Le Courrier de l'environnement n°43, mai 2001

De la dégradation à la restauration des sols : utilisation de méthodes traditionnelles et modernes en Haïti

1. Des techniques paysannes ingénieuses mais parfois inefficaces
2. Des techniques beaucoup plus efficaces
3. Présentation de techniques non encore appliquées

Références bibliographiques


D'une superficie de 28 000 km2 environ, Haïti occupe toute la partie occidentale de l'île d'Hispaniola et est séparé de la République Dominicaine (qui occupe la partie orientale) par une chaîne de montagne (carte ci-contre). Baigné par la mer des Antilles au sud et par l'Océan atlantique au nord, cet État compte une population moyenne de huit millions d'habitants.
Depuis de nombreuses années, Haïti, dont les ressources naturelles ne se résument qu'à quelques mines de bauxite, est confronté à d'importantes difficultés politiques et socio-économiques, accentuées par l'effondrement d'une agriculture qui représentait son activité la plus dynamique. Celle-ci est de plus en plus déliquescente, car la démographie croissante a accru la pression foncière et a entraîné une diminution des périodes de jachère, ce qui a provoqué une baisse de la productivité du sol et une chute des revenus agricoles. À titre d'exemple, entre 1965 et 1985, les revenus moyens annuels des paysans haïtiens sont passés de 450 à 250 $ (soit à peu près autant d'euros) (Bellande, 1987). Cette pression foncière a aussi entraîné une chute de la fertilité du substratum et a accéléré l'érosion. Cette dernière est d'autant plus forte que, par manque d'espace, les paysans ont été contraints de cultiver des zones de plus en plus pentues et, donc, soumises à de violents phénomènes de ruissellement et de déstabilisation.
Pour sortir de cette logique et augmenter leurs revenus, les paysans n'ont eu d'autre choix que de transformer le couvert végétal (arbres et arbustes) en charbon de bois (seule activité encore susceptible de leur permettre de dégager quelques profits). En agissant ainsi, ils n'ont fait qu'accentuer les dégradations, car le substratum dénudé a subi un appauvrissement de son contenu organique, ce qui a favorisé l'apparition de phénomènes de ruissellement et d'érosion encore plus violents et souvent beaucoup plus fréquents.
Face à cette situation qui ne cesse d'empirer, les paysans ont développé un certain nombre de parades ; bien que ces dernières ne soient pas toujours optimales, elles ont au moins le mérite d'exister.
Pour appréhender l'ampleur de la dégradation des sols en Haïti, nous détaillerons les méthodes de lutte mises en œuvre par les paysans et celles - plus efficaces - introduites grâce à des centres de recherche européens.

1. Des techniques paysannes ingénieuses mais parfois inefficaces

Une matière organique recréée artificiellement
Même les paysans les plus modestes savent que la matière organique joue un rôle primordial dans la stabilité et la productivité des horizons superficiels. C'est la raison pour laquelle, après avoir laissé leurs parcelles en jachère - même pendant une très courte période (3 à 4 mois) -, les paysans haïtiens arrachent les mauvaises herbes puis les tassent en formant un monticule qu'ils recouvrent d'une couche de terre de 0,5 à 0,7 m d'épaisseur. Le monticule ainsi formé
- d'une hauteur de 1,2 m environ - sert de support aux cultures(1) les plus exigeantes : maïs, haricot, manioc, etc. Hormis l'apport en matière organique, ce système permet d'augmenter la capacité de drainage du sol et de réduire son érodabilité.
Le sol étant plus aéré, et donc moins compact, le réseau racinaire prospère plus facilement, plus profondément et, par conséquent, prévient les éventuels glissements de terrain. Quant on sait que 60 à 70% des parcelles cultivées se localisent sur des pentes dont l'inclinaison varie de 10 à 35°, cette technique s'avère non négligeable. En outre, le sol étant plus aéré - sa macro-porosité est plus importante - l'eau de pluie s'y infiltre plus facilement, le ruissellement est moins important et l'érosion régresse aussi.
Cette technique artisanale, qui ne nécessite aucun investissement particulier, répond parfaitement aux besoins des paysans haïtiens qui l'emploient parfois sur tout un bassin-versant.

Le brûlis : une technique controversée
La productivité des sols étant faible, les paysans tentent de l'augmenter en employant la technique du brûlis. Si cette technique peut s'avérer nécessaire pour nettoyer le sol des importants restes végétaux (pailles de maïs, déchets ligneux de toutes sortes) qui l'encombrent, en réalité, elle se révèle peu adaptée pour amender les sols.
Si le passage du feu a le mérite d'enrichir le sol en potasse, en nitrate ou en divers autres minéraux, en réalité cet apport est très superficiel et ne bénéficie qu'à la première culture ; la productivité rechute ensuite très rapidement et tout est à refaire. En outre, cette augmentation illusoire de la productivité a des conséquences dommageables et durables pour le substratum, puisque le feu assèche la croûte superficielle du sol, minéralise la matière organique, fait disparaître la couverture végétale et offre ainsi le sol aux averses les plus violentes. Des griffures d'érosion ou de véritables ravines se forment alors et emportent de grandes quantités de sédiments vers les rivières qui les évacuent à leur tour en direction du littoral. C'est vraisemblablement ce mécanisme qui est à l'origine de l'engraissement d'une importante partie du rivage haïtien (Verdheil, 1999).
En définitive, la technique du brûlis s'avère d'autant plus limitée et inefficace qu'elle accentue considérablement la fragilité des sols et favorise le développement de phénomènes érosifs de grande ampleur.

Des techniques de lutte contre l'érosion relativement modestes
Plusieurs techniques ont été mises en œuvre par les paysans haïtiens pour lutter contre l'érosion : élaboration de micro-barrages en paille, construction de billons de culture et certains ont même imaginé de construire des terrasses de culture.

Les micro-barrages
Il s'agit, en réalité, de pieux enfoncés dans le sol sur lesquels reposent perpendiculairement et sans aucune attache, des débris végétaux (pailles de maïs, chaumes de sorgho, petites branches d'arbres, etc.). Ces micro-barrages, perpendiculaires à la pente, ont pour mission de retenir les particules sédimentaires entraînées sous l'effet du ruissellement et de la gravité. En raison de la nature perméable de ces constructions, le volume sédimentaire retenu est généralement très faible. C'est la raison pour laquelle certains paysans ont remplacé les débris végétaux par des feuilles de tôle de façon à imperméabiliser cette microstructure. Quoi qu'il en soit, celle-ci n'est véritablement efficace que lorsqu'elle est appliquée à l'ensemble d'un versant, mais surtout lorsque son implantation se conforme aux courbes de niveau, ce qui est relativement rare. L'objectif final est de créer en amont du micro-barrage, une accumulation sédimentaire susceptible d'accueillir de petits jardins aux rendements importants. Sur les mornes basaltiques situés au sud d'Haïti, cette technique donne d'assez bons résultats et les sédiments piégés sont plantés en cannes à sucre et en toutes sortes d'arbustes fruitiers.
La technique des billons
Toujours dans le but de limiter l'érosion en nappe (2), les paysans haïtiens qui cultivent des parcelles pentues, construisent des billons de culture perpendiculaires à la pente. D'une hauteur de 0,3 à 0,4 m environ et d'une largeur de 0,7 à 1 m, ces billons sont sensés limiter les effets du ruissellement. En réalité, cette technique s'avère totalement inefficace, car ces billons sont généralement trop longs (Smolikowski, 1989) et rarement conformes aux courbes de niveau ; lors des fortes pluies, l'eau de ruissellement s'accumule dans des zones de concentration (points bas) et les billons imbibés d'eau glissent en emportant tout ce qui se trouve sur leur passage. Lorsqu'elle n'est pas convenablement réalisée, cette technique de lutte contre l'érosion génère des dégâts plus importants que ceux contre lesquels elle était censée lutter. L'érosion en nappe se transforme alors en une érosion linéaire de grande ampleur.
La politique avortée des cultures en terrasses
Utilisées depuis plusieurs siècles dans le monde asiatique, les terrasses de culture permettent de cultiver des surfaces très pentues tout en limitant au minimum les risques d'érosion. Cette technique qui permet d'obtenir jusqu'à trois récoltes annuelles, offre de bons rendements et supporte une forte densité de population. En raison du caractère pentu d'une importante partie du terroir haïtien, certains propriétaires agricoles - riches commerçants de Port-au-Prince souhaitant étendre leurs activités dans les campagnes - ont tenté de mettre en place des terrasses de culture. En réalité, ces projets n'ont jamais dépassé le stade théorique, car après avoir consulté des spécialistes, ces derniers s'y sont fortement opposés en indiquant que cela risquait de décaper les horizons les plus fragiles et de fabriquer artificiellement des surfaces de cultures stériles. En outre, le non-respect des normes de construction (respect des courbes de niveau, par exemple) pourrait entraîner la formation de contre-pentes, une accumulation d'eau susceptible de déborder de façon cumulative et la création de petites ravines susceptibles de fragiliser les talus ; en s'effondrant, ces derniers auraient un impact beaucoup plus néfaste que l'érosion naturelle.

Synthèse
En définitive, si l'on ajoute à toutes ces techniques - aux résultats très mitigés - une réduction sensible des rotations culturales et des périodes de jachères, tout concourt à ce que le support de l'agriculture haïtienne (le sol) soit dégradé et très limité en terme de productivité. Pour aider ces populations, dont la survie dépend exclusivement de l'agriculture, ne faudrait-il pas envisager d'autres procédures de restauration ? C'est ce qui a incité un centre de recherche, l'Institut de recherche pour le Développement (IRD) - ex-ORSTOM - à faire des propositions concrètes et à financer certains projets  (3).

2. Des techniques beaucoup plus efficaces
Vers une érosion maîtrisée
Les nouvelles techniques de lutte contre l'érosion ne s'inscrivent pas fondamentalement en rupture avec celles développées par les paysans haïtiens. En effet, pour lutter contre l'érosion en nappe, l'IRD a simplement proposé d'améliorer la technique des micro-barrages en paille.
Plutôt que d'établir des seuils réalisés à l'aide de débris végétaux, il a été proposé aux paysans de les durcifier et de les pérenniser, en construisant de véritables murets en pierre d'une hauteur moyenne d'1 m et d'une longueur de 4 m environ. Ces derniers, totalement imperméables, installés perpendiculairement à la pente et conformément aux courbes de niveau, piègeront durablement les sédiments se déplaçant (de l'amont vers l'aval) sur le versant. L'objectif final est de créer en amont des murets des accumulations sédimentaires fertiles, susceptibles d'être exploitées de façon plus intensive que celles des mornes basaltiques situés au sud d'Haïti.
Pour atteindre cet objectif, il est impératif que les murets soient implantés de façon ordonnée et, de préférence, sur tout un versant ou un bassin versant. Cela nécessite que plusieurs exploitants s'accordent sur les modalités techniques et financières de réalisation, ce qui n'est pas toujours évident. En ce sens, le frein au développement n'est plus technique mais humain.
Certains paysans étant réticents à l'implantation des murets, les organismes de recherche leur ont proposé de les remplacer par des haies vives. Des haies ont ainsi été implantées le long des courbes de niveau sur toute la largeur des versants, ce qui a profondément modifié une partie du terroir haïtien. Bien que plus respectueuse du milieu, cette technique s'est révélée un peu moins efficace que celle des murets.
Enfin, contrairement à ce qui était pratiqué jusqu'alors, les débris végétaux provenant des haies n'ont pas été brûlés, mais laissés sur le sol de façon à le recouvrir et le protéger au maximum. Cette technique dite du " paillage " réduit fortement l'énergie cinétique des gouttes de pluie. En outre, ces débris se décomposent progressivement et augmentent la teneur en matière organique du sol donc augmentent sa fertilité et réduisent son érodabilité.
Lorsque aucune autre solution n'a pu être envisagée pour limiter l'érosion, des actions de reboisement se sont imposées. Ces dernières sont relativement réductrices, dans la mesure où elles mobilisent définitivement une surface qui pourrait être productive. Pour pallier cet inconvénient, certains chercheurs ont proposé d'implanter des bandes de cultures couvrantes (manioc, par exemple) entre les rangées d'arbres, mais cette technique ne s'est pas encore généralisée.

Vers une gestion plus rationnelle de l'eau
Bien que nous ne l'ayons pas encore évoquée, la gestion de l'eau est un problème majeur en Haïti (Verdeil, 1999). Dans la capitale, par exemple, la CAMEP (Centrale autonome métropolitaine d'eau potable) est incapable de répondre aux besoins de tous les quartiers ; les porteurs d'eau et les propriétaires de fontaines privées tentent ainsi de pallier la déficience du service public d'eau potable.
Dans les campagnes, le problème est d'autant plus âpre qu'il n'existe aucun système analogue permettant d'obtenir de l'eau pour irriguer les champs, par exemple ; les paysans sont directement dépendant des précipitations. Pour rompre cette dynamique, des organisations non-gouvernementales ont financé la réalisation de citernes individuelles et collectives. Les premières, d'une contenance de 8 à 12 m3 environ, servent aux besoins domestiques et culturaux des paysans les plus isolés. D'une capacité de 200 m3 environ, les citernes collectives servent à de petites communautés villageoises enclavées. Au total, 550 citernes individuelles et 20 citernes collectives ont été financées et réalisées ces deux dernières décennies. Hormis l'apport en eau, ces citernes permettent " d'augmenter la disponibilité en main d'œuvre de l'exploitation en la libérant des corvées longues et pénibles d'approvisionnement en eau : 2 à 3 heures par jour " (Roose, 1999).
Bien que ces techniques traditionnelles et modernes permettent une meilleure gestion des sols, n'existerait-il pas d'autres voies à explorer ?

3. Présentation de techniques non encore appliquées
Implantation de bandes enherbées
Pour limiter l'érosion des sols, il faudrait inciter les agriculteurs à cultiver leurs champs en implantant des bandes enherbées le long des courbes de niveau. Cette technique, qui a déjà été expérimentée avec succès dans de nombreux pays, permet principalement de réduire la vitesse du ruissellement par absorption progressive du flux et de limiter l'arasement des horizons les plus fertiles. En résumé, il faut surtout maintenir la vitesse (et le niveau d'énergie) du ruissellement en dessous du seuil à partir duquel il ravine le substratum. Cette technique a l'avantage d'être peu coûteuse et facile à mettre en œuvre.

Une gestion plus rationnelle
Enfin, plutôt que d'imposer systématiquement certaines pratiques culturales aux agriculteurs haïtiens, ne serait-il pas préférable d'établir un véritable dialogue avec eux ? Ainsi, les administrations concernées (le ministère de l'Agriculture, par exemple), les centres de recherche et les syndicats agricoles pourraient confronter leurs expériences et établir de véritables projets de gestion conservatoire des sols. Cette procédure, basée sur le dialogue, pourrait se résumer en quatre points :
- réalisation d'une enquête permettant à chaque partenaire de présenter la ou les méthodes de protection qu'il pense efficace et souhaite mettre en place ;
- expérimentation de toutes les solutions proposées et comparaison de leur faisabilité, de leur efficacité et, surtout, de leur rentabilité ;
- définition de la technique la plus efficace ;
- enfin, généralisation à l'échelle des bassins versants de la technique ayant reçu l'approbation de l'ensemble des partenaires.
En respectant cette procédure, on responsabiliserait l'agriculteur et surtout on favoriserait le dialogue donc la pertinence du projet retenu.

En conclusion
Bien que la dégradation du terroir haïtien ait une origine multi-factorielle, en réalité c'est l'érosion qui représente le facteur de dégradation principal. C'est la raison pour laquelle toute l'attention des paysans et des centres de recherche s'est focalisée sur la réduction de ce phénomène.
En fait, bien que les nouvelles procédures aient permis aux paysans haïtiens de réduire quelque peu la dégradation des sols plutôt que d'agir de façon ponctuelle (au coup par coup) en distillant ici ou là quelques procédures de gestion plus rationnelles ou efficaces, il semble que l'agriculture haïtienne ait besoin d'une gestion plus globale. C'est de la confrontation de l'opinion de chacun (d'abord de l'opinion des paysans, puisqu'ils connaissent véritablement le milieu, et ensuite de celle des scientifiques) que pourra germer puis éclore une véritable procédure de gestion conservatoire des sols.
Sans dénigrer ce qui a été fait jusqu'alors, une procédure de gestion et de protection véritablement intégrée pourrait vraisemblablement donner des résultats beaucoup plus convaincants.

[R]


Notes

(1) La nourriture de base du paysan haïtien est constituée d'ignames, de maïs, de patates douces, de sorgho, de haricots noirs, de bananes et d'arachides.[VU]
(2) Érosion qui entraîne la dégradation du sol sur l'ensemble de sa surface.[VU]
(3) PRATIC est un Projet de recherche appliquée à l'aménagement Intégré des terroirs insulaires caraïbes.[VU]


Références bibliographiques
Bellande A., 1987. Rationalité socio-économique des systèmes de production dans la zone de Madian-Salagnac. Thèse de l'université Mac Gill, 165 p.
Roose E., 1999. Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols (GCES). FAO, Rome, 420 p.
Smolikowski B., 1989. Aménagements des bassins versants en Haïti. Synthèse Atelier Conjonction, 182-183, 6 p.
Verdheil V., 1999. De l'eau pour les pauvres à Port-au-Prince, Haïti. Mappemonde, 55, 14-18.