De la dégradation à la restauration des sols : utilisation de méthodes traditionnelles et modernes en Haïti
1. Des techniques paysannes ingénieuses mais parfois
inefficaces
2. Des techniques beaucoup plus efficaces
3. Présentation de techniques non encore
appliquées
D'une superficie de 28 000 km2 environ, Haïti occupe toute la partie
occidentale de l'île d'Hispaniola et est séparé de la
République Dominicaine (qui occupe la partie orientale) par une
chaîne de montagne (carte ci-contre). Baigné par la mer des
Antilles au sud et par l'Océan atlantique au nord, cet État
compte une population moyenne de huit millions d'habitants.
Depuis de nombreuses années, Haïti, dont les ressources naturelles
ne se résument qu'à quelques mines de bauxite, est confronté
à d'importantes difficultés politiques et socio-économiques,
accentuées par l'effondrement d'une agriculture qui représentait
son activité la plus dynamique. Celle-ci est de plus en plus
déliquescente, car la démographie croissante a accru la pression
foncière et a entraîné une diminution des périodes
de jachère, ce qui a provoqué une baisse de la productivité
du sol et une chute des revenus agricoles. À titre d'exemple, entre
1965 et 1985, les revenus moyens annuels des paysans haïtiens sont
passés de 450 à 250 $ (soit à peu près autant
d'euros) (Bellande, 1987). Cette pression foncière a aussi
entraîné une chute de la fertilité du substratum et a
accéléré l'érosion. Cette dernière est
d'autant plus forte que, par manque d'espace, les paysans ont été
contraints de cultiver des zones de plus en plus pentues et, donc, soumises
à de violents phénomènes de ruissellement et de
déstabilisation.
Pour sortir de cette logique et augmenter leurs revenus, les paysans n'ont
eu d'autre choix que de transformer le couvert végétal (arbres
et arbustes) en charbon de bois (seule activité encore susceptible
de leur permettre de dégager quelques profits). En agissant ainsi,
ils n'ont fait qu'accentuer les dégradations, car le substratum
dénudé a subi un appauvrissement de son contenu organique,
ce qui a favorisé l'apparition de phénomènes de
ruissellement et d'érosion encore plus violents et souvent beaucoup
plus fréquents.
Face à cette situation qui ne cesse d'empirer, les paysans ont
développé un certain nombre de parades ; bien que ces
dernières ne soient pas toujours optimales, elles ont au moins le
mérite d'exister.
Pour appréhender l'ampleur de la dégradation des sols en
Haïti, nous détaillerons les méthodes de lutte mises en
uvre par les paysans et celles - plus efficaces - introduites grâce
à des centres de recherche européens.
1. Des techniques paysannes ingénieuses mais parfois inefficaces
Une matière organique recréée artificiellement
Même les paysans les plus modestes savent que la matière organique
joue un rôle primordial dans la stabilité et la productivité
des horizons superficiels. C'est la raison pour laquelle, après avoir
laissé leurs parcelles en jachère - même pendant une
très courte période (3 à 4 mois) -, les paysans
haïtiens arrachent les mauvaises herbes puis les tassent en formant
un monticule qu'ils recouvrent d'une couche de terre de 0,5 à 0,7
m d'épaisseur. Le monticule ainsi formé
- d'une hauteur de 1,2 m environ - sert de support aux
cultures(1) les plus exigeantes : maïs,
haricot, manioc, etc. Hormis l'apport en matière organique, ce
système permet d'augmenter la capacité de drainage du sol et
de réduire son érodabilité.
Le sol étant plus aéré, et donc moins compact, le
réseau racinaire prospère plus facilement, plus profondément
et, par conséquent, prévient les éventuels glissements
de terrain. Quant on sait que 60 à 70% des parcelles cultivées
se localisent sur des pentes dont l'inclinaison varie de 10 à 35°,
cette technique s'avère non négligeable. En outre, le sol
étant plus aéré - sa macro-porosité est plus
importante - l'eau de pluie s'y infiltre plus facilement, le ruissellement
est moins important et l'érosion régresse aussi.
Cette technique artisanale, qui ne nécessite aucun investissement
particulier, répond parfaitement aux besoins des paysans haïtiens
qui l'emploient parfois sur tout un bassin-versant.
Le brûlis : une technique controversée
La productivité des sols étant faible, les paysans tentent
de l'augmenter en employant la technique du brûlis. Si cette technique
peut s'avérer nécessaire pour nettoyer le sol des importants
restes végétaux (pailles de maïs, déchets ligneux
de toutes sortes) qui l'encombrent, en réalité, elle se
révèle peu adaptée pour amender les sols.
Si le passage du feu a le mérite d'enrichir le sol en potasse, en
nitrate ou en divers autres minéraux, en réalité cet
apport est très superficiel et ne bénéficie qu'à
la première culture ; la productivité rechute ensuite très
rapidement et tout est à refaire. En outre, cette augmentation illusoire
de la productivité a des conséquences dommageables et durables
pour le substratum, puisque le feu assèche la croûte superficielle
du sol, minéralise la matière organique, fait disparaître
la couverture végétale et offre ainsi le sol aux averses les
plus violentes. Des griffures d'érosion ou de véritables ravines
se forment alors et emportent de grandes quantités de sédiments
vers les rivières qui les évacuent à leur tour en direction
du littoral. C'est vraisemblablement ce mécanisme qui est à
l'origine de l'engraissement d'une importante partie du rivage haïtien
(Verdheil, 1999).
En définitive, la technique du brûlis s'avère d'autant
plus limitée et inefficace qu'elle accentue considérablement
la fragilité des sols et favorise le développement de
phénomènes érosifs de grande ampleur.
Des techniques de lutte contre l'érosion relativement modestes
Plusieurs techniques ont été mises en uvre par les paysans
haïtiens pour lutter contre l'érosion : élaboration de
micro-barrages en paille, construction de billons de culture et certains
ont même imaginé de construire des terrasses de culture.
Les micro-barrages
Il s'agit, en réalité, de pieux enfoncés dans le sol
sur lesquels reposent perpendiculairement et sans aucune attache, des
débris végétaux (pailles de maïs, chaumes de sorgho,
petites branches d'arbres, etc.). Ces micro-barrages, perpendiculaires à
la pente, ont pour mission de retenir les particules sédimentaires
entraînées sous l'effet du ruissellement et de la gravité.
En raison de la nature perméable de ces constructions, le volume
sédimentaire retenu est généralement très faible.
C'est la raison pour laquelle certains paysans ont remplacé les
débris végétaux par des feuilles de tôle de
façon à imperméabiliser cette microstructure. Quoi qu'il
en soit, celle-ci n'est véritablement efficace que lorsqu'elle est
appliquée à l'ensemble d'un versant, mais surtout lorsque son
implantation se conforme aux courbes de niveau, ce qui est relativement rare.
L'objectif final est de créer en amont du micro-barrage, une accumulation
sédimentaire susceptible d'accueillir de petits jardins aux rendements
importants. Sur les mornes basaltiques situés au sud d'Haïti,
cette technique donne d'assez bons résultats et les sédiments
piégés sont plantés en cannes à sucre et en toutes
sortes d'arbustes fruitiers.
La technique des billons
Toujours dans le but de limiter l'érosion en nappe
(2), les paysans haïtiens qui cultivent des parcelles
pentues, construisent des billons de culture perpendiculaires à la
pente. D'une hauteur de 0,3 à 0,4 m environ et d'une largeur de 0,7
à 1 m, ces billons sont sensés limiter les effets du ruissellement.
En réalité, cette technique s'avère totalement inefficace,
car ces billons sont généralement trop longs (Smolikowski,
1989) et rarement conformes aux courbes de niveau ; lors des fortes pluies,
l'eau de ruissellement s'accumule dans des zones de concentration (points
bas) et les billons imbibés d'eau glissent en emportant tout ce qui
se trouve sur leur passage. Lorsqu'elle n'est pas convenablement
réalisée, cette technique de lutte contre l'érosion
génère des dégâts plus importants que ceux contre
lesquels elle était censée lutter. L'érosion en nappe
se transforme alors en une érosion linéaire de grande ampleur.
La politique avortée des cultures en terrasses
Utilisées depuis plusieurs siècles dans le monde asiatique,
les terrasses de culture permettent de cultiver des surfaces très
pentues tout en limitant au minimum les risques d'érosion. Cette technique
qui permet d'obtenir jusqu'à trois récoltes annuelles, offre
de bons rendements et supporte une forte densité de population. En
raison du caractère pentu d'une importante partie du terroir
haïtien, certains propriétaires agricoles - riches commerçants
de Port-au-Prince souhaitant étendre leurs activités dans les
campagnes - ont tenté de mettre en place des terrasses de culture.
En réalité, ces projets n'ont jamais dépassé
le stade théorique, car après avoir consulté des
spécialistes, ces derniers s'y sont fortement opposés en indiquant
que cela risquait de décaper les horizons les plus fragiles et de
fabriquer artificiellement des surfaces de cultures stériles. En outre,
le non-respect des normes de construction (respect des courbes de niveau,
par exemple) pourrait entraîner la formation de contre-pentes, une
accumulation d'eau susceptible de déborder de façon cumulative
et la création de petites ravines susceptibles de fragiliser les talus
; en s'effondrant, ces derniers auraient un impact beaucoup plus néfaste
que l'érosion naturelle.
Synthèse
En définitive, si l'on ajoute à toutes ces techniques - aux
résultats très mitigés - une réduction sensible
des rotations culturales et des périodes de jachères, tout
concourt à ce que le support de l'agriculture haïtienne (le sol)
soit dégradé et très limité en terme de
productivité. Pour aider ces populations, dont la survie dépend
exclusivement de l'agriculture, ne faudrait-il pas envisager d'autres
procédures de restauration ? C'est ce qui a incité un centre
de recherche, l'Institut de recherche pour le Développement (IRD)
- ex-ORSTOM - à faire des propositions concrètes et à
financer certains projets (3).
2. Des techniques beaucoup plus efficaces
Vers une érosion maîtrisée
Les nouvelles techniques de lutte contre l'érosion ne s'inscrivent
pas fondamentalement en rupture avec celles développées par
les paysans haïtiens. En effet, pour lutter contre l'érosion
en nappe, l'IRD a simplement proposé d'améliorer la technique
des micro-barrages en paille.
Plutôt que d'établir des seuils réalisés à
l'aide de débris végétaux, il a été
proposé aux paysans de les durcifier et de les pérenniser,
en construisant de véritables murets en pierre d'une hauteur moyenne
d'1 m et d'une longueur de 4 m environ. Ces derniers, totalement
imperméables, installés perpendiculairement à la pente
et conformément aux courbes de niveau, piègeront durablement
les sédiments se déplaçant (de l'amont vers l'aval)
sur le versant. L'objectif final est de créer en amont des murets
des accumulations sédimentaires fertiles, susceptibles d'être
exploitées de façon plus intensive que celles des mornes
basaltiques situés au sud d'Haïti.
Pour atteindre cet objectif, il est impératif que les murets soient
implantés de façon ordonnée et, de préférence,
sur tout un versant ou un bassin versant. Cela nécessite que plusieurs
exploitants s'accordent sur les modalités techniques et financières
de réalisation, ce qui n'est pas toujours évident. En ce sens,
le frein au développement n'est plus technique mais humain.
Certains paysans étant réticents à l'implantation des
murets, les organismes de recherche leur ont proposé de les remplacer
par des haies vives. Des haies ont ainsi été implantées
le long des courbes de niveau sur toute la largeur des versants, ce qui a
profondément modifié une partie du terroir haïtien. Bien
que plus respectueuse du milieu, cette technique s'est révélée
un peu moins efficace que celle des murets.
Enfin, contrairement à ce qui était pratiqué jusqu'alors,
les débris végétaux provenant des haies n'ont pas
été brûlés, mais laissés sur le sol de
façon à le recouvrir et le protéger au maximum. Cette
technique dite du " paillage " réduit fortement l'énergie
cinétique des gouttes de pluie. En outre, ces débris se
décomposent progressivement et augmentent la teneur en matière
organique du sol donc augmentent sa fertilité et réduisent
son érodabilité.
Lorsque aucune autre solution n'a pu être envisagée pour limiter
l'érosion, des actions de reboisement se sont imposées. Ces
dernières sont relativement réductrices, dans la mesure où
elles mobilisent définitivement une surface qui pourrait être
productive. Pour pallier cet inconvénient, certains chercheurs ont
proposé d'implanter des bandes de cultures couvrantes (manioc, par
exemple) entre les rangées d'arbres, mais cette technique ne s'est
pas encore généralisée.
Vers une gestion plus rationnelle de l'eau
Bien que nous ne l'ayons pas encore évoquée, la gestion de
l'eau est un problème majeur en Haïti (Verdeil, 1999). Dans la
capitale, par exemple, la CAMEP (Centrale autonome métropolitaine
d'eau potable) est incapable de répondre aux besoins de tous les quartiers
; les porteurs d'eau et les propriétaires de fontaines privées
tentent ainsi de pallier la déficience du service public d'eau
potable.
Dans les campagnes, le problème est d'autant plus âpre qu'il
n'existe aucun système analogue permettant d'obtenir de l'eau pour
irriguer les champs, par exemple ; les paysans sont directement dépendant
des précipitations. Pour rompre cette dynamique, des organisations
non-gouvernementales ont financé la réalisation de citernes
individuelles et collectives. Les premières, d'une contenance de 8
à 12 m3 environ, servent aux besoins domestiques et culturaux des
paysans les plus isolés. D'une capacité de 200 m3 environ,
les citernes collectives servent à de petites communautés
villageoises enclavées. Au total, 550 citernes individuelles et 20
citernes collectives ont été financées et
réalisées ces deux dernières décennies. Hormis
l'apport en eau, ces citernes permettent " d'augmenter la disponibilité
en main d'uvre de l'exploitation en la libérant des corvées
longues et pénibles d'approvisionnement en eau : 2 à 3 heures
par jour " (Roose, 1999).
Bien que ces techniques traditionnelles et modernes permettent une meilleure
gestion des sols, n'existerait-il pas d'autres voies à explorer ?
3. Présentation de techniques non encore
appliquées
Implantation de bandes enherbées
Pour limiter l'érosion des sols, il faudrait inciter les agriculteurs
à cultiver leurs champs en implantant des bandes enherbées
le long des courbes de niveau. Cette technique, qui a déjà
été expérimentée avec succès dans de nombreux
pays, permet principalement de réduire la vitesse du ruissellement
par absorption progressive du flux et de limiter l'arasement des horizons
les plus fertiles. En résumé, il faut surtout maintenir la
vitesse (et le niveau d'énergie) du ruissellement en dessous du seuil
à partir duquel il ravine le substratum. Cette technique a l'avantage
d'être peu coûteuse et facile à mettre en uvre.
Une gestion plus rationnelle
Enfin, plutôt que d'imposer systématiquement certaines pratiques
culturales aux agriculteurs haïtiens, ne serait-il pas
préférable d'établir un véritable dialogue avec
eux ? Ainsi, les administrations concernées (le ministère de
l'Agriculture, par exemple), les centres de recherche et les syndicats agricoles
pourraient confronter leurs expériences et établir de
véritables projets de gestion conservatoire des sols. Cette
procédure, basée sur le dialogue, pourrait se résumer
en quatre points :
- réalisation d'une enquête permettant à chaque partenaire
de présenter la ou les méthodes de protection qu'il pense efficace
et souhaite mettre en place ;
- expérimentation de toutes les solutions proposées et comparaison
de leur faisabilité, de leur efficacité et, surtout, de leur
rentabilité ;
- définition de la technique la plus efficace ;
- enfin, généralisation à l'échelle des bassins
versants de la technique ayant reçu l'approbation de l'ensemble des
partenaires.
En respectant cette procédure, on responsabiliserait l'agriculteur
et surtout on favoriserait le dialogue donc la pertinence du projet retenu.
En conclusion
Bien que la dégradation du terroir haïtien ait une origine
multi-factorielle, en réalité c'est l'érosion qui
représente le facteur de dégradation principal. C'est la raison
pour laquelle toute l'attention des paysans et des centres de recherche s'est
focalisée sur la réduction de ce phénomène.
En fait, bien que les nouvelles procédures aient permis aux paysans
haïtiens de réduire quelque peu la dégradation des sols
plutôt que d'agir de façon ponctuelle (au coup par coup) en
distillant ici ou là quelques procédures de gestion plus
rationnelles ou efficaces, il semble que l'agriculture haïtienne ait
besoin d'une gestion plus globale. C'est de la confrontation de l'opinion
de chacun (d'abord de l'opinion des paysans, puisqu'ils connaissent
véritablement le milieu, et ensuite de celle des scientifiques) que
pourra germer puis éclore une véritable procédure de
gestion conservatoire des sols.
Sans dénigrer ce qui a été fait jusqu'alors, une
procédure de gestion et de protection véritablement
intégrée pourrait vraisemblablement donner des résultats
beaucoup plus convaincants.
Notes
(1) La nourriture
de base du paysan haïtien est constituée d'ignames, de maïs,
de patates douces, de sorgho, de haricots noirs, de bananes et
d'arachides.[VU]
(2) Érosion qui entraîne la dégradation
du sol sur l'ensemble de sa surface.[VU]
(3) PRATIC est un Projet de recherche appliquée à
l'aménagement Intégré des terroirs insulaires
caraïbes.[VU]
Références bibliographiques
Bellande A., 1987. Rationalité socio-économique
des systèmes de production dans la zone de Madian-Salagnac.
Thèse de l'université Mac Gill, 165 p.
Roose E., 1999. Introduction à la gestion conservatoire de l'eau,
de la biomasse et de la fertilité des sols (GCES). FAO, Rome,
420 p.
Smolikowski B., 1989. Aménagements des bassins versants en Haïti.
Synthèse Atelier Conjonction, 182-183, 6 p.
Verdheil V., 1999. De l'eau pour les pauvres à Port-au-Prince,
Haïti. Mappemonde, 55, 14-18.