Pour une protection et une gestion durables des rivières
de l'île de la Martinique
Une vulnérabilité d'origine
naturelle
Une vulnérabilité d'origine anthropique
Des solutions simples mais efficaces
Ces dernières années, et ces derniers mois, on a assisté
à une recrudescence des inondations et des catastrophes hydrologiques
en France métropolitaine. Elles ont marqué durablement les
mémoires car, à chaque fois, de nombreuses victimes furent
dénombrées
En Martinique, comme dans beaucoup d'îles caribéennes, on a
assisté au même phénomène : les inondations de
mai 1981 au Vauclin, de septembre 1988 au François ou encore d'octobre
1990 sur l'ensemble de l'île, firent aussi des victimes. Mais c'est
l'année 1993 qui fut la plus marquante, car en l'espace d'un mois
(le 14 août et le 13 septembre), se succédèrent deux
catastrophes hydrologiques de grande ampleur. Les flots boueux
dévalèrent les mornes, inondèrent les bourgs,
endommagèrent les infrastructures et à cette occasion la Martinique
redécouvrit les crues par ruissellement torrentiel. Ces
événements réveillèrent en nous des souvenirs
trop vite oubliés et mirent en relief notre évidente
vulnérabilité. Pour appréhender l'origine et l'importance
de cette vulnérabilité, il convient de faire appel à
des facteurs naturels et anthropiques.
[R] Une vulnérabilité d'origine naturelle
Le réseau hydrographique martiniquais se compose de soixante-dix
rivières pérennes, qui épousent les principales
caractéristiques topographiques de l'île. On distingue ainsi
deux principaux types de rivières :
- au nord et au sud de l'île, les rivières prennent appui sur
l'armature montagneuse (1) et disposent
de profils pentus favorables aux écoulements torrentiels. A titre
d'exemple, lors du passage de la tempête tropicale Cindy (14 août
1993), le débit de la rivière du Prêcheur (côte
nord-ouest) a atteint approximativement 600 m3/s, alors que traditionnellement
ce dernier avoisine 0,5 m3/s. En raison de cette augmentation brutale du
débit, plusieurs milliers de mètres cube de matériaux
volcaniques (blocs, ponces, cendres, etc.) envahirent le bourg du Prêcheur,
rendant les infrastructures publiques et privées inutilisables pendant
de nombreuses semaines ; par endroits, ces dépôts atteignirent
près de 3 m d'épaisseur. Les dégâts furent
estimés à plus de 15 millions de francs. Ce type
d'événement semble toutefois assez banal, puisque de 1865 à
1997, plus d'une quinzaine de coulées de boue majeures
dévastèrent les communes situées dans la partie
septentrionale de l'île. Bien que la récurrence de ce type de
phénomène soit moins importante dans la partie méridionale
de l'île, les coulées boueuses sont tout aussi violentes et
meurtrières : au cours de la période 1868-1997, plus de huit
catastrophes hydrologiques de grande ampleur furent recensées ;
- au centre de l'île, les modalités de drainage sont
différentes car les rivières prennent appui, en amont, sur
des mornes vigoureux avant de s'écouler à travers la plaine
du Lamentin. Ces rivières présentent donc des
caractéristiques de type mixte : torrentielles en amont, de plaine
en aval. Bien que moins médiatisées, car moins
spectaculaires, (2) ces rivières
engendrent tout de même une importante vulnérabilité
humaine. A titre d'exemple, entre 1687 et 1993 plus d'une vingtaine d'inondations
majeures furent recensées. Bien que nous n'ayons dénombré
qu'un faible nombre de victimes, il convient néanmoins d'être
prudent, car aux XVIII-XIXe siècles quelle importance pouvait
revêtir une inondation qui faisait quelques morts, quand le seul passage
d'un cyclone suffisait à endeuiller l'ensemble de l'île. Aussi,
de nombreuses inondations meurtrières, dignes d'être notées,
ne le furent pas.

Rivière torrentielle de Basse-Pointe (nord-ouest
de la Martinique)
[R] Une vulnérabilité d'origine anthropique
Ces dernières décennies, la vulnérabilité
hydrologique de l'île de la Martinique n'a cessé de croître,
en raison de procédures d'entretien et d'aménagement
inadaptées. A titre d'exemple, seules deux techniques sont actuellement
employées par les organismes (3)
chargés d'entretenir les rivières : le curage et l'enrochement.
Bien que la première technique soit utile pour éviter la formation
de barrages d'embâcles et pour éviter que le fond du lit mineur
ne s'exhausse sous l'effet d'une accumulation sédimentaire, il n'en
demeure pas moins que le raclage systématique du lit de la rivière
entraîne la création de véritables " boulevards " qui
accentuent l'écoulement du flux et par conséquent les
mécanismes érosifs.
Rappelons que lorsque le lit d'un torrent dispose d'une couverture
granulométrique homogène (blocs, galets, graviers et sables),
sa puissance nette (celle qui érode le lit) équivaut seulement
à 3% de la puissance totale du flux
En raclant le fond du lit et en évacuant l'essentiel des matériaux
qui l'occupent, l'écoulement est beaucoup plus rapide et la puissance
nette avoisine alors 10 à 12 % de la puissance totale du flux ;
l'érosion peut donc s'exprimer pleinement. Le remède apporté
est alors pire que le mal. Si les responsables des organismes chargés
d'entretenir les rivières ne sont pas sensibles à ces arguments
hydrauliques, souhaitons qu'ils soient sensibles aux arguments
écologiques.
Le curage a aussi de lourdes conséquences environnementales. À
titre d'exemple, en raclant régulièrement le fond du lit mineur,
on détruit sa granulométrie naturelle, ce qui entraîne
une uniformisation sédimentologique défavorable à la
faune. Rappelons que de nombreuses espèces de poissons et de
crustacés nichent ou pondent dans les anfractuosités laissées
libres entre les blocs. Parallèlement, l'affinement granulométrique
du fond du lit entraîne le colmatage progressif des ouies des petits
poissons (" colle roche (4) ", "
mulet (5) ", etc.) qui disparaissent alors
progressivement.
De plus, ces travaux de curage étant réalisés par des
engins de chantier, il est assez fréquent que ces derniers polluent
accidentellement les rivières (fuites d'huile ou d'essence). En outre,
quand ces engins interviennent au niveau des embouchures, ils perturbent
la remontée des alvins ; les populations sont donc très
difficilement renouvelées.
Toutes les conditions sont donc réunies pour que ces travaux accentuent
la vulnérabilité des populations et de
l'écosystème.
En raison de l'importance des zones inondables et de leur forte humanisation,
des enrochements ont été réalisés sur d'importants
linéaires. En réalité, cette technique s'est
avérée peu efficiente car souvent réalisée en
dépit des règles élémentaires d'ingénierie.
Pour ne prendre qu'un exemple, les blocs utilisés sont souvent
sous-calibrés ; au lieu d'utiliser des blocs de 1, 1,5 ou 2 t,
priorité est donnée aux blocs de 500 à 800 kg, beaucoup
moins coûteux. En outre, ces blocs n'étant pas imbriqués
les uns aux autres, de façon à former une paroi homogène,
ils ne peuvent véritablement s'opposer à la violence du flux.
Les interstices laissés libres entre les blocs, permettent donc au
flux de s'immiscer entre la berge et l'enrochement ; les blocs sont donc
progressivement déchaussés puis mobilisés par le flux.
Ils s'associent ainsi à la charge grossière de la rivière,
et augmentent l'érosion et les dégâts matériels
en aval. Parfois, ces derniers s'accumulent sous des ouvrages d'art, formant
ainsi des barrages d'embâcles à l'origine de violentes et soudaines
inondations. Une fois encore, le remède est pire que le mal.
Même s'il est possible de résoudre ces problèmes, la
vulnérabilité humaine sera toujours aussi exacerbée
car, à l'image du littoral martiniquais
(6), les rivières ont toujours été
aménagées au coup par coup, principalement lorsque les besoins
se faisaient sentir : après le passage des perturbations
atmosphériques.
Même quand ces actions de protection et d'aménagement furent
réalisées de manière préventive (avant le passage
des cyclones), ces dernières n'ont eu aucun effet car les entreprises
chargées de leur réalisation étaient plus
préoccupées par l'enveloppe financière allouée
à la réalisation des travaux, que par les travaux eux même.
Il est vrai aussi que par manque de temps, les contrôleurs de la DDE
ne peuvent que difficilement assurer le suivi de tous les chantiers.
Si les travaux d'aménagement des rivières n'ont eu jusqu'alors
que des impacts limités, cela s'explique aussi par le fait que les
ingénieurs chargés du dossier, sont plus sensibles aux notions
de flux, qu'aux facteurs écosystémiques qui régissent
le fonctionnement des rivières. Pour ne prendre qu'un exemple, toutes
les études qui ont été commandées par la Mission
inter-service de l'eau élargie (MISEE)
(7), l'ont été à des bureaux d'étude
spécialisés en hydraulique. Ainsi, les rapports
réalisés, bien que riches en formules mathématiques,
n'ont jusqu'à présent jamais indiqué comment entretenir
durablement une rivière. Cette situation semble paradoxale, quand
on sait que les membres de la MISEE ne cessent de prôner la protection
durable des rivières. En réalité, s'en donnent-ils
réellement les moyens ?
[R] Des solutions simples mais efficaces
Plutôt que de commander des études coûteuses qui n'ont
jamais servi, et qui ne serviront pas, ne serait-il pas préférable
de vulgariser les techniques qui ont déjà fait leur preuve
en France métropolitaine ou aux États-Unis, par exemple : le
fascinage, la technique du peigne, l'emploi de géotextiles naturels,
l'utilisation de pelles à bras long, etc. ?
Pour protéger efficacement les berges deux techniques pourraient
être employées : le fascinage, qui consiste à stabiliser
les parois vulnérables par la pose de branchages enchevêtrés.
Ces parois, ajourées et déformables, sont naturelles, peu
coûteuses et surtout écologiques car elles immunisent la berge,
tout en laissant la végétation rivulaire (celle qui occupe
naturellement la berge) repousser.
De même, il est possible d'éviter l'éboulement des berges
dénudées en les recouvrant de géotextiles
naturels (8). A travers les panneaux de
géotextiles, de petits trous pourront être percés de
façon à planter des espèces végétales
connues pour leur emprise au sol et leur stabilisation des berges :
Savonnettes-rivières, Poix-doux
(9), etc. Avec le temps, ces panneaux s'effriteront
progressivement et cèderont la place à une végétation
arbustive et arborée qui stabilisera durablement la berge.
La technique du peigne est tout aussi écologique, car elle consiste
à combler les niches d'érosion à l'aide de petits troncs
d'arbres et de branchages. Lors des crues, les sédiments transportés
par la rivière seront filtrés par ce " peigne " et s'accumuleront
progressivement. A terme (1 à 3 ans selon les cas), les branchages
et les sédiments emprisonnés permettront la reconstitution
naturelle de la berge qui sera progressivement colonisée par des herbes
et des arbustes. La berge nouvelle créée sera d'autant plus
solide, qu'elle sera constituée d'une imbrication de fragments
végétaux et minéraux.

Rivière salée (centre de l'île,
rivière de type mixte: torrentielle en amont, de plaine en aval)
rehaussement des berges à l'aide de matériaux
pulvérulents
Enfin, ne serait-il pas urgent de confier les travaux d'aménagement
et d'entretien des rivières à des entreprises disposant de
pelles à bras long ? La possession d'un tel engin, pourrait être
un facteur déterminant dans l'attribution des marchés. Cela
éviterait les pollutions accidentelles, l'altération des
caractéristiques granulométriques et sédimentologiques
du fond du lit mineur et cela permettrait, en plus, d'assurer la
pérennité de la faune.
En réalité, même si les aménageurs envisagent
d'utiliser prochainement les techniques que nous venons d'énoncer,
l'obtention d'une protection hydrologique durable passe obligatoirement par
la planification des aménagements, ce qui n'est pas encore le cas
en Martinique. Pour aménager durablement les rivières, il convient
de :
- modéliser le fonctionnement de celles qui sont les plus dangereuses,
de façon à prévoir et surtout quantifier leurs
évolutions morphologiques en l'absence d'aménagement ;
- enfin, avant tout aménagement, il serait intéressant de
réaliser une étude environnementale qui détaillerait
systématiquement les caractéristiques géomorphologiques,
floristiques et faunistiques des zones à
aménager.(10)
Il n'est donc plus souhaitable d'aménager une rivière par petits
segments, sans avoir une vision globale de l'ensemble de la zone à
aménager.
Il ne faut plus donner l'illusion d'aménager les rivières,
mais les aménager durablement.

Pascal Saffache est docteur en Géographie, attaché
temporaire d'enseignement et de recherche (université des Antilles
et de la Guyane).