
dans son contexte. La figure 4 montre par exemple leur distribution le long
du gradient de mobilisation de surfaces. Selon que le contexte foncier est
en mesure d'y répondre, la présence des herbivores de loisir
peut prendre une ampleur et une visibilité différentes.
Si les « sportifs » n'ont pratiquement pas besoin de surfaces,
les catégories « loisirs équestres » et « compagnie
» en recherchent plus, mais avec des caractéristiques
particulières, notamment une relative proximité de leur habitat
(ce peut être un élément de la localisation de celui-ci).
En revanche, ces surfaces n'ont pas besoin de pérennité et
peuvent changer. C'est un bon élément de
complémentarité et d'insertion dans un contexte viticole où
l'on a coutume d'observer une période de latence de plusieurs années
entre un arrachage et une replantation et où, surtout dans la conjoncture
actuelle de régression, bien des parcelles arrachées restent
en friche.
Mais cette situation est spécifique à la région. Il
existe beaucoup de zones où de telles opportunités ne se
manifestent pas : dans les régions de grandes cultures ou d'élevage
les possibilités de trouver une parcelle disponible, même à
louer, sont beaucoup plus limitées, d'autant que les chevaux ont la
réputation d'être des arracheurs décapant la
végétation et ayant tendance, sur des surfaces réduites,
à faire apparaître rapidement la terre nue.
L'achat de terrain lui-même n'est pas facile et limite les candidats.
Il reste à confier son cheval à un établissement
équestre. Ces établissements rencontrent peut-être moins
de difficultés à s'installer, dans la mesure où ils
constituent des unités professionnelles, de dimension économique,
cherchant dès le départ à s'assurer les conditions d'une
pérennité, même lorsqu'ils démarrent dans une
relative précarité.
Il existe ainsi une certaine communauté de relations et d'échanges
entre les établissements équestres et les catégories
« loisirs » et « compagnie ». Elle se manifeste sous
des formes variées : dans la zone étudiée ici, on a
pu relever des mises en pension provisoires, des échanges d'informations
(alimentation, santé...) et quelquefois des essaimages : des personnes
fréquentant un établissement finissent par acquérir
leurs propres animaux, tout en restant en contact avec lui.
Une catégorie bien différente dans sa logique est celle
identifiée autour de la notion de mode de vie. Elle est en fait assez
disparate, associant des personnes chez qui l'activité d'élevage
témoigne plutôt de la recherche d'une manière de vivre
(il s'agit souvent de personnes situées dans la mouvance écologiste)
à d'autres pour qui elle constitue une rémanence (agriculteurs
retraités vivant sur une partie de leurs anciennes terres) et à
d'autres encore pour qui elle peut représenter une source alimentaire,
voire une petite source de revenu. Cette dernière forme confine à
ce qu'il est convenu d'appeler l'agriculture sociale (Laurent et al., 1996).
Elle est d'une façon générale plus stable, plus
attachée au sol comme outil de production, mais aussi plus repliée
sur elle-même, moins ouverte sur son environnement local, et en même
temps moins dépendante de lui. Il pourrait s'avérer
nécessaire de distinguer les trois formes, leurs conditions d'existence
étant différentes, la dernière en particulier s'accommodant
moins bien de zones où les valeurs foncières sont
élevées.
Enfin, la catégorie de l'« entretien foncier », la moins
représentée dans notre échantillon et dans notre
repérage, est pourtant peut-être la plus prometteuse en zone
méditerranéenne, où elle correspond à un moyen
efficace et économique de lutte contre le feu et d'entretien de milieux
végétaux variés (bois, friches...). Mais elle
nécessite de bien savoir piloter l'équilibre
animal-végétal toute l'année ou durant les périodes
de leur mise en contact. C'est pourquoi ce type d'entretien, lorsqu'il est
le fait de collectivités, est souvent confié à des
éleveurs professionnels qui font passer leur troupeau une ou deux
fois l'an sur les surfaces correspondantes. Cet entretien est praticable
avec des animaux permanents à condition de détenir le savoir
faire correspondant, ce qui devrait en général être
plutôt le fait de personnes ayant eu dans leur passé une
expérience d'élevage pastoral ou de certains innovateurs
néo-ruraux. La question est donc de savoir si une telle compétence
peut ou non être étendue, et à quelles conditions :
formation, points de démonstration, supports pédagogiques,
réseaux d'information ? Le mouvement ne paraît pas lancé
dans la zone étudiée. Quelques expériences ont
été tentées par des municipalités autour de
Montpellier. Mais il semble, à ce niveau, que l'on en revienne vite
à la solution de l'éleveur patenté... Quant aux
particuliers, les initiatives de ce type restent jusqu'à présent
anecdotiques dans la zone.
Au total, il apparaît que la zone étudiée présente
des conditions favorables au développement de certains des types
repérés, et moins favorables à d'autres. Autrement dit,
le profil et l'importance de l'élevage de loisirs dépendent
du contexte où il se développe. On peut parler d'un fonctionnement
local résultant notamment de la confrontation d'une demande et d'une
offre foncières.
Ainsi dans la zone des garrigues situées au nord de Montpellier, il
semble que la possession d'herbivores de loisirs est stimulée par
les possibilités offertes par le milieu (qualité du climat,
agrément des paysages, importance des réseaux de chemins...)
et par les conditions d'habitat (lâche ou en villages). Son
développement trouve un facteur favorable dans une occupation agricole
faite d'une viticulture ceinturant les villages et susceptible d'offrir des
terrains appropriés et utilisables dans de bonnes conditions.
Un autre élément susceptible d'intervenir de manière
plus partagée est la présence dans cette zone d'élevages
agricoles en unités importantes et très consommatrices d'espace.
Celles qui ne se renouvellent pas peuvent libérer des surfaces et
des bâtiments convoités par des projets d'établissement
équestre. Mais celles qui souhaitent s'agrandir peuvent être
concurrentes de tels projets. Il existe en tout cas une présence et
une ambiance d'élevage dans la zone, susceptible d'avoir des
répercussions sur le développement de diverses formes
d'élevage de loisirs.
En définitive, on est amené à considérer que
l'élevage de loisirs se développe de façon différente
selon les conditions qu'il rencontre, ces conditions déterminant non
seulement son importance, mais aussi ses formes, leur combinaison, leur
évolution... On peut alors poser l'hypothèse qu'il existe des
modes de fonctionnement et de développement de l'élevage de
loisirs, circonscrits à des aires où se rencontrent des conditions
auxquelles ce type d'élevage est sensible. Ayant étudié
celui de la zone des Garrigues situées au nord de Montpellier,
pouvons-nous pour autant parler de l'élevage de loisirs dans l'ensemble
de la périphérie de cette ville ou dans l'Hérault en
général ? Durant l'enquête, on a perçu, par exemple,
l'importance croissante de la présence des manades à mesure
que l'on se rapproche de la Petite Camargue. Cet élevage est une forme
intermédiaire entre élevage de loisirs et élevage agricole,
mais surtout il semble constituer, là où il se développe,
un stimulant pour la pratique de l'équitation de loisir, fortement
développée dans cette aire. La culture de la « bouvine
» exerce là, avec ses manifestations et ses réseaux sociaux,
une influence sensible. De même il convient de s'interroger sur les
conditions de l'élevage de loisirs en zone littorale, avec la forte
présence à la fois des zones humides et du tourisme, ou sur
l'élevage de la zone de viticulture massive, affectée aujourd'hui
par le double mouvement de la reconversion viticole et de la croissance
démographique.
Encore n'avons-nous abordé ici que les aspects techniques ou portant
sur les moyens. Il existe aussi des ambiances culturelles locales susceptibles
de marquer cet élevage de différentes manières. On vient
d'y faire allusion pour les manades et la culture des zones humides. Il faut
également savoir qu'une grande partie de l'Hérault et du Bas
Languedoc possèdent des références traditionnelles
totémiques plus ou moins importantes autour de divers animaux : du
bouc au poulain en passant par le boeuf et le porc (Achard, 1981). Ces aspects
culturels ne peuvent être ignorés dans un domaine qui constitue
le support de dimensions identitaires aussi bien individuelles que collectives
et où les effets de mimétisme trouvent à s'alimenter.
En identifiant et en décrivant la diversité des élevages
rencontrés, on a plutôt saisi jusqu'à présent,
dans le phénomène complexe de l'élevage de loisirs,
ce qui concerne la demande. Si l'hypothèse de fonctionnements locaux
différents s'avère pertinente, il restera à étudier
les conditions d'offre qui lui permettent de s'exprimer et lui donnent en
outre son caractère local. Il faudra d'abord en préciser
l'approche.
Pour ce faire il conviendrait de prolonger l'étude réalisée
dans les cantons nord de Montpellier en l'étendant à d'autres
zones préalablement identifiées comme présentant des
caractères différents par rapport à ce type
d'activité. A cet égard on peut émettre l'hypothèse
supplémentaire qu'il convient de distinguer deux niveaux
d'hétérogénéité. Si les fonctionnements
locaux en milieu méditerranéen présentent certaines
différences, ils se développent aussi sous des conditions communes
: climat et milieu favorables, modes de vie incluant une fréquentation
de la nature plus forte et plus régulière qu'ailleurs, afflux
de populations héliophiles, qu'elles soient permanentes ou de passage...
Ces fonctionnements présenteront donc peut être un caractère
de famille qui pourraient les distinguer fortement de ceux qui se manifestent
sous d'autres ambiances .
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